LE DERMKU OBL.VT
perdit au milieu des clameurs de la multitude; puis, au risque d'être écrasé par les chevaux, il se précipita au-devant de la fatale charrette. Les soldats le repoussèrent parmi la foule; il s'élança encore et marcha quelque temps à côté de la charrette, [)rès, à chaque instant, d'être broyé sous les roues. Wais madame de Ghampreux ne le voyait pas. In.lifferente aux cris de la multitude, les yeux baissés, elle s'unissait avec un calme sublime aux ferventes prières de mademoiselle de la Rabodière, et pressait de temps en temps de ses lèvres les cheveux de son aïeule qui, penchée sur son sein, l'élreignait convulsivement. Le trajet dura une heure, un siècle d'agonie pour l'infortuné qui devait survivre à ces noblesvictin.es. Enfin, lorsque le lugubre cortège, arrivé sur la place de la Révolution, se trouva en face de l'échafaud, Estcve fil un sup'.ême effort et se jeta sons les pieds (les chevaux, poussé par la volonté de prolonger ainsi, ne fût-ce que d'un seul moment, la vie de madame deChampreux. En effet, le fatal londjereau s'arrêta. On releva Estève, blessé seulement; il n'avait pas perdu connaissance, et résistait à ceux qui voulaient i'entrainer. Madame de Champreux leva les yeux alors et reconnut celui qui avait tenté de mourir pour elle; une faible rougeur ranima son pâle visage; elle mit une main sur son cœur, comme pour adressera Estève un adieu suprême, et baissant ensuite la tôle, elle sembla vouloir lui faire comprendre qu'il serait le dernier objet que ses regards eusserit rencontré sur la terre.
Lorsque la charrette se remit en marche, Estève
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ctail évanoui. On le transporta sous les arcades du garde-meuble. Quand il reprit ses sens , tout était fini, et la foule s'écoulait lentement du côté des Tuileries. Sa première pensée fut de se relever pour faire entendre à ceux qui l'entouraient un cri, une parole qui l'eût envoyé le lendemain à l'échafaud; mais, au moment de terminer ainsi sa déplorable vie, une voix intérieure l'arrêta : il venait de se souvenir des deux vieillards qui l'attendaient depuis la veille.
Quelques années plus tard, un religieux et un prêtre étaient assis dans les jardins du monastère de Notre-D.ime des Gradi, sous les cyprès séculaires à l'ombre desquels ûeurissaient les roses empourprées, les myrtes odorants dont se couronnaient autrefois les vierges païennes. Les clartés du crépuscule s'effaeiient à l'occident, et de longs rayons d'un pourpre pâle, glissant sur les dômes dn mon.isière, le couronuiiient comtrie d'une auréole de lumière. Les brises qui soufflaient du côte des champs romains et qui avaient passe sur tant de ruines, apportaient sur leurs ailes les parfums ravis aux jardins de la ville éternelle; mais le religieux, absorbé dans une triste méditation, ne tournait pas son visage à ces douces fraîcheurs; ses regards erraient, distraits, sur le |)aysage immense; tdus ses sens restaient insensibles aux influences de celle belle soirée. A son aspect, on comprenait qu'il y avait en lui quelque chose d'inaccessible à l'action des circonstances extérieures, et
LE DERNIER OBLAT. 1 3d
qu'il était de ceux qui sont condamnes à sonder continuellement leurs maux comme un gouffre sans fond d'où ils ne peuvent détourner leurs regards. Son visage amaigri, mais d'une beauté encore frappante, avait une pâleur mate et laissait apercevoir, comme un vase d'albâtre éclairé d'une flamme intérieure, la secrète pensée qui dévorait sa vie. Ses yeux ne rayonnaient pas de ces feux inquiets d'une âme qui, d>ns l'angoisse des plus profondes douleurs, a cependant encore des élangs d'énergie, des moments de consolation et d'espérance; ils étaient fixes et semblaient regarder en dedans.
Le prêtre contemplait ce morne visage d'un air navré de compassion et de douleur. Bientôt un autre religieux et un vieillard vinrent rejoindre ce groupe, et leurs têtes vénérables s'inclinèrent vers le jeune moine avec une expression de tristesse, d'inquiète sollicitude.
