VOLTAIRE ET ROUSSEAU EN
Nous nous sommes souvent demandé quel rôle joueraient dans le monde , s'ils y revenaient aujourd'hui , tous ces grands hommes qui ont occupé jadis les cent bouches de la renommée, qui ont bouleversé la terre par leurs écrits, décidé de la paix ou de la guerre intellectuelle par leurs paradoxes , et changé la face de la société d'un balancement de leur tête ou d'un signe de la main. Certes, il en est quelques-uns dont la gloire n'est pas surfaite, qui ont mérité des honneurs moins douteux que ceux du Panthéon , et dont la physionomie sans cesse vivante sera' toujours nouvelle. Mais combien de ces géants aux reins solides , aux bras nerveux , qui ont porté sur leurs épaules l'Atlas de la philosophie , de l'éloquence , de la poésie, de l'histoire, de la science, voire même de la politique, qui, s'ils revenaient maintenant parmi nous, s'iJs^se mettaient à l'œuvre dans le courant de nos idées avec leurs opinions et leurs jugements d'autrefois, nous feraient l'effet de pygmées ! Leur or ne serait plus que du billon , sinon de la fausse monnaie. Personne n'en voudrait; personne ne s'occuperait d'eux. Envisagées ainsi, beaucoup de célébrités des deux derniers siècles ne nous apparaissent déjà plus que comme des médiocrités rab«icheuses , parfois même assez malapprises , quoique encore bien disantes ; que comme des écrivains faibles de pensée, à courte vue et de mince portée, tant les événements qui se sont succédé depuis lors, tant ceux qui
* M. Edouard L*Hdte, un poète philosophe sans préjugés et sans systèmes, a voulu, à propos de ce volume, juger une fois de plus Voltaire et Rousseau. Nous recueillons ici son jugement original , rendu trop tard pour servir d'introduction.
se préparent ont élargi la scène sur laquelle s*agile la société moderne ; tant a grandi rhumanité depuis soixante ans !
C'est à ce point de vue que nous voulons nous placer pour juger à notre tour Thomnie de qui, finalement, on pourra toujours dire, comme de toute individualité puissante :
Il a fait trop de mal pour en dire du birn; Il a fait trop de bien pour en dire du mal.
Nous rendrons donc tout d'abord i Tami du grand Frédéric cette justice de proclamer qu il a été vraiment fort et magnifique pour son temps. Mais à côté du Voltaire si connu, si vanté et si adulé, nous évoquerons un Voltaire d outre-tombe, dépouillé du prestige de son siècle, un Voltaire apocryphe, si Ton veut, mais qui nous expliquera encore mieux le premier quand nous Taurons déshabillé pour le montrer à nu et sous son véritable jour. — Nous sommes de ceux qui pensent qu à toute œwvre d'art il faut des sacrifices, quil faut une ombre au tableau.
La postérité na pas commencé d'une manière absolue pour Voltaire, puisque l'on découvre tous les jours de ses œuvres inédites , puisqu'il existe encore parmi certains lettrés un enthousiasme en quelque sorte contemporain , à l'endroit de cette personnalité sans cesse grossissante. Voltaire est une de ces figures hautes et singulières qui empruntent l'accent de leur type moins à l'ampleur naturelle de la pensée , du raisonnement et du caractère , qu'à une certaine intrépidité intellectuelle, nerveuse et fébrile, plus voisine du galvanisme et de rélectricité que de l'àme et du sentiment ; esprit éminemment critique, s'attaquant sans trêve ni miséricorde aux côtés faibles de la société, à ses travers comme aux principes sacrés sur lesquels elle repose , touchant au défaut de la cuirasse et perçant de part en part les hommes et les choses pour les coucher à ses pieds, pour en faire un holocauste à son orgueil, un piédestal à son génie.
