RACONTÉS PAR LE MARQUIS T>B VII.LETTR
J*ai vu ce matin M. de Voltaire, soos les voûtes d*uiie vigne immense , assis dans un large fauteuil , sur une pelouse molle et verdoyante, aux rayons d*un soleil qu'il ne trouve jamais trop chaud. Là, entouré de ses nombreux moutons, il tenait d'une main sa plume , et de Tautre des épreuves d'imprimerie. J'approche : c'étaient les Quand, les Pourquoi, toutes les ironies dont il a tant de fois accablé votre confrère Lefranc de Pompignan. Oh! pour le coup, lui ai-je dit, c'est bien le loup qui s'est fait berger.
Ce qui vaut la peine de vous être raconté , et par où j'aurais dû commencer, c'est une fête dont j'ai été le témoin. Représentez-vous le fondateur de Femey recevant , à l'entrée de son château , les honmiages de sa colonie. Étrangers et Français , catholiques et protestants, tous sont animés de cette joie tumultueuse qui exprime moins Tamour que l'idolâtrie ; tous , sous les armes, en uniforme bleu et rouge, formaient une longue et brillante cavalcade.
Un illustre voyageur, Tune de ces Altesses d'Allemagne qui trafiquent de leurs sujets et les mettent à l'enchère , arrive sur ces entrefaites, et, frappé de l'ordre et de l'appareil de cette petite troupe, il dit à M. de Voltaire : Ce sont vos soldats? — Ce sont nus amis, répond le philosophe.
Les fiUes et les garçons avaient des habits de bei^gers. Cha-
cun appoiiait son offrande , et comme an temps des premiers pasteurs, c'étaient des œufs, du lait, des fleurs et des fruits.
Au milieu de ce cortège, digne des crayons du Poussin, paraissait la belle adoptée du patriarche. Elle tenait dans une corbeille deux colombes aui ailes blanches , au bec de rose. La timidité , la rougeur ajoutaient encore au charme de sa Ggure. Il était difBcile de n'être pas ému d'un si charmant tableau.
Je ne vous parlerai point de Taflluence, du concours des villages voisins. Les chaînes de la servitude qu'il entreprend de briser pour vingt mille sujets du roi , les entraves de la ferme générale rejetées de tout le pays, la liberté, l'aisance rendue au commerce ne l'environnaient que de cœurs reconnaissants.
J'étais tout honteux de la sécheresse de mon rôle. J'ai voulu aussi ajuster un compliment; c'étaient des vers. Je vous l'avouerai , j'ai été bien plus embarrassé de les réciter que de les faire :
A la fête d*uii souverain, Le gala de la cour pour lui seul a des charmes ;
Et souvent nn nriot de sa main ,
Pour payer ses plaisirs,
A fait couler des larmes.
Vous avez un autre destin :
Chaque mot de la vôtre a le droit de nous plaire ;
Et quand on célèbre Voltaire,
C'est la fête du genre humain.
Je vous dirai qu'il a donné un superbe repas et qu'il a fait asseoir à sa table deux cents de ses vassaux ; puis les illuminations, les chansons, les danses. Le matin, c'était l'expression d'un sentiment doux et filial; le soir, c'était l'enivrement ^de la joie. Vous auriez vu celui qui veut toujours être aveugle et malade oublier son grand âge , et dans un élan de gaieté qui tenait encore à son vieux temps, jeter son chapeau en l'air, parmi les acclamations , les transports , les vœux que l'on faisait pour ses jours si chéris.
C'est par l'admiration, l'enthousiasme, que M. de Voltaire est connu dans le monde; c'est par l'amour, le respect, qu'il
est conna chez lui. Vous savez qu'il est trcs-riche; mais certainement il na jamais eu le tourment de la possession, li semble qu il craigne plus les importuns que les voleurs. J'ai remarque que sa chambre ferme à clef du côté du salon, et qu'elle n'a jamais eu de serrure du coté de ses gens, ce qui prouve évidemment qu'il n'est ni défiant ni avare.
