LOUISA A MADEMOISELLE BLANCHE LEJEUN
Dimanche, 28 juin.
Blanche, nous ne nous reverrons plus !
Que vas-tu dire en lisant ces mots que je trace avec un serrement de cœur? Je n'aurai pas le bonheur de t'embrasser et de toucher ta main fraternelle ; mais au moins je veux que tu voies ces lignes où j'ai retracé pour toi seule la triste histoire de mes seules amours. Je veux que tu saches la vérité au moment où Ton me tuera à Paris sous les calomnies et les mensonges de toute sorte Toi seule m'as aimée; c'est de toi seule que je tiens à ne pas être haïe et méprisée.
J'ai donc écrit pour toi ce long récit, sans rien
changer ni rien omettre. C'est une confession, <»t non pas seulement la mienne, car, le croirais-tu, je sais par cœur, une à une, toutes les paroles dures et cruelles que m'ont dites Lazare et le juge d'instruction , tant l'étonnement et la douleur les ont gravées dans ma mémoire. Après t'avoir mise au courant des événements qui m'ont faite seule au monde, je te raconte aussi la courageuse résolution que j'ai prise et exécutée, et qui me relève un peu à mes propres yeux.
Il est cependant une chose que, par une dernière pudeur, je n'ose pas t'avouer ; mais une lettre de Théodore, que tu trouveras jointe à celle-ci, t'expliquera tout et te fera comprendre mon départ. Commence donc la lecture de cette triste histoire, et juge-moi avec toute l'indulgence que devraient avoir les unes pour les autres toutes les véritables filles d'Eve, c'est-à-dire toutes les femjies qui sont véritablement belles et amoureuses.
Tu sais déjà, par Théodore, que j'ai été voir La- Eare à Versailles, et que je Terris la tête fendue en quatre. Mais, ce que tu De sais pas, c'est que la | auvre fille qui t'écrit n'est plus la funambule qui lit si bien le saut périlleux »'t 1<; combat au sabre.
Doue, en quittant Théodore, j'ai tâté l'or de n
poches et les billets de mon portefeuille, et je me suis trouvée en face d'un geôlier. Tu penses que i'avais préparé pour ce Cerbère des gâteaux de miel (h toute espèce, puisqu'il s'agissait là non pas d'un vulgaire geôlier de tour de Nesle, mais de M. Pcrdrizeaux, mon véritable père.
— Malheureuse î s'est-il écrié, dans quel état vous retrouvai-je, après l'éducation que...
— Voyons, lui ai-je dit, pas de bêtises 1 En fait d'éducation, vous avez assassiné ma mère, mais pas assez pour l'empêcher de me vendre vingt francs à une troupe de saltimbanques î — Parlons raison.
— Ingrate ! a repris mon père, si ta pauvre mère te voyait, elle qui est une sainte, et que j'ai tant aimée ; si elle te voyait en habits d'hommes et avec des moustaches ! Malheureux père 1 Je ne sais si je dois gémir ou te maudire ! — De fausses moustaches !
— Bon î lui ai-je dit, ne voudriez-vous pas que j'en eusse de vraies? Quant à ma mère, je sais sur quel grabat vous l'avez laissée mourir; mais laissons cela, le temps presse, et je ne suis pas déjà si à l'aise en habit noir.
— Moins noir que votre cœur, a sot/piré mon pè^e en parodiant le père Sournois des PetitesDanaïdes. Dois-je vous maudire ou...
«Si LA RÉSURRECTION
— Pas de bêtises ! papa , ai-je dit cette *ois d'une voix ferme. Ça pourrait durer jusqu'à demain, ces choses-là. Moi, ça m'ennuie ; je suis dans la pantomime. Ecoutez, papa ; il faut que je voie M. Lazare, qui est ici, et tout de suite. Je sais que vous n'êtes pas content ici ; vous avez fait des tas de petits commerces, et M. le procureur du roi vous trouve trop spirituel. D'ailleurs, vous vivez sur de vieilles histoires drôles, des rengaines, vous voilà geôlier romantique. Sans fard, papa, voulez- vous une retraite honorable, avec une absolution garantie par de grands personnages qui s'intéressent à moi? On vous fera une vieillesse heureuse à l'hospice des Petits-Ménages.