Voltaire avait trop d'esprit et trop de scepticisme pour être toujours grand; car pour être toujours grand, il faut aimer et croire, aimer les autres et croire en eux, deux sentiments
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qu'il éprouva peu, lui qui s'aîmait tout seul et ne croyait qu'en lui ! Que Ton se figure au milieu de cette société du dix-huitième siècle, si étrange d'aspect et moralement si faible quelle touche à la décadence, que Ton se figure un beau parvenu à jabot et en manchettes, au verbe accentué, an timbre vibrant, entrant tout botté et éperonnc, armé dun fouet, comme Louis XIV au parlement, dans une compagnie composée de gens de toutes classes, qui, après tout, s'entendent et s'arrangent assez bien entre eux, malgré la dissemblance des professions et des mœurs, la dissidence des opinions, la distance des rangs, et parmi lesquels le nouvel arrivant se met à cingler à droite et a gauche, courbant devant lui toutes les têtes, nobles, prêtres, soldats, bourgeois, artisans, abaissant tous les fronts sous son joug d'égalité, afin de ne laisser debout d'autre supériorité que la sienne : td a été le jeu de Voltaire. Ce coup de fouet retentissant, cette improvisation pleine d'impétuosité , d'imprévu et d'audace , voilà ce qui décida de la puissance de sa renommée ! On le craignait : il fut écouté , admiré , encensé.
Tout a été dit sur Voltaire, et cependant il faut reconnaître qu'il y a encore beaucoup à dire ; il faut s'attendre que l'on glosera encore longtemps sur cette verve intarissable, sur les ressources de cet inépuisable esprit d'observation, de finesse et de bon goût , sur cette causticité amère qui souvent mord et emporte la pièce. D'un autre côté, notre héros littéraire est d'une fécondité si prodigieuse , qu'elle en devient encombrante. Chaque matin , en cfTet , voit naître une édition augmentée de ses œuvres. 11 n'y a pas en France un bibliophile qui n'ait la prétention de découvrir derrièro ses rayons poudreux quelque parchemin inédit, quelque manuscrit ignoré, sorti de la plume de ce protée-phénix , dont les ouvrages menacent de se reproduire jusqu'à la consommation des âges. Voltaire, c'est le tonneau des Danaides appliqué à la littérature du dix-huitième siècle!
Après Voltaire écrivain, philosophe, légiste, historien, poète et diplomate, après Voltaire roi, on pouvait croire que la resplendissante couronne d'immortelles tressée en son hon-
near par M. Arsène Houssaye serait la dernière qui fleurirait sur son tombeau : il nous manquait Voltaire inédit. Et, chose singulière, JcalnJacques aussi nous est revenu ces jours^i avec un volume inédit.
Ici se place entre Voltaire et Rousseau un parallèle obligé, nécessaire dans toute appréciation de ce genre, inévitable dans toute biologie littéraire de lespèce. Ici , le critique doit naturellement s effacer devant ces deux puissances qui ne peuvent se juger Tune sans Fautre, devant ces deux jumeaux en génie qu il n*c8t pas possible de séparer, et dont les traits vont pour ainsi dire se réfléchir d'euxHmémes dans le miroir de leur personnalité.
« Vous serez en France le coryphée du déisme » , avait dit le P. Porée, son maître, à Voltaire, en se signant avec effroi, comme si le déisme ne pouvait être inauguré que par Satan. Il est vrai que Satan avait prêté à son protégé, pour être Fexpression visible et permanente de son génie, ce masque railleur et méphistophélique qui, une fois appliqué sur son visage, ne le quitta plus.
