‹ Le dernier rendez-vousChapitre 7 sur 30 · A M, LE COMTE ANTON Y DE SYLVEBS · texte numérisé non relu

A M, LE COMTE ANTON Y DE SYLVEBS

Prisoa de Versailles, dimanche soir

Enfin, mon ami, me voilà rentré dans mon état normal. Il était temps, car jétouffais au centre de cette vie banale, réglée et dénuée d'imprévu, que je menais depuis quelque temps. Mais voici que tout est changé, le démon de l'imbroglio est venu à mon secours, et j'espère qu'il va un peu accidenter le chemin que je dois parcourir.

Et d'abord, mon ami, je suis dans les fers, comme vous devez bien vous en douter. J'ai été ;• de nuit a pied par «les gendarmes légèn tintés de littérature. Le brigadier était ctaj ie et m'a b musé.

Enfin, je suis arrivé et l'on m'a écroué. Où étais-je? Au Spitzberg, à Pignerol ou au mont $t- Michel? Je l'ignorais.

Jusqu'au matin, on me laissa dans une chambre où se trouvait une table et une chaise. Je me suis assis et j'ai commencé par remercier mon bon génie le hasard qui m'avait amené là où je n'avais jamais mis les pieds.

Enfin, me disais-je , je vais donc connaître les délices de la captivité , les voluptés du pain noir et de l'eau croupie , les charmes de la geôle et tout ce lyrisme dont s'abreuvèrent à loisir Sylvio Pellico , Latude et le baron de Trenck.

Hélas ! mon ami — vain espoir ! — Pourtant , je comptais bien qu'on imaginerait pour moi des rigueurs inédites. Car mon arrivée dans la citadelle avait déterminé dans la ville un grand remue-ménage, et il était évident que l'on me considérait comme un prisonnier d'importance, car je vis de ma fenêtre un imposant appareil de force armée se dérouler aux alentours du lieu d'esclavage.

Ce n'est pas pour un criminel de 3e ordre qu'on met 3,000 hommes sous les armes et qu'on fait avancer les canons, comme je pus le voir de ma fenùire.

Diable ! pensai-je , me prend-on pour un pré-

tiO LA RÉSURRECTION

tendant, ou bien a-t-on découvert que j'ai assassiné Henri IV? Heureusement, je puis fournir les preuves de mon innocence. Et j'attendis qu on vînt me charger de chaînes.

Le lendemain matin , sur les huit heures , le directeur de la prison — un manuel de civilité en chair et en os — vint me rendre visite et m'annonça qu'on allait me conduire dans le lieu qui m'était destiné.

— Bon , dis-je en moi-même, il n'ose point dire cachot, et je suivis le directeur ainsi qu'un homme que je reconnus à son trousseau de clefs pour être le geôlier.

On m'introduisit dans un joli salon élégamment meublé. Les fenêtres étaient fermées par d'amples rideaux de damas — une charmante précaution qui cachait les barreaux. Un joli meuble style Louis XV décorait cette pièce, ornée de glaces et de tapis. Sur la cheminée de marbre blanc, une artistique garniture en bronze florentin , d'après des sujets antiques , mettait en valeur un beau groupe en bronze de même style, et dont le socle en marbre formait pendule, — une pendule en prison, le soleil pour un aveuglel — Dans les angles de cette pièce, je remarquai aussi un très-beau divan, et plusieurs autres instruments de paresse et de rêve-

ries, perfectionnés par le comfortable moderne Ce directeur est un homme de goût, pensai-je en moi-même; cet ameublement est fort bien choisi, je n'aurais pas mieux fait. Seulement, il est peu charitable à mes bourreaux de me faire passer au milieu de tout ce luxe. Je n'en trouverai que plus humide et plus noire la paille et l'obscurité de mon cachot.

— Monsieur, me dit le directeur en s'inclinant devant moi — vous êtes chez vous.

— Comment! répondis-je?

— Oui , répliqua-t-il , tels sont les ordres que je viens de recevoir. Et il ajouta en me désignant une sonnette : Si vous avez besoin de quelque chose , vous pouvez appeler.

Au même moment, j'entendis résonner au dehors une symphonie militaire.

— Qu'est-ce? demandai-je à mon introducteur.

— C'est, me répondit-il , la troupe de la garnison qui va à la revue , et fait en passant un peu de musique aux pauvres prisonniers.

Et on me laissa seul.

— Hélas ! mon ami , de quelle chimère m'étaisje bercé. Toute cette force militaire, cette cavalerie, cette artillerie que je supposais chargée à miîra.lle, ce n'était point pour moi qu'on les avait tirées des

arsenaux et des casernes, et ma vanité seule m'avait fait supposer qu'on me rendait les honneurs du bronze et de l'acier.

