‹ Le dernier rendez-vousChapitre 22 sur 30 · LAZARE A MADAME MARIE D ALTON · texte numérisé non relu

LAZARE A MADAME MARIE D ALTON

Avant toute chose, Madame, laissez-moi vous dire que nous nous aimons.

Et maintenant, je vais vous faire connaître quel est celui que vous aimez, et vous apprendre aussi comment j'ai su que vous m'aimiez. Je vous ai rencontrée pour la première fois à l'Opéra il y a quatre ans. C'était à une grande solennité musicale.

Je venais d'entrer, accompagné d'un de mes nouveau! amis, le comte Séraphin, dans une loge où nous avions l'habitude de venir étaler au public les bruyants éclats d'une puté trempée dans les coupes de quelque festin équivoque.

On jouait, ce soir-là, l{ohi'rt-le-Diablet\a chef-

d'œuvre aîné de Meyerbeer. Duprez abordait pour la première fois ce formidable rôle qui veut des épaules de Titan. Cette représentation avait donc tout l'attrait d'une nouveauté, et le public était venu y assister, impatient, curieux et enthousiasmé, des fleurs et des bravos plein la main.

La salle de l'Opéra offrait, ce soir-là, un admirable spectacle où les splendeurs de l'art se trouvaient magnifiquement rehaussées par les splendeurs du luxe parisien.

Cependant, les sens alourdis par de capiteuses vapeurs, je m'étais assis près de mes compagnons et je me sentais, degré par degré, descendre dans ce profond anéantissement qui est une espèce de mort partielle, — moins les funérailles et le cercueil. — Immobile comme la colonne contre laquelle je m'appuyais, mon ombre seule attestait ma présence, et quoique j'eusse les yeux et l'oreille ouverts, je ne voyais rien, je n'entendais rien, car mon être était ailleurs.

Tout l'admirable ensemble avec lequel était exécutée cette œuvre immense, qui semble être due à la collahoration d'un ange et d'un démon, était perdu pour moi.

L'imposante masse chorale et l'orageuse fanfare sonnant l'appel du tournoi, à la fin du deuxième

acte, n'avaient pu me tirer de cet engourdissement dans lequel j'étais plongé depuis mon entrée dans la salle, — la foudre elle-raôme serait tombée à mes pieds que je n'aurais point tressailli.

Le troisième acte allait commencer, et déjà l'orchestre préludait au lever du rideau, lorsque réveillé par je ne sais quel magnétique instinct, je retrouvai graduellement l'exercice de mes facultés, et je reconnus en quel lieu j'étais.

En ce moment, il se passait quelque chose d'oxtraordinaire dans la salle. Une grande agi1 -tien régnait surtout dans le parterre, des murmures auxquels je crus distinguer un sens admiratif se croisaient avec de curieuses interrogations, et tous les yeux semblaieut être dirigés vers un point de la salle où une jeune femme venait d'apparaître dans une loge jusque-là demeurée vide.

En la voyant, je compris que c'était à elle que s'adressait cette flatteuse ovation que soulève la beauté quand elle apparaît subitement dans une foule, et surtout dans une foule d'artistes et de poètes, toujours prêts à l'admiration et à l'adora tion, lorsque le hasard fait glisser devant leurs yeux ravis une de ces radieuses figures, si belles qu'on les croirait descendues des olympes de l'art et de la poésie.

Cette femme que j'ai toujours eue devant les yeux depuis quatre ans était accompagnée d'un personnage qui se tenait debout dans le fond de la loge, et dont il n'était pas possible de distinguer les traits.

