‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 2 sur 103 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

HEXR! PLOM, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

R. RUK GARANGIÂRR

MDCCCLXII Tous droiti réitrvéïï

Charles Nodier disait qu'on retrouverait jusqu'à la fin du inonde des pages inédites de Voltaire. Et, en effet, nul n'a tant écrit. Voltaire avait Fart de se faire une solitude même à Paris , même à Versailles , même à Potsdam . C'était un charmant causeur, mais il ne dépensait pas son esprit, comme Fontenelle, pour la distraction des précieuses qui survivaient à l'hôtel Rambouillet. Au moindre bruit qui frappait cet esprit de contradiction, il répondait avec l'ardeur du moment et la rapidité de l'écho. Le lendemain, il oubliait toute la polémique de la veille, emporté par une idée nouvelle. Tout a la passion de l'heure, il n'avait pas le temps de fouiller les archives de son passé, ce qui explique pourquoi ses œuvres complètes sont encore si incomplètes.

On trouvera dans ce volume une note de lui où il donne la liste de ses ouvrages. Quoique cette note soit de 1767, c'est-àdire du temps où il avait plus de loisir pour jeter un regard en arrière , il oublie de quoi faire vingt volumes , Candide par exemple.

Le volume que nous publions aujourd'hui renferme quelques-unes de ces pages oubliées : un conte inachevé, une comédie en trois actes , la seconde partie de Candide, un por-

trait en vers de madame Du Ghatclet, quelques fragments, des pensées philosophiques et littéraires , enfin un certain nombre de lettres inédites.

Toutes ces pages ont leur intérêt. On pourra contester comme appartenant à son œuvre la seconde partie de Candide, Nous la croyons bien de lui , parce qu elle est du même ton et du même temps; c'est au public à juger si c'est le même esprit.

La plupart de ces manuscrits, dont plusieurs sont de la main même de Voltaire, nous viennent de la succession du secrétaire de Diderot, Roland*, qui est allé mourir rue Sainte-Croix-des-Madelonnettes, avec une des plus belles collections de manuscrits et d'autographes des philosophes du dix-huitième siècle. Il en a beaucoup vendu , il en a beaucoup donné , et en fin de compte , à sa mort , les fureteurs ont encore trouvé plus d'une bonne fortune chez lui.

Pourquoi possédait -il ces papiers de Voltaire? On a dit que M. de Villettc les avait confiés à d'Alembert pour les publier, que d'Alembert à son tour les avait confiés à Diderot, et que Diderot jugeant qu'il y avait bien assez de volumes de Voltaire, avait laissé Roland se les confier à soi-même.

Ce n'est pas la seule source où nous ayons puisé. Quelques poésies , fragments et lettres nous ont été gracieusement communiqués par MM. Feuillet de Couches , de l'Escalopier, de Beaufeu » Sohier, la Sauvagère , de Villevieille. et autres riches curieux d'autographes. Nous possédons nous-méme un exemplaire de l'édition de Genève où se trouvent en marge des

* Rolond-Gîrbal, auteur de quelques écrits révolntioimaires.

ootcs et variantes autographes. Nous devons un remerciment hors ligne à MM . d*Hornoy , petits-oeveux de Voltaire , qui ont bien voulu nous autoriser à donner le fac-similé de son testament et autres pièces touchant sa mort et son enterrement *.

Et à propos de ce testament, on a accuse Voltaire d*avoir oublié les pauvres. 11 n était que roi de Ferney, et il n*y avait pas de pauvres à Femey. M. Jules Janîn, qui a fait ici avec éloquence l'histoire du cœur de Voltaire, témoignera que le vrai testament de Voltaire n'est pas celui qui a été fait par madame Denis , mais celui qui est écrit dans les cent volumes de Voltaire pour léguer la raison et la justice à Thumanité. Nous allions oublier Tesprit.

Un jour, M. Emile de Girardin, répondant à M. de Montalembert, s'écriait avec passion : « Monsieur, vous venez de me faire comprendre Voltaire, n En effet, pendant toute une période, Fétoiie de Voltaire avait un peu pâli. Victor Hugo avait dit : Ce singe du génie; Alfred de Musset, qui pourtant n*était qu'un enfant adultérin de Voltaire , avait osé parler du hideux sourire de son père naturel ; Joseph de l^laistre avait «ntratné quelques-uns de nous par ses éloquentes foreurs. Enfin, le croira-t-on? le dirai-je à la honte de la France littéraire? un de mes amis qui ne croit pas à Voltaire, à ses

* Nous ne «aurions oublier la parfaite bonne grAce dû notaire de la famille de Voltaire, M. Duval, qui possède aussi les papiers de Saint-Simon. On se rappelle cette impertinence du grand seigneur contre le grand esprit : c Voltaire , qui est devenu à travers force aventures tragiques, une manière de personnage dans la république des lettres et même une manière d'important dans un certain monde, est fils d'un notaire qui Ta été de mon père et de moi. i

pompes, à ses œuvres, a pu réunir pieusement dix-huit volumes, depuis la Voliairomanie }usqixa\i livre de M. Nicolardot, où le grand esprit est injurié à chaque page : plagiaire, coquin, athée, avare, fripon, et autres beaux mots du dictionnaire de Tacadémie des insulteurs littéraires.

Assez d'invectives. Comme le disait M. de Girardiu, nous ne comprenions pas Voltaire. Son heure devait revenir. Grâce à M. de Montalemhert et aux siens , elle a sonné plus tôt qu on *ne pouvait Tcspérer, si bien qu'un jour un livre s'est fait , qui n'a été que l'écho du sentiment public : le Roi Voltaire!

Est-ce en haine de sa couronne qu'en 1848, dans une assemblée, les républicains le reniaient? — Chut! dit l'un d'eux , ne rayons pas Voltaire de notre calendrier.

Le jour n'est-il pas venu, en effet, où tous les partis, hormis les mécontents, ont reconnu le règne de l'homme de Femey?

C'est pour cela qu'un volume inédit de Voltaire arrivera toujours à propos. En efTet, quelle que soit l'heure où on lise l'auteur du Dictionnaire philosophique, en 1761 ou en 1861, c'est l'homme du moment, qui touche toujours la vérité du doigt. Comme a dit un historien, son cercueil, qui attend encore son Campo santo, renferme un mort vivant. En respirant cet air de France, tout imprégné de l'esprit de Voltaire, qui donc oserait écrire sur le cercueil : Ci-^it Voltaire?

Edouard Didier.

Montreail-aux-Péches, le l«r décembre 1861.

Dans le grand procès, mémorable entre tous, qui s*agitait, en Tan de grâce 1860, devant le tribunal civil de Glermont, pour les biens considérables de M. le marquis de Villette, et dans lequel se sont fait entendre, éloquents et passionnés. M* Marie et M* Berryer, les deux grandes voi\ du barreau de Paris , il fut beaucoup parlé des domaines , des forêts , des croyances de feu M. le marquis de Villette. On invoquait en même temps, à sa louange, à sa mémoire, les grands principes d'héroïsme et de Gdélité ; mais , de la part la plus célèbre et la plus intéressante, à coup^sûr, de cette illustre succession, du fragment précieux , Tobjet de notre culte et de nos l'espectueuses déférences , du grand cœur de Voltaire , enfermé dans son urne d'argent, et colporté çà et là depuis près d'un siècle, à travers toutes les disgrâces et tous les exils, à peine si nos grands orateurs, M' Marie et M* Berryer, en ont dit quelque parole, en passant. Le cœur de Voltaire ! est-ce qu on y pense, et voudrait-on plaider pour si peu? Accordez-nous, messieurs les juges, les biens meubles et immeubles du défunt, ses rentes, ses forets, ses actions tiomnalive$, ses actions au porteur, nous prendrons, s'il le faut, par-dessus le marcbé de cette opulence, une humble relique à poser sur un petit Dunkerqne, ce bibelot du cœur de Voltaire.