— Mais, a objecté le vieillard déjà ravi, je suis garçon...
— Ça ne fait rien, ai-je dit; on y veillera. Et puis, si vous l'aimez mieux, vous <*mrez une jolie petite maison en Bretagne, en Normandie ou à Vaugirard; DM cabane bien propre, avec des vaches, des poules, un petit enclos et une pension suffisante pour satisfaire vos petites habitudes. Si cela vous va, il faut nous servir en tout et ne pn faire Je geôlier de théâtre avec une honnête
fil1'' qui ;i \i\ clef d'or et qui est do votre MBg, ïprèt tout. Nous sommes !<• pot de fer; soyez gentil;
DE LAZARE. 23u
vous vous trouveriez mêlé à des parties de lansquenet trop fortes pour vous, et dans lesquelles vous pourriez perdre un peu plus que vos petites épargnes. Vous voyez qu'on veut faire quelque chose pour vous; laissez-vous faire.
Blanche ! M. Perdrizeaux, mon père, a pleuré très-convenablement en levant les bras en l'air, comme Laurençon dans le ballet de Blache père. Il s'est jeté dans mes bras et m'a donné un baiser d'oncle au front, presque un baiser de père.
— Ah ! s'est-il écrié en entrecoupant ses paroles de petits sanglots , je retrouve ton cœur ; on ne m'a donc pas gâté mon enfant ! Comme tu es grande 1 comme tu es forte ! Ma mie, comme tu dois être belle, dans le combat au sabre, avec une cuirasse d'or, quand on monte un mélodrame nouveau de M. Pixérécourt!
Et il me touchait, il m'embrassait, il me tapotait comme Bocage fait à Mademoiselle Fitzjames dans Diogène, en faisant trembloter les coudes et en bénissant à tort et à travers.
— Papa, lui ai-je dit très-gentiment , on ne monte plus de mélodrames de M. Pixérécourt. Il es? enterré, et il a un joli petit tombeau. Maiss quand vous viendrez à Paris, je vous donnerai
des billets pour le Cirque, et vous verrez MJÎ* Blanche Lejeune, une crâne femme, qui fait le sauj périlleux à cheval par-dessus quatorze soldats qui tirent des coups de fusil. En attendais, voilà de l'or, c'est moins trompeur; conduisez-ino. tout de suite près de M. Lazare.
— Tu es mon Antigone, m'a dit mon brave nomme de père de pte en plus attendri. Surtout, j'espère que tu ne viens pas pour détourner le prisonnier de ses devoirs! Prends garde! il y a une marche.
Et il s'est rais à me conduire, sans plus d'observations, par d'affreux corridors humides , un peu inoins laids que ceux de la Gaieté. Enfin il s'est arrêté devant une lourde porte, et m'a dit :
— C'est iei. Combien te faut-il de temps? Je lui ai répondu : Une demi-heure, et j'ai pris mon cœur à deux mains, décidée à vaincre ou mourir dans cette demi-heure fatale. Alors mon père a ouvert la grosse porte avec une grosse clef; et comme il s'éloignait avec sa lanterne, j'ai vu reluire dans le corridor sombre son or qu'il comptait, et ses yeux qui s'enivraient à voir ruisseler cet or foui neuf.
Alors, j'ai frémi, j'ai eu froid, j'ai tiré tout don-
-émeut la porte, je suis entrée sans faire de bruit, 5t voici ce que j'ai vu :
Dans un salon d'hôtel garni, Lazare trèsbeau, très-bien mis , étendu sur un divan bleu> déclamait avec enthousiasme. Voici ce que j'entendis :
Ame, flamme, amour, altère, jour, cythère, pensée , offensée , châtiment, Gomorrhe, véhément, dévore.