Entre la vanité et la malice du patriarche de Femey, Forgueil et la bonhomie de Fermite de Montmorency, il y a un abîme; et pourtant ces deux esprits si divers, ces deux remueurs d'idées, d'humeur si dissemblable, ont concouru avec ensemble au même but. Ils ont travaillé en commun , quoique chacun de leur côté , à la désagrégation de Fédifice , à la destraetion de Fanctenne société française. Seulement Fun n'avût que Finstinct de la démolition et de la raine, Fautre obéissait avant tout à son génie de reconstraction. La Ptuxlk fut on rude coup de pioche contre le plus sûr fondement de Fordre social, contre la religion; le Contrat social, au contraire, œnvre de profonde palingénésie , fut le plus solide portique du monument civil sous lequel s*abrite encore, A Flienre quil est, la famille européenne; car c'est avec ses débris qu*ont été maçonnées toutes nos constitutions politiques. Tous deux recherchaient les grands et se complaisaient dans leur compagnie, avec cette différence, que Voltaire c'était pour les flatter, Rousseau pour les moraliser. C'est ainsi qu'on les voit
entrer tous deux par des chemins diflerents dans les salons, objet de leurs préférences. L*un y est conduit par son goût, Fautre s y laisse entraîner. Celui-ci se montre assidu chez Ninon , chez le prince de Conti , chez le grand prieur de Vendôme, chez le duc d*Orléans; celui-là devient intime chez mesdames d'Epinay et d'Houdetot, chez la Popelinière, chez le maréchal de Luxembourg , et chacun porte dans le monde la marque de son caractère et la nuance de son esprit ; chacun imprime à la société qu'il fréquente le sceau de ses tendances, de ses sympathies , de ses affinités naturelles. C'est une lutte éclatante chez Tun , tacite et modeste chez l'autre , de rivalité , de situation et d'ascendant : Rousseau se présente en magister avec sa férule, Voltaire s'annonce en pontife; lui qui aimait si peu Feau bénite , il tient en main le goupillon ! Mais quelque puissant que soit le génie , l'homme — ne cessons pas de le répéter — ne saurait être véritablement grand sans la grandeur du caractère. Eu vain aurait-il imposé sa volonté au monde par la Gnesse ou l'énergie de sa plume , par la valeur de son épée ou la vigueur de sa parole , l'impartiale postérité le placera pour sûr à son rang. Elle le toisera selon sa taille; elle le mettra au niveau, quelquefois même au-dessous des moindres, s'il n'a montré durant sa vie des vertus égales à ses talents. Chose remarquable! la postérité, comme la société dont elle n'est que le prolongement, l'héritière directe, la postérité pardonne plutôt aux grands hommes leurs vices que leurs défauts, sans doute parce que les vices, en s'attaquant ouvertement à la personne, ne nuisent qu'à l'individu, tandis que les défauts exercent une influence qui, en s'appesantis* sant d'une manière indirecte et générale sur autrui , le gène , le harcèle sans cesse, et fait souflrir plus ou moins tout le monde. A l'heure qu'il est. Voltaire est encore grand sans doute, grand par la prodigieuse expansion de son esprit de dénigrement et d'analyse ; mais la statue du synthétique Rousseau, drapée plus à l'antique, repose sur un piédestal plus solide. L'une est faite d'un marbre glacial, l'autre de bronze; c'est que le premier n'eut que des colères ou des rires , tandis que le second, animé de passions vraies, de hauts instincts et
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d'aspirations généreuses, a versé pour Thumanité toutes les larmes de son cœur.
Les Charmettes et Ferney! oui, cest là quîl faut encore revenir pour porter un jugement définitif sur Voltaire et Rousseau.
Aux Charmettes , nous voyons u Thomme de la nature n , Fauteur d'Emile, simple dans ses goûts, sobre, ennemi d'un vain luxe, aimant mieux manquer du nécessaire que de se procurer le superilu au prix de son indépendance et de sa dignité, faisant le bien sans étalage, sans éclat, et donnant de lui le plus qu il peut. Merveilleusement inspiré en présence des œuvres de Dieu , ému , attendri au spectacle de la création, c'est devant elle, dans ses promenades solitaires, au milieu des champs, qu'il se recueille pour écrire; c'est en entendant le son lointain des cloches, le chant des oiseaux, par un beau jour, au milieu d'un paysage formé de bois touffus et de chaumières éparses , qu'il compose ses meilleurs ogvrages. Un arbre, un ruisseau, une fleur, un rocher, obtiennent de lui une reconnaissance qu'il refuse Gèremcnt aux bienfaits des hommes !