M. de Voltaire est bon voisin. J'ai vu un écrit fait double entre lui et son curé , une promesse réciproque de n'avoir jamais de procès l'un contre l'autre. M. de Voltaire, en signant, a ajouté de sa main : Xotre parole vaut mieux que tous les actes de notaire,
11 a beaucoup fait bâtir. Chaque jour voit s'élever de nouveaux édifices dans sa petite ville. Il justifie pleinement ses vers à la duchesse de Choiseul :
Madame , un héros destructeur \*e8t , à mes yeux , qu'un grand coupable :
J*aiinc bien miens un fondateur, L'un est un dieu , l'autre est un diable.
Il a de belles et vastes forêts, mais il souffrirait d'y voir porter la cognée. On dirait que sa sensibilité s'étend jusqu'aux végétaux. Vous connaissez les deux immenses sapins qui bordent son potager, et qu'il a nommés Castor et PoUux, parce qu'ils sont jumeaux. L'un, frappé de la foudre, accablé par les ans , laissait tomber jusqu'à terre ses rameaux affaiblis. M. de Voltaire les a fait relever par un fil d'archal, et se complaît à soutenir sa vieillesse.
Je n'ajouterai plus qu'un mot. La fête dont je viens de vous parler a fini par un accès de colère des plus violents. M. de Voltaire apprend que Ton a tué les deux beaux pigeons que sa chère enfant avait apprivoisés et nourris. Je ne puis rendre l'excès de son indignation en voyant l'apathie avec laquelle on égorge ainsi ce qu'on vient de caresser. Tout ce que cette cruauté d'habitude lui a fait dire d'éloquent et de pathétique peint encore mieux son. âme que ne le feraient les belles scènes SOrosmane et SAlzire.
Le miracle d'Amphion se renouvelle à Ferney; c'est une espèce d'enchantement. Les richesses et la population y augmentent au point que M. de Voltaire vient d'obtenir garnison. Il s'est aussi déterminé à chasser les jésuites de ses États; il a renoncé a père Adam et aux échecs.
OfiPnKK'Laborde veut acheter un terrain pour bâtir ; il viendra tous les ans avec son Eurydice et son violon.
Le patriarche a autant d'argent que de gloire , mais il enfouit ses trésors dans sa nouvelle ville ; nous l'engageons à demander au premier ministre qu'elle prenne le nom de Fkrnby-Voltaire , et certainement le Mentor de notre jeune Télémaque fera droit à sa requête.
11 m'a fait hier la faveur de me lire Veiorde d'un grand ouvrage qu'il appelle son Testament. Quel mourant ! en vérité , il se porte mieux que nous.
Je dois cependant vous apprendre une anecdote aussi extraordinaire que touchante, et que je suis honteux d'avoir ignorée jusqu'à présent : c'est que M. de Voltaire n'a pas encore passé une seule année de sa vie sans avoir la fièvre le joor de la Saint-Barthélémy. Il ne reçoit jamais personne à pareil jour; il est dans son lit; l'aflaissement de ses organes, l'intermittence, la vivacité de son pouls, caractérisent cette crise périodique. On s'y attend; on ne rapproche qu'en tremblant. 11 semble que son cœur soit ulcéré de toutes les plaies que la persécution religieuse a faites aux hommes, et on se garde bien de lui en parler, dans la crainte d'ajouter à sa douleur. Je vous atteste ici un fait que d'abord je me défendais de croire, mais toute sa maison en est témoin depuis vingt ans. Cette fièvre a été le génie de la Henn'ade»
Je conçois que vous ayei grande envie de Toir Bblli it BoNNR. C'est l'ange gardien du patriarche; elle est devenue nécessaire à son existence.. Les soins et les caresses qu'elle hii prodigue , l'air pénétré dont il baise les nains de cette jolie
gouvernante, veos ne saunez vous imaginer combien oc tableau est touchant : c'est Anacréon servi pai* les Grâces.
Comme elle est grande et bien faite, et quelle a le maintien le plus noble et le plus décent, il cherche souvent à la mettre en représentation.