Au fait, s'il ne s'agissait que du cœur de Voltaire, à quoi bon tant d'éloquence, et pourquoi donc prononcer avec tant de fracas le nom du marquis de Villctte, et le nom probable de son futur bériticr? Cbose étrange et douloureuse ! honorer si peu un si grand homme , et le beau spectacle à donner au monde attentif! Vraiment, ces gens qui plaident avec tant de génie et tant de feu pour l'héritage vulgaire d'un vieillard retombe dans l'enfance, traiteraient volontiers cette relique auguste avec aussi peu de sans-génc que fut traité, il y a trente ans, le cœur de Grétry. Confié a la diligence, il s'en fallut de bien peu que personne , en son pays natal , ne consentît a payer le port de ce cœur de Grétry où tant de charme avait été contenu.

Dieu soit loué, cependant, qui nous a donné, à nous autres les fils et petits-fils des enfants de Voltaire, assez de reconnaissance et de respect pour nous incliner comme on doit s'incliner devant ces restes mortels d'un si grand génie, et pour nous souvenir, à l'aspect d'un si déplorable abandon, des clartés , des saines paroles , des histoires clémentes , des poé-* sies généreuses , de la sagesse et des bienfaits de toute espèce, qui sont sortis, pendant plus d'un demi-siècle, avec tant de courage et de profusion , de ce même cœur, enfermé et recroquevillé dans sa boite errante, et dont personne, aujourd'hui , ne songe à se disputer la possession.

Qui que vous soyez , libre penseur, digne ami du grand style et des œuvres les plus charmantes qui aient instruit, récréé et charmé le genre humain , convenez avec moi que c'était là un trésor véritable et sans prix? Laissons cependant ces grands avocats se débattre et s'agiter autour de ces domaines ^ de ces forêts, de ces étangs, pendant que nous autres, peu soucieux des fortunes éphémères, nous nous occupons, comme c'est notre devoir, de la véritable et vénérable pièce du procès de Clermont.

L'histoire de Voltaire vivant est encore aujourd'hui dans toutes les mémoires. Ce grand homme a tenu tant de place au milieu de son siècle , il a dominé de si haut toutes les intelligences de l'Europe, que le premier venu, parmi ce peuple

ami des gloires nationales, vous redira les moindres détails de cette biographie illustre. 11 vint au monde au mois de février 1694, enfant débile, à ce point que le baptême lui fut donné en toute hâte. Il eut, pour son premier conseiller, Tabbé de Chàteauneuf , intime ami de mademoiselle de Lenclos , la célèbre Ninon , qui lui laissa deux mille livres , dans son testament, comme si elle eût voulu laisser, d'elle-même et de son intelligence , un témoignage irrécusable.

A dix-sept ans il était déjà un poète, un bel esprit plein d'audace et de saillies, et très-recherché dans les belles compagnies du duc de Sully, de Tabbé Courtin et de ces deux poètesgémeaux : le marquis de La Fare et Fabbé de Chaulieu. Ce n était, dans ce monde enchanté, que gaietés, chansons, petits vers, comédies de société, et même, un beau matin, le jeune Arouet composa son OEdtpe, un terrible héros quil empruntait au plus grand poète de la Grèce, et cet Œdipe ensanglanté , dont les douleurs retentissent encore après trois mille années, le jeune Arouet le fit représenter si naïvement et de si bonne humeur, qu une duchesse, entre les plus belles, demanda quel était ce jeune homme qui portait la traîne du grand prêtre? — On lui répondit que c était le poëte lui-même. — Ah! fit-elle, il est charmant.

11 a donc commencé par le plus beau monde, et de trèsbonne heure il en fut Fenfant gâté. M. le prince de Conti, qui se piquait de poésie, avait composé une grande louange en rhonneur du nouveau poète ; en voici les derniers vers :

Ayant puisé ses vers aux eaux de 1* Aganippe , Poor son premier projet il fait le choix d'Œldipe, Et quoique dès longtemps ce sujet fût conuu , Par on style plus beau cette pièce changée Fit croire des enfers Racine revenu , Ou que Corneille avait la sienne corrigée.

Hais le succès même de la plus belle tragédie était un médiocre honneur pour ce jeune homme, ambitieux de toute espèce de gloire. 11 voulait être à la fois Homère et Corneille; il aspirait aux honneurs du poème épique, et ce fut chez M. de Caumartin, intendant des finances, un vieillard, dont le père

avait été Tami de Henri IV, qu il entreprit son podme épique : la Henriade, 11 avait dix-huit ans. 11 riait avec son poème, aussi bien qu^avec sa tragédie. Un jour même, il jeta dans le feu le manuscrit de la Henriade, et il coûta au président Hénault une belle paire de manchettes, pour arracher aux flammes Henri, Gabrielle et Mornay. Quelle heureuse et charmante jeunesse! il obtenait tous les sourires, tous les triomphes.

Il faisait, en riant, une grande fortune; il fascinait les Anglais, il devenait le pensionnaire de la reine, Marie Leczinska. Il écrivait Brutus, Mahomet, Zaïre, ÏEnfantpro^ digue, et les livres de madame Du Chàtelet sur ï Astronomie. En même temps , Frédéric II , qui sera bientôt le grand Frédéric, appelait à sa cour le jeune enchanteur, et celui-ci à peine arrivé chez le roi : « son ami! n de mordre et de sourire. 11 se moquait de tout le monde, et même de son prince !

On Taimait , on le haïssait , on le chassait , on le rappelait. Il dédiait son Mahomet au pape Benoît XIV, Lambertini, qui lui répondait par une belle lettre en latin, dans laquelle il défendait la prosodie latine de son fth Voltaire. Un peu plus tard, il fit Mérope, un chef-d'œuvre où pleurait, à tout ravir, mademoiselle Dumesnil. Lui-même il a raconté le succès de Mérope, et son récit est empreint d'une grande vérité :

«La séduction a été si loin, que le parterre a demandé » a grands cris à me voir. On m'est venu prendre dans une » cache oii je m'étais tapi : on m'a mené de force dans la » loge de madame la maréchale de Villars , où était sa belle- » fille. Le parterre était fou : il a crié à la duchesse de Villars » de me baiser, et il a tant fait de bruit qu'elle a été obligée n d'en passer par là, par l'ordre de sa belle -mère. J'ai été n baisé publiquement, comme Alain Ghartier par la princesse » Marguerite d'Ecosse; mais il dormait, et j'étais fort éveillé. »

V Histoire de Charles XII est à peu près de la même époque. Elle est au premier rang des chefs-d'œuvre de Voltaire et des chefs-d'œuvre de la langue française. On chercherait en vain dans toute l'antiquité une plus rare et plus curieuse histoire, écrite en un meilleur style , et plus digne d'un pareil héros.

« J'attesterais au besoin , écrivait le roi Stanislas (un témoin oculaire) au comte de Tressan , la vérité de cette histoire de Cbaries Xll. Tout est à sa place, à son ordre, et M. de Voltaire a bien parlé de la Pologne. » Encore un peu de temps , la Pologne, bêlas! sera décbirée en lambeaux par ces puissances impitoyables , au grand déshonneur de la France.

Un autre malheur de ces temps de monarchie absolue, c'est que leur joie et leur douleur compromettaient également les meilleurs poètes. Le roi est triste , ô Muses, pleurez! Le roi est content. Muses, célébrez ses contentements! Et voilà comme à peine il eut donné au monde attentif Mérope et Charles XII, Voltaire, à Texemple de Corneille et de Molière, ébloui, comme eux, du spectacle enivrant de la cour, composait pour leâ fêtes de 1745 (le mariage du Dauphin avec Finfante d'Espagne) une de ces machines à décorations, à musique, à ballet, qui meurent, au bout d'une journée. Il prit pour ses collaborateurs M. de la Popelinière, le fermier général; > Rameau, le musicien, et madame de Pompadour! Car il avait eu cette chance heureuse de plaire a S. M. la reine (Marie Leczinska), qui l'appelait son pauvre Voltaire, et de plaire à la favorite en même temps.

Elle avait bien de l'esprit madame de Pompadour; elle était, tout ensemble, une Grâce, une Muse, un premier ministre. Elle obtint, pour son aint Voltaire, une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi , et Voltaire en eut un bon souvenir toute sa vie. 11 disait si bien : a Nous autres gentilshommes! » Il disait avec un plus juste orgueil : u Nous autres, les écrivains! » Comme il était historiographe de France, il écrivit le Siècle de Louis XIV en prose et la Bataille de Fontenoy en vers ! Le maréchal de Saxe et le maréchal de Noailles lui avaient raconté cette illustre journée, il n'oublia aucun détail, pas un mort, pas un blessé! La France entière la savait par cœur, cette Bataille de Fonienoy.