En voyant Lazare gesticuler avec une sorte d'ivresse sous les reflets verts d'une lampe à abatjour, en le voyant réciter follement ces mots sans suite, je poussai un cri bien naturel.
C'est alors que Lazare m'aperçut.
Tu me vois, moi, mes belles hanches dessinées par ce pantalon que tu regardes comme le chefd'œuvre de Dusautoy, et qui tombe si crânement sur mon soulier verni ; mon cou, étalant ses blancheurs marmoréennes dans une cravate blanche comme la neige ; mes mains gantées avec génie, et mon manteau de mélodrame drapé comme le jour où j'ai joué, sur le théâtre des Batignolles, Byron à i école d'Harrow.
À ma vue, Lazare, immobile d'étonnement, resta comme hébété pendant quelques secondes , enim ses couleurs charmantes revinrent colorer
ses joues ; tout rassuré, il m'offrit la main, me fît asseoir, et continua :
— Blâme, m'enflamme, jouvenceau, extrême, beau, môme.
Puis, tout à coup, s'interrompant :
— Pardon, Monsieur ou Madame, me dit-il, mon étonnement est bien naturel, et vous en comprendrez facilement la cause. Au moment où vous êtes entré, je me récitais à moi-même les stances de Voiture, sur sa maîtresse rencontrée en habit de garçon, un soir de carnaval.
Et, comme je laissais échapper un geste d'incrédulité :
— Ne soyez pas surpris ou surprise, Monsieur ou Madame, ajouta-t-il ; quand je me récite des vers pour moi, je ne dis que les rimes. Mais vous concevez combien votre vue donnait de réalité à la charmante rêverie du poëte, et avec quelle conscience je devais m'écrier :
Mais je ne crois pas que l'on blâme L'amoureuse ardeur ilont m'enflamme Le bel œil de ce jouvenceau, Ni qu'aimer d'un amour extrême Ce que nature a fait de l>eau Soit un péché contre elle-même.
Blanche, il me récitait ces vers avec tant d'âme
et d'enthousiasme, que j'ai été le jouet d'une illusion folle. Je lui ai dit toute émue :
— Vous m'aimez, Lazare ! Est-ce vrai !
— Mais, Monsieur ou Madame, m'a-t-il répondu d'un ton ironique, il faut pourtant distinguer. Je suis moins éclectique que M. de Voiture, et pour savoir si je vous aime ou non, je ne serais pas fâché de savoir à peu près si vous appartenez à la plus belle ou à la plus laide moitié du genre humain. Les deux sexes ont leurs spécialités. Si vous êtes un homme, vous pouvez servir à faire cette espèce de chose qu'on nomme, je crois, un ami, cette machine perfectible qui vous use votre cœur, votre argent et votre temps. Si vous êtes une femme, une fleur, comme dit M. Dupaty, vous avez en vous l'étoffe d'une charmante courtisane, c'est-à-dire que vous êtes capable comme un autre de vous faire faire des mots par Laurent- Jean et de les réciter avec un sourire d'occasion dans un cabinet du Rocher-de-Cancale, en buvant du vin du Rhin fait avec toutes sortes de choses.
— Hélas ! lui ai-je dit, je suis moins qu'une courtisane, je suis une funambule. Mais, Lazare, nr devines-tu pas en me voyant ici que je suis une malheureuse qui t'aime?