Iliam quid^idagii» quoquo veitigia movii, CamponUfurtim , subseqûitvrque décor,
Tm.
C'est la parure du salon :
Sans embarras elle sait faire
Et le rôle de ménagère ,
Et les honocurs de la maison.
Aussi fraîche qnc la nature ,
Aussi simple que ses attraits ,
Vous la prendriez , je vous jure ,
Pour la fiile de Pcriclès ,
Ou pour la nièce d'Kpicure.
Voilà des petits vers qui ne valent pas ceux que le prince de Ligne vient d'adresser à M. de Voltaire. Je ne sais s'il y a beaucoup d'Aulne /tiens de la trempe de celui-ci, mais il est difficile (Savoir plus d'esprit, plus de piquant et d'originalité; le maître la dit, ce sont ses propres paroles.
Je lisais dernièrement à M. de Voltaire des éloges envoyés par une de nos académies ; il en a écoute un bon tiers sans m'interrompre , mais enfin Tcnnui Ta gagné. Il ma fermé la bouche en me disant qu'il ne s'accoutumait point à entendre louer un apothicaire comme on louerait un \eu ton ; que tout irait bien si chacun faisait son métier, et que c'est au marquis de Condorcet qu il faudrait donner le département de la louange. 11 a ajouté : M. de Condorcet vaut mieux que Fonte^ nelle par le cœur et le talent, mais il ne sera de l'Académie française que lorsqu'elle cessera dtètre une assemblée du clerqé.
En général , il désapprouve tout à fait les éloges , qui , selon
lui , ne formeront jamais que des déclamations. 11 voudrait des dissertations dans le goiit de Plutarque , où Ton pourrait tout dire, à charge et à décharge.
Un membre de Tacadémie de Chalons en racontait un jour toutes les prérogatives, et 6nit par dire qu'elle était làJiUe aînée de F Académie française. M. de Voltaire, qui récoulait, lui répondit : Assurément c'est une bien bonne Jilîe et qui n'a jamais fait parler d'elle .
On nous a apporte une estampe intitulée : le Déjeuner de Femey, Laborde, auteur de cette gravure, y est représenté à table , dans toute sa plénitude et beau comme un ange. M. de Voltaire y est dans un coin, maigre comme la mort et laid comme le péché. En jetant les yeux sur cette caricature, il s'est écrié : C'est le Lazare au diner du mauvais riche !
En parlant de mysticité , je lui demandais un jour : Comment se fait-il qu'il y ail tant de dévols de bonne foi? 11 me répondit : Vn ignorant sensible finit toujours par être dévot.
Voici les vers que vous m'avez demandés , et qui sont écrits de sa main au bas d'une gravure de la Cadière. Vous savez que frère Girard y est représenté en extase derrière sa pénitente, qui est elle-même en extase devant Dieu.
CcUc belle voit Dieu; Girard -voit cette belle : Ah! Girard est plus heureux qu'elle.
Hier au soir, il nous a dit, comme une vieillerie, cette inscription sur un cadran solaire :
Vous qui vivez dans ces demeures , Etes-vous bien ? tcnei-vous-y :
Et n'allez pas chercher midy A quatorze heures.
Il répondit à un évcque qui lui adressait son Instruction pastorale :
Vous m'envoyez un mandement.
Recevez une tragédie.
Afin que réciproquement X^ous nous donnions la comédie.
11 nous a raconté, de la manière la plus piquante, Thistoire de ses amours avec la comédienne Duclos , et toute la dépense d^esprit qu il 6t pour elle. Il découvrit ses perGdies et ne se vengea que par ces vers :
Mon cœur de la Duclos fut trop longtemps charmé ,
I/Amour avait monté ma lyre.
J'ai chanté la Duclos : d*Uses en est aimé :
C'était bien la peine d'écrire !
Autres vers à la marquise de Prie, dans son boudoir, tandis qu elle soupait tête à tète avec son illustre amant , qui était borgne :
lo , sans avoir l'art de feindre ,
D'Argus sut tromper les cent yeux :
Nous n'en avons qu'un seul à craindre ;
Pourquoi ne pas me rendre heureux?