— Mon fils, dit enfin le marquis de Blanquefort, pourquoi m'avcz-vous obligé à vous amener ici ? Pourquoi avez-vous une seconde fois revêtu cet habit avec lequel vous ne pouviez reprendre ni l'espérance ni la foi? —Hélas! mon père, répondit Estève, parce qu'à une vie comme la mienne il fallait ce suaire et ce tombeau !
riA ROBE. "DE. MCE
Celait entre la paiï de Tilsitt et la conférence d'Erfurt, c'est-à-dire au plus haut degré de la splendeur impériale.
Une femme en négligé du matin, vêtue d'un long peignoir de mousseline des Indes, garni de magnifiques valencieniies, à l'extrémité duquel on n'apercevait que la pointe d'une petite mule de velours, coiffée comme on se coillait à cette époque, c'est-à-dire sur le haut de la tète et le front ombragé par de nombreuses boucles de cheveux châtains, qui trahissaient par la régularité de leurs anneaux la présence récente du coiffeur, était couchée sur U^fti^chaise longue recouverte de satin bleu, dans un charmant boudoir formant la chambre la plus reculée d'un appartement situé au premier, rue Taitbout, 11.
I,A ROBE DE MJCE. 1
Disons quelques mois de la femme, ensuite du boudoir, puis nous entrerons en matière.
Cette femme, nous aurions presque pu dire au premier coup d'oeil cette jeune fille; car quoiqu'elle eût vingt-six ans à peu près, cette femme n'en paraissait guère avoir que dix-neuf : cette femme, disons-nous, outre l'élégance de sa taille, la finesse de ses pieds et la mate blancheur de ses mains, était douée d'une de ces figures qui de tout temps ont eu le privilège de faire tourner les têtes les plus sures d'elles. Ce n'est pas qu'elle fût précisément belle, surtout h la manière dont on entendait la beauté à cette époque, où les tableaux de David avaient à peu près ramené toute la Fi'ance au goût du grec, si heureusement abandonné pendant les deux règnes précédents; non : tout au contraire, sa beauté à elle était pleine d'une capricieuse fantaisie. Peut-être ses yeux étaient-ils trop grands, son nez trop petit, ses lèvres trop roses, son teint trop transparent; mais ce n'était que lorsque ce charmant visage restait impassible, qu'on pouvait reconnaître ces étranges défauts; car dès qu'il s'animait par une expression quelconque, celle dont nous essayons de tracer le portrait avait le don de forcer son visage à toutes les expressions possibles, depuis celle de la vierge la plus timide jusqu'à celle de la bacchante la plus échevelée; car dès qu'il s'animait, disons-nous, par une expression quelconque de tristesse ou de gaieté, de pitié ou de raillerie, d'amour ou de dédain, tous les traits de ce joli visage s'harmonisaient de telle façon qu'on n'eût pas pu dire lequel de ces traits on eût voulu modifier, car très -certainement en ajoutant de la régularité à l'ensemble, on eût ôté du piquant à la physionomie.
Cette femme tenait à la main un rouleau de papier sur lequel étaient tracées des lignes écrites de deux écritures diflerentes. De temps en temps, elle levait la main avec un geste de fatigue plein de grâce, ramenait le manuscrit à la hauteur de ses yeux, lisait quelques-unes de ces lignes en faisant une gracieuse petite moue, puis poussant un soupir, laissait retomber sa main, qui à chaque instant semblait prête à s'ouvrir pour laisser échapper le malencontreux rouleau de papier qui paraissait être pour le moment la cause principale d'un ennui qu'elle ne cherchait pas même à dissimuler.
Cette femme, c'était une des artistes les plus a la mode du Théâtre-Français; ce rouleau, c'était une des tragédies les plus ennuyeuses de l'époque; nous désignerons l'une sous le nom de Fernande, nous nous garderons bien de dire le titre de l'autre.
