‹ Le dernier rendez-vousChapitre 2 sur 30 · IIJ · texte numérisé non relu

IIJ

Pendant tout îe reste du chemin, reprit Olivier après avoir observé un instant l'impression que ce récit avait produit sur sa compagne, nous nous entretînmes de vous. Quand je fus rentré chez moi, malgré la fatigue de la course que je venais de faire, je ne pus m'endormir, et toute la nuit je pensai à vous. Le lendemain, à mon réveil, votre souvenir était assis à mon chevet; il me suivit avec obstination au milieu de mes affaires, au milieu de mes travaux. Enfin , pendant tout le mois qui a suivi mon entretien avec Urbain, vous avez occupé autant de place dans ma vie qu'il y a dix ans. Je ne sais quel pressentiment me disait que je devais vous rencontrer, et que cette rencomre n'était pas éloignée. Dans cette prévision,

il m'arrivait quelquefois de préparer ce que j'aurais à vous dire; je faisais la répétition de ma première entrevue quand le hasard vous mettrait en face de moi. Tout cela était bien de l'enfantillage, si vous voulez; mais j'y trouvais une véritable douceur; puis tout à coup je pensais avec tristesse que vous ne me reconnaîtriez peut-être pas, ou ne voudriez point me reconnaître.

— Cela est singulier, répondit Marie; lorsque vous m'avez rencontrée avant-hier au soir, je me trouvais moi-même depuis quelque temps dans une situation d'esprit à peu près semblable à la vôtre; mais commeoî aurais-je fait d'ailleurs pour ne point songer à vous? Depuis mon retour en France, j'ai entendu parler de vous si souvent. On eût dit que toutes les personnes que je fréquentais se donnaient le mot pour prononcer votre nom devant moi, et cependant ce n'était là que le fait du hasard, car aucune d'elles ne connaissait nos relations d'autrefois. — Ah I mon ami. continua la jeune femme en posant sa main sur celle d'Olivier, j'ai été bien heureuse d'apprendre votre | ^ition nouvelle; mais une vague tristesse se mêlait pourtant à ma joie : j'avais entendu faire sur vous, par des gens qui semblaient vous contre, des récits qui ne me permettaient pas de

conserver l'espérance qui se réalise aujourd'hui.

— Quoi donc? interrompit Olivier, qu'a-t-on pu vous dire sur mon compte qui ait pu vous autoriser à mettre en doute la joie sincère que j'éprouverais à me retrouver auprès de vous?

— Ah! mon Dieu! fit Marie, votre existence actuelle m'est absolument étrangère, je n'en sais rien que par ouï-dire... Mais ce doit être la vie accidentée à laquelle vous aspiriez déjà quand vous étiez jeune. Au milieu de ces agitations de

. chaque jour, parmi toutes ces liaisons que noue un caprice et qu'un autre délie, je pouvais penser qu'il y aurait, de ma part, presque de la témérité à supposer que vous eussiez encore une place à donner à mon souvenir... Gela est si long, dix ans, et cela est si loin!... Mais c'est égal, j'ai été bien doucement émue quand vous m'avez abordée l'autre soir.

— Je vous ai paru bien changé? demanda Olivier.

— Je ne l'ai guère remarqué, fit Marie. Dès les premiers mots que vous m'avez dits, j'ai retrouvé la voix qui me charmait jadis, et, pendant la première miuute, j'ai certainement dû paraître rajeunie de dix ans. Ah! mon ami, ajouta-t-elle, il aurait fallu pour bien faire Que cette minute se fûî

prolongée... Je suis plus changée que vous, moi, bien plus assurément.

— Eh bien ! je ne l'ai guère remarqué non plus.

— D'abord, cela se peut, c'était le soir... vous m'avez mal vue... Aussi j'étais bien inquiète tout à l'heure quand j'ai relevé mon voile, et vous bien impatient, n'est-ce pas? Je m'en suis aperçue.. . Eh bien ! maintenant, parlez franchement. . . comment me trouvez- vous? que vous dit mon visage? est-ce encore une figure ou seulement un portrait qui vous rappelle de loin, et votre mémoire aidant, les traits que vous aimiez... au temps où vous n'aviez encore aimé personne?

— Vous êtes pour moi la même, toujours la même, chère Marie.

Il y eut un moment de silence durant lequel ils échangèrent un long regard en tenant leurs mains unies.