Voilà pour sa vie; au besoin, le premier venu vous conterait tout le reste. Le séjour de Voltaire à Ferney est une suite de triomphes, de travaux, de colères, de gaietés, de bonnes actions. Pendant vingt ans, Ferney c'est un monde. Tout y

rentre, et tout en sort. La moindre lettre, à la date des Délices, est un événement, la moindre agitation de Femey est une secousse. On entend, de si loin, son beau rire; on le voit qui travaille; on sait le nom de ses visiteurs.

Tantôt, c est un roi qui le salue, et tantôt c'est une grande dame, en sa jouvence, qui s'en vient, du milieu de Paris, pour tenir compagnie à cet aimable vieillard. Chacun de nous possède une copie , une image de Ferney et du grand homme qui rhabite. De ce château au pied des Alpes, c'est à qui fera la plus poétique et la plus sincère description. — Versailles ici , Femey là->bas.

Et pourtant ce fut du château de Ferney, le 5 février 1778, que partit Voltaire, oublieux de son repos, de la mort approchante , et poussé par un désir irrésistible de revoir le grand Paris, où il était devenu, à force de gloire, une espèce de dieu sur ses autels. Il partit de son château, maison et couronne, de Ferney, accompagné de M. deVillette, de madame la marquise de Villetlc et de madame Denis , sa nièce , et le bruit seul de son départ souleva dans tout Paris , une acclamation universelle. La ville entière se prépare à recevoir son héros, et de la rue Saint-Denis aux plus nobles maisons des grands faubourgs , se firent sentir les avant-coureurs d'un trioQiphe éclatant. En vain le roi Louis XVI , esprit timide et peu disposé à la bienveillance pour ce terrible esprit qui renversait tant de choses, eût voulu s'opposer à l'ovation qui attendait ce héros de l'impiéié, comme on disait alors, l'opinion publique était déjà toute-puissante; il n'y avait plus ni roi, ni parlement, ni prêtres, ni capitaines qui se pussent opposer à l'entrée de Voltaire dans sa bonne ville.

Ah ! quelle joie et quel orgueil de le revoir à Paris, ce citoyen du monde, et cet enfant de Paris !

11 était quatre heures du soir lorsque Voltaire entra dans la maison de M. le marquis de Villette, rue de Bcaune. Il était enveloppé d'une vaste pelisse et portait une perruque de laine, surmontée d'un honnet en petit-gris. Ses yeux, vifs et brillants comme deux escarboucles , illuminaient cette tête, oi)i respiraient en traits fins et délicats toutes les conquêtes et tous

DU COEUR DE VOLTAIRE. Il

les travaux du bel esprit. A peine à Paris , il en retrouva tout de suite raccent et le geste. 11 y avait foule à le voir, et ce fut un ennprcssement singulier à qui rapprocherait, à qui Tentendrait parler. Les amis, les inconnus, les seigneurs, les bourgeois, les lettrés, quiconque était quelque chose ou quelqu'un , était admis volontiers dans cette maison de la rue de Beaune, et présenté à Voltaire, tantôt par le marquis de Villctte et tantôt par le marquis d'Argental.

Voltaire avait pour chaque visiteur une parole aimable, un sourire, un compliment. Sitôt qu il était libre, il rentrait dans son cabinet pour ajouter ou retrancher à sa nouvelle tragédie : Irène, un mièvre enfant de sa vieillesse... 11 comptait sur Lekain, Lekain était mort, le jour de son 'arrivée, et Voltaire en eut une extrême affliction. Tout fatigué quil était, il ne se coucha qu à minuit, comme s il eût voulu savourer ce grand bonheur de se voir si bien reçu. — « Ah! disait*il, le beau jour, le beau jour ! r Puis il revenait à ce pauvre Lekain , qui laissait plus de cent mille écus en or, dans sa cassette, et grand nombre de tabatières ornées de diamants.

Le lendemain de son arrivée il appela le docteur Tronchin, qui le trouva bien portant. Le jour suivant, il reçut une députation de F Académie, avec grande prière d'assister à la pro* chaîne réunion de cet illustre corps . Au même instant arrivèrent les semainiers du Théâtre-Français , lui apportant , comme on faisait pour le roi et pour les princes, la composition du spectacle, avec lannonce d'une représentation de Cinna, au profit du petit-neveu de Corneille. Le sieur Mole, semainier, avait annoncé cette nouvelle dans une lettre insérée au Journal de Paris, qui commençait par cette phrase : La Comédie fran^ çaise saisit avec le plus légilime empressement la précieuse occa^ sion d'être utile au sang du grand Corneille,

tt Et Ton a reconnu , disait le journaliste , à ces respects inaccoutumés de la Comédie française pour le grand Corneille, Tinflucnce de la présence de M. de Voltaire. Toutefois le mot utile était de trop , c'est reconnaissant qu il fallait dire, et nous sommes sûrs que M. de Voltaire sera de notre avis, n

Le samedi, 17 février, au milieu des visites, disons mieux,

des hommages qui ne s'arrêtaient pas, le poète reçut une nouvelle députation des comédiens qui devaient jouer dans Irène. Us étaient conduits par le sieur Bellecour, qui débita son discours d'un ton fort pathétique. — « Messieurs, répondit Voltaire aux comédiens , je ne veux vivre désormais que par vous et pour vous ; » puis , se tournant vers madame Vestris, il ajouta : « Madame, j'ai travaillé pour vous, cette nuit, comme un jeune homme de vingt ans.,, ^ Il voulait parler des corrections qu il avait faites au rôle d'Irène, et qu'il avait arrangées toute la nuit.

Les comédiens partis , le poète redevint de très-bonne humeur, et quittant le ton solennel , il se mit à parler politique. Il avait reçu, le malin même, une lettre du roi de Prusse, et le roi dans cette lettre établissait, en principe, qu'il ne fallait pas prendre le bien d' autrui : « Cependant, disait M. de Voln taire en riant , il veut s'emparer de quelque petite partie de r. la succession de l'électeur de Bavière, mais sans doute c'est « fondé en justice. Et la Silésic? Est-il en train de la rendre à » qui de droit? »

Le 18 février. Voltaire voulait assister à la représentation de Cinna, qui se donnait en son honneur, mais il était harassé d'avoir vu tant de monde, et le docteur Tronchin lui défendit de sortir. Il reçut le soir, malgré M. de Villette, plusieurs grands personnages : le docteur Franklin , madame Necker, et M. l'ambassadeur d'Angleterre, et il parla avec tant d'esprit , d'à-propos et d'enjouement , que c'était à crier : a Au miracle! t II eut, sur les neuf heures, un grand mal de tète, et comme il vit dans le salon M. Balbastre, un célèbre joueur de clavecin , il le pria de lui jouer une sonate dont il écouta la moitié fort patiemment.

Puis, il déclara qu'il était beaucoup mieux, et que cette demi-sonate lui avait fait grand bien.

\^ février, — M. de Voltaire a mal dormi; Tronchin lui commande un repos absolu , et veut que sa porte soit fermée. En vain les plus grandes dames et les plus grands seigneurs se présentent chez M. le marquis de Villette , implorant un seul instant d'entretien avec M. de Voltaire, la porte est close !

A son tour, M. le comte d* Artois fait assurer le grand poëte qu il sera bien heureux de le voir, ce soir, k la Comédie !

EUe-méme, la reine de France, Marie-Antoinette, fait dire à M. de Voltaire, qu*elle aurait grand plaisir s'il daignait assister à un spectacle de la cour... Prière inutile, le poète est resté dans son lit pendant deux grandes journées, invisible... et présent. Un des visiteurs lui fit passer sa carte avec ce vers de Virgile, un vers d*apothéose :

OmHia transformat sese in miraeula rerum,

22 février. — Grandes visites, grandes louanges. Le sage Franklin amène à Voltaire son jeune fils, et celui-ci bénit Tenfant en disant : « Dieu! liberté! tolérance! » A midi, M. deVillette introduisit un grand vieillard, de grande apparence, décoré du cordon bleu et de toutes les beautés de la vieillesse... C'était M. le maréchal de Richelieu lui-même!

