‹ Le dernier rendez-vousChapitre 14 sur 30 · ONZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

ONZIÈME LETTRE

THÉODORE A MADEMOISELLE BLANCHE LSJEOtfE.

Verrières, samedi 27 juin, 8 heure*,

Oui, Verrières ; ne prenez pas le temps de vous étonner; votre Louisa est là à mes pieds, sanglante, inanimée, ou du moins elle y était il y a une heure, et les draps du lit de Marie d'Alton sont teints de son sang. Affreuse nécessité épistolaire, qu'au lieu de vous consoler et de pleurer avec vous, je doive vous raconter comment je suis ici, et comment je connais cette Louisa, de laquelle vous m'avez tant parlé.

Vous connaissez, vous connaissez trop MM. Antony de Sylvers et Séraphin. Et qui ne les connaît pas? Quand Lazare est arrivé à Paris, naïf et poéti-

que comme les chansons de sa montagne, mais beau comme Lauzun sous le frac , et portant l'un des plus beaux noms de France, ces jeunes gens ennuyés et blasés ont trouvé en lui une excellente proie pour des poètes -amateurs, et se sont mis à jouer de son âme vierge comm^ le vent du nord joue d'une harpe éolienne. Ils l'ont roulé sous les pieds des danseuses, ils lui ont ménagé des désespoirs quotidiens et lui ont fait rendre des sons plaintifs; enfin, ils en ont fait un harmonica perfectionné et susceptible d'attendrir les grisettes après boire.

Quand Lazare a été suffisamment monté, c'està-dire quand ils l'ont eu rendu presque fou, ils lui ont inventé une bonne occasion de chalet à Verrières, une manière de l'isoler du monde connu, pour lancer sur lui M,,e Louisa et les faire dévorer l'un par l'autre, comme dans cette histoire de loups dont il ne reste plus que les pattes et les queues. Jusqu'ici, Lazare les a bien amusés; niais j'ai bien peur qu'il ne fasse un jour comme la fameuse lionne de I\I. Van Amburgfa qui, dit-on, a dévoré son maître, — pour rire ! Si cela se fait, nous irons ensemble jeter des fleurs sur les tombes de ces messieurs , un jour qu'il n'y aura pas Cinme.

Mais je ris avec des convulsions nerveuses et des larmes dans les yeux! Donc, moi, je ne connaissais pas Lazare, mais je connaissais son meilleur ami, l'un des grands poètes de notre époque , le seul homme qui se soit intéressé à lui, et qui l'ait aimé sincèrement. Cet homme bon et illustre a voulu sauver Lazare de tant d'enfantillages sanglants, et pour cela, il a jeté les yeux sur moi. Nous avons fait un scénario comme les poètes en font quand ils veulent bien s'en donner la peine. Mais malgré cela — suivez-moi bien — nos fils sont aussi embrouillés, à l'heure qu'il est, que ceux de nos adversaires. Savez- vous que tout en me désolant pour votre amie, je me demande avec effroi qui on va pendre avec toutes ces ficelles-là?

MM. Antony et Séraphin cherchaient un Frontin intelligent pour tenir leur lanterne magique, à Verrières, et pour faire la mise en pages de leurs petites contrefaçons d'Hoffmann. Je me suis présenté avec audace, car j'étais le seul qui pût jouer ce rôle singulier; ma position bizarre d'écrivain destiné à être le grand type matérialiste de la génération prochaine, m'ayant forcé à rester inconnu de tout le monde à Paris, comme le dieu Mapah et les auteurs des immortelles épopées de Jean Belin et de Jean Hiroux. Vous savez qu'excepté le grand

écrivain dont je vous parlais, personne ne connaît ni moi , ni mon nom. Je suis donc parti pour Verrières, muni de l'argent et des instructions de oos Séraphins. J'ai donné leur argent au comité de bienfaisance de mon arrondissement, et je me suis fait très -sérieusement valet fantastique et littéraire, comme Figaro, Bertrand, Robert Macaire etQuinola.

Mais comme vous le comprenez bien, le rôle de Mascarille ne m'allait que d'une façon.