— C'est étrange ! fit Marie, j'avais tant de questions à vous faire, et voilà que je ne puis trouver un mot.

— C'est comme moi, dit Olivier... Est-ce la crainte d'apprendre des choses que je préférerais ignorer?.. . Mais je n'ose pas vous interroger...

Heureusement que nous avons du temps devant nous.

— Il est midi, interrompit Marie, je suis libre jusqu'à cinq heures.

Et comme elle avait remarqué qu'en l'écoutant son compagnon avait froncé le sourcil, elle ajouta en riant : Mais je puis retarder ma montre. Et, d'un léger coup de pouce, elle recula l'aiguille jusqu'au chiffre qui indiquait dix heures. Olivier la remercia d'un coup d'œil. Le déjeuner étant terminé, ils se levèrent et firent leurs préparatifs de départ. Comme ils allaient quitter le restaurant, Marie, qui était déjà sur le seuil de la porte, se retira brusquement dans la salle. Olivier, s'étant aperçu de ce mouvement, lui en demanda la raison. Elle parut hésiter un moment à lui répondre; puis, s'étant décidée, elle indiqua du doigt la grande rue de Ville-d'Avray, qui, en ce moment même, était sillonnée de cavalcades et de nombreux équipages. — Je n'y avais point songé, murmura Marie comme si elle se fût parlé à ellemême, c'est aujourd'hui qu'ont lieu les courses de Versailles. Tout ce monde qui passe sir la route s'y rend.

— Eh bien ! fit Olivier qui ne comprenait pas.

— Eh bien ! répondit Marie ave<* une hésitation

nouvelle... il se pourrait que je fusse reconnue par quelques-unes des personnes qui passent à cheval ou en voiture... Je vous expliquerai... je vous dirai tout, quand nous serons seuls, acheva Marie à voix basse.

— Ne serait-il point possible de gagner le bois sans que nous prissions par la route? demanda Olivier à la servante.

— Notre jardin a une porte de sortie sur les étangs, répondit celle-ci, je vais vous y conduire ; vous trouverez le bois à deux minutes.

Après avoir fait quelques pas, ils étaient arrivés en effet sur la lisière du bois, et s'engageaient dans une étroite allée à pic qui semblait monter dans les nuages. Arrivés 5 la hauteur de ce chemin un peu fatigant peut-être, le jeune homme et sa compagne s'arrêtèrent un monent et regardèrent autour d'eux, comme s'ils eussent cherché un endroit pour se reposer de l'ascension un peu rude qu'ils venaient d'accomplir.

— Nous tournerons par là, dit Olivier en indiquant de la main un petit sentier qui détournait brusquement, et tous doux y disparurent bientôt :u bras l'un de l'autre.

Le lieu ou ils t'arrêtèrent d'un commun accord ptaitfai! préparé à loisir pour les confide&CM

LE DERNIER RENDEZ-VOUS. 9i

d'un tête-à-tête amoureux. Qu'on se figure au sommet d'une côte élevée une oasis agreste, d'où la vue s'étendait au loin sur les campagnes confusément voilées dans une vapeur lumineuse. C'était la solitude sans être le mystère, c'était le calme sans être le silence morne qui, durant les jours de l'été, semble planer sur les champs endormis à l'heure chaude où la nature s'immobilise ellemême dans la sieste. Au bruissement des premières feuilles qui commençaient à se détacher des branches, au mugissement sourd d'une fabrique dont on apercevait fumer le haut fourneau à travers les êclairciesde feuillage, au sifflement aigu et prolongé des locomotives lancées sur le rail, se mêlait • lointainement, comme une note champêtre au milieu des clameurs de l'homme, le murmure presque étouffé causé par les clochettes des vaches qui pâturaient le gazon brûlé dans le dormoir voisin. Rien de plus charmant que ces heures de déclin, où la rustique mélancolie des bois donne une grâce nouvelle et comme une seconds jeunesse aux mourantes beautés de l'ardente saison. Les plantes, qui sentent la sève engourdie s'arrêter en elles, aromatisent d.e leurs plus subtils parfums la brise qui doit bientôt se faire aquilon. La brise caresse de son haleine la plus tiède les rameaux de l'arbre