Un de ces jours , à table avec le lord Littlelon , à la suite d'une conversation au vin de Champagne, il lui répondit :
Fier et bisarre Anglais , qui des mêmes couteaux Coupez la tête aux rois , et la queue aux chevaux !
Nous vous avons plus d'une fois désiré dans cette belle solitude : vous verriez de quelle manière on peut avoir quatrevingt-trois ans ; vous verriez que celui dont Pigallc a fait un squelette, celui dont on vend le plâtre dans les rues et dont Laborde a fait un Déjeitner indécent , n est point du tout le Voltaire de Femey.
J'ai épousé avant-bier, à minuit, dans la thapcUe de Ferney, non pas une Babylonienne, mais la bergère des Alpes. Il était assez piquant et peut-être unique de la voir précédée de six oncles, tous frères et tous chevaliers de Saint-Louis. Deux soutenaient le patriarche , qui , dans sa belle pelisse de Fimpératrice des Russies, donnait l'idée d'un grand châtelain qui marie ses enfants. Les portes de l'église étaient obstruées par
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ses vassaux, qui lut rendent les hommages que Loois XII recevait de ses peuples.
Vous seriez encore à temps d'entreprendre votre voyage. L'automne, si triste où vous êtes, est ici comme la fin d*nn beau jour. Les arbres semblent dans une pleine végétation ; il ny manque pas une feuille. D'un côté, les noires montagnes du Jura ferment le passage aux aquilons; de Vautre, nous avons devant les yeux cet immense Mont-Blanc, dont les formes pittoresques , les neiges luisantes réfléchissent la lumière et les couleurs, comme le prisme de Xeuton. On est extasié, en voyant Thiver dans les cieux, de retrouver le printemps sur la terre.
Mais une chose que vous aurez bien de la peine à croire, c'est un voyage inattendu dont nous avons formé le projet. Vous disiez , comme Ovide : Virgilium tantum vidi; vous aurez bientôt l'occasion de le contempler à votre aise. Avant deux mois, nous serons tous à Paris. £n attendant, je vous embrasse jusqu'au revoir. Giorni tuoifelici ricordaie di me.
Il y a quinze ans que l'on trouvait à peine à Ferney quarante habitants et trois ou quatre chaumières; aujourd'hui, on est émerveillé d'y voir une colonie nombreuse et policée, une salle de spectacle et plus de cent jolies maisons, que Ton croirait, élevées au son de la lyre.
Mais ce qui tient encore plus du prodige , c'est que le même homme qui semble n'employer son génie et son temps qu'à fonder une ville; en trouve encore assez pour fabriquer, à quatre-vingt-quatre ans , deux nouvelles tragédies qui auraient étonné à cinquante.
Agathoclr, tyran de Sj/raeute. Sujet singulier : le héros est un potier de terre. Il peint ainsi son état :
L* argile , par mes mains autrefois façonné ,
A produit, sur mon front, Tor qui m*a couronné.
Mais. c'est un disciple de Platon :
Alhènc a cultivé ses mœurs et son génie.
Il y a un dénoûment auquel on ne s'altend point. Agathoclc abdique la couronne, ce qui, vraisemblablement, ne viendra pas à la mode.
Irènb. Avant de nous lire cette pièce. Vous m'avez fait rire hier, nous a-t-il Ait; j'essayerai de vous faire pleurer aujourfthui. Il nous a tenu parole.
Il y a quatre mois que je jouis , cinq heures par jour, de la présence réelle de M. de Voltaire, et je proteste que je ne me suis jamais aperçu d'une seule redite permise à la plus belle vieillesse.
Il écrit aujourd'hui un facium pour des malheureux qui sont venus lui emprunter sa plume et son argent. Il a une sensibilité exquise ; il souffre des maux d'autrui comme s'il en était responsable , ce qui lui faisait dire ce matin qu'on ne peut aimer les hommes sans haïr t humanité.
àU APPENDICE.