— Funambule, s'est écrié Lazare. Ah! Ma-
dame, voiià une dignité dont il ne faut pas faire fi ! Moi-même, du temps que j'étais jeune eî ambitieux, j'ai désiré cette gloire. Mais faute d'aptitude, j'ai dû m'en tenir à la poésie. Quelle pure volupté vaut pour un cœur doux et honnête celle d'avaler des sabres, de faire la crapaudine et de danser sur des œufs en pinçant de la guitare 1 Vous l'avouerai -je? J'ai été frénétique de M. Auriol qui, en s'élançant de son lit, tire sa sonnette avec son pied, et qui saute par-dessus ses amis quand il les rencontre. Mais en voyant ce célèbre clown dans la vie privée, j'ai été épouvanté de la quantité de velours et de chaînes d'or qu'il consomme pour sa toilette particulière. Plus tard la pantomime dbJ Funambules m'a enivré de ses séductions ; j'aurais voulu y jouer les Cassandres, avec tous les honneurs attachés à cet emploi. J'enviais le sort du mortel vénérable, qui, dans l'intérêt bien entendu de Fart, se fait briser le crâne plusieurs fois par soirée. En rapportant à sa famille le pain quotidien, ii se dit avec orgueil qu'il l'a gagné en vaut un cert.iin nombre de soufflets, calottes, •.'ilnVs, chiquenaudes, nazardes, croquignoles et eoujts de pied dans les reins, et non par les lâchetés et les infamies que la plupart des honmn - mettent en usage pfjur acquérir des richesses. Doue
j'ai prié M. Lapkce, Cassandre des Funambules, de me céder sa perruque, son emploi, et îe secret de son organe. En échange, je lui offrais de l'adopter, de lui donner mon nom, et de lui transférer mes titres de propriété. M. Laplace a refusé ; il n'a pas trouvé que je fusse un père convenable, et d'ailleurs il exècre l'aristocratie. Voilà, Madame, pourquoi je fais des vers lyriques. Mais si vous êtes en effet funambule, de quel droit venez-vous, environnée de cette gloire, insulter a ma faiblesse et à mon impuissance ?
— Ah ! me suis-je écriée, je sais que vous êtes en effet un grand seigneur et un grand artiste, et que je suis en effet une misérable sauteuse. Mais enfin, il me semble qu'on peut repousser une femme et la fouler aux pieds, sans rire ainsi de cette malheureuse quand elle vous aime. Tiens, Lazare, il faut que tu aies l'âme terriblement gaie pour plaisanter à cette heure-ci dans une prison et quand je te dis que je t'aime. Tu ne sais donc pas qui je suis? Je suis celle à qui tu appartiens, car elle t'a acneté au prix de toutes sortes de mensonges; je suis ta maîtresse, car je t'apporte la vie ou la mort. Je suis Louisa.
Lazare s'est incliné et m'a dit en sounam .
— Et quoi ! Madame, c'est vous que j'ai eu l'hon-
iieur de tuer il y a quelques jours? Que pensez-vous «lu cimetière de notre petite ville? Les logements y •ont-ils un peu confortables? Dites-moi, Madame, qu'y a-t-il de vrai sur la vie future? Certes, Ninon et Gléopatre ont dû pâlir de jalousie en vous voyant arriver aux sombres bords , et Mme Saqui, cette grande femme qui traversait la Seine sur une corde roide en costume de Pallas victorieuse, a du vous faire une belle réception. Dites-moi, je vous prie la Mort est-elle blonde?
— C'est ce que vous saurez bientôt, Lazare, aije dit avec fureur, si nous perdons ainsi le temps précieux que j'ai à vous donner. Pour tout le monde vous êtes mon assassin. Moi seule peux vous sauver. Voulez- vous vivre?