11 venait exprès de Versailles pour embrasser le poète qui Favait tant flatté dans sa vie, et, certes, ce fut là un spectacle intéressant, ces deux vieillards épris fun de l'autre, et se contemplant, face à face, une dernière fois, avant de disparaître enfin, à la veille d'une révolution si terrible, de la scène du monde , où Richelieu régnait par ses vices , par son courage et par la faveur royale , avec tout ce que la faveur royale a de force et d'enivrement, pendant que son contemporain. Voltaire, était roi lui-même à force d'audace et de bel esprit, d'éloquence et de talent. Que pensiez-vous de vous-mêmes, à cette heure , ô vieillards splendides , fascinateurs des âmes , pervertisseurs des consciences, qui avez creusé autour de vous tant d'abîmes , et dont les noms sont restés fameux par ce mélange irrésistible de qualités et de défauts très-rares, et que pas un , Dieu soit loué ! ne devait égaler après vous ?

Le lendemain. Voltaire, obstiné comme un poète à son oeuvre, était à relire Irène; il n'avait pas quitté sa robe de chambre, et sa porte était fermée et défendue irrévocablement , lorsqu'on entendit le bruit d'un carrosse dans la cour, et dans l'escalier, le froufrou d'une robe de soie et le bruit provoquant d*un talon rouge. — « Oh là, disait Voltaire,

on n*entre pas! — Sauve qui peut! reprenait le marquis de Viilette, c'est madame Ûu Barry! — Non, non, disait Voltaire , elle est belle et je suis vieux. F.Ue est vêtue et je suis tout nu ; elle a son rouge et ses mouches , et ma barbe nest pas faite. Éioignez-la! Je suis mort! je suis mort. »

Mais la dame impatiente avec sa petite voix fûtée :

tf Ami Voltaire, disait-elle, ami Voltaire, ouvrez-moi! Je vous montrerai patte blanche! Ouvrez -moi, nous parlerons de nos beaux jours, n Et vaincu par cette voix souveraine encore, le malin vieillard ouvrit sa porte. Il prit dans ses belles mains, telles que Houdon les a moulées pour sa statue en marbre, cette petite main frémissante qui naguère touchait au sceptre, et les voilà , la courtisane et le poëte , qui reviennent aux doux murmures de Luciennes et de Trianon. Qui ne voudrait avoir écouté ce léger murmure, où tant de génie, et tant de grâce à Tabandon , revenaient par ces sentiers pleins de fleurs, aux heures clémentes du dix-huilième siècle? Encore un peu de temps, tout ce passé va disparaître.

tt Encore quarante jours et Mnive sera détruite ! » Avant quil soit quinze années, une femme infortunée, en habit du matin , en bas à petits jours , et des mules roses à ses pieds , sera traînée, dans le tombereau de la reine de France, à Téchafaud déjà couvert du sang du roi de France, et les yeux pleins de larmes , la bouche pleine de sanglots , on entendra cette femme au désespoir crier parmi ces funérailles silencieuses : tf Grâce et pitié, pardon, monsieur le bourreau; monsieur le bourreau, ne me tuez pas! » Pauvre femme! elle fut la seule à crier grâce et pitié ! parmi ces victimes courageuses , parce qu elle seule , elle se sentait coupable ! Or, cette pitié qu elle implorait pour elle-même, elle descendit enûn dans Tàme et dans les entrailles de ce peuple sanguinaire , qui ne comprenait pas tant d'héroïsme, et qui voulait absolument, comme un tyran quil était, pour en finir avec les supplices^ que ces victimes innocentes implorassent son pardon.

^février. — Voltaire est malade ; il souffre ; il succombe... et cependant il travaille. Il ne reçoit que les comédiens qui répètent Irène devant lui. A cinq heures, M. Pigalle, sculpteur

du roî, arrive, au nom de M. le comle d'Angcvillîers, qui lui vient annoncer que le roi a bien voulu permettre qu on lui commandât la statue de Voltaire pour l'Académie. » Et pourtant le roi ne veut pas me voir, n disait Voltaire. 11 se tut! Après un silence d'un instant , il improvisa les six vers que voici :

A Af . Pigalle, auteur de la statue de Frédéric le Grand :

Le roi connaît votre talent :

Dans le petit et dans le grand Vous prodaiseï œuvre parfaite.

Aujourd'hui, contraste nouveau! »

II veut que votre heureux ciseau Du héros descende au trompette.

Sur les quatre heures accourut mademoiselle Amould très* attifée et très-bruyante. Elle baisa M. de Voltaire sur les deux joues, et celui-ci, lui présentant madame la marquise de Villette, qui est, comme on sait, une demoiselle de Varicourt, fille d'un officier des gardes du corps, « qui avait douze enfants n , madame de Villette , élevée à Femey, — où elle acquit le surnom de belle et bonne, — Monseigneur, disait mademoiselle Amould au poète, voilà ce qui s'appelle une très-belle édition de la Pucelle », et celui-ci de rire, et M. de Villette entrant demandait vainement a de quoi donc on riait si fort? »

28 Jénrier. — La maladie et la fatigue accablent Voltaire ; on le dit mourant. Les dévots s'agitent, les prêtres se remuent, les politiques cherchent au fond des registres de la police et du département de Paris , et dans le greffe des affaires étrangères, si quelque petit bout de lettre de cachet n'a pas exilé M. de Voltaire... On ne trouve (heureusement) que quelques écrits brûlés ou désavoués, mais pas d'exil! Si donc M. de Voltaire est resté à Femey, c'était par cette raison : Major e hginquo reverentîa, et cependant Voltaire est plus fort que la maladie, il résiste à la peine, et par l'ironie, il se défend contre la mauvaise humeur de l'Église et de la cour.

« Au fait, disait -il, si le roi m'a défendu Versailles, je

sais très-bien ce qui me serait arrivé, sans y avoir mis les pieds. Le roi m aurait dit en riant, — d'un gros rire assez niais , — Monsieur de Voltaire, avez-vous de belles chasses à Ferney? La reine, avec un beau salut, m*eût parlé du théâtre de Ferney; Monsieur m'aurait demandé ce que Ferney peut rapporter? Madame eût récité quatre ou cinq vers de Mérope; la comtesse d'Artois eût balbutié je ne sais quoi , et le comte d'Artois m'eût parlé de la Pucelle, n

Il disait bien; telle eût été sa présentation à Versailles. Arrivés au dernier terme de leur grandeur, ces Bourbons vaincus comprenaient confusément que la toute-puissance était déplacée, et l'esprit, l'éloquence, le talent, leur faisaient peur.

Cependant, après un répit de quelques jours, la maladie a recommencé de plus belle, et déjà les confesseurs se présentent, et menacent de forcer la porte. Il répond qu'il n'est pas encore prêt, et qu'on attende. Où le prêtre eût été le malvenu, arrivait M. de La Harpe, et M. de La Harpe (avant sa conversion!), assis au chevet de Voltaire, lui hurle un chaut de sa Pharsale, en vile prose. Et plus il se cache, et plus il est accablé de lettres et de brochures; il les lit toutes. Le lundi 5 mars , le lundi gras , le marquis de Villette lui présente un abbé Gautier, envoyé par M. le curé de Saint-Sulpice. Cette fois , l'abbé est le bien reçu , mais la confession est renvoyée à un autre jour. Le mardi gras , voyez quelle aventure ! arrive en récitant des prières , en disant son Conjiteor, devinez qui ? l'abbé de Lattaignant ! Lattaignant , un vieux pécheur converti de la veille, et qui vient, disait-il, pour convertir M. de Voltaire. Au bruit qu'il fait avec ses nouvelles litanies accourent M. de Villette, Tronchin, le docteur Lorry, madame Denis, qui vous mettent à la porte le chansonnier énergumène.

