‹ Le dernier rendez-vousChapitre 13 sur 30 · DIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME LETTRE

JiRIE D ALTON A M. LE COMTE ANTONY DE SYLVESS.

Jeudi maliu.

j'ai relu dix fois votre lettre, Autony, et dix fois je l'ai relue sans la comprendre. Vous êtes venu , et Julie ne vous a pas laissé pénétrer près de moi. Mais pourquoi et dans quel but? Qui lui a donné cet ordre? Ce n'est pas moi, moi qui vous attendais avec toute l'anxiété d'un cœur désabusé par la souffrance et brisé par l'amour. J'ai fait venir cette fille et je l'ai interrogée froidement, avec mesure, contenant ma juste colère, et craignant par-dessus tout de lui laisser pénétrer mes secrets sentiments. Elle m'a répondu, avec une naïveté étudiée :

— Puisque Madame ÔSt fl nue à Verrières pour être seule, je n'ai pas cru que ma consigne fût

levée pour M. le comte de Sylvers. Madame aurait dû m'avertir.

Elle s'est retranchée dans la pureté de ses intentions , dans son dévoûment inaltérable et dans le souvenir de dix ans de bons et loyaux services.

Ah ! cher, je suis entourée d'ennemis. Cette femme que j'ai accueillie avec un empressement bien naturel , avec une pitié si franche et si désintéressée, cette Louisa me hait. Pourquoi? J'ai surpris dans un de ses regards ma mort fermement décidée. J'ai pâli sous ce regard meurtrier, et la lumière s'est faite.

Cette femme doit vous aimer, Antony. Elle m'a parlé de vous avec un mépris concentré et si amer qu'il trahissait malgré lui une passion aveugle. Je la plains trop sincèrement pour la haïr, mais pas assez pour l'estimer. Louisa est une femme perdue; eh bien ! l'amour chez ces créatures revêt des formes si monstrueuses que sa toute-puissance ne saurait les sauver du mépris.

Obligée de feindre avec moi, elle m'a conté je ne sais quelle ridicule histoire destinée à expliquer sa présence chez Lazare et les événements qui en sont résultés; et j'ai pu voir comment elle comprenait la plus sainte des passions. Ce sont des emportements incroyables, des dévergondages de

pensée et de sentiment qui me surprennent et qui m'efîraient. Cette frénésie sensuelle qui devrait me causer un insurmontable dégoût, a le pouvoir d'éveiller en moi tous les mauvais instincts qu*i sommeillent; et je me suis surprise à envier cette fille infâme , dont l'amour doit avoir l'attrait infini de l'abîme.

Qu'ai-je gagné à rester honnête, s'il dépend d'une Louisa de troubler ainsi ma vie ? Parce que j'étais votre maîtresse, mon Antony, j'ai refusé d'épouser un vieillard qui m'offrait , avec un nom illustre, une fortune à tenter une reine. J'ai cessé de voir ma famille et j'ai rompu avec le monde, sans rien garder que le modeste héritage de ma mère. Je me suis vouée à la solitude et à l'abandon. J'ai endossé mon amour comme un cilice, et j'ai fait de la coupe des voluptés un calice d'amertume. Je croyais, en la rendant éternelle, sanctifier ma faute.

Eli bien 1 tout l'enfer des mauvaises passions se déchaîne dans mon cœur. Qu'est-ce que notra rertu, que notre chasteté, s'il nous suffit de voit I l'âme d'une courtisane, pour que nous foulioh , a ui pieds notre passé immaculé , et pour que notre fie d'abnégation et de sacrifices pèse sur nou; comme un remords?

DE LAZARE. Ifel

C'est parce que j'ai bien compris tout cela que je m'impose une horrible pénitence , celle de \ous taire une confession complète.

Hier soir, le facteur rural a apporté une lettre de Paris pour M1Ie Louisa de Berval, chez Mme Marie d'Alton, à Verrières. Comment sait-on que j'ai recueilli cette fille? J'ai pris la lettre des mains de Julie ; j'ai dit que je la remettrais moi-même à Louisa ; mais je l'ai longtemps gardée pour l'examiner à mon aise; et à la fin j'ai cru reconnaître l'écriture fine et serrée du vicomte Séraphin. Ahî si cette lettre n'eût pas été si bien cachetée ! Une lutte terrible a commencé entre ma probité et ma jalousie. Un seul mot pouvait éclaircir le mystère de toutes mes douleurs. N'étais-je pas dans mon droit en combattant par toutes sortes d'armes mes ennemis cachés ? Je ne redoutais plus qu'une chose : c'était de ne pas trouver dans cette lettre tout ce que j'y allais chercher. Vous le voyez, mon ami , j'étais descendue si bas que je discutais avec moi-même l'utilité d'une bassesse. Reconnaissezvous encore la fière Mario d'Alton? Allais-je agir en Carthaginoise ou en Romaine?

Heureusement, Julie est rentrée. La Romaine l'a emporté.

— Tenez, Julie, lui ai-je dit, je n'ai pas encore

182 LA RÉSURRFXTION

vu Mlle Louisa , qui sans doute est restée dans te parc. Cherchez-la et remettez-lui cette lettre.

