A MADAME LA DUCHESSE D'A
Vous ne voulez élre oî Vénus ni Minerve. Vous avez raison, c'estle vieux monde ; et Paris vautbien TOIympe quand vous y éles revenue bras dessus, bras dessons avec la Jeunesse et la beauté. Donc je ne rimerai plus pour vous avec le dictionnaire du Parnasse.
Tout s'en va, même l'amour. Je crois que vous le cachez dans votre oratoire. Il y a bien longtemps que je n'ai entendu ses chansons.
Philosophe autant qu'on peut Tétre , En poursuivant la liberté, Je regrette Tamour, mon maître.
Dure et douce captivité.
Ahl madame, rendez-moi mon maître I
Ami , jouons avec la vie , Faisons des bulles de savon ; Cest toute ma philosophie.
Car j*ai trop peur d*avoir raison.
Je commence à comprendre le Normand Fontenelle, depuis que j'ai tant de bruit dans les oreilles. On a crié bien haut contre mes lettres sur Locke et sur Pascal. Qu'ai-je dit?
La raison humaine ne saurait démontrer qu'il soit impossible à Dieu d'ajouter la pensée à la matière. Proposition aussi vraie que celle-ci : Les triangles de même base et de même hauteur sont égaux; voilà pour Locke.
Pour Pascal : La raison humaine prouve-t-elle deux natures dans l'homme? Je sais que Platon a eu cette idée, qui me semble plus ingénieuse que philosophique. Je crois le péché originel, parce que la religion me l'a révélé; mais je ne crois point les androgynes, quoique Platon ait parlé. Les misères de la vie ne prouvent pas au philosophe la chute de l'homme, mais je mets l'Écriture au-dessus de la philosophie.
Faut-il me brûler pour cela?
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A D'ARGENTAL
Pour ce qui est des Muses, je ne les connais plus. Les vives lumières de la science* ont éteint les étoiles. Aussi je ne suis pas bien sûr d'avoir cousu de bonnes rimes à cette pensée qui me vient de quelque Grec amoureux :
Le plus puissant de tous les dieux, Le plus aimable , le plus sage , Gaussin , c'est i* Amour dans vos yeux ; De tous les dieux le moios volage.
Le plus tendre et le moins trompeur, Gaussin , c*est TAmour dans mon cœur.
C'était le jour de la fête de Zaïre; pardonnez-moi ces bouquets que je ferai faire une autre fois par fiabet**
Vous saurez, mes divins anges, que si Palissot fait des siennes à Paris , Panissot fait des siennes à Femey.
* La marquise du Chaslelet, ainsi que le font supposer les italiques.
** L*abbé de Bemis, ou peut-être, sans métaphore, la bouquetière du Palais-Royal.
Palissot emprunte de Tesprit aux philosophes pour les battre y et Panissot m'emprunte de l'argent pour plaider contre moi*. Et je perds mon procès! Et voilà pour-
* Ua phOosophe de Genève qui ne vent pas, comme Jean- Jacques, mettre le fea aux quatre coins du monde pour illuminer son orgueil, M. Petît-Senn, qui a publié un livre de pensées qn^on n*a pas assez prises au sérieux, parce que Tauteur est poète, a étudié en voisin, et en bon voisin, quelques pages inconnues de la vie de Voltaire. Voici un fragment de lui qui explique ce billet de Voltaire.