A ces causes, le malade passe une assez bonne nuit; il mange un œuf, il boit un doigt de bon vin ; il est tout réconforté d'avoir bien dormi. Il dicte même à Vagnères , son secrétaire, la présente déclaration sur sa foi religieuse, tant il a peur que son corps soit jeté à la voirie, ou traité comme le corps de mademoiselle Lecouvreur :

tt Je déclare qu'étant attaqué depuis quatre jours d'un

n vomissement de sang, à Tàge de quatre-vingt-quatre ans, et 9 n ayant pu me traîner à Féglise, M. le curé de Saint-Sulpice 9 a bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres celle de m'envoyer I» M. Tabbé Gautier; je me suis confessé à lui, et si Dieu » dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catholique, » oiî je suis né , espérant de la miséricorde divine qu elle dai- » gnera pardonner toutes mes fautes, et que si j'avais scandalisé » rÉglise , j'en demande pardon à Dieu et à elle. Signé Voltaire, » le 2 mars 1 778 , dans la maison de M. le marquis de Villette, i> en présence de M. Tabbé Mignot, mon neveu, et de M. le 9 marquis de Villevieille , mon ami. »

Ceci fait, il redemande /fvii« à grands cris. Il fait son compte pour la distribution de ses billets. Il en veut cent cinquante. Il reçoit d'assez bonne grâce la visite du chevalier ou de la chevalière d'Éon , qui veut assister à la première représentation d'Irène. On cherche, en même temps, à la Comédie, en quel lieu favorable sera placé le fauteuil de M. de Voltaire? Les uns proposent de le placer sur le théâtre , les autres dans la loge de la reine, et les plus sages dans la loge de MM. les gentilshommes de la chambre. Enfin, le 24 mars, un lundi, Irène apparut pour la première fois ; mais ce jour-là Voltaire était vaincu , la maladie avait été la plus forte. Il avait donc renoncé à cette dernière fête de sa vie. Attentif au moindre bruit qui venait du côté de la Comédie , il s'informait d'heure en heure du succès de sa tragédie? Il voulait savoir quels endroits, quelles tirades , quels vers avaient produit le plus d'eflet, et comme on lui citait les morceaux contre le clergé comme ayant été fort applaudis, il fut enchanté de savoir qu'ils compenseraient la fâcheuse impression que sa confession avait produite dans le public.

Après le ^nquième acte, arriva, tout courant, M. Dupuy (le mari de mademoiselle Corneille), annonçant, contrairement à la vérité, qu'Irène avait eu le plus grand succès, et que la reine elle-même avait écrit sur ses tablettes les vers qui Pavaient le plus frappée. — « Allons, dit Voltaire, il faut songer à mon Agathocle, » — Et comme il était enivré de tous ces encens , comme tant de cordons bleus s'étaient inscrits à

da porte pour le féliciter, comme FAcadémie était venue le voir et le complimeater, il sortit le surlendemain dans son carrosse, allant au pas, tout rafraîchi et ragaillardi par le vent piquant du mois de mars. Il avait fait ce jour-là une grande toilette; il portait un habit en velours rouge doublé d'hermine, une grande perruque à la Louis XIV, noire et sans poudre, et dans laquelle sa figure amaigrie « étoit tellement enterrée qu on ne découvroit que ses deux yeux, qui jetoient des flammes. Sa tète étoit surmontée d'un bonnet carré rouge, en forme de couronne. 11 avoit à la main une petite canne à bec-de-corbin. «

Bref, il était tout joyeux, tout charmant, voire égrillard.

Le I*"' avril, dans ce même carrosse couleur d'azur parsemé d'étoiles, qu'un mauvais plaisant appelait le char de l'Empyrée, il'se rendit à l'Académie; elle était au grand complet, moins les abbés et les évéques, sinon l'abbé Millot et l'abbé de Boismont. L'Académie en corps alla au-devant de son doyen; elle le fit asseoir au fauteuil du directeur, après l'avoir nommé, par acclamation, directeur du semestre d'avril. M. d'Alembert, pour remplir la séance , fit la lecture de l'éloge de Despréaux. De l'Académie à la Comédie il n'y a pas loin, et Voltaire y voulut aller. Ce fut alors vraiment que commença le triomphe. Une foule énorme, des vivats, des larmes, des mains tendues. Il fut porté dans le théâtre, et là un spectacle incroyable de tout ce que Paris possédait de renommée et de splendeur : le buste de Voltaire élevé sur un piédestal, au bruit des fanfares, des trompettes et des tambours, et ce buste embrassé par toute la Comédie avec des transports infinis!

Irène et Nanine composaient le spectacle; mais pas un n'écoutait la poésie ; on était avide uniquement de contempler le grand vieillard. Au départ, il trouva les princes du sang sur son passage, et ce même peuple en plein délire ewbrassait les chevaux et se voulait atteler à leur place. « Ah ! disait Voltaire en joignant les mains, vous voulez donc me faire mourir? » Ainsi il fut ramené dans sa demeure, écrasé de louanges, assouvi d'admiration , tout Paris à ses pieds.

Le 31 mai 1778, Voltaire était mort, et l'archevêque de Paris lui refusait les honneurs de la sépulture!

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Ici commence, en effet, toute Thistoire de cette âme en peine , une suite d outrages , de malédictions , de vengeances , de coups d'épingle , mêlés à des louanges voisines du cantique :

Parnasse, frémis de douleur et d'elTroi!

Muses, abandonnez vos lyres immortelles :

Toi dont il fatigua les cent voix et les ailes, Dis que Voltaire est mort , pleure et repose-loi !

Qui voudrait écrire , en tous ses détails , Fhistoire de cette persécution d'outre-tombe , de cet enterrement clandestin , de ce corps livré à toutes les fureurs de la sacristie, et plus tard à tous les délires d'un peuple insensé qui le porte au Panthéon, écrirait un livre étrange, incroyable, et le lecteur le plus paisible s'indignerait aux funèbres détails de ce grand •ccnir de Voltaire, devenu un jouet entre les mains de ses héritiers directs et de ses héritiers indirects. — Il est écrit cependant que le cœur est la source unique de toute éloquence : Pecius e t quod disertosfactt.

Pour avoir une idée approchante du mouvement littéraire •et philosophique, au milieu des plus vives et des plus éloquentes passions de la France au dix -huitième siècle, et pour s'en rendre un compte exact, il suffirait de réunir en un seul faisceau, un seul trimestre de l'année 1778. Dans ces trois mois, si remplis qu'ils ressemblent à des fables, on trouverait la mort de Voltaire avec tous les détails douloureux dans lesquels nous allons entrer; le procès de Lally- Tollendal; la publication des derniers Mémoires de Beati" marchais; un nouveau tome de V Histoire naturelle; la mort inattendue et mystérieuse de Jean -Jacques Rousseau; l'auteur de ï Emile et de YHéloise, après tant de souffrances, tant de misères , se tue , un beau matin du mois de juillet j dans le parc hospitalier de M. le marquis de Girardin !

Le même jour, la princesse de Polignac, une enfant, est présentée à une autre enfant , Madame Elisabeth de France , deux victimes réservées à ce que le meurtre a de plus infâme et de plus cruel! Le même jour, M. l'abbé de Bourbon, le dernier fils des dernières amours du roi Louis XV, est reçu

docteur en Sorbonne, auis dans un fauteuil, et couvert... en vrai fils de roi ! Le soir venu , la ville et la cour écoutent , â rOpéra, un nouvel ouvrage de Paesicllo, pendant que Ton siflle au Théâtre-Français les Barmécides de M. de La Harpe.

Encore un peu de temps, Paris va se battre autour de Xlphigénie en Tauride, en Thonneur du chevalier Gluck! Déjà les Confessions de J. J. Rousseau grondent et menacent dans le lointain; déjà les lettrés se disent tout bas les premières pages de cette autobiographie éloquente , et voici (c'est une curiosité tout comme une autre) de quelle façon Diderot récitait l'introduction des Confessions à M. Grimm et à madame d'Épinay, qui n'étaient pas très-rassurés :

u Je forme une entreprise qui ueut jamais d'exemple, et n dont l'exécution n'aura point d'imitateurs. Je veux montrer » à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nan ture; et cet homme c'est moi.