La belle inconnue avait pris l'attitude la plus commode pour l'audition. Presque immobile sur le devant de la loge, où se reposait son bras orné d'un simple ruban bleu formant bracelet, elle avait la tête appuyée dans une de ses mains et paraissait poser pour son portrait : elle portait une robe de velours qui, par sa coupe, laissait entrevoir des épaules et un col dont la forme semblait avoir été caressée par les plus purs ciseaux de l'art païen. Lorsqu'elle se dérangeait pour parler à son compagnon, qui semblait à dessein demeurer dans l'ombre, tous ses mouvements semblaient réglés par une loi harmonieuse où la noblesse et la grâce s'unissaient en un parfait accord. L'observateur le plus habile n'aurait pu rencontrer une seule nuance on une fausse mesure, qui dans le geste, le regard ou l'attitude vinssent rompre ou déranger la mélodie de cette beauté calme.

— Quelle est donc cette femme ? demandais-je au comte Séraphin qui était près de moi, avec un de ses amis, secrétaire d'une légation importante.

— De quelle femme parlez-vous? me répondit le comte.

— De la dame qui vient d'entrer dans la loge voisine de celle des Aguado.

— Ah! fit Séraphin après une courte hésitation, vous parlez de la femme blonde, qui a une robe de velours bleu, des rubans bleus, des yeux bleus et un bouquet de fleurs bleues, comme la déesse de l'azur. C'est la princesse de ***, elle est venue faire à Paris un séjour d'un mois et doit incessamment retourner en Allemagne. — Regardez-la bien, car il est probable que vous ne la reverrez jamais.

— Gomment? demandai-je.

— Oui, reprit Séraphin, on prétend qu'elle est décidée à prendre le voile à son retour dans son pays : c'est toute une histoire. De Regmaudière pourra vous conter cela, il est au fait des mystères de chancellerie.

Le diplomate interrogé regarda Séraphin en riant et répondit :

— Je ne sais rien sur la princesse de ***; mais si M. Lazare s'intéresse à elle, il pourra en demander des nouvelles au comte Antony. Ainsi que t'indique le sphinx emblématique qu'il porte dans son blason. Antony débrouille tous les mystères. Si le pape voulait lui garantir une rente

annuelle de dix bouteilles de Lacryma-Christi sincère, il lui expliquerait le mystère de la Sainte- Trinité en deux séances.

— La princesse est belle, reprit Séraphin; mais je n'aime pas ces beautés-là, moi ; c'est mou, terne, incolore, comme le pinceau anglais. Je donnerais tout un harem de ces beautés de keepseake pour cette Loïsa qui est en face de nous et qui dévore des yeux notre ami Lazare ; voilà une belle créature 1

Mais je n'écoutais plus Séraphin, mes regards s'étaient de nouveau perdus dans l'extatique contemplation de cette femme dont une parole de mon ami venait de faire presque une reine.

Cependant, le spectacle approchait de sa fin. Le rideau venait de se lever pour la cinquième fois. Les moines avaient défilé en chantant le grand chœur de la Miséricorde, et Robert et Bertram venaient d'entrer en scène.

Le grand trio final allait commencer. Déjà l'orchestre en attaquait le motif, les cordes des basses grondaient avec colère, la bouche des cuivres vomissait les formidables accords du rhythme infernal au milieu duquel le violoncelle épanchait ses sanglots.

Au milieu d'Alice et de Bertram, Robert, éperdu,

incertain ; s'écriait avec une invincible terreur :

Prenez pitié de moi!

Prenez pitié de moi!

et la lutte continuait entre le bon et le mauvais génie qui se tenaient au côté de l'amant d'Isabelle.

C'est alors que je devins l'objet d'une étrange hallucination, la fable scénique était devenue une réalité. Pour moi, j'étais devenu le personnage de Robert, et ses terribles incertitudes avaient passé dans mon âme, que se disputaient l'ange de l'azur et le roi de l'abîme. — Dans cette métamorphose étrange, où une moitié de moi-même assistait au drame terrible dans laquelle l'autre moitié était engagée, Bertram prenait tour à tour à mes yeux les traits du comte Séraphin et du comte Antony — et, miracle nouveau éclos de ma vision, l'Alice aux yeux mouillés de larmes, à la voix pleine de supplication quand elle parlait à Robert, pleine de malédictions lorsqu'elle s'adressait à Bertram. Alice était la femme de la loge, et comme dans le poëme, l'ange triomphait du démon.