que l'aquilon doit ébranler bientôt. Les hirondelles, réunies dans un seul point du ciel, se rassemblent en vol circulaire, et s'appellent pour le pèlerinage d'Orient. Le lézard étale plus complaisamment son far niente frileux sur la pierre chauffée. Les oiseaux, sûrs d'un asile, voltigent plus gaiement autour de leur nid duveté ; l'insecte se roule dans le pli d'une feuille où il va s'endormir pour ne se plus réveiller; le grillon rêve un âtre pour abriter ses sérénades durant les nuits d'hiver. Mille présages mystérieux semblent avertir les choses et les êtres que le jour approche où le ciel sera noir, où la terre sera blanche, et les invitent à savourer la chaleur de ce beau soleil qui doit s'éteindre quand la dernière feuille sera jaune, quand la dernière grappe sera mûre.

En s'asseyant à côté l'un de l'autre, sur un tertre de gazon qui formait comme un divan naturel, l'attitude d'Olivier et de Marie n'indiquait aucun trouble intérieur; on lisait dans leurs regards une impatience égale de se trouver bien seuls, mais on devinait aussi que leur intimité solitaire ne leur inspirait d'autre désir que celui de partager mutuellement la joie qu'ils éprouvaient à entendre Leur cœur battre au diapason de la môme émotion.

— Eh bien ! Marie, fit Olivier le premier, nous

devons avoir bien des choses à nous dire, et c'est probablement pour cela que nous ne savons par où commencer.

— Bien des choses en effet, répondit la jeune femme ; mais ne ferions-nous pas mieux d'en rester aux suppositions?

— Non, dit Olivier, c'est là un terrain mobile, où l'on ne marche pas avec assez de sécurité : nous savons ce que nous avons été autrefois, voyons ce que nous sommes maintenant, et apprenons-le de nous-mêmes.

— Et quand nous le saurons, demanda Marie, qu'en résultera-t-il ?

— Vous me le demandez, Marie, et votre main tremble dans la mienne.

Olivier prit la main de sa compagne, et l'approcha de ses lèvres, mais celle-ci retira brusquement sa main en détournant la tête.

— Pourquoi ? fit le jeune homme.

— Pour cela, répondit faiblement Marie en retirant de sa main une bague en or sur le chaton de laquelle s'entrelaçaient deux chiffres ; et, dès qu'elle eut glissé le bijou dans sa poche, elle rendit sa main à Olivier, qui la garda dans la sienne, où il ia pressa doucement.

— Vous n'êtes pas libre, lui dit-il presque à

voix basse, cependant vous êtes veuve. Je l'ai appris il y a huit ou neuf ans.

— Je ne dépends que de ma volonté, répondit Marie.

Olivier se rapprocha d'elle, et, glissant son bras autour de sa taille, il indiqua de la main, sans la poser, l'endroit du cœur.

— Qui est là? demanda-t-il à Marie.

Celle-ci rougit légèrement.

— Un mort, répondit-elle après une courte hésitation.

— Un mort... enterré, fit Olivier en riant.

— Non, dit Marie après une hésitation nouvelle.

— Dites-moi tout, je vous en prie.

— Pourquoi exiger cela, mon ami? Si ces sortes de confidences ne vous paraissent point pénibles à entendre, elles sont toujours douloureuses à faire. Ne pouvez- vous pas deviner d'ailleurs? Tantôt vous m'avez parlé d'une affection de plusieurs années que vous veniez de rompre récemment. Qu'il vous suffise de savoir que ma situation est la même.

— Et , demanda Olivier avec vivacité, cette

personne à qui vous faites allusion, elle vous a abandonnée î

— Non pas elle, mais moi

LE DERNIER RENDEZ-VOUS. 9ô

— * ïi y a longtemps ?

— II y a six mois.

— Et vous l'avez quittée sans regret?

— Je ne dis pas cela. Peut-on rompre tranquillement une liaison qui a duré plusieurs années? Je vous le demande à vous-même, qui, ce matin, sous le berceau où nous avons déjeuné, aviez des larmes dans la voix en me parlant de votre dernier amour?

— Pourquoi revenir là-dessus, Marie? fit Olivier. Je vous ai expliqué que cette dernière passion dont vous parlez avait été de ma part une folie, une erreur.

— Une erreur qui dure quatre ans ! reprit Marie en secouant la tête.

— Ne parlons plus de cela, je vous en prie, s'écria Olivier.