A Ferney, le bruit, l'apparat, la pompe des réceptions occupent, absorbent pendant vingt ans la vie de l'homme du monde, de l'homme de plaisir. A la place d'un hameau il fonde une ville ; il est riche. Il y établit à ses frais des boutiques, des hôtels, un théâtre sur lequel il monte lui-même, comme un empereur romain de la décadence. Étrangers, savants, beaux esprits, princes, prélats, grands seigneurs, affluent et grossissent à l'envi la cour du monarque, car à Ferney Voltaire est véritablement roi. Là, il protège la veuve et l'orphelin. Il fait élever avec ostentation, sous ses yeux, la cousine de Corneille, qu'il dote avec le produit de ses commentaires sur les œuvres du tragique. Il partage son temps entre ses admirateurs et ses procureurs , entre des divertissements et ses plaidoyers , car il est devenu l'avocat de l'humanité après avoir été l'avocat du diable, comme a dit M. Arsène Honssaye. Son active fécondité répond à tout. Son esprit* souple et subtil se pose sur tous les sujet»; il les effleure et
les brûle. Il dit son mot sur toutes choses et sur chacun. Il s'éprend d'un bel amour pour Fart, et les Lettres inédites nous révèlent à cet égard ses sentiments purement réalistes. Car, que Ton ne s'y trompe pas, Voltaire est un réaliste, pour nous servir du mot consacré. Il aime par-dessus tout la nature, k II faut imiter la nature; les peintres doivent représenter la n nature, qui est la même dans tous les pays. » Son esthétique ne va pas au delà , son idéal ne s'élance pas plus haut, u U n faut que l'art laisse le pas à la nature » , dit-il ailleurs. Ainsi , encore la nature et toujours la nature , lui qui ne vit que de grimaces et de convention ! Son sens le plus juste en matière d'art, c'est quand il demande la reconstruction de Paris , qu'il regarde comme indispensable. Mais en rêvant cette reconstruction , il oublie daos ses plans Sémiramis et Babylone, Palniyre et Zénobie ; il pense à Versailles et à Louis XIV. Il est classique et n'est pas antique.
Achevons le tableau de cette résurrection singulière; supposons que la pierre du tombeau se soit soulevée pour laisser passer et faire place dans la société du dix-neuvième siècle à ces deux fantômes de génie , à ces deux rivaux d'immortalité. Faisons-les revivre un instant, laissons-les se mêler à nous. Lequel des deux va se montrer le plus à la hauteur du temps? Lequel va participer avec le plus d'ardeur et de logique à la réalisation des idées pour lesquelles , il y a un siècle , il combattit si vaillamment?
Voltaire commence par dépouiller ostensiblement l'homme de lettres, car pour Thomme de lettres d'aujourd'hui, il n'existe plus ni prestige, ni honneurs, ni renommée; il n'y a plus que de la publicité et de l'argent, c'est-i-dire les gros sous de la gloire ! Voltaire n'est donc plus qu'un grand littérateur à la hausse et i la baisse, qui ne permet à personne, pas même à Dieu , d'exister sans son boa vouloir. Il a des chetaux , des laquais , des équipages et même des petites maisons. On parle de sa cave, de son office, de son cuisinier et du luxe de son hôtel, merveille des Champs-Elysées. C'est là , qu'il réunit, sous prétexte de bonne chère et de philosophie, tous les mécontents. Aigri par son impossibilité politique.
après avoir joué jadis un rôle dans FEtat^ il tourne le dos, il boude. On le croit du moins, mais les <|ens bien informés savent quil cherche à rattraper son crédit, tout en réservani son dévouement pour ses ennemis. Comme toujours, son plus grand ennemi, c'est luinméme. Il est d'ailleurs magnifique et généreux. 11 donne à deux mains. Rousseau écrit des paradoxes , la vie de Voltaire est un paradoxe. C'est lui qu'on soupçonne de publier contre le gouvernement issu do peuple, dn peuple dont il se dit l'aini , des brochures qui sont des coups de tonnerre , qui lui permettent de vivre magnifiquement dans une superbe impertinence , protégé par la liberté individuelle , la douceur des morars, la mansuétude du régime, un esprit d*enfer et le bien qu'il fait.
