M. DE B*** A M. LAZARE DE CHABANNE-MALAÎJRIE
Oui, monsieur le comte, c'est avec joie et avec orgueil que je vous salue du nom de votre père, ce beau nom qui est à vous, et que vous venez cependant de conquérir ; car, sortir vainqueur du combat des passions et rapporter du fond de l'abîme, en signe de triomphe, cette palme qui s'appelle le Repentir, c'est faire à la fois plus et mieux que tous vos aïeux morts et immortalisés dans les batailles 1
Oui, le Repentir, cette victoire des grandes âmes, est à la fois un réveil et une résurrection. Votre nom est providentiel . Comme le frère de Marie . cette douce femme qui répandit sur le Seigneur une huile de parfums et qui lui essuya les pieds avec ses che-
veux, vous étiez déjà scellé dans le tombeau, ayant les pieds et les mains liés de bandes et le visage enveloppé d'un linge. C'est alors que le Maître, pleurant et frémissant en lui-même, est venu dire : Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, quand il serait mort, vivra ; et qu'il vous a crié d'une voix forte : Lazare, sors du sépulcre I
Ce maître, plein d'angoisses et couronné de rayons, qui a levé la pierre de votre tombeau est le même qui ressuscitait le frère de Marie sous le ciel éclatant de la Judée. Au temps de Marthe et de Caiphe il s'appelait Jésus ; pour vous il s'appelle l'Amour.
Aimez-donc, c'est-à-dire vivez ! La poésie c'està-dire la vie, est faite avec deux choses : avec la douleur et avec l'amour. Vous avez souffert et vous aimez. 0 poëte, je vous salue ! votre voix éclatera désormais parmi ces voix solennelles que l'univers écoute. L'univers, la patrie et la famille vous réclament comme un pasteur et comme un maître. Vous aussi, vous avez charge d'âmes.
D'ailleurs, je puis vous le dire aujourd'hui, mon cher (ils, c'est à vous qu'appartient légitimement mon héritage, qui ne doit pas être divisé comme l'univers entre les capitaines d'Alexandre. Vous seul avez un front digne de porter cette couronne,
que m'ont value, à défaut de génie, mes sincères et laborieux efforts.
Vous allez arriver un des premiers dans la grande révolution littéraire qui se prépare et qui effacera le mouvement artistique de mil huit cent vingthuit. A l'aurore de la poésie et de la religion renouvelée, vous viendrez proclamer ce que j'ai fait entrevoir, la divinité de la Matière immortelle î Exalté par le génie, grandi par la douleur, sanctifié par l'amour, vous, mon cher fils, vous ne méconnaîtrez pas l'esprit de ce sublime paganisme qui rend à Dieu la création perdue, et qui sera un jour la religion universelle. Vous ne prendrez pas, comme M. Théodore Bayol qui aurait pu être, après vous, le plus grand poète de la génération qui s'avance, vous ne prendrez pas la fausse gaîté des goguettes pour la véritable expression de la poésie matérialiste, car vous savez que Platon et Anacréon ont raison tous deux, et que l'harmonie sereine d'un beau corps et d'une belle âme constitue seule la beauté humaine. Vous aimerez le vin parce qu'il contient le soleil, l'amour parce qu'if contient la force, la rêverie parce qu'elle enfante l'action. La beauté physique sera à vos yeux un dépôt sacré reçu du ciel, et dont les hommes et les femmes sont responsables comme du génie et'
de l'éloquence. Vous enseignerez le néant du mal, de la douleur et de l'abstinence, et le fouet à la main, comme un autre Jésus, vous chasserez de l'Olympe tous ces faux dieux. Enfin, vous mériterez véritablement la pourpre et le laurier des prêtres et des rois, en menant les légions humaines à la conquête de la Force, de la Beauté et du Bonheur.
Mon cher fils, je n'ai pas besoin de vous dire que j'étendais sur vous une main protectrice, et que vous n'avez plus rien à craindre des hommes. En tous cas, je vous eusse sauvé de la justice humaine, mais je n'aurais pu vous sauver de vousmême si vous n'aviez pas poussé vers moi du fond de l'abîme ce cri qui m'a faitt ressaillir de joie, car celui-là seul est sauvé qui a la foi, et c'est de celui-là seul que le Sauveur peut dire : S'il dort, il sera guéri!
Levez-vous donc, et marchez? Tout ici est prêt pour vous recevoir. La foule aura les yeux sur vous; ia presse vous discutera assez pour que vous ayez le droit d'expliquer votre œuvre ; le monde vous recevra avec respect. Si Mme Marie d'Alton persiste dans la généreuse abnégation qui l'empêche d'accepter votre nom, on fermera les yeux sur un amour sanctifié par tant d'éureuves. Si, au contraire,
▼ons parvenez à vaincre les scrupules de cette iemme angélique, j'aurai l'honneur de la conduire à l'autel et de servir de père à votre fiancée.
Vous le savez, Lazare, entouré d'honneurs et de dignités, chéri de la fouie, haï des envieux, écouté religieusement à la Chambre, consolé de tout par une famille florissante, qui me vénère comme un roi et me chérit comme un ami, le ciel m'a refusé, comme à tous les travailleurs qui font une œuvre exceptionnelle, un fils capable de» continuer ma besogne divine.
Aussi le jour le plus heureux de ma vie sera-t-il ce jour déjà proche où l'on entendra annoncer à la porte de mon salon : M. le comte Lazare de Chabanne-Malaurie 1 Car ce jour-là, après avoir couru au-devant de vous et vous avoir serré dans mes bras, je dirai à tous ceux qui écoutent religieusement ma parole :
« Amis, ce n'est plus moi qui suis la Force, ce n'est plus moi qui suis la Poésie et à l'Avenir. Celui qui est tout cela, c'est mon fils bien-aimé que je croyais mort et qui est revenu ! »
Alors, mon enfant, ce sera à votre msin impériale de tenir le globe d'azur étoile. Venez donc
soulager ce pauvre Atlas à l'épaule déjà courbée
298 LA RESURRECTION m LAZAKft.
sous sa pourpre, qui voudrait vivre dans l'ombre et le silence; entre de beaux enfants qui jouent sous |a ieuillée et des roses qui fleurissent dans les herbes'
Votre ami,