A THIERIOT
Arislote a dit que la tragédie a été instituée pour purger les passions. Je le veux bien. Mais j'ai beau faire des tragédies, vous avez toujours des passions. Nicole avait donc raison, dans son ignorance, d'écrire contre la tragédie. J'espère bien lui donner tort par mon troisième acte.
J'ai eu l'impertinence d'acheter les plus beaux tableaux de M. de Noce, et en revenant dans mon trou ,
* Ces dix lettres à Thiériot ont fait partie de la collection Pougens. On n'a pas toutes les dates. Elles sont surtout précieuses parce qu'elles sont d'une époque où Voltaire écrivait peu de lettres.
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et considérant mes tableaux, mes ouvrages et moi,
j'ai dit :
Vous verrei dans ce cabinet Du bon, du mauvais, du passable; Saurais bien voulu du parfait , Mais il faut se donner au diable « Et je ne Tai pas encor fait.
Adieu. Gardez-vous du parfait amour.
ni.
Ce matin je regardais mes tableaux. Vous ai-je dit que j'avais un Albane? C'est le Voyage de Vénus.
Le pinceau de TAlbane en ses heureux contours, Par deux cy^^nes brillants qu*il attelle avec grftce,
Conduit la mère des Amours.
Le cygne est un oiseau que j*aimerai toujours; Virgile en était un, et le divin Horace Lui-même s* est montré le cygne du Parnasse.
.Je ne veux plus aimer que par les yeux , et je vous conseille de ne plus tomber que dans cette «volupté qu'indique saint Paul , si vous ne voulez pas chanter bientôt le chant du cygne. Adieu.
Le mardi , de mon palais de la Bastille.
On doit me conduire demain ou après-demain de la Bastille à Calais. Je vous attends avec impatience , mon
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cher Thiériot. Venez saos perdre une heure. C'est peut-élre la dernière fois que nous nous verrons. Je serai si loin de vous à Londres ! Mais enfin je verrai le soleil, s'il passe par là.
Près de Londres , le 27 mai 17S7.
Mon cher Thiériot, j'ai reçu bien tard, à la campagne oii je suis retiré, votre charmante lettre du P' avril. Vous ne sauriez imaginer avec quel chagrin j'ai su voire maladie; mon amitié, pour ce qui vous regarde, passe les limites d'une amitié ordinaire. Rappelez-vous le temps oii je vous écrivais que je pensais que vous deviez avoir la fièvre parce que je sentais le frisson; ce temps est revenu. J'étais très-malade en Angleterre quand vous souffriez tant en France, et votre absence ajoutait encore plus d'amertume à mes souffrances. A présent j'espère que vous êtes mieux, puisque je commence à revivre.
Si vous êtes sérieusement dans l'intention de traduire quelque ouvrage qui en vaille la peine, je vous conseille d'attendre encore un mois ou deux, de prendre soin de votre santé, de vous fortifier dans la langue anglaise et de donner le temps à l'ouvrage de M. Penhherton de paraître. Cet ouvrage est une explication claire et précise de la philosophie de sir haac Newton, qu'il entreprend de rendre intelligible aux hommes
les plus irréfléchis et les moins exercés dans ce genre. II semblerait que l'auleor ait voulu principalement écrire pour votre nation.
Si je suis encore en Angleterre quand Tonvrage sera publié, je ne perdrai pas un moment pour vous l'envoyer; si j'en suis parti, j'ordonnerai à mon libraire de vous envoyer le livre. Je pense qu'il sera facile de le traduire, le style en étant fort simple et tous les termes de philosophie les mêmes en français et en anglais.
Adieu, ne parles point de l'écrivain anonyme, ne dîtes pas que ce n'est point du mylord Bolincbroie^ ne dites pas que c'est un méchant ouvrage, vous ne pouvez juger ni de l'homme ni de cet écrit. Je viens d'écrire un thème anglais an chevalier Dessaleurs. J'ai adressé la lettre quai des Théatins ; s'il ne Ta pas reçue, il faut l'en avertir et qu'il ne la perde pas, car j'y ai mis toute ma médecine. Adieu , portez-vous bien. La vie n'est pas de vivre , mais de se bien porter.
Non vivere, sed valere vita.
Si vous avez besoin de vous mettre au régime de la diète, commencez vite et observez-la longtemps. Je vivrai demain, dit le fou, aujourd'hui c'est trop tard; le sage vécut hier; je suis le fou, soyez le sage, et adieu.
Avez-vous lu le petit et trop petit livre écrit par Montesquieu sur la décadence de l'empire romain? On l'appelle la décadence die Montesquieu. II est vrai que
ce livre est loin d^étre ce qu'il devrait être, mais cependant il contient plusieurs choses qui méritent d'être lues, et c'est ce qui me fâche encore plus contre l'auteur, qui a traité si légèrement une matière si importante. Cet ouvrage est plein d'indications. C'est moins un livre qu'une ingénieuse table des matières y écrite dans un style original. Mais , pour pouvoir s'étendre pleinement sur un pareil sujet, il faut être libre. A Londres, un auteur peut donner un libre cours à ses pensées, ici il doit les restreindre; nous n'avons ici que la dixième partie de notre âme. Adieu; la mienne est entièrement attachée à la vôtre.