Durant les vingl-«ept dernières années de sa vie, qu*il passa sur les bords du lac de Genève, Voltaire y acheta successivement trois domaines : le premier fut le cbAteau de Tournay, le second la campagne dite les Délices , le troisième le château de Ferney. Ce fut dans la première de ces demeures que Fauteur de la Henriade fit une noble et belle action valant, à mes yeux, le meilleur de ses nombreux ouvrages. La voici telle qu'elle s'est conservée dans la mémoire de quelques vieillards :
Voltaire acheta le château de Tournay de M. le président de Brosses. Or, il se trouva que, dans la mensuration des terres qui en dépendaient, il fut compris une parcelle appartenant à un agriculteur nommé Jean Panissot, lequel réclama sa propriété auprès de Voltaire. Celui-ci aurait écouté favorablement cette demande s'il n'eût été prévenu qu'à tort on à droit beaucoup de fermiers entourant sa nouvelle acquisition se préparaient à lui adresser une semblable requête. Désireux de -couper court à ce qu'il croyait être un abus. Voltaire repoussa la prétention du sieur Panissot, fut assigné par lui au tribunal de Gez, et, défendu par un avocat sans doute meilleur que sa cause , débouta le réclamant de ses prétentions. Mais Panissot, s* estimant fondé dans son droit de propriété sur la susdite parcelle, voulut en rappeler d'une. sentence inique. Toutefois l'argent lui manquait pour cela , et , dans son embarras , il conçut la pensée de s'a-
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quoi on dit que je suis Thomme le plus spirituel de Ferney, de Tournay, et autres lieux où j'ai la bêtise d'être graud seigneur.
dresser, pour en avoir, à celui-là même contre lequel il désirait plaider.
Voilà donc qu*il se présente chez Voltaire et demande une entrevue qui lui fut accordée.
tf Ah ! c'est vous , monsieur Panissot , lui dit le poète ; quel sujet vous amène ?
— Mon assurance en votre équité , monsieur, car je viens solliciter de vous un prêt d'argent qui me permette d*en appeler au tribunal de Dijon de la sentence rendue par celui de Gex.
— Comment donc! et vous pensez que je consentirai à vous fournir des armes pour me battre , des verges pour me fouetter?
— Oui, monsieur de Voltaire; un grand homme tel que vous, dont les ouvrages sont pleins de généreux sentiments , comprendra ma confiance en lui dans cette circonstance.
— Mais , monsieur Panissot , vous attentez à ma propriété.
— Non, monsieur, je réclame la mienne, et vous préférez sans doute la justice à un petit morceau de terre qui n'ajoute rien à votre fortune et qui retranche beaucoup & mou bien-être! »
Surpris d'une confiance qui l'honorait, ainsi que du langage ferme et pourtant mesuré de l'honnête agriculteur, Voltaire accéda à sa demande et lui prêta trois cents livres.
La cause , portée au tribunal de Dijon , fut perdue par Voltaire, qui dut céder à Panissot le terrain qu'il réclamait, et quand celui-ci vint lui restituer la somme noblement avancée :
« Gardez-la , lui dit-il , elle vous servira à solder les frais du premier procès de Gex, que vous avez injustement perdu. »
Certes, voilà un beau trait de Voltaire! Il rappelle celui de son royal ami Frédéric II , alors que, menacé des juges de Berlin par le meunier de Sans^Souci, du moulin duquel il voulait s'emparer, il renonça à son envie et respecta la propriété de son voisin.
LETTRES INEDITES. 333
A M. L'IMTEIVDANT DE LYON
AU SUJXT D*UN JUIF R^IDANT A GR.\iVR, DONT LK8 KPFBTS AVAIKNT l^TÉ SAISIS.
Béni soit l'Ancien Testament, qui me fournit, mon* sieur, Toccasion de vous dire que, de tous ceux qui adhèrent au Nouveau, il n'y en ait aucun qui vous soit plus dévoué que moi. Un descendant de Jacob, honnête fripier, comme sont tous ces messieurs en attendant le Messie, attend aussi votre protection, dont il a le plus de besoin en ce moment. Les gens du premier métier de saint Matthieu , qui fouillent les juifs et les chrétiens aux portes de votre ville, ont saisi je ne sais quoi dans la culotte du page Israélite appartenant au circoncis qui a l'honneur de vous remettre ce billet. En tout je joins mes vœux aux siens. Je n'ai fait que vous entrevoir à Paris, comme Moïse fit Dieu; qu'il me serait doux de vous voir face à face, si toutefois le mot face est fait pour moi!
Conservez, s'il vous plaît, vos bontés à votre ancien et éternel serviteur, qui vous aime de cette amitié tendre, mais chaste, qu'avait le religieux Salomon pour les trois cents Sunamites.
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