— Ah ! de tout mon cœur, répondit Marie. Mais au bout de cinq minutes, pendant lesquelles

ils avaient parlé à' eux seulement, sans qu'ils sussent comment l'un et l'autre, la conversation en était revenue au sujet qu'ils s'étaient proposé d'éviter.

— Cette personne habite-t-elle la France? avait demandé Olivier.

— Non, dit Marie, il vit ordinairement à Londres.

— C'est comme à Paris, alors, fit Olivier. Mais, s'étant aperçu que sa compagne semblait

attendre une nouvelle question sur le même sujet, il changea brusquement de conversation, en observant attentivement si elle n'en laisserait point paraître quelque dépit. Au contraire, Marie sembla satisfaite d'avoir à parler d'autre chose.

Pendant deux longues heures, et sans qu'aucune autre pensée vînt les en distraire, ils s'entretinrent de leur amour passé, se rappelant tels et tels événements, telle promenade à la campagne, telle tranquille soirée passée au coin du feu, quand l'hiver pleure aux vitres. Ils échangeaient des pressions de main furtives et brûlantes qui les faisaient tressaillir, des tutoiements de regards à l'enivrement desquels ils ne résistaient que pour prolonger le charme qu'ils trouvaient dans la lutte. Puis tout à coup, au milieu des douceurs de cet abandon, leurs mains se désunissaient, un nuage passait sur leur front, leurs regards s'évitaient, et leurs lèvres, ouvertes pour un sourire, se fermaient brusquement, comme s'ils eussent craint de laisser échapper quelque parole d'une intimité

familière qui ne s'était jamais prononcée au temps de leur ancienne liaison, qui sait même? un nom qui n'était pas le leur. Il y avait alors entre eux des intermittences d'inquiétude; ils se regardaient à la dérobée avec un air singulier. On devinait dans leur attitude que chacun de son côté se livrait sur le compte de l'autre à des remarques dont le résultat donnait un démenti à quelque espérance chèrement caressée. Craignant alors que le silence ne vînt trahir leur préoccupation, ils se remettaient à parler de choses étrangères à leurs sentiments ; mais alors ils s'apercevaient qu'ils s'épiaient encore dans ces propos insignifiants, et, sans prendre garde aux paroles, semblaient deviner seulement dans le son de leur voix la cause réelle qui les faisait recourir à des subterfuges dont ils n'étaient point la dupe.

— A quoi pensez-vous? demanda Olivier en voyant Marie qui se tenait immobile, les yeux fixés vers l'horizon où le soleil commençait à baisser.

— Vous ne m'auriez point fait une telle question autrefois quand j'étais auprès de vous.

— C'est qu'autrefois je n'aurais pas eu à vous la faire, Marie.

— Qu'y a-t-il donc de changé? s'écria la jeune

femme, ne sommes-nous donc pas ensemble?

— Hélas! qui le sait? fit Olivier en mettant sa tête dans ses mains, qui le sait, Marie?

— 0 mon ami, je vous en prie, ne soyez point aussi triste ; vous m'affligez. Est-ce pour cela que vous m'avez fait venir? moi qui me faisais tant de joie de ce rendez-vous 1 Depuis le soir où je vous ai rencontré, ce fut là mon unique pensée. D'où vient donc que je suis moins contente en vous voyant là, près de moi, que je ne l'étais hier, que je ne l'étais ce matin en attendant l'heure qui devait nous réunir? Est-ce qu'il n'en a pas été de même pour vous? Vous me l'avez dit tout à l'heure. Avez-vous donc menti? Pourquoi mentir? Me cachez-vous quelque chose? A quoi bon? Moi-même ne vous ai-je pas tout dit de ma vie passée, plus que je ne voulais dire même? Mais vous l'avez souhaité, et je vous ai obéi. Est-ce que vous en avez du regret? Gela ne serait pas raisonnable, mon ami. On ne peut empêcher que le passé ait existé et qu'il nous ait faits ce que nous sommes. Vous avez souffert. Et moi doncl s'écria-t-elle en se frappant la poitrine, tout mon cœur n'est qu'une plaie?

— N'en dites pas plus, s'écria Olivier, ce cri-là me dit tout.

— Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.