» Moi seul je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je » ne suis fait comme aucun de ceux qui existent : je ne vaux n pas mieux , je ne vaux pas moins ; je suis autre. Si la nature n a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a » jeté, on le saura quand on m'aura lu.

n Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle n voudra , je viendrai , ce livre à la main , me présenter de- » vaut le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai » fait , ce que j'ai pensé , ce que je fus ; j'ai dit le bien et le n mal avec la même franchise ; je n'ai rien tu , rien déguisé , » rien pallié; je me suis montré coupable et vil quand je l'ai » été , j'ai montré mon intérieur comme tu l'as vu toi-même , n Être étemel ! Rassemble autour de moi l'innombrable foule » de mes semblables ; qu'ils écoutent mes confessions , qu'ils » rougissent de mes indignités , qu'ils gémissent de mes min sères... t>

Oui , tout cela à la même heure : le dernier rire de Voltaire, les dernières émotions de Jean-Jacques , les derniers travaux de Buffon , les violences décisives de Beaumarchais , les ricanements ténébreux du comte de Maurepas , les chefs-d'œuvre de Gluck , M. Turgot et M. Necker dans le lointain.

Ajoutez les lettres de madame Du Deflant, les ardeurs de mademoiselle de Lespîaasse, la parodie et la chanson, le pamphlet et le Journal à la main, accomplissant sans cesse et sans fin leur travail de ruine et de menace, et puis tout d*un coup, le grand satirique Gilbert, dans un chefd'œuvre à la Juvénal , imposant silence à Fréron , à Palissot , à Clément, à maître Linguet, et parmi ce peuple ahuri de tant de nouveautés , Franklin , ce nouveau venu du nouveau monde, proclamant Washington et Taffranchissement de rAmcriquc ! Eh ! que disons-nous ! le dernier tome de rjE^ncyclopédie, avec d'Alcnibcrt et Diderot qui vont mourir dans la même semaine , et qui ne verront pas s'accomplir la révolution à laquelle ils ont travaillé de toutes leurs forces , cette imminente révolution de la fin d'un monde, que proclamait Voltaire , à son lit de mort !

Nous avons dit son agonie. Aussitôt qu'il fut mort, le faible , incertain et médiocre gouvernement du roi Louis XVI fit défense expresse aux écrivains de prononcer le nom de Voltaire dans leurs livres, dans leurs journaux, voire dans leurs discours. Ce fut à peine si l'on sut dans Paris ce que les restes étaient devenus d'un si grand homme, et l'Académie française s'étant adressée aux cordeliers peu scrupuleux, ajoute la lé|[ende, et qui disaient volontiers une messe des morts , les cordeliers répondirent qu'à leur vif regret l'Académie avait été devancée , et qu'il leur avait été défendu de prier pour M. de Voltaire. En vain l'Académie eut recours au premier ministre, M. de Maurepas, qui était un voltairien, Maurepas, un vrai singe de Voltaire, répondit que sa conscience s'opposait à ces honneurs funèbres, et qu'il n'y aurait pas grand mal si le peuple de France était persuadé que M. de Voltaire avait été emporté par le diabl^ Il y eut défense à messieurs les comédiens de rien jouer qui rappelât au public le génie et la gloire de ce grand homme.

Ah ! les imprudents, ils se fiaient au silence! ils s'imaginaient qu'une fois délivrés du corps de Voltaire , ils seraient délivrés à jamais de son âme, de son esprit, de tout lui-mcme.... Hic jacet iotus ! Us faisaient pire que cela , ils le faisaient insulter

par ces misérables que les plus vils gouvernements tiennent dans Tombre, à leurs gages, pour insulter à la gloire, à réloquence, au courage, à Fhonneur, à tout ce qui déplaît aux maîtres, et non-seulement ils faisaient insulter Voltaire par les vivants, ils le faisaient insulter par les morts. Ce fut ainsi quils imaginèrent d'écrire le nom de Jean -Jacques' Rousseau lui-même au-dessous de ces quatre vers :

Épitaphe de Voltaire :

Plus bel esprit que grand génie, Sans loi , sans mœurs et sans vertu , Il est mort comme il a vécu , Couvert de gloire et d'infamie.

Après les faiseurs de vers français , arrivèrent les faiseurs d*épitaphes latines. Une de ces épitaphes, composée par Tabbé Coyer, est restée célèbre par une façon d'injure en calembour laliu que les cuistres trouvaient charmante, et que nous traduisons pour la première fois :

— Ici, est couché, bien digne d'être lapidé (dignus lapide) le trop fameux Voltaire, — Il fut bon poète, — historien mé--

diocre, philosophe infime — athée — e$prit méchant —

tétefoUe — et mauvais cceur. — // eut, pour lui sourire, la na^ Uon des petites-maîtresses — les petifs-maîtres pour l'applaudir, et les incrédules pour tadmirer. — Pourtant, ce moqueur de Dieu et des hommes a rencontré parmi nous des magistrats, des citoyens et de prétendus savants — qui lui ont élevé une statue à frais communs!

Cependant les amis, les héritiers, et le propre neveu de Voltaire, M. Tabbé Mignot , avaient résolu de le soustraire aux outrages qui l'attendaient , et par une nuit profonde , en grand silence , à la façon des criminels , ils tirèrent du lit mortuaire ce frcle cadavre. Ils Tanùbièrent d'une robe de chambre et d'un bonnet de nuit, dans l'attirail d'un malade que l'on transporte en sa maison des champs, et l'ayant assujetti, ainsi déguisé, à l'attitude nonchalante d'un homme encore vivant, ils le portèrent dans sou carrosse , et , montés avec lui , ils se

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dirigèreDt i Romilly-sur-Seine , àans Tabbaye de Scellières, de Tordre des Bernardins, de laquelle abbaye était abbé Gommendataire le neveu de Voltaire , Tabbé Mignot , bomme habile, ennemi du scandale, et très -justement fier de sa parenté avec M. de Voltaire.

Certes , ce fut là un spectacle étrange et plein de tristesses ineffables. Voltaire, emporté de nuit, sous ce masque ; et , sans grande imagination (un grand respect suffirait) , on peut se figurer ce maître absolu des âmes et des consciences de tout un siècle misérablement ballotté par la mort , et comme un vain simulacre allant, de çà de là, obéissant aux cabots d^un carrosse mal suspendu ! Hélas ! ce n était plus la vie , et ce n*é(ait pas encore le repos. Funérailles pénibles! cadavre haletant! Ces yeux à jamais éteints , qui lançaient naguère tant de flammes intelligentes. Cette bouche à jamais était fermée , où Fironie et le sourire avaient laissé leur empreinte. front vaste et charmant, qui conteniez presque llUade, et mieux que le Roland furieux ; fournaise ardente..., éteinte à cette heure , qui donniez au genre humain le Dictionnaire philosophique, Alzire et Mahomet, Tancrède et Brutus

Dans ce char funèbre , à peine on voyait vaciller la misérable enveloppe qui contenait le volcan éteint d*où étaient sortis tout armés de colères implacables et de moqueries étemelles, Candide et la Correspondance, une merveille entre les merveilles. Tout cela s*en allait furtivement, par crainte, et par économie, au plus bas prix, rejoindre une tombe, entrouverte au fond d*un couvent misérable. Autour de cette tombe il y avait des moines ignorants , qui connaissaient Voltaire , à peu près comme ils connaissaient le tonnerre , pour le bruit quil fait dans le nuage, au milieu des éclairs. Et voilà comme il fut enseveli , sans honneur, sans pompe et sans respects , dans une bière d*emprunt , ce premier gentilhomme de la chambre du roi , le plus grand esprit du royaume de France !

tt Extrait du registre des actes de sépulture de l'abbaye royale

» de Notre-Dame de ScelUères, diocèse de Troyes — Ce

M jourd*hui 2 juin 1778, a été inhumé dans cette église mes- » sire François-Marie Arouet de Voltaire , gentilhomme ordi-

» naire de la chambre du roi , Tun des quarante de rAcadémie » française, âgé de 84 ans ou environ, décédé à Paris le 4 30 mai dernier, présenté à notre église le jour d*hier, où il n est déposé, jusquà ce que, conformément à sa dernière » volonté, il puisse être transporté à Ferney, lieu qu il a choisi 9 pour sa sépulture ; ladite inhumation faite en présence, etc. »