Au bout de cinq minutes de solitude, ne pouvant croire sérieusement que je devais habiter ce somptueux salon, je tirai le cordon de la sonnette, et l'homme qui m'avait introduit avec le directeur se présenta.

— Monsieur désire quelque chose? demanda-til en soulevant sa casquette.

— Oui, répondis-je, qu'on m'apporte mes chaînes et qu'on me mène dans un endroit fétide. Puisque je suis prisonnier, j'ai droit aux menottes et au carcan.

— Oh ! Monsieur, me répondit le geôlier avec une profonde mélancolie, il n'y a plus de menottes depuis la Bastille. Autrefois, il y en avait encore, mais la chambre des députés les a supprimées; il n'y a plus de menottes. — C'est un malheur pour les pauvres geôliers, parce que les menottes, voyez-vous, c'était un bénéfice; les condamné!! nous donnaient de l'argent pour qu'on leur desserrai les mains... Mais la chambre des députés.. Autrefois t c'était le parlement... Enfin, on a supprimé les menottes. C'est un malheur pour les pauvii-.s geôliers.

— Cependant , répondis-je, en payant ne pourrais-je pas obtenir des chaînes et un cachot?

— Impossible , Monsieur , il n'y a plus de cachots , presque plus.

— Mais alors , où suis-je?

— Vous êtes en prison, me répondit mon geôlier en me laissant seul.

Il n'y avait plus de cachots, plus de menottes, plur de carcan. Ah! mon ami, la civilisation étend sa lèpre partout. Les prisons deviennent des lieux plus somptueux que l'hôtel des Princes, et à prix d'or il est impossible de s'y procurer du pain noir. — Mais alors, me demandai-je, pourquoi ces grands murs, ces sentinelles dont la vigilance est toujours en alerte? Pourquoi ce luxe de verrous? À quoi servent ces geôliers avec leur barbe, et leurs trousseaux de clefs qui les font ressembler à saint Pierre, à quoi bon tout cela?

La simple logique répondait à cela. Les geôliers ressemblent à saint Pierre parce que les prisons sont devenues des paradis dont ils gardent l'entrée. Les grands murs, les grilles , les verrous et les sen tinelles n'existent pas pour empêcher l'évasion , mais au contraire pour prévenir l'escalade du dehors; car il ne doit point se passer de jour, ou plutôt de nuit, sans qu'on ne surprenne des gens

en flagrant délit d'ascension. Ces tentatives ont même été quelquefois couronnées de succès, et on cite jusqu'à deux individus qui à l'aide de leurs chemises et de leurs bretelles liées en cordes sont parvenus , soit par adresse ou par corruption , à s'introduire dans cet alhambra qu'on appelle une prison.

Cependant vers le milieu de la journée, comme je commençais à m'ennuyer, il me vint à l'idée d'employer cette distraction classique qui consiste à élever des araignées; mais après quelques recherches de ces industrieux insectes , je fis la réflexion qu'il ne leur était pas possible d'établir leurs Gobelins sous les lambris de ma somptueuse demeure.

Hélas ! pensai-je, où va le monde — il n'y a plus d'araignées, Les philanthropes ont poussé la barbarie jusqu'à retirer aux captifs la consolation de pouvoir tromper l'ennui de l'esclavage avec un être intelligent qui sache compatir à ses maux.

Vivement contrarié, je sonnai de nouveau mon geôlier, qui accourut en toute hûte pour prendre mes ordres.

— Mon ami, lui demnndai-je, ne serait-il pas pOfSible de me procurer uno araignée?

■— Très-bien, fit— il en sortant, et cinq minutes

après il m'apportait une petite pancarte ains» conçue ;

Ponr la commodité de MM. les criminels, ils peuvent se faire servir à déjeuner dans leur appartement, on se charge de leur apprêter huîtres, côtelettes, beefteacks, et généralement tout ce qui serait commandé; on trouve également dans la prison des vins de tonte qualité.

N. B. Il est défendu d'en faire un abns immodéré.

Dans l'écrou ne se trouve pas compris le service de l'appartement ; quant au décrottage des effets et chaussures, ce sont !es profits de ceux qui les font. On ne taxe point MM. les criminels. C'est à leur générosité et satisfaction.

Il est absolument défendu de faire coucher quelqu'un avec soi ; il est également défendu de chanter, de jouer d'aucun instrument, d'assassiner les geôliers ou de se sauver de la prison avant d'en avoir demandé la permission au directeur.

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