Le boudoir, bien que d'une suprême élégance, portait le cachet du mauvais goût de l'époque : c'était une jolie petite pièce carrée, tendue de satin bleu, dont chaque lé était encadré entre deux minces colonneltes d'ordre corinthien et dont le chapiteau doré supportait une frise de stuc sur laquelle était peinte, dans le genre de Pompéia, une foule d'Amours portant arcs et carquois, et pas mal d'autels à l'hymen et à la fidélité devant lesquels les susdits Amours immolaient des victimes; cela se disait ainsi à cette époque. En outre, ce boudoir avait quatre portes, dont deux simulées pour la symétrie; ces quatre portes étaient peintes en blanc et rehaussées, dans chaque panneau, d'ornements d'or se composant du thyrse de Bacchus et du masque de Thalie et de Melpomène; une de ces portes était ouverte et laissait pénétrer dans le bou-
(loir la vapeur humide et la suave odeur d'un bain parfumé.
Quant aux meubles de ce boudoir, recouverts de satin bleu comme les parois, ils avaient cette forme roide et désagréable qui surprend encore aujourd'hui la vue des gens de goût et des amateurs du confortable, qui ne comprennent plus, non-seulement comment on pouvait admettre de pareilles contrefaçons de l'antiquité, mais encore comment on pouvait s'en servir, attendu qu'on était à peine couché sur les canapés, presque pas assis sur les fauteuils, pas du tout sur les chaises; nous ne parlons pas des tabourets enX, c'étaient les seuls meubles qui, à part leur forme excentrique et leurs ornements athéniens, satisfissent à peu près à leur destination.
Les ornements de la cheminée étaient dans le même sentiment; la pendule représentait un grand bouclier rond, celui d'Achille probablement, porté par quatre maigres x\moursqui fléchissaient sous le poids; les candélabres se composaient de quatre autres Amours réunis en groupe et dont les quatre flambeaux composaient un chandelier à quatre branches. '
Et, comme nous l'avons dit, tout cela, cependant, malgré son mauvais goût, était riche, coquet, élégant et rehaussé surtout par l'éclat, la grâce et la beauté de la sirène qui l'habitait; on voit que nous sommes entraîné nous-mcme par notre sujet et que nous tombons malgré nous dans le style mythologique de l'époque.
La déesse que Ton adorait dans ce petit temple était donc, comme nous l'avons dit, mollement couchée sur «ne chaise longue, ayant l'air d'étudier son rôle et ne pensant, au fond, qu'à la manière dont elle poserait
son peplimi et àcnt elle draperait sa tunique dans la tragédie nouvelle qu'elle allait jouer, quand la porte s'ouvrit, et quand la femme de chambre entra avec cette allure familière qui dénote à la fois la confidente de tragédie et la soubrette de comédie; Ismène et Dorine, la donneuse de conseils et la receleuse de secrets.
— Comment, c'est encore vous? s'écria l'actrice avec un charmant petit air de mauvaise humeur, qui tout en adressant une réprimande, semble dire qu'on a bien fait de la mériter. J'avais cependant bien dit que je voulais être seule, absolument seule pour étudier à mon aise; je ne saurai jamais ce rôle et ce sera votre faute, entendez-vous, mademoiselle Cornélie?
La femme de chambre s'appelait, de son véritable nom patronymique, Marie; mais elle avait trouvé le nom commun, et elle s'était débaptisée et rebaptisée de son autorité pi'ivée, pour prendre le nom plus euphonique, et surtout plus distingué, de Cornélie.
— Mon Dieu! j'en demande mille fois pardon à madame, dit la soubrette, et suis prête à prendre, vis-àvis de l'auteur, la responsabilité du retard; mais c'est un beau jeune homme qui demande à parler à madame, et cela avec tant d'instance, qu'il n'y a pas eu moyen de le renvoyer. — Et comment s'appelle votre beau jeune homme, mademoiselle? — M. Eugène. — M. Eugène, reprit l'actrice en répétant lentement les trois syllabes qui composent le mot, M. Eugène. Mais ce n'est pas un noui cela. — SI fait, madame, c'est un nom et même un fort joli nom; j'aime beaucoup le nom d'Eugène, moi. — Ah! ah! et vous voulez me faire adopter vos sympathies. Et pouvez-vous me faire le portrait de votre protégé? — Oh! certainement;
c'est, comme je l'ai dit à madame, un beau jeune homme de cinq pieds cinq pouces à peu près, avec des cheveux noirs, des yeux noirs, des moustaches noires et d'adorables peiiies dents blanches. Il est habillé en bourgeois, maisje parierais que c'est un officier; d'aiileurs il porte à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur.
