VALENTIN A M. OLIVIER DE BESSE
Versailles, dimanche 28 jai«.
Très-cher, tu as renoncé bien vite à la vie tranquille et patriarcale pour reprendre le grand train d'autrefois. Te voilà depuis deux jours a Paris, et déjà tu subis l'influence du bruit, des intrigues et du tourbillonnement de la capitale. Tu t'adresses à un pauvre détenu qui meurt d'ennui entre ses quatre murs, et tu prends à peine le temps de lui griffonner quelques lignes charmantes. Je les reçois à l'instant, et je te remercie courrier par courrier de ton bon souvenir, de tes bonnes intentions. Les démarches que tu te proposes de faire pour mon acquittement sont désormais inutiles. Quand tu re-
LA RÉSURRECTION DE LAZARE. 26i
cevras cette lettre, je serai libre. — Dieu merci ! îa plaisanterie durait depuis assez longtemps.
Le juge d'instruction m'a fait appeler ce matin dans son cabinet. Il m'a reçu avec une franchise toute cordiale ; sa figure n'avait pas ce caractère sournois qui, ordinairement, intimide si fort ceux que ce magistrat interroge. J'ai été pour lui M. Valentin Raynal, jeune homme, très-jeune homme, mais pas un seul instant l'assassin de Louisa. Je suis pur comme l'antique de tout crime à Verrières et ailleurs. Au moment de me quitter, il n'a cependant pu résister au plaisir de se draper dans sa robe de magistrat, et de montrer un angle de son bonnet carré. J'ai subi une tirade sur l'impardonnable légèreté des jeunes gens, sur les résultats terribles que peuvent amener une étourderie, sur le respect dû à la famille, sur les exigences sociales et la sévérité des lois, enfin un speech digne d'un avocat général. Il paraît que je l'échappe belle, et que, sans l'intervention d'un grand personnage qui a mis beaucoup d'insistance à étouffer cette affaire , ma perruque m'eût coûté plus cher que les collections de Désiré et de Galabert, et j'eusse été voué, pour quelques mois, à la triste et unique société de Perdrizeaux : tout cela pour exercice illégal de la médecine.
Bref, je suis retourné dans ma chambre (le mot prison me donne la chair de poule), j'y ai trouvé Perdrizeaux tout contristé du départ de M. Lazare, un homme si généreux et sur lequel il comptait au moins pour six mois. La nouvelle de mon élargissement l'a rendu stupide ; il est tombé sur le bord de mon lit en murmurant : — Et vous aussi vous me quittez ! Moi qui comptais vous faire faire le portrait de la petite Balut, puis celui de la Fouine, puis celui de Chalandard, et puis bien d'autres encore à qui je l'avais promis. Et vous partez. C'est donc vrai qu'il ne faut compter sur rien dans ce monde!
Cette sortie du brave Perdrizeaux, à l'endroit du monde qu'il n'a guère vu qu'au travers d'un guichet, m'n fait bien rire; je l'ai consolé en lui assurant que le plaisir que j'avais à le quitter ne m'empêcheraftpas de revenir exécuter le portrait que je lui ai promis.
Quand j'aurai terminé cette lettre que je Terris encore de la prison do Versailles, toutes ces séries d'événement», moitié comiques, moitié tragiques, auront cessé pour moi ; quand j'aurai passé le Beuil de cette triste maison et remis les deux pieds dans la rue, je tentierati dam la fie ordinaire , je passerai à Verrières, chez l'ami Alexandre, etjere-
viendrai te joindre à Paris ; là je reprendrai mon collier de travail et je traînerai ce terrible boulet, que le prosaïsme et la vulgarité des bourgeois attachent au pied des artistes, qui, n'ayant pas de compte ouvert chez un banquier, ne peuvent que gémir et se plaindre tout bas.
Je ne regrette assurément pas ma prison ; mais je ne veux pas non plus trop me plaindre de ces quelques heures de tribulations et d'ennuis. Plus tard, quand je n'aurai plus ni cheveux ni dents, si je suis seul assis à mon feu, les deux pieds sur les chenets, sans qu'une femme dévote, des enfants barbouillés et une belle-mère acariâtre viennent me déranger dans ma solitude , je fouillerai dans mes souvenirs, et, parmi tous les accidents qui animeront ma vie de jeune homme je décrocherai souvent des lambeaux de cette histoire d'hier; je rirai de ma folle passion pour Louisa, de cet enfantillage dont je ne me suis pas rendu compte, que j'ai pris pour de l'amour, et qui n'était qu'orgueil et curiosité : orgueil inspiré par les succès de Louisa, danseuse obscure et ignorée, passant tout d'un coup sur une vaste scène, devant un nouveau public fanatique de ses danses lascives et de ses intrépides cabrioles ; curieux de voir ses joues sans couches de cérm,e et de vermillon, sa
poitrine libre de tout maillot de brocart et de soie parsemée d'étoiles, sa tête brune débarrassée de cet attirail de ferblanc, de fausses perles et de verroteries; curieux enfin de voir, chez elle ou chez moi, cette femme que je n'ai jamais qu'entrevue sur une surface de quelques pieds carrés, dansant à côté d'arbres peints, s'égarant sous des bosquets de carton, et craignant toujours de renverser dans ses pirouettes le château qu'un prince généreux lui donnait tous les soirs jusqu'à concurrence de l'entracte ou d'un changement à vue.
Cette femme, mon bon ami, je l'ai vue comme je voulais la voir ; j'étais alors sous mon costume de Lebidois. Eh! bien, me croirais-tu ? plus j'y pense, et plus je regrette aujourd'hui mes impressions d'autrefois, les féeries dans lesquelles elle m'apparaissait comme les sylphides que nous avons tous rêvées dans nos songes d'adolescents. Quand la femme m'apparut à la place de la comédienne, Louisa était bien belle, et pourtant j'ai eu des regrets ; mon insatiable cnriosité m'a coûté trop cher à satisfaire; j'ai perdu une de mes illusions et ne doit-on nas, à vingt cinq-ans, commencer à être avare de ces charmantes hallucinations qui pâlissent et deviennent de plus en plus rares à mesure
que les calculs, la raison, l'avenir enfin, se dressent devant vous?
Tu le vois, je suis encore en prison, et le désœuvrement me pousse à te griffonner pour deux heures d'ennui; tu n'es, du reste, en rien engagé à lire cette longue lettre. En consultant la signature, tu verras, probablement, ces derniers paragraphes dans lesquels je t'annonce que, sous deux ou trois jours au plus, j'irai te presser les deux mains. Il te sera parfaitement inutile d'en lire d'avantage.
A bientôt.
Valentjn RAYNAL,