J'ai voulu, moi aussi, sauver ce pauvre Étourdi que le hasard me confiait, mais en lui gardant son honneur, et sans assassiner aucun Géronte, comme les galériens de Molière. J'ai regardé d'un œil fraternel Lazare et Louisa, ces deux enfants perdus qui pourraient être sauvés, et que leur amour mutuel eût rendus heureux et forts, si !e cruel Séraphin n'eût étouffé au berceau ce charmant amour sous ses ridicules histoires de princesse régnante et ses honteux paris qui ont déshonoré Louisa à ses propres yeux.

Cette belle et forte femme, qui ne aa'a pris que deux jours pour un Pasquin sentimental, i bien vite compris qui j'étais et combien je l'aimais. Elle m'a raconté son StratagfcllM que j'ai blAmé, je l'ai engagée tout dire, et à sacrifier les intérêts de

son amour plutôt que de laisser une minute de plus dans une position fausse Lazare, qu'elle aime. Elle était décidée à prendre ce courageux parti, quand je ne sais quelle circonstance l'a fait tout à coup changer d'avis. Elle voulait voir Lazare avant de rien faire. Vainement je lui ai fait observer que ce qu'elle voulait était impossible; je l'ai priée, suppliée, elle a été inflexible.

— Allez, dit-elle, me dénoncer vous-même si vous voulez, couvrez-moi de honte, traînez-moi dans les horreurs de la gendarmerie et des tribunaux; quant à moi, je suis décidée à ne rien faire sans avoir vu Lazare. Vous comprenez que j'ai rejeté bien loin de moi le moyen cruel que Louisa me proposait pour mettre ma conscience en repos. Je vous ai trop aimée, chère Blanche, j'ai encore pour vous une trop solide amitié pour pouvoir exposer un seul cheveu d'une femme que vous aimez comme une sœur. J'ai fait plus pour vous, je me suis laissé arracher par Louisa la promesse insensée de l'accompagner la nuit suivante dans la périlleuse expédition qu'elle voulait tenter à Versailles. Je vous le dis encore, Blanche, c'était pou. vous ; et malgré cela, j'ai bien pleuré sur cette fatale condescendance qui va produire tant de malheurs. Ecoutez.

Je ne savais quels moyens voulait employer la pauvre Louisa pour arriver jusqu'à Lazare, mai? je l'avais vue tressaillir quand j'avais nommé devant elle M. Perdrizeaux, le geôlier de Versailles, célèbre, du reste, à dix lieues à la ronde. Je ne fis alors aucune attention à cette circonstance à laquelle j'ai réfléchi depuis, et qui expliquera sans doute bien des choses.

Nous parvînmes à ne pas voir M. Antony qui est à Verrières depuis trente heures. A minuit, Mme d'Alton endormie profondément avec de l'opium, nous partîmes, Louisa et moi, moi sans livrée, elle vôtue du joli costume d'homme qu'elle a rapporté de Paris, enveloppée d'un manteau, défigurée par des moustaches postiches, enfin complètement méconnaissable. Je ne vousraconterai rien de la route, car j'ai hâte d'arriver au terrible dénoûment. D'ailleurs, ne savez-vous pas ce qu'il y a de charme imprévu, de terreur folle, de divagations terribles dans les paroles d'une fille ivre d'amour et de jalousie?

Arrivés à Versailles, à cinq cents pas de la prison, Louisa exigea que je la quittasse au bout de l'avenue, et je cédai; cependant j'étais dévoré d'inquiétude, car elle avait ses deux poches pleines d'or Elle continua le chemin à pied, et je la vis

bientôt disparaître dans l'ombre. Mai, j'attachai les chevaux à une grille et j'attendis.

Vous dire les sensations que j'éprouvai pendant l'heure qui s'écoula, vous dire quels frissons tordirent mes membres, quels vents glacés échevelèrent mes cheveux, quelles impatiences épouvantables me mordirent au cœur, ce serait vous raconter un poëme effrayant qui durerait dix mille années, car je souffris là deux cents existences d'homme. D'abord, tous les incidents de la sombre et grotesque histoire qui se joue me passèrent devant les yeux en quelques minutes; puis, je vis dans une hallucination Louisa arrêtée, puis , je la vis morte auprès de Lazare, mort aussi, souillé et sanglant; vous, Blanche, je vous voyais tombant de votre cheval, au Cirque, devant tout un peuple, et je voyais vos beaux cheveux s'ensanglanter dans votre crâne ouvert; et toujours au fond de ces vagues tableaux, Antony et Séraphin, mis à la dernière mode, souriaient en mordant leurs sticks. Après l'effroi, ce fut l'impatience; je fumai je ne sais combien de cigares, je me récitai tous les vers que je sais, et j'en fis peut-être deux cents, comme un improvisateur. Enfin, j'avais des bruissements dans la tête et dans les oreilles, j'étais brûlant et glacé, je succombais sous la fièvre quand je vis