Julie est sortie et j'ai respiré plus librem; J'avais failli rougir devant ma femme de chambre. Ah! cher, nos gens nous maintiennent plus qu'oc ne croit dans le sentiment de notre dignité; car, C3ci n'est pas le moins pénible à dire pour une femme peu accoutumée à de pareils aveux , peutêtre me fussé-je approprié cette lettre, si je n'eusse à l'instant même réfléchi qu'un seul mot de Julie pouvait instruire Louisa de ma déloyauté et m'attirer son mépris. Le mépris de Louisa ! Recommander le silence à Julie, en faire ma complice, était plus indigne encore. Toutes ces menues considérations m'ont arrêtée et m'ont sauvée d'une îentation honteuse. Mais attendez la fin.

Pendant le dîner, j'observai minutieusement Louisa , dont le visage restait impassible. Je ne sa* vais plus que penser de cette splendide eréatu~ qui mangeait de si bonne grâce une livre do rum stecks. Car, remarquez bien ce détail presque comique , la Louisa , sans se soucier des infusions de mauve que lui prescrit Le docteur Lebidoift, dévore blés quantités de Blets de bœuf, et semble re l.i diète plus que l'opération du trépan dont la menace son savant médecin.

Le repas achevé, nous prîmes le café sous la marquise du péristyle, du côté du jardin. Louisa paraissait m'aimer ce soir-là ; elle me câlinait et prenait mes mains dans les siennes , avec d'adorables chatteries. Je commençais à me repentir de la rigueur de mes jugements. Comment cette charmante enfant, cette bonne fille pourrait-elle tremper dans quelque hideux complot contre moi ?

Tout à coup Julie vint avertir Mlle Louisa qu'un homme était là qui l'attendait. Elle s'élança du côté de la grille, et revint au bout de cinq minutes avec un air sérieux qui me déconcerta.

— Qu'y a-t-il? demandai-je. Et quel est cet homme?

— C'est Théodore, le domestique de Lazare. Allons , chère belle , n'allez-vous pas prendre de l'ombrage ?

Puis elle alla s'enfermer dans mon boudoir. Je rentrai dans ma chambre. Mais jugez de mon étonnement , lorsque je trouvai sur ma table à ouvrage une lettre cachetée à mon adresse.

Je sonnai Julie.

— Comment cette lettre se trouve-t-elle là!

— Je ne sais pas , Madame.

— Qui l'a apportée?

— Je ne sais pas.

— Cependant elle ne porte pas le timbre de h poste.

— Je ne puis rien dire de cela à Madame. Je u'ai point eu connaissance de cette lettre.

— Voilà qui est fort extraordinaire !

— Il se passe ici bien d'autres choses extraordinaires depuis quelques jours ! murmura Julie en se retirant.

Au moment d'ouvrir ce pli, je fus saisie d'une terreur affreuse, je me rappelai les lettres empoisonnées si vulgairement employées au temps de Catherine de Médicis.

— Mais ce serait bien raffiné , pour une danseuse du Cirque 1 me dis-je.

Et je brisai l'enveloppe. Pour le coup , je faillis me trouver mal. Sous le pli se trouvait la lettre du vicomte Séraphin, la fameuse lettre que j'avais roulu soustraire le matin même. J'étais, sans le savoir, devenue un personnage de quelque féerie. J'ouvris la lettre, et voici ce que je lus :

LE VICOMTE SÉRAPHIN A Mme L. DE B.

Bureau restant, à Verrière.)».

Ma petite Saqui , nous t'avons donné vingt-cinq JOUW pour réussir. Or, c'est beaucoup ; Dieu n'en

a mis que six pour créer le monde ; et il ne faut que sept heures à M. Alexandre Dumas pour écrire un volume in-octavo. Réussis si tu peux ; mais tu prends , ce me semble , le chemin le plus long. Dépêche-toi ; ton directeur s'inquiète et menace de ne plus correspondre avec toi que par l'entremise du tribunal de commerce. Te voilà chez Marie d'Alton , la maîtresse d'Antony. Je sais que tu as mis le temps à profit. Voilà ce pauvre comte congédié. Tu te venges. Pauvre enfant! comme j'ai ri! Pèse bien ces paroles que je voudrais écrire en lettres sanglantes : « Lazare aime Marie d'Alton. » En chassant Antony, tu as renversé la seule barrière qui pût la protéger contre les entreprises de Lazare. Je te donne ce dernier avis pour te montrer combien vous êtes faibles , pauvres femmes , quand vous vous croyez fortes. Tu vas croire que je te retourne sur le gril de la jalousie par pure férocité. Sache bien que je possède la preuve matérielle de ce que j'avance. Portetoi bien et défie- toi du docteur Lebidois. C'est un farceur.

Vicomte SÉRAPHIN.

Eh bien 1 Antony, juge maintenant de ma situation Qu'en dis-tu, et que veux-tu que je de-

vienne, si tu ne m'arraches à f instant des griffer de ces tigres que tu prenais pour des chats bien apprivoisés? Voie/ que j'ai la rage dans le cœur et le désespoir dans l'âme. Voici que je suis insultée par eux et peut-être méprisée par toi. A mon tour, je veux ma vengeance. Je ne m'étais donc pas trompée. Cette femme vous aime, et Séraphin s'est fait l'entremetteur de ces basses amours. C est à vous d'aviser à ce que vous avez à faire ; et votre tâche est facile , si vous m'aimez encore. Demain matin , je chasserai la Louisa. — Farewell.

Marie D'ALTON.

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