Autrefois, cette dernière désignation pouvait encore être un renseignement; aujourd'hui, elle pourrait palaîlre un peu bien vague.
— M, Eugène, un brun, le ruban de la Légion d'honneur... répéta Fernande en interrogeant ses souvenirs; puis, se retournant vers mademoiselle Cornélie : Et, depuis un an que vous êtes à mon service, vous rappelez-vous, mademoiselle, avoir jamais vu ce beau jeune homme? — Jamais, madame. — Voyons, qui cela peut-il être! Est-ce Eugène d'Herville? — Oh! non, madame, ce n'est pas lui. — Eugène de Chastellux! — Ahî ce n'est pas lui encore. — Eugène de Clos- Benaud? — Ce n'est pas lui non plus. — En ce cas, ma chère, aliez dire à ce monsieur que je n'y suis pas. — Comment! madame m'ordonne!... — Allez.
Fernande prononça ce dernier mot avec une telle dignité de princesse tragique, que, quelque envie qu'eût encore la soubrette de plaider la cause de son protégé, force lui fut de tourner les talons, et d'obéir à une injonction devenue si précise.
Mademoiselle Cornélie sortit donc, et Fernande, d'un air encore plus distrait et plus ennuyé qu'auparavant, reporta les yeux sur son manuscrit; mais elle n'en eut pas lu quatre vers, que la porte se rouvrit et que la soubrette reparut.
— Eh bien! mademoiselle, encore vous! dit Fernande d'un ton qu'elle tâchait de rendre grave et qui
cependant avait déjà beaucoup perdu de sa sévérité.
— Oli! mon Dieu, oui, madame, répondit Cornélie; oh! mon Dieu, oui, c'est encore moi, mais que madame me pardonne, ?J. Eugène ne veut pas s'en aller.
— Comment, il ne veut pas s'en aller? — Non; il dit qu'il sait que madame ne sort jamais si matin. — Oui, mais le matin je ne reçois que mes amis. — I! dit qu'il est des amis de madame. — Oh! par exemple, voilà qui se complique; Eugène, un brun, le ruban de la Légion d'honneur, de mes amis intimes; ce n'est pas Eugène de Miremont? — Non, madame. Oh! celui-ci est mieux. — Eugène d'Harcourt? — Oh! celui-ci est beaucoup mieux. — Eugène d'Argy ? — Oh! celui-ci est infiniment mieux. —Mais savez-vous, mademoiselle Cornélie, que vous piquez ma curiosité? — Au reste, reprit la soubrette en présentant à sa maîtresse un petit écrin de maroquin rouge grand comme une pièce de cinq francs, il a ajouté : Piemets ceci à Fernande et elle saura qui je suis. — A Fernande? — Oui, madame, il a dit à Fernande. — Ma foi, j'avoue que je n'y suis pas le moins du monde, dit l'actrice en faisant glisser le crochet et en ouvrant avec curiosité le petit écrin. — Tiens! le portrait de madame, s'écria la soubrette; oh! comme il est ressemblant, comme madame est jolie avec ce voile qui Hotte autour de sa tète! — Mon portrait, murmura Fernande en cherchant visiblement par un dernier eiïort à rappeler ses souvenirs, mon portrait! Ma foi je m'y perds.
Puis après un instant de silence :
— Ah! s'ccrie-t-elle, Eugène? — Oui. — Un brun?
— Oui. — Le ruban de la Légion d'honneur? — Oui.
— De mes amis... ce portrait... ce chiflie que je n'avais pas remarqué sur l'écrin : E. B. C'est cela, c'est
12 Là. ROBE DE >OCE.
cela; mou Dieu, que j'ai peu de mémoire, que je suis distraite! Faites entrer, faites entrer ce pauve Eugène, et moi qui lui fais faire anticliambre!... Quand je pense que même chose m'est arrivée, il n'y a pas un mois, avec Jérôme.
Mademoiselle Cornélie ne se l'était pas fait redire à deux fois, elle était partie comme une flèche, de sorte qu'à peine les reproches mnémoniques que Fernande s'adressait à elle-n:éme étaient -ils finis, qu'à la place de Cornélie le beau jeune homa.e aux cheveux, aux yeux et à la moustache noirs et au ruban rouge, parut sur la porte.
