‹ Le dernier volume des ouevres de VoltaireChapitre 85 sur 103 · A M. D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

A M. D'ALEMBERT

A Fcrney, le 11 février 1763.

Mon cher et illustre confrère, il semble que si quelques pédants ont attaqué en France la philosophie, ils ne s'en sont pas bien trouvés, et qu'elle a fait une alliance avec les puissances du Nord. Cette belle lettre de l'impératrice de Russie vous venge bien : cela ressemble à la lettre que Philippe écrivit à Aristote le jour de la naissance d'Alexandre.

Je me souviens que dans mon enfance je n'aurais pas imaginé qu'on écrirait un jour de pareilles lettres de Moscou à un académicien de Paris. Je suis du temps de la création, et voilà quatre femmes de suite qui ont perfectionné en Russie ce qu'un grand homme y avait commencé. Votre galanterie française doit quelques compliments au sexe féminin sur cette singularité, dont l'histoire ne fournit aucun exemple. La belle lettre que celle de Catherine I Ni sainte Catherine de Sienne, ni sainte Catherine de Boulogne, ni sainte Catherine d'Alexandrie n'en auraient jamais écrit de pareilles. Si les princesses se mettent ainsi à cultiver leur esprit, la loi salique n'aura pas beau jeu. Ne

remarquez-vous pas que les grands hommes, les grands exemples, les grandes leçons, nous viennent du Nord. Les Ne\i7ton, les Locke, les Gustave, les Pierre le Grand et gens de toute espèce, ne furent point élevés à Rome dans le collège de la Propagande.

J'ai parcouru ces jours passés une grosse apologie des jésuites pleine d'athos et de pathos. On y fait le dénombrement des grands génies qui illustrent noire siècle. Us sont tous jésuites. C'est, dit l'auteur, un Perrasseau, un Neuville, un GrifTet, un Chapelain, un Baudauri, un Bufiier, ua Debilion, un Casset, ua Laborde, un Broel, un Pesenas, un Gamîer, an Simonet, un Huth, et enfin un Berthîer, ajoule-t-on, qui a été si longtemps l'orade des gens de lettres. .

Je suis asseï comme M. Chicanneau , je ne connais pas un de ces gens-là, excepté frère Berthier, que je croptis mort sur le chemin de Versailles; mais enfin je suis ravi que la France ait encore tant et grands hommes.

On dit aussi que l'on compte parmi ces sublimes génies IL Le Roy, prédicateur de Saint-Eastadie, qui prêche contre les philosophes avec FéloqueDce du R. P. Garasse (jésuite qui a écrit il y a plus de cent ans contre'les esprits forts, en style bouffim et bur^ lesque). A vous parler sérieusement, je trouve que à quelque chose fait honneur à notre siècle , ce sont les trois iactoms de MM. Mariette, Beaumont et Loisean, en faveur de la famille infortunée des Calas. Employer ainsi son temps, sa peine, son éloquence, son crédit.

et loin de recevoir aucnn salaire, procurer des secours à des opprimés, c'est là ce qui est véritablement grand, et ce qui ressemble plus au temps des Cicéron et des Hortensius, qu'à celui de Bruet, de Huth et du sieur Berthier. Je m'embarrasse fort peu du jugement qu'on ren<ka; car, Dieu merci, l'Europe a déjà jugé, et je ne connais de tribunal infaillible que celui des honnêtes gens de différents pays qui pensent de même, et composent sans le savoir un corps qui ne peut errer, parce qu'ils n'ont point l'esprit du corps.

Je ne sais ce que c'est que. le petit libelle dont vous me parlez, où l'on me dit des injures à propos d'un examen de quelques pièces de Crébillon. Je ne connais ni cet examen, ni ces injures, j'aurais trop à faire s'il fallait lire tous ces rogatons. Pierre le Grand et le grand Corneille m'occupent assez. J'en suis malheureusement à Pertharet, et je marie la nièce pour me consoler; nous mettrons dans le contrat qu'elle est cousine germaine de Chimène , et qu'elle ne reconnaît pour ses parents ni Grimoald, ni Amulphe : elle pourra bien avoir fait un enfant avant que l'édition soit achevée. Beaucoup de grands seigneurs ont souscrit très-généreusement. Les graveurs disent que leurs noms ne sont pas des lettres de change.

J'envoie à l'Académie VHéraclius espagnol, que j'ai traduit de Galderon et qui est imprimé avec VHéraclius français; vous jugerez qui est l'original de Galderon ou Gorneille, vous poufferez de rire; cependant vous verrez qu'il y a de temps en temps dans le Galderon

de bien brillantes étincelles de génie. Vous recevrez aussi bientôt une certaine histoire générale; le genre humain y est peint cette fois-ci des trois quarts, il n'était que de profil aux autres éditions. Quoique je sois bien vieux, j'apprends tous les jours à le connaître. Adieu, mon très-illustre philosophe. Je suis obligé de dicter, je deviens aveugle comme La Mothe; quand l'abbé Trublet le saura, il trouvera mes vers meilleurs.

LETTRES INEDITES. 361

Page 1