A PARIS
Verrières -sous-Bois, le 20 juin 184(5,
Mon cher ami,
C'est entre quatre gendarmes et dans une mauvaise auberge que je vous écris.
Voici bien du nouveau, allez ! Je suis en ce moment sous le coup d'un étonnement profond, et j'éprouve le besoin de vous en instruire, ainsi quo des causes qui l'ont déterminé, car j'aurai peutêtre besoin des conseils de votre expérience.
Vous savez, mon ami, que je suis, depuis que
je vous connais surtout, habitué à vivre au milieu
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d'événements assez extraordinaires pour que je ne repousse pas absolument les fantaisies les plus exagérées du roman, les Contes d'Hoffmann el les chapitres des Mille et Une Nuits, ces merveilleuses féeries qui sont peut-être de l'histoire. Vous savez que mieux que quiconque je pourrais établir une géographie morale qui pût servir aux étrangers, — j'entends par là les neuf dixièmes des humains, — pour se reconnaître dans ces régions du surnaturel qui forment dans la vie réelle une contrée bien distincte et aussi inconnue au plus grand nombre que les montagnes de la Yucca le sont pour les citoyens de la Villette. Moi, je suis un naturel de ce pays-là; aussi, vous savez combien me paraissent mesquines et véritablement peu dignes d'attention toutes les petites choses de la vie ordinaire, à qui les hommes donnent pompeusement le nom d'événements : les révolutions, les tremblements de terre, les changements de ministères et les chats à trois têtes, phénomènes physiques, politiques ou moraux qui occupent beaucoup de monde, mais qui sont pour moi des misères», car depuis quatre ans ma \L> est pleine ()f44789, autrement sérieux que toutes les frivolités que Clio enregistre sur ses tables 'l'airain.
Pourtant, comme je vous 1 loul à l'heure,-
je suis étonné, surpris, complètement surpris; mon sang-froid, qui depuis si longtemps était habitué à défier les attaques les mieux combinées de l'imprévu, est demeuré en défaut. Achille de l'indifférence, j'ai été blessé au talon. Je me trompais, mon ami! je me trompais! Hélas! fallait-il donc en arriver là, après avoir traversé aussi victorieusement toutes les épreuves que vous m'avez fait subir, et combien vous allez rire de moi quand vous saurez quel chétif accident m'a déchu de mon immobilité de dieu Terme !
Vraiment, c'est à n'y pas croire.
Vous souvient-il, entre autres tentatives entreprises dans l'intention de me faire remuer, de cette conspiration organisée il y a deux années par vous et Séraphin! Séraphin qui, pour l'intrigue, en aurait remontré à Figaro, — l'aïeul de Talleyrand. Certes, s'il fut jamais complot supérieurement machiné, c'était celui-là, et pour faire votre miracle, vous aviez choisi l'instant le plus favorable.
Si vous vous le rappelez, il s'agissait de m'étonner, ne fût-ce qu'un instant, qu'une seconde, et se dussé-je trahir ma surprise que par un geste, un mot.
Bien que deux années se soient passées depuis
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cette tentative, et vous savez durant cet espace de temps quelle énorme quantité de surnaturel j'ai dépensé, je me souviens encore de ce jour-ià comme si c'était hier.
Alors, pour avoir entamé un peu trop vivement mon patrimoine, déjà entièrement grevé, je vivais plus gueux qu'un phalanstère de rapins réalistes, et je ne pouvais sortir de chez moi qu'au soleil couché. Notez qu'au milieu de tous ces embarras, j'avais encore les ennuis d'un amour malheureux, — une princesse souveraine que j'avais rencontrée un soir à l'Opéra; vous savez, la belle aux rubans bleus dont je vous ai si souvent parlé. Enfin — je me rappelle bien la situation — auprès de ma tristesse, le cimetière de la tragédie d'Hamlet eût été le comble du comique et de l'hilarité. Et grâce à la rigidité de ma famille, cette lugubre position s'assombrissait de plus en plus. Enfin, j'étais dan une effroyable situation, et pour en sortir, on e: geait de moi des choses ridicules.
