CARTE SES DISTRACTIONS
Une souris blanche apprivoisée 5 fr. » c
id. sauvage 3 50
Une araignée apprivoisée 4 »
id. sauvage 2 25
Le ménage 8 »
Un casoar 50 »
Ces prix varient suivant la saison.
On traite de gré à gré pour les lézards, cochons d'Inde et autres animaux amis de l'homme. — Pour ne pas attendre, on est prié de commander d'avance les animaux féroces.
Graine de Picciola, avec la manière de s'en
servir, 1 vol. in-8°, par M. X.-B. Saintine. 7 80
BXBLIOTHÈQUB.
Œuvres de Lord Piron, par M. de Voltaire.
Zaïre, tragédie, id.
Le 2e volume d'Un bon enfant, id.
Le 1er volume du Smogler
d'Ambleteuse, id.
Code civil français, id.
Règle du Jeu de Piquet, id.
Tous ces volumes se louent à raison de 50 c. par jour.
— Ah çà ! demandai-je après avoir lu ce bizarre programme, qui est-ce qui vous a rédigé cette carte-là?
— C'est un journaliste républicain qui a été mon pensionnaire pendant quelques jours. Ces divers objets me rapportent quelques bénéfices, mais ça ne vaut pas les menottes... A propos, qu'est-ce que monsieur désire?
— Apportez-moi une araignée... répondis-je.
— Comment monsieur la désire-t-il, sauvage , ou apprivoisée?
— Apportez-la moi apprivoisée, je m'amuserai a la rcbarbariser. — C'est une expérience 1
— Je tiens également «les noix de cocos pour faire des paniers, de la tresse pour chaussons : car nous avons ici des awilim <jui font tout ce qu'ils veulent de leurs mains. J'ai aussi des poissons
rouges et des livres pour les personnes studieuses, ajouta mon geôlier.
— Oui , lui dis-je , vous avez les œuvres complètes de M. de Voltaire, à ce que je vois.
— Un grand auteur, Monsieur: le plus grand auteur du monde, à ce que je me suis laissé dire. Monsieur désire-t-il un de ses ouvrages? Ils sont tous dans ma bibliothèque.
— Non , pas maintenant , apportez-moi d'abord mon araignée.
Au bout de quelques instants , mon geôlier rentra en m'apportant ce que je lui avais demandé.
— Voici la bête, me dit-il, je vous l'ai choisie. Elle a reçu beaucoup d'éducation. C'était l'amie intime d'un homme bien affable, qui est mort... sur l'échafaud, il y a huit jours : Ah! Monsieur., j'oubliais, quand vous vous ennuierez je pourrai vous raconter mon histoire , c'est dix sous l'heure le jour et un franc la nuit.
— Pourquoi cette différence?
— Ah ! Monsieur, me répondit le geôlier, c'est que la nuit mes aventures paraissent plus noires
Et il me quitta.
Quand je fus seul, je m'amusai à regarder la bète qui devait partager ma captivité. Elle était allée se poser sur un bouquet qui ornait ma che-
minée, e* souillait de son contact une hyacinthe prin tanière dont le calice commençait à s'ouvrir : j'ai toujours aimé les fleurs, les fleurs bleues surtout, couleur de ma princesse : aussi , les caresses de l'araignée me rendirent furieux. Je courus à la cheminée, je pris l'odieuse bête entre mes doigts, je la posai sur le parquet, je l'écrasai doucement sous le talon de ma botte.
Elle mourut sans pousser un cri.
Je rappelai le geôlier.
— Contez moi votre histoire, lui dis-je.
— Monsieur, me dit-il, permettez-moi de fermer les volets ; nous imiterons la nuit, et ça sera plus effrayant.
— Faites la nuit, répondis-je.
— Monsieur sait que c'est plus cher.
— Allez donc.
Quand il eut clos les volets, mon geôlier s'assit près de moi, et commença ainsi :
— Monsieur, il y a vingt-deux ans, j'en avais vingt-cinq et j'habitais'Moulins, dans le Bourbonnais. Je demeurais chez mon oncle qui m'appro nait son état de bourrelier, et j'étais très-amoureux d'une actrico que j'avais vue un dimanche où j'étais allé à la comédie des acteurs ambulants. Le Lendemain et puis tous les autres jours, je
retournai au spectacle, mais ce n'était plus pour la pièce, — c'était pour l'actrice.
— Quelle actrice?