— Ah! pardon, ma chère Fernande! s'écria le jeune homme en riani; mais j'étais loin, sur mon honneur, de me douter qu'en mon absence vous étiez devenue imprenable. — Mais aussi qui va se douter que c'est vous, mon cher prince? dit Fernande en tendant au nouvel arrivant une main que celui-ci baisa d'un air tout à fait vainqueur. Vous vous faites annoncer purement et simplement sous le nom de M. Eugène. Ma foi, moi, je connais tant d'Eugènes... — Que vous m'avez confondu avec tous les Eugènes de la terre : c'est flatteur pour moi. Ah! pardon, mon portrait! ayez la bonté de me le rendie. — Vous y tenez donc encore? dit Fernande avec une coquetterie charmante. — Toujours, dit le prince en approchant un tabouret de la chaise longue. — Cornélie, dit Fernande, tant que S. A. Impériale serachezmoi, je n'y suis pour personne.
Cornélie ouvrit de grands yeux; elle avait vu venir jusque-là chez sa maîtresse beaucoup de princes, mais, parmi tous ces princes, il y en avait peu qu'on désignâtsousle titre pompeux d'Altesse, etsurtout d'Altesse Impériale.
Aussi mademoiselle Cornéiie sortit-elle sans répliquer un seul mot.
— Et depuis quand ètes-vous donc à Paris, mon cher Eugène? Ah! pardon, monseigneur, je vous parle toujours comme si vous étiez un simple colonel de la garde consulaire. — Et vous faites bien, ma belle Fernande. Allez, allez. Depuis quand je suis arrivé? depuis hier; et ma première visite a été pour vous, ingrate! — Comment cela? Vous êtes venu ici? — Non pas; je ne vous aurais pas trouvée, puisque vous jouiez. — Ah! c'est vrai. — J'ai été aux Français. — Dans la loge de l'empereur? xMais je ne vous y ai pas vu. — Ce n'élait pas faute d'y regarder, perfide! Je n'y étais pas, non, mais Poniatowski y était. — Tiens! je ne l'y ai pas vu. — Oh! triple menteuse ! s'écria le prince. Non, madame, non; j'étais incogn.to dans une baignoire, — Seul? — Non, avec votre portrait. — Oh! mon Dieu! que c'est donc galant ce que vous me dites, et comme je vous jure que je n'en crois pas un mot! — C'est pourtant la vérité pure. — Eh bien! je suis désespérée que vous soyez venu hier. — Et pourquoi cela? vous avez été adorable dans Zaïre et merveilleuse dans Roxelane. — Je n'étais pas en beauté. — Laissez donc, vous étiez ravissante, aucon.traire. — Non, j'étais de mauvaise humeur. — Est-ce que Poniatowski parlait trop souvent à sa voisine? — Maussade. — Est-ce que Duroc est mort? — Triste. — Est-ce que Murât est ruiné? — A propos de Murât, il est grand-duc, n'est-ce pas? et l'on dit qu'on va le faire vice-roi, comme vous, ou roi comme Joseph, que sais-je? — Oui , j'ai entendu dire quelques motsdecela. — Ahça! et toutes ces royautéslà, ont-elles de bonnes subventions au moins? — - Mais, pas trop mauvaises; et si cela peut vous être le moins
ifx LA ROBE DE NOCE.
du monde agréable, eh bien! nous... nous causerons de cela. — Ah! vous, mon cher Eugène, vous, vous êtes toujours prince; ce n'est pas comme votre empereur. — Eh bien! que vous a-t-il donc fait mon empereur? Je croyais qu'il vous avait fait... impératrice,
— Ah! oui, il est aimable, parlons encore de cela. Tenez, j'ai envie de quitter la France et de m'en aller à Milan. — Accourez, ma chère, accourez, vous y serez la très-bien reçue ; je viens justement à Paris pour recruter ma troupe d'abord, puis ensuite pour aller à Erfurt, à Dresde. En ètes-vous du voyage de Dresde?
— Je sais que Mars, Georges et Talma en sont, mais on ne m'en a pas encore dit une parole à moi. — Désirez-vous en être? — Si je désire en èlre! Tenez, mon cher prince, voulez-vous que je sois franche? c'était cela qui me mettait hier soir de si méchante humeur.