— Si je vous comprends bien, m'a répondu Lazare, il s'agit pour moi de laisser la guillotine pour une charmante maîtresse qui peut m'eniever à bras tendu vers le bleu pur. Nous ferions des tournées en provinces, et pendant que vous coifferiez le casque empanaché, moi, vêtu en lancier pplonais avec un pantalon blanc, un habit rougv cl une easquelle, je jouerais la clarinette sur un tréi .m pour attirer les bonnes et les militai-
Blanche j je suffoquais. Tout mon sang avait
reflué vers mon cœur, et j'étais pâle comme une morte. L'amour, la haine et la rage m'enivraient de tous leurs poisons. Enfin, j'ai crié à Lazare, d'une voix étouffée par les sanglots :
— Oh ! vous êtes infâme 1 vous êtes lâche ! je vous apporte la vie, et vous me tuez? Je vous apporte l'amour et vous m'insultez ! Que vous ai-je donc fait , Lazare ? est-ce un crime de vous aimer, et n'avez-vous pas honte de torturer une femme qui vient vous sauver à travers mille morts?
Lazare, comme fatigué, avait appuyé sa tête dans ses mains. Quand il la releva, sa figure ironique avait pris une expression calme, digne et fière. Il me dit de sa voix à la fois terrible et mélodieuse :
— Ecoutez-moi donc, Madame, s'il est vrai que vous vouliez parler sérieusement, et que tout ceci ne soit pas une plaisanterie. Vous m'aimez, ditesvous, et c'est sans doute à cet amour que je dois mon avenir perdu, mon cœur desséché, le nom de mon père traîné dans la boue. Donc, vous voilà, Madame, belle, heureuse, enviée. En descendant de cheval, vous tombez dans les bras des princes et des ducs régnants ; l'or la soie et la pourpre antique sont bons tout au plus à vous faire des
costumes de théâtre, et tous les lauriers du monde ne croissent que pour couronner le front de votre cheval : tousceslustresbrillentseulementpourvous faire un front radieux ; vous posez votre brodequin victorieuxsurtousles fronts; vous fondez dans toutes les coupes la perle impériale de Cléopâtre. Cependant, du haut de l'atmosphère rose et bleue de cette apothéose, vous distinguez bien loin sous vos pieds, au fond de l'ombre, un rêveur obscur et inconnu qui ne vous connaît pas, qui seul peut-être ne vous connaît pas, mais qui ne fait d'ombre ni sur vos joies, ni sur vos amours, ni sur vos triomphes, ni sur le festin étincelant de votre vie. Dans un caprice frivole, vous vous écriez : Je l'aime! comme vous vous êtes écriée la veille : J'aime ce lustre de Venise, cette perle d'ophir, ce camée de courtisane romaine! Ce malheureux que vous avez daigné choisir pour féeries de votre amour, si je vous ai bien compris, c'est moi, Madame.
C'est moi, Lazare. Avant que votre caprice fantasque m'eût marqué pour les supplices de ce triomphe, ma vie était faite tout entière de devoirs remplis, d'honnêtes rêveries, de pieuses contemplations, d'amitiés bonnes et illustres. Tout le temps que je ne donnais pas à la nature etàmoil oe, je le passais au milieu de cette belle et
noble société parisienne, où chaque parole est un enseignement, chaque geste une harmonie, chaque sourire un poëme. Cependant voici que vous m'aimez, Madame, et tout est changé. Deux hommes, deux démons, viennent me voler ma vie et la dépenser comme un bien qui leur appartient, dans toutes sortes d'intrigues basses et honteuses. Ma jeunesse, ils la tuent dans l'orgie ; mes amitiés, dans le doute : mes amours, dans l'ennui et de désespoir. Us m'exilent parce que vous me voulez seul comme une proie facile ; il vous prend fantaisie de sauter du haut d'une maison, et voici que je suis un assassin voué à la guillotine ! Maintenantvous venez me dire que vous m'aimez, et vous venez m'offrir la vie. La vie! Et quelle vie? La vie avec vous n'est-ce? Merci, Madame, je n'en veux pas ! Vous, m'aimez, n'est-ce pas ? Je le sais bien. Votre amour, cela veut dire lâcheté, cela veut dire infamie, cela veut dire bagne, et j'aime mieux la guillotine tout de suite. Ah ! vous faites la coquette, et vous vous amusez à mettre sur votre chemin des rivales comme celle-là 1 Et puis après vous venez dire : C'est assez, je reprends mon bien; cet homme est à moi et non à la guillotine , c'est mon fiancé et non pas le sien. Qu'on me le rende I
2i6 LA RÉSURRECTION
11 est trop tard, Madame.