enfin reparaître Louisa. Oh! dans quel état, cette fois! pâle, en désordre, la bouche tordue, les yeux sortis de l'orbite. Elle s'élança à cheval sans me rien dhe, et cette fois notre voyage ressembla à la course fantastique de Lénore sur un chemin peuplé de fantômes. Mes prières ne purent arracher un mot à Louisa, jusqu'à la porte de Marie d'Alton, où je la quittai presque morte; et moi, je rentrai désespéré au chalet.

Une heure après, je ne sais comment je passai cette heure , je fus arraché à ma rêverie par des cris épouvantables, et prompt comme l'éclair, j'arrivai dans la maison de Mme d'Alton, déjà pleine de monde.

0 Blanche! quel spectacle! Près d'un meuble dont le marbre était taché de sang, Louisa était étendue par terre avec le crâne véritablement ouvert cette fois ; Mme d'Alton était évanouie. A côlé de Louisa, on voyait un appareil de pansement souillé et comme récemment arraché. Il fut évident pour noi (pie Louisa avait eu l'horrible coude se blesser elle-même, et qu'elle voulait faire croire à l'ancienne blessure, rouverte par aendriit. Mais dans quel intérêt et qui voulait-elle perdre? J'avais la tête si fatiguée qu'aucune idée nette ne put se faire jour dans mon esprit. Enfin,

j'osai regarder l'affreuse plaie, .l'espère que Louisa n'est pas mortellement blessée, mais que de malheurs !

Tout à coup — Louisa vous a-t-elle parlé d'un méchant farceur qui jouait ici un assez triste rôle de grime sous le nom de Lebidois? — ce rapin, M. Raynal, un amant malheureux de Louisa, arrive en désordre, et dans le plus grand effroi, se met à continuer en balbutiant son rôle de médecin sans avoir songé à mettre sa perruque et son travestissement. Tout le monde crie et frémit, c'est un affreux désordre, la voix publique le désigne comme l'assassin de Louisa, ou du moins comme un complice de Lazare, et le voilà emmené sur-lechamp par les gendarmes.

Moi, Blanche, je n'ai rien osé dire pour le sauver ; vous comprenez que c'est toujours pour votre chère Louisa. Il y a une heure que tout cela s'est passé. J'ai laissé Louisa entre les mains du pharmacien qui a l'air bon et intelligent ; tout le monde a abandonné aux douleurs qui l'assiègent la triste maison de Mme d'Alton. Quant à moi, aucune clarté n'a encore lui dans mon esprit. Je n'ose rien dire ni rien faire, car je ne sais qui je pourrais sauver ou perdre. Blanche, réfléchissez à tout cela, vous qui n'avez pas la tête perdue de ces événement»

i9« LA RESURRECTION DE LAZARE.

affreux. Voyez M. Antony qui ignore queis résultats ont produit ses abominables plaisanteries, voyez le duc dont le dévouement et l'expérience sont si grands ; cherchez tous les députés qu'on pourra remuer pour apaiser cette affaire. Surtout envoyez-nous à l'instant un grand chirurgien, le docteur Maugis, par exemple. Mais tout de suite, tout de suite, car, hélas! chère Blanche, votre Louisa a un pied dans la tombe. Que dis-je? à l'heure où je vous écris, peut-être ses beaux yeux sont-ils à jamais fermés ! Et ne pouvoir la voir jusqu'à demain ! Jugez du désespoir avec lequel je vous écris aujourd'hui ce mot si triste : Adieu !

J'attends un mot, un signe, rien qu'une idée même pour reprendre la plume. Je brûle de calmer les incertitudes qui vont vous assaillir là-bas, et vous causer cent mille tortures par minute.

Je n'ai pas besoin de me dire tout à vous.

THÉODORE

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