Et Ton flt bien de se hâter, car le lendemain de ces tristes obsèques , Mgr Tévéque de Troyes écrivit au prieur de Scel- Hères une défense expresse d'enterrer Voltaire en tetre sainte, à quoi le prieur répondit à monseigneur : que Tinhumalion était faite depuis vingt-^juatre heures à la prière de M. Tabbé Mignot , conseiller au grand conseil , notre abbé* commendataire, a lequel nous exhiba le consentement de M. le curé de » Saint-Sulpice , signé de ce pasteur, pour que le corps de n M. de Voltaire pût être transporté sans cérémonie; il m'ex- » hiba en outre une copie collationnée par ce même curé de » Saint-Sulpice, d'une profession de la foi catholique, apo- » stolique et romaine , que M. de Voltaire a faite entre les » mains d'un prêtre approuvé , en présence de deux témoins , r> dont Tun est M. Mignot, notre abbé, neveu du pénitent, » et l'autre un M. le marquis de la Villevieille. Il me montra » en outre une lettre du ministre de Paris, M. Amelot, » adressée à lui et à M. de Dampierre d'Hornoy, neveu de » M. l'abbé Mignot et petit-neveu du défunt , par laquelle ces » messieurs étaient autorisés à transporter leur oncle à Ferney n OU ailleurs, n

Tout le reste de la lettre écrite à son évéque par ce brave homme de prieur, est rempli de courage et de dignité. M. l'évêquc de Troyes était traité comme on a traité naguère , au tribunal de Clermont, M. de Dreux-Brézé. Au nom seul de Ferney, prononcé après celte lugubre cérémonie, on se sent pris d'un vif regret mêlé d'un juste attendrissement. Ferney, c'était le vrai tombeau de Voltaire, et son vrai repos. Voltaire avait régné à Ferney; il avait résolu d'y mourir; il y avait tout disposé pour son sommeil étemel. Ferney, l'abri de sa vieillesse , la citadelle de son génie , espace enchanté , paysage enchanteur, maison hospitalière où venaient les rois , les phi-

losophes et les belles daines pour saluer, pour honorer le bel esprit dans sa gloire et dans sa toute -puissance!

Il appelait Femey : Y Auberge de l'Europe. Il avait deviné ce beau lieu; il en avait pressenti les beautés; il avait bâti le théâtre; il avait construit la chapelle; il s*était fait laboureur^ berger, commerçant, prédicateur, républicain, courtisan, comédien, pour vivre à Femey: «Nous avons, disait-il, comme dans les églogues, des fleurs, de la verdure et de Tombrage; le château est devenu un bâtiment régulier de 1,200 pieds de foce, nous avons acquis des bois; nous nageons dans Futile et Fagréable. » En un mot, il n avait rien oublié, pas même mi tombeau , adossé extérieurement à son église , si bien qu'il était à moitié dans le cimetière , à moitié dans le temple , « et les malins, disait-il, vous soutiendront, quand je serai là, que je ne suis ni chair, ni poisson, ni dedans, ni dehors. »

C*est là véritablement qu'il eût dû reposer jusqu à la fin des siècles. Beaii... quiescunl! u Quils sont heureux, ils se reposent! » s'écriait Luther un jour qu'il se promenait dans le cimetière de Worms. Voltaire était un homme habile et prévoyant. 11 savait qu'en fait de gloire il fallait plaire, et il cherchait à plaire à tout le monde : « Si vous rencontrez « (disait-il à d'Alembert, qui venait de passer six semaines à Femey) u quelques dévots en votre chemin, dites-leur que » j'ai achevé mon église ; et si vous rencontrez des gens n aimables, dites-leur que j'ai achevé mon théâtre. »

Mais quoi , ce château de Ferney, la vie et le bonheur de son maître et seigneur, ne devait pas rester longtemps dans la famille de Voltaire. U l'avait laissé à madame Denis, sa nièce , avec cent vingt mille livres de rentes , et quatre cent mille livres d'argent comptant, et ses tableaux, son argenterie, ses meubles et ses livres à l'infini... Madame Denis n'eut rien de plus pressé que de vendre au marquis de Villette (le père du feu marquis , l'homme au testament) le château de Ferney, et de proposer les livres de Voltaire à l'impératrice de Russie , à qui appartenaient déjà les livres de Diderot. Ces deux bibliothèques réunies, dont nous ne possédons pas même le catalogue, représentent certainement une des grandes curiosités

de la Russie. Hier encore un écrivain français, trës^atient et très-curieux , en apportait de belles pages inédites de Voltaire et de Diderot *,

Quand donc madame Denis eut vendu le château, les terres, Les meubles, les livres, les lettres de Voltaire (au libraire Panckoucke poDr quatre raille francs) et tous ses papiers (sans oublier les lettres adressées à Voltaire, témoin M. le duc de Choiseul qui revendiqua toutes les siennes), elle s'inquiéta enfin du cœur de son oncle , et elle apprit que M. le marquis de Villette s'en était emparé au moment de Fautopsie , et promettait de le rapporter à Femey. Sur quoi la dame un instant se fâcha, et quitta la maison de la rue de Beaune, en menaçant M. de Villette d'une bruyante revendication. De cette revendication nous avons retrouvé , dans un numéro du Mercure y un témoignage authentique, à savoir une lettre, écrite et signée des parents mêmes de Voltaire :

* Rappelons ici la très-belle lettre écrite par S. M. Flmpératrice» avec cette aimable soscription :

Pour madame Denis, nièce d'un grand homme qui m'aimait beaucoup.

t Je viens d'apprendre, madame, que vons consentez à remettre » entre mes mains ce dépAt précieux que M. votre oncle vous a laissé , « cette bibliothèque que les âmes sensibles ne verront jamais sans se « souvenir que ce grand homme sut inspirer aux humains cette bienveil- « lance universelle que tous ses écrits, môme ceux de pnr agrément, » respirent, parce que son âme en était profondément pénétrée. Per- I sonne avant lui n'écrivit comme loi ; il servira d'exemple et d'écoeil à I la race future. Il faudrait unir le génie et la philosophie aux connois- « sauces et à l'agrément, en un mot, être M. de Voltaire, pour l'égaler.

* Si j'ai partage avec toute l'Europe vos regrets, madame, sur la perte » de cet homme incomparable , vous vous êtes mise en droit de parti- I ciper à la reconnaissance que je dois à ses écrits. Je suis, sons doute, > très-sensible à l'estime et à la confiance que vous me marquez; il « m'est bien flatteur de voir qu'elles sont héréditaires dans votre famille. « La noblesse de vos procédés vous est caution de mes sentiments k votre

* égard.

« J'ai chargé M. Grimm de vons en remettre quelques faibles témoi-

* gnagcs , dont je vons prie de faire usage. «

(Signé) GATRBRiaB.

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«Monsieur,

» Un bruit accrédité par quelques papiers publics étrangers » s'étant répandu dans Paris, que le cœur de feu M. de Vol- » taire avoit été distrait de son corps , pour qu il lui fût fait 1 des obsèques particulières , nous ses neveux , plus proches y> parents mâles , par conséquent chargés du soin de ses fun6- » railles , assurons , comme nous Tavons déjà fait dans une » protestation pubh'que , déposée chez M' Dutertre , notaire , y> et signée de toutes les parties intéressées , que le testament » de feu M. de Voltaire, ni aucun écrit émané de lui, n'in- 9 diquent qu il ait jamais voulu que cette distraction fût faite » en faveur de qui que ce soit, ni d'aucun monastère, ni d'au- » cune église ; que nous n'y avons point consenti , ni dû y 9 consentir; que le procès-verbal d'ouverture et d'embaumé» r^ ment déposé chez le même notaire, ne fait aucune mention » de cette prétendue distraction ; qu'il ne parott aucun acte » qui en fasse foi ; et que dans de pareilles circonstances , ce • qui pourrait avoir été entrepris à cet égard , scroit absolu- V ment illégal ; que ce qui pourroit avoir été distrait du corps » de M. de Voltaire, sans aucune des formalités indispen- » sables, ne seroit susceptible d*aucun honneur funèbre.

