VINGT-UNIÈME LETTRE
MARIE D ALTON A M. LAZARE DE CIIABANNl MALAURIE.
Monsieur,
Vous entreprenez une tâche redoutable en essayant de me convertir à un nouvel amour. Vous avoz souffert, et je souffre. De fatales amitiés onf soufflé sur vos illusions de jeunesse, et vous espérez qu'elles vont renaître; moi je n'espère plus. Vous êtes ardent et fort; je suis faible et découragée. Les fautes que vous avez commises, les hommes les oublieront ; vous pouvez purifier aux flammes de l'Art et de la Poésie votre toge souillée. La Gloire vous mettra sans doute au front une auréole qui sanctifiera les cicatrices de la couronne d'épines. Bien plus- le souvenir de tant de mauvais
jours ne sera pour vous qu'une source inspiratrice, et vous ferez de vos douleurs des joies impérissables. Vos enfants prononceront votre nom avec orgueil et avec respect ; le monde l'inscrira dans la liturgie des poètes et des artistes, l'immortelle phalange.
Mais, moi!
Qui donc effacera la tache indélébile? Qui me rendra l'honneur perdu , la pureté première et ce voile immaculé que j'ai jeté au vent des passions ? Je suis une femme perdue, je le sens bien, et votre amour, fût-il immense et profond comme la mer, ne peut me donner le repos.
Où puiserez-vous la force d'oublier ce que je ne saurais oublier dans ce monde? Ne retrouveriezvous pas toujours dans votre femme la maîtresse du comte Àniony de Sylvers? Tenez, ce nom seul soulève votre haine. Vous vous armez et vous marchez à sa rencontre ; vous voulez le tuer et vous espérez retrouver dans ses dépouilles le bonheur qu'il vous a volé.
Plût à Dieu que votre vengeance pût s'accomplir encore et mettre ainsi entre nous un invincible obstacle. Mais le comte Antony est mort. C'est dans mes bras qu'il a rendu Le dernier soupir. J'ai là une robe tachée de son sang; c'est ma robe de veuve.
Oui, le ciel a voulu qu'il fût frappé près de moi, presque sous mes yeux. Ai-je besoin de vous diro par qui! La voix publique vous a instruit sans doute, car la fuite du vicomte Séraphin et l'arrestation de M. Alexandre ont ébruité cette horrible catastrophe, dénoûment imprévu du drame dont vous étiez la victime désignée.
Je suis restée anéantie , folle , et je ne suis pas morte en contemplant ce cadavre défiguré , sanglante hécatombe offerte à la loi sociale par l'amour adultère. Puis la raison m'est revenue par degrés et un grand déchirement s'est fait en moi. Quelque chose s'est encore écroulé dans mcwi cœur. J'ai compris que je n'avais point aimé Antony. Pleine d'un grand trouble et d'un grand effroi, j'ai évoqué un à un tous les actes de ma vie passée, et je me suis refusé l'absolution de mes fautes. Je me suis condamnée moi-même et sans appel.
Oh! que parliez- vous de vengeance I Elle est venue terrible, inexorable, sans pitié pour nous deux , car, il a fallu cette heure suprême pour que je me fisse l'aveu qui m'épouvante : j'étais la maîtresse d' Antony et je ne l'aimais plus. L'avais-je jamais aimé ?
Misérable et folle que je suis 1 Cette fille, cette Louisa , j'osais la mépriser, parce qu'après avoir
crié à l'univers qu'elle vous aimait d'amour, elle s'était enfuie avec un autre, avec le premier homme que le hasard avait amené là ! Ai-je valu mieux qu'elle en pensant à vous, Lazare, lorsque je veillais Antony mort? J'ai relu votre lettre à la lueur des cierges funèbres , et le comte de Sylvers n'a pas soulevé ses bras raidis pour foudroyer ma trahison !
Il y a quatre ans, Lazare , j'étais heureuse , j'étais aimée, je croyais fermement à l'éternité de mon bonheur ; et lorsque assise au premier rang de cette loge d'Opéra , où vous m'aperçûtes grave et douce, ayant près de moi Antony, qui me désignait au loin ses deux amis , Lazare le poète et le sardonique Séraphin, je ne prévoyais pas que ces trois hommes se détruiraient l'un par l'autre et me fouleraient aux pieds dans la lutte.