Et puis, à vous dire vrai, j'aime mieux ces amours de place publique, sous les yeux de l'aurore vermeille, que vos infâmes amours qui vont déguisées dans la nuit, avec je ne sais quelles protections de geôliers et de bourreaux. Avec elle, je tomberai dans la pourpre de mon jeune sang, le regard perdu dans les splendeurs du ciel et le col baisé par les lèvres vierges de l'acier. Mais, avec vous, Madame, avec vous qui m'avez déjà fait vieux et mécbant avant que je vous connusse, comment mourrais-je, grand Dieu ! et depuis combien de temps serais-je cadavre, le jour où mes yeux se fermeraient. Mais grâce au ciel, je ne vous aime pas ; je ne vous connais pas, Madame, vous entrez violemment dans ma vie, et moi je vous en chasse 1 Vous voulez baiser mon front, et moi je vous dis : J'aime mieux le baiser du couteau. Vous venez me sauver, eh bien ! j'aime mieux être perdu. Vous m'aimez, eh bien! je vous hais! Et si vous saviez, Madame, combien de mépris il y a dans cette haine, et combien peu de haine, vous me fuiriez en cachant votre front dans vos mains et sans dire un mol de plus. Jr vais mourir, Madame, et par vos soins ; laissez-moi ces heures pour me repentir, non pas «l'avoir commis des fautes ou
des crimes, mais d'avoir été aimé par vous. Et sll faut encore cela, je vous pardonne. Mais, laissez-moi ! Tout est dit.
Blanche, comme si le tonnerre fût tombé sur mon front, et l'eût ouvert, j'ai vu en moi, j'ai compris tout ce que j'ai fait d'horrible, et je me suis roulée aux pieds de Lazare. J'ai voulu pleurer, prier, supplier, mais d'horribles convulsions me tordaient sur le parquet. Alors, dans l'agonie demafièvre, j'ai vu la figure de Lazare éclairée et adoucie par la pitié. Il s'est penché vers moi, en me prodiguant mille soins et me demandant pardon d'une voix tout émue Quand j'ai été revenue à moi il m'a parlé avec une voix si douce, que j'ai cru voir et entendre un enfant.
— Pardonnez-moi, m'a-t-il dit, j'ai oublié un moment le respect et l'adoration qu'on doit à toutes les femmes. Mais voyez enfin mon cœur à découvert, vous qui vouliez ensevelir votre jeunesse et votre amour dans ce cœur ravagé.
Vous me tuez parce que vous n'êtes pas aimée, Madame ; moi je meurs parce que j'ai aimé. Alors sans pitié pour les tortures que son récit me faisait éprouver, il m'a longuement raconté son amour d'enfant pour une femme inconnue, amour resté pur à travers tous ies orages de sa vie.
— Oui, m'a-t-il dit en finissant, son nom sera le dernier mot que prononceront mes lèvres. Au moment fatal, je verrai son visage me sourire dans les splendeurs du soleil levant, comme je le voyais inondé de rayons dans les fêtes de l'Opéra 1 Je la retrouverai au milieu des lueurs matinales, avec son front clair et ses cheveux bruns aux reflets roses ! Enfin, je saluerai d'un dernier regard sur son cou virginal et sur ses mains de reine, ce collier et ces bracelets de ruban couleur du ciel que je lui ai toujours vus et qui semblent faire partie d'elle-même 1 Et, les yeux déjà perdus dans l'infini, je couvrirai d'un baiser idéal sa lèvre tantôt rougissante et pâle, sous laquelle se détache, sombre comme la nuit, un signe merveilleux, comme pour désigner entre toutes sa beauté pleine de lumière !