Depuis un mois j'avais complètement oublié la forme des monnaies modernes, et je n'admettais le mot or que pour rimer avec Léonor et corréyidor, dans les iibretti d'opéras espagnols.
Toutes valeurs métalliques étaient absolument pour moi sur le même rang que les astres, <me
des ma tendre jeunesse je me suis plu à considérer comme des pièces de 20 francs célestes que le boL Dieu s'amusait à compter la nuit sur un comptoir d'azur ou d'ébène; enfin, des choses qu'on voit, mais qu'on ne touche pas : des corps impondérables, comme disent les dictionnaires scientifiques.
Donc j'en étais là. — Vous apprîtes ma position embarrassée, et sur-le-champ vous avez songé à m'en tirer, en vous réservant de profiter de l'occasion pour m'arracher un signe d'étonnement. — Je n'ai pas besoin de vous rappeler comment voua vous y êtes pris.
Vous savez, puisque vous vous étiez arrangé de façon à m'observer, avec quel sang-froid j'ai pris la liasse de billets de banque, avec quel soin je les ai comptés, et de quel ton convaincu je me suis dit à moi-même :
— C'est bien, le compte y est!
Et je me suis rendormi.
Pourtant, c'était de l'invraisemblance au premier degré. On n'a jamais vu, que je sache, les billets de la Banque de France escalader les fenêtres comme font les voleurs; et, par ruse ou par effraction, profiter d'un profond sommeil pour enrichir le monde de force.
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Eh bien ! quoique cela arrivât ainsi pour moi, je ne lus nullement étonné quand je trouvai uns fortune sur ma table de nuit.
Vous avez eu la bonté d'appeler cela un phénomène. Point du tout, cher comte! c'était au contraire pour moi une chose toute naturelle. Il fallait que je fusse riche ou que je me tuasse ; je ne voulais pas mourir — donc je devais être enrichi. — Par qui et comment, je l'ignorais, cela n'était point mon affaire. — D'ailleurs j'avais en moi le vague pressentiment qu'un usurier, ayant ruiné beaucoup de familles, voudrait calmer la violence de ses remords en étant utile à un pauvre diable: j'étais intimement convaincu qu'il me choisirait et me prêterait sur parole 100,000 francs que je devais lui rendre à mon temps perdu. Quand, donc, j'ai. vu cette somme chez moi, j'ai considéré son arrivée comme une chose toute simple, ayant sa cause dans l'inexplicable loi du devant être, et je ne me suis pas plus inquiété que vous savez.
Quant à la somme, — après en avoir distrait une partie nécessaire pour me procurer quelque temps de tranquillité — pour Le reste, je l'ai reli- SeiUBDl Verte daQS le (roue des mauvaises liassions, ces cliai-inantes rompagnes de la jeunesse, comme «lit Séraphin.
Après cela vous deviez croire qu'il était impossible de pouvoir nrétonner. Ceci me ramène au motif de mon arrestation.
Hier, après une absence de quelques heures, je rentrais chez moi, dans la petite maison que j'habite à Verrières. En cheminant, je caressais mon rêve habituel, le souvenir de cette charmante princesse allemande que j'ai rencontrée à l'Opéra il y a si longtemps. Il me semblait voir apparaître vaguement le fantôme de ma princesse, vision adorée, ayant tous les charmes de la réalité, la même blancheur de teint, la même langueur de regard, la même nonchalance d'attitudes et de gestes, et enfin les mêmes rubans bleus en collier et en bracelet. Gomme je me demandais à moi-même par quelles combinaisons d'épopées hardies, je pourrais bien enlever ma princesse du couvent où des raisons d'Etat la retiennent captive, j'arrivai devant ma maison.
J'avais déjà introduit la clef dans la serrure, lorsque j'entendis un grand cri. Puis tout à coup une masse lourde tomba de la fenêtre de ma chambre à mes pieds. — Le corps dont la chute était venu troubler mes réflexions était un corps humain, et un rayon de lune glissant à travers les arbres m'ayant permis de distinguer l'être qui ve-
nait de se précipiter. — Je reconnus une femme. Elle avait un collier et des bracelets en rubam
bleus. Mon ami, j'ai été très-surpris, — je vous
prie de m'excuser.
Tout à vous,