Ce Voltaire-4ày croyez-le bien, c'est la conséquence fatale du premier.
Rousseau non plus n'a pas changé : il est totijours le même. Simple comme le génie, bonhomme connue Béranger; vêtu de droguel, mais souvent drapé dans le mensonge; relégué dans un petit botel du quartier latin dont les habitants sont de préférence ses hôtes, il^aime en les voyant à se rappeler les joies, les tourments, les belles et folles inspirations de sa jeunesse. Pendant la semaine , il se plait k évoquer, sous les marronniers du Luxembourg, les ombres fuyantes de ses jolies écohères d'Annecy. Le dimanche, les cerisiers de Montmorency font revivre pour lui l'image de mademoiseUe Galley. C'est dans l'aquarium du jardin zoologiqne qu'il vient, ponr charmer ses loisirs, étudier les merveilles de la création , comme il faisait jadis aux bords du lar de Lausanne; mais ses loisirs sont rares. Anssi dans sa distraction va-t-ii jusqu'à mettre ses enfants au mont-de>piété. Aujourd'hui fonctionnaire poBtique , il occnpe dans l'État une place dont il ne voulait point; ses distinctions, il les cache comme sa vie , car il est toujours fier de la grande fierté. Ce qui ne l'empêcha pas de vivre avec sa servante. Flambeau du Sénat, lumière dn conseil d'Etat, om le voit travailler sans relàdie à éiaborer des lois, à prooiulgoer des înstitnlions dont les empires ont recueilli le germe dans ses œuvres, à
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faire la guerre aux publicaios. En un mot, tandis cpie Rousseau légifère et vote duos les chambres , Voltaire conspire et protège.
Rousseau fut un écrivain formé par la nature et Dieu. Voltaire sortit du mouvement de son époque, façonné par Tesprit des hommes ou par Tcsprit du diable. Cette électricité intellectuelle dont nous avons parlé en commençant, et qui semble Télément de son rapide et étincelant esprit, était répandue chez lui en si grande abondance, quelle a en quelque sorte survécu a son identité humaine. Ses écrits posthumes paraissent appartenir à un écrivain qui n a pas cessé d'exister parmi nous. Ils conservent la sève, la couleur et le bouquet des premiers. C'est un vieux vin qu'on débouche après un siècle, qui pétille et remplit encore d'entrain et de gaieté la tête des convives. Voltaire s'identifie à nos tendances, à nos goûts , à nos préoccupations du jour. Son esprit froid , mais acéré, est à la hauteur de nos enthousiasmes réfléchis, de nos vertus douteuses, de nos travers intrépides. Homme du dix-huitième siècle , il se montre en tout pleinement digne du dix-neuvième. Il a nos sourires narquois, nos signes de tête incrédules, nos passions forcées, nos sympathies contraintes. Il aime l'opulence, le luxe, les arts, les curiosités, le bruit, le grand jour, l'éclat, tout ce qui frappe, brille et éblouit, tout ce qui jette de la poudre aux yeux de la foule et la force i se taire ou à admirer.