— Vraiment! — Parole. — Eh bien! j'arrangerai la chose avec Rovigo. Je crois que c'est lui que cela regarde. — Ah! vous serez un amour. — Maintenant, de votre côté, faites quelque chose pour moi. — Oh! tout ce que vous voudrez. — Donnez-moi le répertoire de la semaine, que je voie à combiner mes soirées avec les vôtres. Je veux voir les Templiers^ vous jouez dedans? Oui, j'y fais inie espèce de pleureuse. J'aimerais mieux que vous me vissiez dans autre chose. — Je veux vous voir dans tout. — Alors vous voulez donc ce répertoire? — Oui. —Oh! il est bien mal fait maintenant. Tout cela n'est plus que brigues, cabales, intrigues. iSotre pauvre Comédie-Française va, j'en ai bien peur, où allait le café de Louis XV. — Vraiment! —
— Mais, où donc peut cire ce répertoire? Ah! je me rappelle.
Fernande étendit la main veis un cordon de son-
nette terminé par un arc et un carquois de cuivre doré, et sonna. Mademoiselle Cornélie parut.
— Qu'avez-vous fait du répertoire que je vous ai donné hier? dit Fernande. — Je l'ai mis dans une des coupes de la chambre à coucher de madame. — Allez le chercher, Son Altesse Impériale le demande.
Mademoiselle Cornélie sortit et rentra un instant après, tenant Timprimé hebdomadaire.
Fernande le lui prit des mains et le donna au prince; puis, se retournant vers Cornélie, qui était restée debout à sa place :
— Eh bien! mademoiselle, luidemanda-l-elle, qu'attendez-vous?—J'en demande bien pardon à madame, dit la soubrette; mais il y a là une personne qui désire parler à madame.
Et elle accompagna ces mots d'un de ces coups d'œil de femme de chambre à maîtresse qui veulent dire : Soyez tranquille, je sais ce que je fais.
— Encore un beau jeune homme? demanda Fernande. — Oh! non, madame, cette fos, c'est une pauvre jeune fille qui est bien triste et parait avoir bien du chagrin. — Comment s'appelle-t-elie ? — Cécile. — Cécile, Cécile qui? — Céciie tout court. — AUons, dit le prince, c'est la journée aux prénoms. — Et que désire-t-elle? — Elle désire montrer à madame quelque chose que madame, j'en suis sûre trouvera bien beau. Je lui ai dit d'abord que c'était inutile, attendu que madame est en tiain de laire des économies; mais elle a tant insisté, la pauvre enfant! que je n'ai pas eu le courage de la renvoyer. Je lui ai dit d'attendre et que, dès que madame i)ourrait la recevoir, el'e la recevrait; alors elle s'est assise modestement dans un petit coin, son carton sur les genoux, et elle attend le
bon plaisir de madame. —Votre Altesse Impériale permet-elle?... demanda Fernande. — Comment donc, répondit le prince, d'ailleurs je serai fort aise de voir celte jeune fille et surtout d'admirer ce qu'il y a dans ce carton qu'elle tient si modestement sur ses genoux.
— Alors, faites entrer, dit Fernande.
Cornélie s'éloigna aussitôt et rentra un instant après, annonçant mademoiselle Cécile : derrière Cornélie, la personne annoncée entra.
C'était une belle jeune tille de dix-neuf ans, aux cheveux blonds, au teint rosé, aux grands yeux bleus et à la taille frêle comme un roseau : elle était en grand deuil et toute vêtue de noir , sans aucun ornement à sa robe, ni à son petit bonnet de même couleur : ses joues étaient pâles et ses yeux rouges; on voyait qu'elle avait beaucoup souffert et beaucoup pleuré.
Sur la désignation que mademoiselle Cornélie avait faite de la personne qui demandait à lui parler, Fernande avait d'abord cru avoir affaire à quelque petite ouvrière, chargée de porter des échantillons en ville, mais au piemier coup d'œil qu'elle jeta sur cette triste et sévère jeune fille, elle vit qu'elle s'était trompée. Le prince, de son coté , remarqua avec étonnement l'air de chaste dignité répandu sur toute la personne de la belle aîiligée.
Cécile s'était arrêtée à la porte, muette et immobile.
— Approchez, mademoiselle, dit Fernande, et veuillez me dire ce qui me procure le plaisir de vous voir.