— Louisa, Monsieur, la plus jolie fille du monde. Quand elle était en scène, elle reluisait comme le quai des Orfèvres. Bref, je devins amoureux de Louisa; et pour devenir son amant, je sacrifiai toutes mes économies.
Une nuit, comme je frappais à la porte de Louisa, j'entendis un bruit singulier dans sa chambre, et elle fut quelque temps avant de m'ouvrir. Je l'aimais tant cette femme que je ne soupçonnais pas une tromperie. — Ah! les femmes, c'est l'image de la fausseté sur la terre, comme disait Brutat.
— Qu'est-ce que Brutat?
— Un ami à moi. Il a été guillotiné en 29. — Cette nuit-là comme les autres, je restai près de Louisa ; mais comme au petit jour je m'apprêtais à m'habiller, j'éprouvai quelque difficulté à me revêtir de ma veste. Ne sachant ce que cela signifiait, je fis de la lumière et je m'aperçus que ma veste n'était pas ma veste : c'était celle de mon cousin Léonard Perdrizeaux, qui était aussi mon rival. Mon arrivée inattendue chez Louisa l'avait surpris, il s'était caché dans une chambre et avait voulu
profiter de mon sommeil pour s'échapper sans être vu. Mais 'dans sa précipitation à se rhabiller, il avait pris mon vêtement pour le sien.
Cette preuve de la trahison de Louisa me mit dans une fureur horrible; il s'éleva entre elle et moi une discussion très-vive, et comme elle persistait à se déclarer innocente, je lui ai donné un coup de couteau — le manche était bien joli.
Trois mois après, j'étais seulement condamné à dix ans de prison — vu les circonstances atténuantes.
Louisa n'était pas morte. Monsieur, et six mois plus loin, elle donnait le jour à une jolie petite fille qu'elle a juré être à moi, et qui par la suit devenue une comédienne comme sa mère — vous l'avez peut-être vue dans les théâtres où il y a des chevaux. On m'a dit qu'elle faisait fureur — elle est venue me voir deux ou trois fois — mais nous ne sommes pas très-bien.
— Comment donc êtes-vous encore ici, demandai-je à notre geôlier en reconnaissant avec surprise qu'il était le père de notre ancienne amie, — la belle baladine.
— Hélas! Monsieur, DM répondit Perdrizen-ix, — L'habitude est une seconde nature, comme disait Jacassât.
— Qu'est celui-là? demandai-je.
— Jacassain — un autre de mes amis — il a été exécuté en trente-trois — un bien bel homme. — Donc, pendant dix années passées en prison, je m'étais foi* à la vie de cellule et de verrous, et ne sachant où aller, j'ai demandé à être employé dans la prison. Alors, comme j'avais toujours fait preuve d'une bonne conduite et que le crime pour lequel j'avais été condamné n'était pas déshonorant, puisque c'était pour un bon motif — on m'a donné les clefs — et voilà comment je suis tout seul ici avec mes cheveux blancs.
— Mais vos parents ?
— Je n'ai plus que moi et mon cousin Perdrizeaux qui est à Moulins. — Ahl j'ai aussi ma fille Louisa, mais c'est une vilaine qui renie son père.
En ce moment, on appela mon geôlier dans un des corridors. Il sortit et me laissa seul pour rentrer un instant après, accompagné d'un personnage en robe noire.
C'était le juge d'instruction qui venait procéder à mon interrogatoire. Je lui racontai les faits tels que je les ignore, et il sortit après m'avoir dit qu'il reviendrait le lendemain.
Voilà où j'en suis, mon ami. — Gomme on me laisse toutes les facilités pour écrire, je vous ferai
savoir de mes nouvelles au cas où je pourrais avoir besoin de vous. — Si vous voyez mon ami S..., l'avocat, et qu'il ignore mon aventure, ne l'en instruisez pas. — Voilà deux ans qu'il cherche un client. Il voudrait plaider pour moi, et je crains son éloquence. Devant un tribunal de simple police, elle est capable de motiver la peine capitale.
Je vous prie, mon cher Antony, de me faire parvenir une petite botte en écaille que vous trouverez sur mon secrétaire dans ma chambre à coucher de la rue Chauchat, où je l'ai oubliée il y a trois jours en allant à Paris. Cette boîte renferme un portrait — c'est celui que j'ai fait de souvenir, d'après ma belle princesse aux rubans bleus que j'ai vue à l'Opéra. Je ferme ma lettre, car je sens que ma plume est sur le chemin d'une élégie.
Tout à vous,