» Nous vous prions, monsieur, pour l'intérêt de Tordre s poblic et de la vérité, d'insérer cette assertion dans le pro- » chain Mercure. Nous sommes très-parfaitement, monsieur, » vos très-humbles et très-obéissants serviteurs, l'abbé Mignoi, » de Dampierre 4tHarjioy. »

Plût au ciel que ces gens-là eussent dit vrai ! Le cœur de Voltaire, arraché par un indigne spoliateur à ce corps si tourmenté dans ses diverses sépultures , ne serait pas encore aujourd'hui, après avoir été un jouet dans la main des antiquaires, une misérable épave entre les mains d'un évéque ennemi-né et juré du nom de Voltaire. Autant que vous l'avez pu voir, le marquis de Villette , le premier propriétaire , est un esprit inquiet , malade , un mauvais écrivain en prose , un mauvais écrivain en vers. Il paradait k Femey, il piafTait à Paris; il

avait acheté Ferney, au pri]L de deux cent trente mille livres, en jurant que jamais Ferney ne sortirait de sa famille , et son premier soin fut de livrer à Fencan tous les meubles du maître de céans! Il avait promis d*élever un tombeau splendide au cœur de Voltaire : it II flt arranger dans une armoire une espèce de petit tombeau en terre cuite vernissée, ou plutôt les débris d'un poélc d'environ deux louis, et dit avoir déposé dans ce beau monument le cœur de Voltaire qui n'y est plus. » Au-dessus de ce beau mausolée était inscrit ce mauvais vers du marquis de Villctte :

Son esprit est partout, et son cceur est ici!

Il avait écrit au-dessus de Tentablement la même pensée en très -vile prose : « Mes mânes sont consolés, puisque mon cœur est au milieu de vous, n Et quand enfin il eut tout bouleversé, tout changé, tout vendu, tout gaspillé, ce même marquis de Villette loua Ferney à un Anglais , en lui persuadant qu il avait laissé dans son poêle le cœur de Voltaire. Ah ! 'mensonges des douleurs éphémères! vanité de certains respects! Gardez votre cœur, morts illustres, et vous cachez tout au fond de votre tombeau !

11 y eut un jour un maréchal de France qui portait dans la poche de son habit le cœur de sa femme, — » et, disait son valet, je reconnus bien vite que M. le maréchal se remarierait avant peu, le jour où il oublia le cœur de madame là maréchale sur une table de cabaret, n

A soixante-huit ans quelle avait déjà, madame Denis, laide à faire peur, et grosse comme un muid , épousa en secondes noces un ancien capitaine, homme d'esprit, M. Duvivier, qui menait la dame, haut la main et tambour battant! Comme elle a dû regretter Ferney, Voltaire, Anacréon, toutes ces fêtes , ces belles grâces , ces splendeurs !

Quelques années plus tard, en 1786, le marquis de Villette vit sa fortune cruellement compromise dans la banqueroute du prince de Guéméné , et Dieu sait s'il profita de cette excellente occasion pour déclamer conti*e les grands seigneurs.

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Ces jours-là furent pour lui des jours d'épreuve ; le cœur de Voltaire , que nous avons vu , il y a déjà longtemps , renfermé dans son urne de marbre, obéit misérablement à toutes ces fortunes si diverses. Si le marquis de Villette était dans ses jours de croyance, aussitôt le cœur de Voltaire allait de la cave au grenier. On le cachait comme une honte et comme une malédiction. Si le marquis revenait à des sentiments meilleurs pour la philosophie , il remettait le cœur de Voltaire à sa place accoutumée , et il refaisait de son mieux , ce qu'il appelait la chambre du cœur. Voici irès-exactement la description de la chambre du cœur : « Cette chambre est ornée nonseulement des portraits trouvés dans le château , mais de ceux des divers personnages les plus illustres qu a célébrés Voltaire.

r> Ils sont classés dans Tordre qui leur convient : Benoit XIV, Ganganelli, Quirini, Fénelon sont d'un côté; les dames de Sévigné, de Lambert, Tendn, Geoffrin, de Boujflers, Du Deffant, de GenUs, en face de ces prélats ; d'autre part est le canton des beaux esprits, les Saint-Lambert, Chatellux, Thomas, Tressan, Marmontel, Raynal, Delille, On lit au bas du portrait de celui-ci : NuUi JlebiUor guam Hbi, Virgtli. Les amis sont les plus voisins An cœur. »

A toutes ces inscriptions du marquis de Villette, il faut ajouter les vers que voici , et dont il se servait pour expliquer comment et pourquoi le cœur de Voltaire n'était 'plus à Femey :

Nos climats , par les arts , ont brillé tour à tour. Rouen s'enorgueillit d'avoir produit Corneille. Racine, dont ia Huse enchante notre oreille, Illustra la Ferté , qui lui donna le jour.

L'inimitable La Fontaine

Renilit Ghâteau-Tbierry fameux , Et Voltaire anoblit les rives de la Seine.

Sans nul doute, il n'y a quun mot pour expliquer toutes ces misères : Profanation ! Le cœur, de Descartes fut plus heureux que celui de Voltaire ; il était contenu dans l'église de Saint-Olaf à Stockholm, et quand il fut rapporté en France, le roi de Suède ordonna de respecter ce tombeau vide oiif la Suède est encore agenouillée.

An fait , le corps de Voltaire n*eut rien à envier à son cœur. Oublié dans ce convent, au milieu des bois, malgré Fexcommunication de M. de Barrai, cvêque de Troyes, qui voulait Farracher de son tombeau , il arriva qu en 1 790, Tabbaye étant vendue et Içs moines dispersés, on s'inquiéta du corps de Voltaire, et Ton se mit à songer à son apothéose. En effet, un an plus tard, en 1791, quatre commissaires arrivèrent à Romilly pour procéder à la translation de Voltaire au Panthéon , et nous avons lu naguère, dans un des autographes de M. Lucas de Montigny, d'assez tristes détails sur cette expédition misérable. 11 y eut même des gens qui s'amusèrent du corps de Voltaire, arrêté à la porte d'une hôtellerie mal famée. « A peine ouvert , le cercueil nous montra Voltaire endormi , » le visage était très-calme... Au contact de l'air il s'affaissa » et ne fut plus reconnaissable. n

Ainsi le peuple entier, qui se pressait à ses secondes funérailles, n'a guère porté qu'une ombre au Panthéon. Tristes honneurs ! ce Panthéon qui fut souillé et déshonoré par Marat ! Mais en 1791 c était bien l'heure ou jamais, nation futile et si souvent ingrate, de réclamer le cœur de votre ami Voltaire, ou tout au moins de le reprendre ! Alors , sur le seuil de ce Panthéon, si souvent fermé, si souvent ouvert, un temple, une église, un abime... un égout (Marat!), un caravansérail misérable où l'Évangile et les DroiU de l'homme se sont heurtés sans se comprendre , les deux fragments de Voltaire, le cœur et son enveloppe, auraient eu le même tombeau, le même repos, les mêmes honneurs, et nous n'assisterions pas, encore aujourd'hui , au spectacle affligeant. . . déshonorant pour nous tous, de cette ombre en peine de son dernier asile.

Il n'y a rien de plus triste, en effet, que cette urne ébréchéc et sans maître ; il n'y a rien de plus misérable que cette auguste dépouille, oubliée en un coin de quelque sacristie, au fond de quelque grenier, et plus maltraitée que ces cendres sans nom, jetées aux quatre vents du ciel ! Songez donc, ô vous tous, amis du génie et des grands cœurs , vous tous que cet homme a charmés par son esprit, qu'il éclaire aujourd'hui de sa lumière, vous qu'il tient attentifs a la grâce, à la leçon, à l'enchante-

ment de son discours; songez donc que cet ami de Vauvenargues, ce père adoptif de la petite-fille de Corneille, ce libérateur des serfs du Jura et du pays de Gex, ce défenseur intrépide et sévère de Calas, de Sirven, de Lally, de La Rarre, d'Étallonde, de Montbailli; ce fécond génie, élevé, pénétrant, à qui rien n'échappe : histoire, politique, arts et sciences; éclatant jusque dans ses fautes, charmant jusque dans ses colères, il ne s*est pas rencontré parmi nous, chez nous, une voix, une force, une louange, une reconnaissance, un respect , qui , sachant le cœur de Voltaire abandonné à tant de misères , à tant de hasards , à cet abandon suprême. . .

Ait réclamé le cœur de Voltaire , au nom de la France, au. nom du monde entier!

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