A D'ALEMBERT
Voilà, mon cher et aimable confrère, nne lettre* qui vous mettra au fait Vous verrez ce que pourront vos raisons et vos bontés. Un pauvre malade ne peut que vous remercier tendrement. Vous avez dû recevoir de moi un paquet à l'adresse du premier secrétaire de \L le comte d'Argenson. C'est à tout hasard, ikiais je présume que vous Tavez reçu.
* Ce simple billet accompagnait sans doute une lettre oJUcieUe pour une dçs catues célèbres dont Voltaire se faisait TavocaC. Oa voit par la suscription que d'Alembert demeurait alors rue des Francs-Bourgeois Saint-Michel.
it novembre 1773.
Je réponds nn peu tard, monsieur, à votre lettre dn 1'' novembre, mais il faut pardonner à nn vieox malade. Je vai^ traiter avec vons article par article, comme les grands négociateurs.
Premièrement, je suis très-flbchë qne mon suecesseor ait pris un si horrible travers sur Taffaiire de IL le eomte de Morangiès. On peot se tromper sur l'art de la tragédie, mais il n'est pas permis de s'entêter avee tant d^injastice sur une affaire essentielle à Ffaonneor de toute une famille respectable. II me semble qu'il y a de l'esprit de parti dans cette opiniâtreté, et bien pen de raison. La plupart des gens de lettres, en effet, étaient pour les Verrons. Cela est honteux pour la littérature : MagU magnat dericos non naît magU magmas sapienies.
M. de liorsan dont vous me parles, qui n'est eoonu iô que sous le nom de Durey, et qui a llionDeur d'être votre cousin germain, n'est ni magnw €lerieu$y ni miagnus sapieaSj quoiquMl soit homme de lettres. Ce serait une belle négociation que vous entrepren-
driez, si vous pouviez le remettre bien avec sa famille et dans ses affaires. Il aurait pu vivre assez heureusement dans le pays où il est; mais sa destinée est d'être toujours accablé de dettes. Madame sa sœur a fait une action bien noble et bien digne d'elle, en accordant une pension à une petite bâtarde de la façon de votre cousin. Mais la générosité de madame de Sauvigny n'a pas mieux réussi que tous les soins qu'elle avait bien voulu prendre d'arranger les mauvaises affaires de son frère. La petite personne , qui court la Suisse , a donné des scènes bien singulières. Elle est assez jolie, elle est jeune, elle est femme, elle peut Ifouver des ressources. Mais la meilleure pour elle aurait été de profiter des bontés de madame de Sauvigny, et de les mériter. M. Durey est chez moi depuis plus de deux ans. Il y était venu pour deux mois, il ne s'est jamais ouvert à moi sur le fond de ses affaires, il ne m'a jamais donné un état ni de ses dettes , ni de celles de sa fille; je ne lui en parle jamais, n'étant pas d'humeur à forcer les consciences. D'ailleurs, il est doux, très-circonspect dans la société , très-empressé à rendre tous les petits services qui sont en son pouvoir. Il a été excessivement malheureux par sa faute, et par je ne sais quel esprit romanesque qui lui a fait saisir toutes les occasions possibles de se ruiner obscurément
Il y a trois ou quatre ans que je me mêlai un peu de ses affaires; il eut une pension viagère de ses créanciers, montant à deux mille écus, avec l'espérance d'une augmentation.
Voilà à peu près tout ce que je peux avoir Thonneur de vous dire sur votre malheureux cousin.
A regard des deux puissants amis couronnés que vous me supposez, vous me faites bien de Thonneur. I] est vrai que ces ^eux personnes singulières ont nonseulement beaucoup d'esprit, mais beaucoup de génie. Il est vrai encore que la cour de Pétersbourg est le plus étonnani phénomène de ce siècle. Il est d'ailleurs fort agréable pour un Français de savoir qu'on y parle notre langue aussi bien qu'à Versailles. Je chercherai dans mes paperasses l'épitre à Ninon , du jeune comte de Showaloff, chambellan de l'impératrice. M. Durey voudra bien avoir la bonté de la transcrire , et je vous l'enverrai Vous serez étonné de n'y pas trouver une faute de langage, et d'y voir beaucoup de vers dignes de vous. Nous avons eu à Femey ce jeune comte de Showaloff et sa femme , qui est nièce de je ne sais plus quelle impératrice, et qui laissait traîner sur elle pour quatre millions de diamants.