Mais au travers de ce monde où il passe, heureux d'être sans cesse applaudi, son sens critique le plus fin ne l'abandonne pas. Tout en se laissant aller au courant d'une époque qui n'est pas la sienne, il n'est en rien désorienté. Son aplomb fait face a toutes les nouveautés qui le surprennent. 11 connaît les fausses routes du siècle ; il en éclaire les carrefours , il en sonde les abîmes , et sajt les faire apercevoir aux moins clairvoyants. Tel est le secret du génie : il pressent le danger et l'évite en se jouant avec lui ; il se surprend aux plus hautes questions , comme l'aigle des montagnes aux dernières cimes ; il monte vers la vérité , comme l'alcyon s'élance au-dessus des tempêtes vers les rayons dor du soleil. Voltaire est toujours
convaincu que le doute est le chemin du vrai. Fort et supérieur autant par la facilité de son élocution que par la souplesse de sa dialectique , il combat à outrance , ne craint rien et domine tout. C'est la plus nette expression de Tambitieux et de Taudacieux. Homme de haute lutte par excellence, il est d'autant plus puissant qu'il sait se contenir, tout en paraissant ne rien ménager. Sa hardiesse, son éloquence, sa verve la plus entraînante, sont toujours doublées de diplomatie, mais sa courtoisie a des lanières. Grand seigneur et homme du monde, il a le don dé plaire sans se livrer, de vaincre sans être vaincu. Il sait vous amuser, et il réussît à vous mettre de son parti avec un trait , un axiome incisif. Il a le mot paradoxal , le sophisme élégant et spécieux , mais ne lui demandez pas de larmes : Voltaire n'a jamais pleuré ; son front a toujours porté les rides de son cœur.
Voltaire fut-il jamais poète t C'est ici que la signification des mots change et demande à- être interprétée. Il est certain que l'imagination du dix-huitième siècle ne ressemblait pas i la nôtre. On n'est plus poète aujourd'hui sans aspirer vers l'idéal. On l'était autrefois avec une certaine faconde et quelques rimes au bout ; encore les rimes étaient-elles la plupart du temps insuflBsantes. On n'est poète aujourd'hui qu'à condition d'être touché , touché par ce souffle évangélique qui a fait si grands Racine, Lamartine, Chateaubriand! Disons mieux : depuis l'antiquité jusqu'à nos jours , toute poésie vraie a procédé absolument de deux sources : Platon et Jésus-Christ.
Voltaire avait trop de logique dans son incrédulité et trop d'esprit de contradiction dans le caractère pour s'abandonner, pour se laisser impressionner par la phflosophie platonique. Il ne comprit donc pas Platon. Pour lui, Platon n'était qu'un rêveur. « Rien n'est plus beau sans doute , dit-il , que le dis- » cours de Platon sur le beau; mais il ne nous donne pas des » idées bien nettes sur la nature de la beauté. » Puis son rire s'épanouit, et il poursuit son argumentation, qu'il regarde comme impitoyable et sans réplique : « Demandez à un cra- » paud ce que c'est que la beauté , le grand beau , le to kalon , » il vous répondra que c'est sa crapaude, avec deux gros yeux
» ronds sortant de sa petite tête. Interrogez le diable, il ¥oas » dira que le beau est une paire de cornes , quatre griffes et » une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répon* 9 dront par du galimatias, i^
Mais quoi quon puisse dire, Voltaire a toujours raison parce qu'il est toujours vivant.
Voltaire n'est pas mort; Voltaire ne peut mourir; il ne mourra pas. Après tout, félicitons-nous de voir encore son esprit à vaste envergure planer sur le siècle. Voltaire, journanaliste et pamphlétaire d'outre-tombe , ne serait peut-être pas tout à fait sans emploi parmi nous : qu'il écrive donc ! ne fût-ce que pour tenir en haleine nos intelligences littéraires, rapetissées et fléchissantes. N'attendons de lui ni bienveillance, ni conciliation , ni charité, mais que sa plume soit toujours l'épée suspendue sur nos défauts, sur nos travers et nos folies, l'épée sanglante qui atteint et blesse tout le monde, honomes et choses, amis et ennemis. Tant que vivront Fréron et Patouillct, il faut que Voltaire vive. Tant qu'il y aura un ridicule, il faut derrière lui un sarcasme pour le corriger. Du jour où le monde sera purgé des abus, des prétentions et des sots. Voltaire n'écrira plus.
Edouard L'Hote.