‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 86 sur 103 · A M. DE LA HARPE · texte numérisé non relu

A M. DE LA HARPE

Da château de Feraef en Bourgogne, par Genève, ce 17 décembre 1763.

Après le plaisir, monsieur, que m'a fait votre tralie, le plus grand que je puisse recevoir est la lettre dont vous m'honorez. Vous êtes dans les bons principes, et votre pièce justifie bien tout ce que vous dites dans votre lettre.

Racine , qui fut le premier qui eut du goût comme Corneille, fut le premier qui eut du génie. L'admirable Racine , non assez admiré , pensait comme vous. La pompe du spectacle n'est une beauté que quand elle fait une partie nécessaire du sujet, autrement ce n'est qu'une décoration : les incidents ne font un mérite que quand ils sont naturels; et les déclamations sont toujours puériles, surtout quand elles sont remplies d'enflures. Vous vous applaudissez de n'avoir point fait de vers à retenir, et moi, monsieur, je trouve que vous en avez fait beaucoup de ce genre , les vers que je retiens le plus aisément sont ceux où la maxime est tournée en sentiment, oii le poëte cherche moins à paraître qu'à faire paraître son personnage, où l'on ne cherche point à étonner, où la

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nature parle , où Ton dit ce que Ton doit dire : voilà les vers que j'aime; jugez si je ne dois pas être content de votre ouvrage.

Vous me paraissez avoir beaucoup de mérite, attendez-vous donc à avoir beaucoup d'ennemis. Autrefois, dès qu'un auteur avait fait un bon ouvrage, on allait dire au frère Vadeblé qu'il était janséniste; le frère Vadeblé le disait au père Le Tellier, qui le disait au roi. Aujourd'hui faites une bonne tragédie, et l'on dira qne vous êtes athée. C'est un plaisir de voir les poailles que l'abbé d'Aubignac, prédicateur du roi, prodigue a l'auteur de Cinna. Il y a eu de tout temps des i Frérons dans la littérature ; mais on dit qu'il faut qu'il

y ait des chenilles , parce que les rossignols les mangent pour mieux chanter.

A M. DE VÉGOBRE,

AVOCAT A GENÈVE*

Aux Délices, 4 avril 1763.

Mon ami Pierre rendra compte à monsieur de Végobre des sentiments de la respectueuse estime que je lui ai vouée.

Le mot de tolérance dans la bouche d'un ministre d'Etat et dans la circonstance présente est un grand mot; j'ose me flatter qu'avant qu'il soit un an on y fera un beau commentaire, mais il faut que dans certains quartiers méridionaux on recommande la plus grande circonspection. Trois ministres d'État pensent d'une manière également favorable; nous n'en avons qu'un contre nous, et on le fléchira.

A l'égard des Leiires toulousaines, ce livre ne sera jamais lu à Paris, parce que l'afiaire des Calas, qui tient la moitié du livre , est assez connue et qu'on ne se soucie pas du tout du reste.

Il n'y aura rien ni à craindre ni à espérer de ce livre , et pourvu qu'il ne paraisse qu'après l'envoi des procédures de Toulouse, il n'y aura rien du tout à craindre.

* Celte lettre et les deux suivantes, qui se rapportent au procès des Sirven, sont tirées du riche cabinet de M. Feuillet de Conches. — Voyez plus loin les Lettres, pages 370, 372, 373.

A M. DE VÉGOBRE,

AVOCAT A GENÈVE

A Feraey, 6 août 1763.

Je présente mes très*humbles obéissances à monsieur de Végobre. Je le supplie de me dire s'il est vrai qu'on soit assez absurde au parlement de Toulouse pour reconnaître des quarts de preuve, des huitièmes de preuve, de façon que quatre ouï-dire d'un côté, et hnit bruits populaires de l'autre, fassent deux preuves complètes et tiennent lieu de deux témoins oculaires?

On m'assure qu'on est assez barbare en Septimanie pour admettre cette jurisprudence, et que c'est l'excuse du parlement de Toulouse.

Si monsieur de Végobre n'est pas instruit de cette horreur, je le supplie de s'en informer à Toulouse et de vouloir bien me faire part de ce qu'on lui aura répondu.