— Maintenant, reprit Olivier, il est inutile de nous tromper nous-mêmes en voulant nous tromper l'un et l!autre. Vous aviez raison tout à l'heure : on ne peut empêcher que le passé ait existé. Nous avons fait le même rêve ; partageons le même réveil, et remettez à votre doigt la bague que vous avez retirée tout à l'heure.

— Pourquoi me dites-vous cela, Olivier?

— Remettez-la, vous dis-je ; elle aurait beau n'y être plus, je la verrais toujours.

— Voulez- vous que je la jette dans lf j creux de cette vallée? fit Marie en tirant la hague de sa poche.

Olivier lui arrêta le bras.

— Ce serait un sacrifiée inutile, un regret ajouté à d'autres regrets. Gardez-la, Marie ; ce n'est point sur ce morceau de métal qu'il est gravé plus profondément le souvenir que cet anneau rappelle : c'est dans la plaie même dont votre cœur est atteint.

— Je ferai ce que vous voudrez, mon ami, fit Marie en remettant avec lenteur l'anneau à son doigt; vous avez sans doute vos raisons pour m'engager à agir ainsi, et, si discrètement que vous les

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ayez contenues , j'ai pu les deviner peut-être.

— Quoi que vous entendiez dire, je ne veux rien nier, répondit Olivier.

— Si vous eussiez porté au doigt une bague comme la mienne, auriez-vous consenti à la jeter sur le chemin, ainsi que je voulais le faire? demanda Marie.

— Non, Marie, car vous m'en eussiez empêché sans doute, comme je l'ai fait.

— Hélas ! mon ami, dit Marie en se levant, qu'est-ce que nous sommes venus faire ici?

— Essayer de nous guérir l'un l'autre d'un mal pareil, et nous apercevoir, assez tôt heureusement, que notre blessure commune chérissait encore son épine.

— Et le remède? fit Marie avec tristesse.

— Nous aurions pu l'avoir si chacun de nous avait ignoré le secret de l'autre.

— Alors pourquoi m'avez-vous fait parler, Olivier?

— Parce que, moi, je n'aurais pas pu me taire, répondit-il tristement.

Comme six heures venaient de sonner à la petite église de Ville-d'Avray, Olivier et Marie, marchant du même pas pres&tf avec lequel ils étaient

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venus le matin, suivaient le même chemin qu'on leur a vu faire, avec cette différence qu'au lieu d'en venir, ils se rendaient à la station.

— Nous arriverons trop tard, dit Marie en pressant le pas.

— Ce n'est plus la peine de marcher si vite, répondit Olivier, voici le convoi qui passe; nous ne serons jamais à temps.

— Eh bien ! répliqua Marie, nous voilà forcément riches d'une heure de plus... N'en êtes-vous point fâché, Olivier?

— Si je vous disais que je vous ai fait prendre le plus long chemin exprès pour amener ce retard ! fit Olivier.

— Malgré tout ce que nous savons l'un de l'autre, j'aurais encore du plaisir à vous croire, répondit Marie en secouant la tête; mais ne me trompez-vous pas?

— Et pourquoi? dit Olivier. N'avons-nous pas, dans cette longue causerie que nous venons d'avoir, fait tous les deux preuve de franchise suffisante pour qu'il nous soit encore permis un doute réciproque sur nos paroles? Tenez, si vous m'en croyez, au lieu d'attendre le passage d'un nouveau convoi à Sèvres, nous allons tout doucement gagner la station de Saint-Cloud par le parc; les

départs sont beaucoup plus fréquents, — à moins cependant que vous ne soyez fatiguée, et que cette course ne vous effraie...

•— Non, dit Marie; cela me plaît ainsi. Partons. — Eh bien ! demanda Marie quand ils furent en route, répondez-moi bien sincèrement, Olivier, quelle impression vous laissera cette dernière entrevue que nous venons d'avoir?

— Pourquoi dites-vous dernière? fit Olivier?

— Parce que nous ne nous verrons plus, répondit-elle, à moins que le hasard ne nous mette passagèrement en face l'un de l'autre.

— Mais si je voulais aider !e hasard, ne feriezvous pas comme moi?