Quelle singulière prophétie! et pourquoi n'y ai-j<! pas cru plus tôt?

Etrangement ému par les impressions que m'avait causée! cette vision, je ne rentrai dans le

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monde réel qu'au moment où des dernières notes de l'orchestre s'éteignaient avec le majestueux éela> du chœur final.

Mon premier regard fut pour la loge de la belle inconnue. — Elle était vide.

— Envolée, mon cher, me dit Séraphin qui m'avait observé. — Mais qu'avez-vous donc ce 6oir, mon cher Lazare, vous êtes triste comme l'abbé des marrons du feu. Venez-vous souper?

— Oh 1 non, non, répondis-je. Et en quittant l'Opéra je courus m'enfermer chez moi, et pendant huit jours j'y restai cloîtré, dans une adoration pieuse, devant l'image fidèlement conservée de cette femme qu'on m'avait dit fille de maison souveraine.

Cette femme — vous l'avez deviné, Madame. — Cette femme, c'était vous — et maintenant vous savez depuis quand je vous aime.

Quatre ans entiers j'ai caressé votre image que j'étais parvenu à retracer de souvenir. Et il a fallu toute l'influence qu'avaient su prendre sur moi MM. Séraphin et Antonypour que je n'allasse point vous chercher en Allemagne. Il ne se passait guère de jour où malgré moi je ne m'oubliasse à trahir devant mes deux amis les mystérieuses préoccupations de ma pensée, et Dieu sait de

quels sarcasmes aigus ils accablaient la dévotion de mon cœur à votre souvenir.

Cependant vous avez dû savoir quelle a été ma vie depuis cette soirée oùjevousai rencontrée. Docile aux conseils et aux exemples de mes tuteurs infernaux, j'ai fait plusieurs fois le tour de toutes les mauvaises passions, et bu à longs traits l'oubli des bons instincts dans les coupes empoisonnées des joies brutales et des basses amours.

Pour satisfaire de misérables vanités qu'on attisait par des défis, j'ai ajouté de nouveaux chapitres aux chroniques de la débauche moderne. — J'ai sans but, sans passion, sans désir, uniquement pour rester au niveau de mes maîtres, détruit par de scandaleux éclats la paix de plusieurs familles. Comme on l'avait fait pour moi, j'ai jeté dans les mauvais sentiers et conduit aux écueils des jeunes gens, qui, sans l'avoir traversé, ont à jamais laissé derrière eux le jardin de la jeunesse. Enfin, pendant ces quatre années, durant lesquelles j'ai dévoré deux patrimoines, mon nom a acquis une réputation; on citait les brillantes parades de mon esprit; on disait que j'avais ramassé la guitare enchantée do don Juan et son échelle de soie, et son èpée homicide, dont il faisait un poignard au besoin. Je possédais de ces terribles secrets qui ren-

dent esclaves soumises les femmes les plus hautaines, qu'on voit devant les ignorants ou les crédules se draper à loisir dans les arrogances d'une réputation immaculée. J'étais envié, recherché, presque honoré, on venait à moi pour apprendre le chemin du mal, comme à un pilote sûr dont l'expérience ne pouvait tromper.

Tel j'ai été pendant quatre ans, Madame, ou du moins tel j'ai paru être.

Mais, au milieu de cette existence corrompue et corruptrice, au sein de ces fêtes nocturnes où le plaisir lui-même était morose et triste, où les flambeaux du festin n'éclairaient que des fronts chargés d'ennuis, où l'indolence des esprits attestait des préoccupations d'intérêts menacés ou des rivalités menaçantes, ronces éternelles qui croissent parmi ces jouissances de convention comme une lampe de Vesta oubliée dans un lieu impur , une chaste pensée habitait encore dans ma vie.