LETTRES INEDITES. 365

A M. DE VÉGOBRE,

AVOCAT A GENÈVE

Ferney, 10 janvier 1764.'

Je VOUS supplie , monsieur, de présenter mes remerciments à monsieur votre frère et à tous ceux de son pays qui veulent bien avoir pour moi quelque sensibilité. Mon plus grand chagrin est de ne pouvoir être aussi utile que je le voudrais. Je suis presque borné à faire des vœux, mais je les fais au moins avec la plus grande sincérité. Je ne désespère point du tout que la cour ouvre enfin les yeux sur la manière dont on peut adoucir la révocation de Tédit de Nantes; mais les finances pressent plus que la religion. Cet article des finances peut devenir encore un motif bien intéressant pour faire revenir une partie de vos tribus dispersées. On s'apercevra que Targent huguenot est aussi bon que l'argent catholique, et qu'une terre cultivée par des mains qui ne font pas le signe de la croix rapporte d'aussi bon blé que si elle était labourée par des moines. Puisse l'esprit persécuteur rentrer à jamais dans l'enfer dont il est sorti!

Continuez-moi, je vous prie, vos bontés : vous savez combien elles me sont précieuses.

366 LETTRES INEDITES.

Paris, 3 janvier 1767.

Bonjour, mon illustre confrère, bon jour et bon an. N'est-ce pas ainsi que nos anciens Gaulois s'écrivaient à pareil jour? Et pourquoi changerions-nous de style? Mais savez-vous dans votre pays que nous avons ici un froid qui rappelle l'idée de 709? Il me rappelle de plus, à moi, une autre idée. C'est qu'alors nous grelotions au coin d'un méchant feu, et qu'aujourd'hui nous nous tenons au coin d'un bon feu. Alors vous étiez mon disciple, et aujourd'hui je suis le vôtre. Alors je vous aimais, et vous ne me haïssiez pas. A cet égard, rien de changé, au moins de ma part, et je serais tenté de répondre aussi pour vous. Je voudrais pouvoir également répondre de votre santé comme de la mienne. Je me porte à un rien près comme en 709. Je bois assez bien, je mange de même, je dors encore mieux. Que je serais charmé si vous m'en pouviez dire autant 1 Mais il n'y a pas d'année qu'on ne vienne cinq ou six fois me tenir

* La veille de sa mort , l'abbé d^Olivet , flgé de quatre-vingtcinq ans, écrivait cette jolie lettre à Voltaire. Ne dirait-on pas un philosophe de Tantiquité?

LETTRES INEDITES. 367

des propos qui ne vous font pas le même honneur.

Allons, mon ancien et cher ami, sacrifions tout à notre

santé , dont la gaieté est la cause ou Peffet. Que les

d'Alembert et les Mairan décident lequel c'est des

deux. Peu m'importe, pourvu que j'en jouisse. Les

hommes, j'ai vécu assez pour les connaître, les

hommes vaudraient -ils la peine que je perdisse un

moment pour eux? Qu'est-ce que la gloire qui me

viendra d'eux? Moins que rien, par rapport à mon

bonheur. Qu'est-ce que les chagrins dont ils me

menacent, si je veux obtenir la gloire? C'est quelque

chose de réel, et qui, grâce à ma faiblesse, peut

m'empécher d'être heureux. Je passe ma vie, ante

focum, sifrigus erit, avec un Virgile , un Térence , un

Molière, un Voltaire, et les six mois prochains, simessis,

in hortOj aux Tuileries, dont je suis à quatre pas.

Voulez-vous bien faire mille et mille complaisances

de ma part à madame Denys? Et pour vous montrer

que je me souviens encore du Pro Marcello, je vous

dirai : Unde est orsa, in eodem terminetur oratio.

Bon jour et bon an.

L'abbé d'OLivKT *.

(Je vais porter ceci à notre féal d'Argental.)

Monsieur de Voltaire, de t Académie française.

* A cette épttre , qui réveillait le jeane Voltaire dans le vieux Voltaire , rhomme de Ferney répondait par cette jolie lettre en prose et en vers :

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