Blanche, une idée terrible m'avait déjà traversé l'esprit. A ces mots, je ne doutai plus. Prompte comme l'éclair, je pris dans ma poch" la petite boite d'écaillé que m'a envoyée Séraphin, et je montrai à Lazare le portrait de Marie d'Alton !
Lazare s'écria hors de lui :
— Vous la connaissez !
Dans ma colère, je voulus briser cette miniature, mais Lazare s'en était déjà emparé. Un»' seconde
fois, accablée par la douleur, je tombai à ses pieds en murmurant :
— Marie d'Alton !
Lui, il répéta avec une expression d'étonnement à me faire douter de la vérité :
— Mari- 1 Ma rie d'Alton !
Mais hélas! j'étais trop convaincue! Je me roulai comme folle aux genoux de Lazare. Puis ce furent les supplications les plus insensées. Toujours agenouillée, je lui criais :
— Non ! n'est-ce pas que tu n'aimes personne ! Oh! non! pas celle-là du moins! Eh bien! puisque tu ne veux pas m'aimer, adore qui tu voudras, je te sauverai tout de même, mais dis que ce n'est pas Marie d'Alton? Oublie-la, qu'est-ce que cela te fait? Tu ne m'aimeras pas, mais moi, je t'aimerai, je te servirai, tu seras adoré à genoux! Dis, je serai ta sœur et ta servante ! Dis que tu n'aimes pas Marie !
Alors Lazare me mit sous les yeux le portrait et me dit en pieurant :
— - <Tjst là Marie d'Alton, n'est-ce pas?
— Oui, lui répondis-je, sans comprendre,
— Eh bien, reprit-il d'une voix ferme, j'aime Marie d' Al too ,
alors je me suis relevée comme une lionne, et ]e lui ai crié avec toutes mes fureurs :
— Ah! vous aimez Marie d'Alton, parce que c'est une honnête femme, n'est-ce pas 1 Eh bien 1 votre Marie est une coquette et une intrigante! Elle est la maîtresse de M. de Sylvers 1 une fille entretenue et qui ne me vaut pas ! une femme perdue qui vit avec un honme perdu et qui a usé les dédains de con aiL^nt ! Ah! c'est pour elle que vous m'avez dédaignée et foulée aux pieds ! Parlez-moi donc de votre Marie ! Une courtisane !
La tête de Lazare est devenue effrayante de colère et d'indignation. Il m'a dit : Sortez ! avec un geste terrible, et moi, ô honte! échevelée comme jne furie, ivre de jalousie et de rage, je me suis enfuie en criant : vengeance !
G est ce soir-là que j'ai voulu mourir et que je me sais brisé le front contre l'angle d'une commod .-, chez Marie d'Alton. Je croyais bien que tout était fini ; mais hélas ! je vis encore pour maudire la vie !
En rouvrant les yeux, la première pc-.sonne que je vis, < e fut Marie d'Alton qui veillait à mon chevet, pâle et les jem eu pleurs
Oh ! qui pour» nous expliquer à nous autres femmes, les secrète de dos cœurs) Quand j'avais
DE LAZARE. Î5i
fui la prison comme une folle, je songeais à Marie comme à une victime qui m'appartenait, et j'aurais traité d'insensé celui qui m'aurait dit que je ne la foulerais pas sous mes pieds, que je ne la déchirerais pas avec mes dents et avec mes ongles ! Eh bien, lorsqu'en revenant à la vie, j'aperçus penché sur le mien son noble visage plein de pitié pour moi, j'ai senti ma colère s'évanouir comme un mauvais rêve.
— Quoil lui ai-je dit, vous ici, Madame, c'est vous qui m'arrachez à la mort !
— Ne parlez pas, m'a répondu Marie ! Pauvre enfant, vous avez bien souffert? il y trente-six heures que j'épie votre souffle et le battement de votre cœur et que je frémis à chaque tressaillement de la fièvre. Mais je savais bien que vous ne pouviez pas mourir si jeune et si belle !