Cette pensée, cette perle demeurée intacte au milieu des fanges dans lesquelles je marchais, c'était votre souvenir, Madame. Ohl que de fois, pendant les confidences désespérées que j'adressais à votre fantôme, que de fois tous les cris de mon âme vous ont-ils appelée à son secours , et se peut-il que vous ne les ayez jamais entendus !

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0 crime du hasardlSije vous avais retrouvée une seule fois il y a quatre ans, vous m'auriez sauvé ! comme dans la vision de l'Opéra ; ^ous au • riez triomphé de ceux qui m'ont éloigné de vous. Alors il était temps; alors je n'étais pas à eux entièrement, et vous n'étiez pas encore à celui qui, depuis, a su m'entraîner, par l'habitude et par la puissance de sa volonté, dans un abîme où, tout dernièrement, j'ai failli laisser l'honneur de mon nom.

Votre témoignage a été invoqué dans cette affaire : je n'ai pas besoin de vous en reproduire les détails. Dans quel but cette odieuse comédie avaitelle été machinée? Je l'ignore encore. Mais, de même que vous avez eu les prémices de mon unique amour, de même MM. Séraphin et Antony ont eu les virginités de ma haine : le premier, parce qu'il a élevé entre vous et moi des barrières impossibles à franchir, môme à l'amour le plus obstiné; le second, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi : tous deux ils m'ont volé quatre ans d'amour et de bonheur ; ils ont éteint un a un tous les astres qui s'étaient levés dans l'aube de mes vingt ans; ils m'ont, avec préméditation, inoculé le mal de l'expérience dans mon cœur rempli d'illusi* C'est un attentat plus horrible que l'homicide ar-

mé. Tous deux vivent maintenant sous les foudres de ma vengeance ; et, puisqu'ils voulaient un dénoûment sanglant à cette aventure , il y en aura un.

Il faut qu'ils meurent tous les deux, Antony surtout... N'est-ce pas, Madame, qu'il faut qu'il meure?

Grâce à son repentir, grâce surtout au secret qu'elle m'a appris, je pardonnerai à leur complice, à cette femme qu'animait contre moi l'ardeur de je ne sais quel horrible amour, pétri de vanités et de vils instincts. Cette femme est d'ailleurs sous votre protection. C'est par elle que j'ai connu les épouvantes de la geôle, les mœurs du crime, les terreurs qu'inspirent même aux innocents l'appareil de la justice, les sinistres et menaçantes formules de l'acte d'accusation ; mais aussi, c'est grâce à elle que j'ai su que vous aimiez , que vous n'avez pas craint de vous compromettre en prenant hautement ma défense devant les juges instructeurs, qui ne vous demandaient qu'un témoignage ordinaire. Oh! quand on m'a lu cette déposition signée de votre nom, — voyez la douce et poétique superstition de l'amour, — j'ai presque deviné que ces paroles avaient été prononcées par la femme que j'aimais.

Maintenant, Madame, je suis libre, et j'ai employé à vous écrire la première heure de ma liberté,— la première heure de ma vie nouvelle, car je renais de moi-même.

Un acte que la nécessité m'imposerait, si je n'avais pas d'autres motifs , me reste à accomplir , et j'y vais travailler. Vous savez de quoi je veux parler, Madame.

Dans cette lutte qui doit ouvrir une tombe , l'ordre naturel et juste des événements me prédit quel sera le vainqueur, quand celui qui pourrait me rappeler ce que j'ai été n'existera plus, j'en aurai fini avec le passé. — L'oubli engloutira ces quatre années pendant lesquelles je me suis si fatigué à être malheureux! Je retrouverai les augustes amitiés qui m'avaient accueilli quand je sortis de ma famille, et on rouvrira à mes pas les portes des nobles ambitions, et peut-être un jour pourrai-je réaliser des rêves dont on avait détourné l'essor.

Le programme de l'avenir est beau; mais, dans cet avenir plein de promesse, je ne puis pas entrer seul, et j'attends do vous, Madame, une réponse qui m'apprendra si je dois rester au seuil du bonheur, ou si vous voulez y entrer votre main dans la mienne.

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