— Madame, répondit Cécile d'une voix tremblante, mais dans laquei'e il y avait cependant plus de douleur que de crainte, il y a dans ce carton une robe que
LA ROHE DE NOCE. l7
j'ai déjà fait voir à plusieurs personnes, mais toujours le prix qu'il faut que cette robe soit payée a dépassé celui que les personnes à qui je l'avais proposée ont voulu y mettre. La dernière même m'a dit, en mêla rendant, qu'il n'y avait qu'une reine qui put acheteî^ une pareille robe, et, alors, je suis venue à vous qui êtes une reine.
Ces paroles avaient été dites à la fois d'une voix si vibrante et avec tant de tristesse et de dignité, que le prince et Fernande sentirent redoubler leur étonnement; cependant, les derniers mots tirent sourire la belle artiste.
— Oh! oui, une reine, dit-elle, reine de sept heures et demie à dix heures du soir, reine avec un théâtre pour royaume, des murailles de carton pour palais et un bandeau de cuivre doré pour couronne! Mais, cependant, vous ne vous êtes pas tout à fait égarée en venant ici, car, si je suis une fausse reine, vous y avez au moins trouvé un vrai roi.
La jeune fille leva giavement ses beaux yeux bleus sur le prince, avec une expression qui indiquait qu'elle ne comprenait absolument rien aux paroles qui venaient d'être dites.
Pendant ce temps, Corné'ie levait le couvercle du carton.
Fernande poussa un cri d'admiration et de surprise.
— Oh! la merveilleuse robe! s'écria-t-elle en s'en emparant avec l'avide curiosité d'une femme qui voit un chef-d'œuvre en toilette, en la dépliant sur la chaise longue et en passant sa main sous le tissu pour mieux juger de la finesse de la mousseline et de la beauté de la broderie.
En effet, peut-être n'avait-on, même à Nancy, Je pays des merveilles en ce frenre, vu rien de pareil à cette robe, tellement charriée de broderies qu'à peine si Ton voyait, de place en place, apparaître la mousseline sur laquelle serpentaient les tiges les plus déliées, les feuilles les plus gracieuses, les fleurs les plus élégantes qui eussent jamais frappé le regard envieux d'une fille d'Eve; ce n'était pas l'ouvrage d'une femme, c'était certainement le caprice de quelque fée.
Si peu appréciateur que fût le prince de ce genre de chef-d'œuvre, il n'en reconnut pas moins que celte robe devait être un miracle de patience et d'habileté.
Fernande resta plusieurs minutes en contemplation devant ces gracieux arabesques, puis se reiour- Dantvers Cécile :
— Et qui donc a brodé cette robe? lui demandât-elle. — Moi, madame, répondit Cécile. — Et vous avez passé combien d'années à cet ouvrage? — Deux ans et demi, madame. — Je le crois bien; voyez donc, prince, c'est que c'est brodé au plumelis et non au métier, ce qui rend la chose encore plus précieuse; deux ans et demi! alors vous avez dû énormément travailler. — Nuit et jour, madame. — Et vous avez entrepris un pareil ouvrage dans le but de le vendre? —Je l'avais entrepris dans un autre but, madame. — Je conçois que vous n'ayez pas trouvé à vous défaire de celte robe, mademoiselle, car celte robe doit coûter la rançon d'un roi. — Hélas! oui, et je suis forcée d'en demander un prix assez éle\é; c'est ce qui fait que jusqu'ici, ma'gré le besoin extrême que j'ai de cet argent, je n'ai pas encore trouvé à lavendre. — Et
LA nOBE DE NOCE. l^
quei prix en demandez-vous donc? demanda en souriant le prince.