— A quoi bon ? dit-elle. Etes-vous donc réellement si avide d'émotions, que vous recherchiez même volontairement celles qui vous laissent une impression de tristesse? Pensez- vous donc que depuis ce matin nous n'ayons rien perdu l'un et l'autre? Suis-je pour vous, maintenant que vous méconnaissez, ce que j'étais hier, ce que je pouvais vous paraître encore avant notre conversation dans le bois? Et vous-môme, quand votre souvenir reviendra à ma pensée, aura-t-il le charme qu'il pouvait avoir avant cette rencontre? Je le souhaite, mais je ne l'espère plus. Mieux aurait valu, voyez-

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vous, que nous fussions restés dans notre incertitude commune. Ah! comme je regrette devons avoir donné ce rendez-vous ! Cependant, ajouta-telle avec une gaieté mélancolique, si vous ne me l'aviez point deraandé, c'est peut-être moi qui vous l'aurais proposé.

— Vous avez peut-être raison, Marie; mais c'est la loi humaine, à laquelle nul ne peut échapper. Si courte qu'elle soit, toute joie doit se payer ici-bas. Depuis dix années, je n'avais pas éprouvé, je vous l'atteste, un sentiment qui se fût emparé de moi aussi complètement que sut le faire l'impression que m'avait laissée notre rencontre de l'autre jour. Depuis ce moment-là jusqu'à celui où nous nous sommes retrouvés ce matin, l'espérance de ce rendez-vous fut une source où j'ai puisé un bonheur si vif, que je ne pense pas l'avoir payé trop cher par le désenchantement qui lui succède. Oui, j'ai eu tort, et vous aussi, et cependant nous avons à nous remercier tous deux, car, vous m'en avez fait l'aveu, ce que j'ai ressenti, vous l'avez éprouvé de même. Ah ! songez-y, Marie, quoi qu'il en soit résulté, nous devons un merci à Dieu de nous avoir permis ces deux jours de jouissance que nous seuls pouvions nous procurer l'un à l'autre, car en vain je l'aurais demandée à l'amour d'une

autre femme, de même que vous l'eussiez espérée vainement dans la passion d'un autre homme. Plutôt que de l'avoir gardé sur nos lèvres, ne vautil pas mieux encore nous être dit ce dernier mot, qu'il faut toujours se dire? Vous pensez que le mal est grand, parce que nous venons d'acquérir par nos aveux communs la preuve que notre amour n'était qu'un reflet, et que les dix ans qui nous ont séparés n'étaient point un rêve. Ce qui est vraiment triste dans tout ceci, c'est que dans cet instant même, malgré tout ce qui s'est dit entre nous, bien que nous sachions que c'est chose impossible, nous avons le même désir de renouer un lien que les événements ont brisé jadis. J'en suis sûr, Marie, de votre côté comme du mien, c'est la pensée qui vous amenait ici ce matin. Un peu plus de dissimulation de part et d'autre, et nous nous fussions abandonnés à notre désir. C'est là vraiment que le mal eût été grand, et le désanchantement véritablement amer; mais nous n'avons pas voulu nous tromper, et l'eussionsnous tenté, que cela n'eût guère été possible. Au souvenir de notre amour lointain se mêlait malgré nous le souvenir des amours plus rapprochés, et l'un et l'autre nous entendions sonner distinctement la chaîne mal brisée de notre dernier escla-

vage. Vous aviez une robe verte, ô Marie, et plus d'une fois j'ai regretté qu'elle ne fût pas rose; vos cheveux sont noirs, et je les aurais souhaités blonds; vous-même, en me regardant, sembliez étonnée des traits de mon visage, et mon nom, si doucement que vous le prononciez, n'était pas celui que vous auriez voulu dire. C'est grâce à cette franchise commune que nous avons évité un grand malheur.

— Tenez, dit Marie en indiquant la lanterne de Diogène, près de laquelle ils passaient alors, c'est là que je suis venue m'asseoir le jour de ma première promenade avec lui, il y a trois ans.

Cinquante pas plus loin, ce fut Olivier qui arrêta Marie, et, lui montrant un banc de pierre auprès d'un bassin, il ajouta :

— C'est là quelle s'est assise dans notre dernière promenade, il y a six mois.

— Oh I mon ami, interrompit Marie avec une larme dans les yeux, est-ce donc vrai que nous n'avons jamais été plus éloignés l'un de l'autre que durant cette journée que nous avons passée ensemble?

Olivier ne répondit point, et serra silencieusement la main de sa compagne, qui regardait

en rêvant les étoiles trembler dans l'eau du bassin.

Une heure après, ils étaient de retour à Paris,

Décembre 1851.

LA

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