J'ai eu le malheur de perdre toutes mes rentes sur l'hôtel de ville, faute d'une formalité. Comme je fais maintenant tous mes efforts pour les recouvrer, je crois qu'il ne serait pas prudent de faire connaître à la cour de France que je pense et que j'écris comme un libre Anglais. Je désire ardemment vous revoir ainsi que mes amis; mais j'aimerais mieux que ce fùten Angleterre plutôt qu'en France. Vous qui êtes un parfait Breton, vous devriez passer le canal et venir nous trouver. Je vous assure de nouveau qu'un homme de votre trempe ne se déplairait pas dans un pays où chacun n'obéit qu'aux lois et à ses propres fantaisies. La raison est libre ici et n'y connaît point de contrainte ; les hypocondriaques y sont surtout bienvenus. Aucune manière de vivre n'y paraît étrange. On y voit des hommes qui font six milles par jour pour leur santé , se nourrissent de racines, ne mangent jamais de viande,
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portent en biver un habit plus léger que le costume de vos dames dans les jours les plus chauds. Tout cela est ici regardé comme une singularité, mais n'est taxé de folie par personne.
Londres , 10 mars 1729.
N'écrivez plus à votre ami errant, parce qu'au premier moment vous le verrez paraître. Avant que je puisse me cacher à Paris, je m'arrêterai quelques jours dans un des villages voisins de la capitale ; il est vraisemblable que je m'arrêterai à Saint-Germain , et je compte y arriver avant le 15. C'est pourquoi, si vous m'aimez, préparez-vous à venir m'y trouver au premier appel. Vous pouvez emprunter une voiture de Noce ex Timonis familia oriundo , et vous pourrez demeurer avec votre ancien ami trois ou quatre jours. Nous jouirons des premiers jours du printemps, et nous resserrerons les liens sacrés de l'amitié. Adieu, portez-vous bien. Attendez-moi et aimez-moi.
Saint-Germain, 25 mars 1729.
Si VOUS pouvez oublier quelque jour votre palais doré, vos fêtes eifumum et opes, strepitumque Romœ, venez ici, vous trouverez une chère simple et frugale,
un mauvais lit, une pauvre chambre, mais il y a un ami qui vous attend.
Vous devriez venir à cheval , si votre M. Noce en a un à vous prêter; j'en ferai prendre soin.
C'est chez Châtillon, perruquier à Saint-Germain, rue des Récollets , vis-à-vis des révérends pères récollets, yâ^cAint zoccolanti. Il faut demander Sansons; il habite un trou de cette baraque , et il y en a un autre pour vous. Vale, veni,
Paris, 12 août 1720.
J'irai quelque jour dîner chez Noce, si ma misanthropie convient à la sienne. Je ne puis sitôt aller chez mademoiselle Lecauvreur; les papiers que je devais montrer au comte de Saxe sont encore chez l'ambas* sadeur de Suède.
' Adieu. Voici la première prose que j'ai écrite depuis huit jours, les alexandrins me gagnent. Adieu, mon ami.
Mandez-moi s'il est bien vrai que Bonneval soit musulman. J'ai mes raisons, parce que j'écris demain à Constantinople où j'ai plus d'amis qu'ici, car j'y en ai deux, et ici qu'un, qui est vous; mais vous valez deux Turcs en amitié. Adieu.
Paris, 0jaillctl732.
Je ne vous ai pas écrit un seul mot ce mois-ci ; mais il faut me le pardonner , car j'ai été un peu affairé.
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J'ai fait une Zaïre , qui est maintenant entre les mains des acteurs : on l'a trouvée touchante et pleine de ce que les Français appellent intérêt; mon intention, en composant cette nouvelle tragédie, était de mettre en contraste les idées les plus tendres et les plus majestueuses que puisse fournir notre religion, avec les effets les plus cruels et les plus attendrissants de Famour. Si mes amis ne me trompent pas et ne se trompent pas eux-mêmes, cette pièce aura quelque succès. J'ai aussi travaillé à corriger ma tragédie àiEriphyle ; je compte vous les envoyer toutes deux par la prochaine occasion. Ces études continuelles ne m'ont point empêché de penser à mes amis. J'ai vu mistress Salle aussi souvent que je l'ai pu : elle est maintenant un peu indisposée. La mort de son frère a blessé son cœur au vif. Les sentiments de l'amitié et de la nature balançaient en elle ceux de l'amour. Son cœur est fait pour la tendresse, mais il semble que tous ses sentiments se partageaient entre son frère et vous. Maintenant que votre rival est mort, je pense que vous régnerez seul dans le cœur de mistress Salle. Le parterre, les loges, les dames, les petits-maitres, et jusqu'à mademoiselle Prévost, étaient en extase la dernière fois qu'elle dansa dans le nouvel opéra. Quant à moi, j'en fus étonné, et, à mon jugement, sa danse i'Amadis ne fut jamais si surprenante et si admirable.
Quels vers pourrais-je maintenant composer pour elle qui pussent égaler ses talents? M. Bernard a
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essayé de lui faire un madrigal, mais il est loin d'avoir
atteint son but. Je suis dans le même cas; je sens
qu'il faudrait dans une inscription une exactitude , une
manière abrégée de peindre , un éclair de sentiment ,
quelque chose de si serré ou concis, 8i clair et si
plein, que je désespère d'y parvenir. Je n'ai rien
Irouvé que ceci :
De tous les cœurs et du sien la maîtresse , Elle allume des feux qui lui sont inconnus :
De Diane c'est la prétresse Qui vient danser sous les traits de Vénus.
Il me semble que ces quatre vers sont au moins un tableau vrai, sinon animé, de son talent particulier pour la danse , et de son propre caractère. Hs répondent aussi à l'intention du peintre, qui la représente dansante devant le temple de Diane.
J'allai hier chez votre divinité miss Salle, que je trouvai méditante avec votre frère et le jeune Bernard. Elle se plaignit de ma négligence envers son portrait. Bernard jura qu'il n'avait rien écrit sur un si beau sujet Je me sentis tout à coup inspiré par sa présence, et j'éclatai en ces vers :
Les feux du dieu que sa vertu condamne Sont dans ses yeux, à son cœur inconnus; En soupirant on la prend pour Diane, Qui vient danser sous les traits de Vénus.