La jeune fille garda un instant le silence comme si elle eût craint de laisser tomber de ses lèvres les fatales paroles qui déjà tant de fois lui avaient enlevé l'espérance; enfin, d'une voix à peine intelligible :
— Trois mille francs, dit-elle.— Plait-il? demanda Fernande. — Trois mille francs, répéta Cornélie. — Dame! fit l'actrice avec ces mouvements combinés des yeux et de la bouche qu'il est impossible de rendre, dame! c'est cher, mais c'est ce que cela vaut. —Et en même temps, s'écria la jeune fille enjoignant les mains et en tombant presque à genoux, en même temps, madame, vous ferez, je vous le jure, si vous l'achetez, une sainte et noble action. — Mon Dieu, mon enfant, dit Fernande, j'achèterais cette robe de grand cœur, et je vous avoue même qu'elle me fait fort envie; mais mille écus!... — Oh! mon Dieu, mais qu'est-ce que mille écus pour vous? dit la jeune fille en regardant autour d'elle, et en paraissant se faire une idée de la fortune de celle à qui elle s'adressait par le somptueux ameublement du boudoir que nous avons décrit. — Comment! qu'est-ce que c'est que mille écus pour moi! s'écria l'artiste, mais c'est trois mois de mes appointements. Tenez, mademoiselle, adressez votre demande au prince, et il achètera cette robe pour quelque belle dame de la cour. — En ellel, dit le prince, madame a raison; je prends cette robe, mon enfant.
— Vous, vous, monsieur! vous prince! s'écria la jeune fille; est-ce bien vrai que vous la prenez, et pour le prix que j'en demande? — Oui, répondit le prince, et même si une somme plus forte vous était nécessaire...
— Non, monseigneur, non, dit la jeune fille; j'ai be-
soin de trois mille francs, trois mille francs me sufli- «ent. D'ailleurs, cette robe ne vaut pas plus de trois mille francs! — Eh bien! dit le prince, ayez h\ bonté de remettre ce carton à mon valet de chambre, Joan, que vous trouverez causant à la porte avec mon cocher; dites-lui de le déposer dans ma voiture etdonnez- Uii votre adresse pour que je puisse vous faire porter, aujourd'hui même, cette somme dont vous paraissez avoir un si grand besoin. — Oh! oui, oui, répondit la jeune fille, et ii m'a fallu un besoin bien grand, je vous ie jure, pour me séparer de cette robe.
Et en disant ces mots, !a pauvre enfant colla plusieurs fois ses lèvres sur le tissu dont elle allait se séparer, avec un mélange à la fois de joie et de douleur ijui brisait l'ame. Puis, saluant une dernière fois Fernande et le prince, elle s'avança vers la porte. — Un dernier mot, dit Fernande, et pardonnez-le, mademoiselle, à deux sentiments que j'éprouve, je crois, à un égal degré, c'est-à-dire à la curiosité que vous excitez en moi et à l'intérêt que je vous porte. A qui cette robe élait-elie destinée? — A moi, madame. — A vous? — Oui; c'était ma robe de noce.
Et la jeune fille s'élança hors de l'appartement en étoulfaut un sanglot.
Deux heures après les trois mille francs étaient chez la jeune fille.
Le lendemain, le prince se fit conduire lui-même à l'adresse indiquée et demanda mademoiselle Cécile. Cette jeune fille l'avait vivement intéressé; il avait raconté l'anecdote à l'impératrice, et l'impératrice avait désiré la voir.
■ — IMademoiselle Cécile! dit la concierge. — Oui, mademoiselle Cécile; une jeune fille blonde avec des
yeux bleus, âgée de dix-huit à dix-neuf ans. N'est-ce pas ici, rue du Cocf, 5, qu'e'le demeure? — Oh! je sais bien ce que monsieur veut dire, répondit la concierge; mais uiademoiseLe Cécile n'est plus ici. Sa grand'mère est morte il y a trois jours; on l'a enterrée avant-hier : hier mademoiselle Cécile est sortie toute la journée, et ce matin elle est partie. — De Paris? — Probableîiient. — Pour quel pays? — Je l'ignore. — Et quel était son nom de famille? — Nous n'en avons jamas rien su.
Et le prince, quoiqu'il reproduisît cinq ou six fois les mêmes questions sous des formes diliérentes, né put parvenir à en savoir davantage.
Huit jours après, Fernande parut dans Le Philosophe sans le savoir, avec une robe si merveilleusement brodée, que le bruit courut que c'était un cadeau que le sultan Sélim avait fait à la charmante Boxelane.
Et maintenant, nous, à qui notre qualité d'historien donne le privilège de connaître tous les secrets, disons ce que c'était que celte mystérieuse jeune fille, qui n'avait apparu qu'un instant au prince et à Fernande, et qu'on ne connaissait, rue du Coq, 5, que sous le nom de Cécile..*