— Oh 1 me suis-je écriée, je voudrais pouvoir tomber à vos pieds. Quoi l vous savez que j'aime... Que j'aimais Lazare... Vous savez que je vous hais, et vous me sauvez!
— N'êtes- vous pas comme moi une femme malheureuse, et malheureuse par l'amour? m'a dit Mme d'Alton avec une douceur angélique. N'avezvous pas voulu mourir parce que vous n'êtes pas aimée? C'est tout ce que je veux savoir ! Puisque
ï52 LA RÉSURRECTION
vous avez su lire au plus profond de mon cœur, vous savez que moi aussi j'aime sans espoir et de toutes les forces de mon âme celui qui vous a dédaignée. Que cela vous donne le courage de vivre ! Je serai votre sœur et je tâcherai de guérir aussi les blessures de votre cœur. Je n'ai pas besoin de vous dire que puisque j'ai eu cette grande joie de vous arracher à la mort, tout ce que j'ai est à vous comme moi-même. Vivez, chère enfant; vous aurez une existence calme et indépendante sinon heureuse ; c'est-à-dire que vous pourrez pleurer à votre aise. Voulez-vous?
En disant ces mots, Marie m'a embrassée au front, et ce baiser m'a fait l'effet d'un baptême.
Oh I me suis-je écriée, vous êtes un ange. Mais savez- vous ce que c'est qu'un véritable rayon de soleil qui vient éclairer le cœur plein de ténèbres d'une courtisane? Mario , je vous jure devant Dieu que je n'aime plus Lazare. Puis, j'ai prié Mme d'Allon de me laisser seule, et elle a obéi avec cette admirable intelligence qu'ont les femmes excellentes.
Alors je me suis habillée à h hâte. Enveloppée d'une mante, j'ai pu sortir sans être remarquée et j'ai béni Dieu de ce que pouvais marcher sans trop souffrir.
Tu me devines, n'est-ce pas, chère Blanche ! J'ai fait ce que tu aurais fait. Je me suis rendue chez le juge d'instruction et je lui ai tout raconté J'ai aussi écrit sous ses yeux un récit très-circonstancié, contenant toute la vérité, sans mensonge et sans réticence.
Le juge d'instruction tenait à la main une lettre de M. do B... Il savait tout déjà.
— Madame, m'a-t-il dit, je connaissais le fond de cette déplorable affaire ; et cependant vous sauvez bien des peines à la justice qui aurait eu tant de difficultés à faire éclater l'innocence de M. Lazare. M. Lazare sera libre demain.
Ce juge est un homme simple, vénérable comme un bon prêtre catholique. Il m'a dit ensuite, avec une douceur qui atténuait encore l'effet de ses paroles :
— Vous connaissez d'avance tous les reproches que je pourrais et que je devrais vous faire, Madame. Mais la confession que vous avez eu le courage de me faire me prouve que le repentir a lavé les plaies vives de votre cœur. D'ailleurs, l'amitié de Mme d'Alton m'est un sûr garant de votre avenir. Ne songez donc plus à vos fautes passées, si ce n'est pour bénii celle qui aura été pour vous plus qu'une sœur et plus qu'une mère !
J'ai couru chezMme d'Alton. Elle s'était aperçue de mon absence, et elle m'attendait avec mille inquiétudes. Je me suis jetée dans ses bras, en l'appelant : « Ma chère Marie! » et je lui ai dit tout ce qu'elle ignorait, le désespoir de Lazare et son amour pour elle.
Tu vois bien, ô" ma sœur! que ma vie est finie, celle de mon cœur du moins. Prends mon dernier baiser, et songe à moi, quand la Célestine, mon heureuse rivale, fera tourbillonner devant le public, au galop du cheval, sa jupe de crêpe rose semée d'étoiles !
Adieu ! adieu !