Cependant, en vous voyant ce soir-là pour la première fois, je ressentis un coup au cœur. Un instinct secret, fruit de cette seconde vue de l'âme, à laquelle ne croient pas vos philosophes ni vos savants, me disait : « Le voilà, celui que tu as cherché, celui que tu dois aimer et qui doit vivre de m amour. Le voilà; prends-le, il est à toi; fais un geste, un signe; dis un mot, et tu prends possession de ta félicité sur terre. Ne crains pas de ré-
sistance, car celui-là t'aime, celui-là t'appartient véritablement et t'appartiendra toujours ! »
Mais je ne dis pas ce mot , je ne fis pas ce geste, et je continuai de sourire au comte de Sylvers; et c'est pourquoi j'ai perdu l'estime de moi-même Après cette révélation brusque d'un amour inconnu mais inné, je n'avais plus que deux partis è prendre : me jeter franchement, hardiment dans vos bras ou m'enfermer dans une prison cloîtrée Mais non, j'ai transigé avec la vie, et aujourd'hui que vous me dites î Je vous aime I je ne me crois plus digne de vous !
Voilà la cause, ô mon âme I v )ilà la cause de mes douleurs 1 Depuis quatre ans, je vous aime et je vous désire... et je vous plains, et je vous fuis. Je no vous entendais nommer qu'associé à des exploits de débauche et d'orgie. Vos compagnons eux-mêmes parlaient de vous avec une admiration pleine de terreur. Ils étaient sans doute effrayés de leur ouvrage ! Eh bien ! je devinais : sous la pourpre infernale j'apercevais les ailes de l'ange déchu. Je vous trouvais grand encore parmi tant de misères et fier au milieu de ces dégradations. Oh ! pourquoi ai-je manqué de courage ? pourquoi ne suis-je point allée à vous? pourquoi n'ai-je point
WO Lk RÉSURRECTION
tenté de vous tirer de l'abîme, au risque d'y tomber avec vous?
J'ai reculé lâchement devant un nouvel amouf qui m'eût irrévocablement perdue aux yeux du monde, mais qui nous eût sauvés peut-être tous les deux. J'ai sacrifié à mon égoïsme mon devoir d> femme, qui est d'aimer. Et ariourd'hui je pleureamèrement.
Oui, Lazare, je vous aimo i et vous avez fait éclore dans mon cœur mille passions inconnues. J'ai compris que mon existence n'a été qu'une longue erreur. Mais puis-je mettre le passé à néant, et recommencer ma vie, comme une lettre qu'on recommence après avoir jeté le brouillon au feu ?
Lazare, si je me donne à vous, si j'appuie désormais ma faiblesse sur votre force, si je vous charge du lourd fardeau de ma vie passée, puis-je en échange vous donner le bonheur? Nous nous connaissons à peine, et vous me trouverez peut-être autre que vous ne m'avez rêvée. Je ne suis plus sûre de moi Serai-je assez forte pour me faire aimer encore ! Et si dans deux ans, dans dix ans vous cessiez de in'aimer? Voyez, Lazare, quel deuil éternel couvrirait votre vie I Je supporterais votre abandon, et j'en mourrais! Mais vous, qui comblerait le vide de votre cœur ?
Non, je ne serai pas votre femme devant les hommes. Il faut, pour porter dignement le nom de \os pères, une femme sans tache, qui puisse ajouter à votre blason un lis inv'oîé. Vous allez rentrer dans le monde, vous aurez à combattre des haines, à dissiper des préventions, à refaire votre carrière et votre fortune. Ne vous liez pas les mains par un mariage d'amour.
Je serai votre maîtresse ; je vous aime assez pour cela. Je resterai dans l'ombre ; je vous servirai silencieusement et sans relâche. Le monde m'oubliera, ma tendresse inaltérable consolera toutes vos douleurs et vous fera calme et heureux. On dira en vous voyant passer :
— Voyez donc comme Lazare est beau, comme son œil est limpide, comme son front rayonne !
Et vous me redirez fidèlement ces cris d'admiration que vous aurez arrachés. Ce sera toute ma joie.
Que si vous cessez de m'aimer, vous me le direz sans détour et sans crainte. Je ne me plaindrai pas, je ne verserai pas une larme. Je me retirerai, et vous ne me verrez plus.
Dites, voulez-vous, Lazare? La vie ainsi faite me sera douce autant qu'amère ; et j'en accepterai les délices austères comme une expiation.
Je ne veux pas vous voir avant un mois, mon ami. Jusque-là ne venez pas, n'écrivez pas. Pesez votre réponse. Rentrez dans ce monde d'esprits élevés et de grandes pensées où votre place est marquée parmi les plus illustres. Que mon souvenir et mes vœux vous accompagnent; et qua voti\; résurrection fasse tressaillir Paris.
Cher, je me remets entre vos mains. Réglez un destinée sur la vôtre. Imposez-moi le rôle que vous jugerez utile; je l'accepterai quel qu'il puisse être. Hais ne nous occupons que de vous d'abord. Vous, et puis vous encore. Tout est là pour votro