A M. DUCHESNE
Vous devez avoir reço, monsieur, la souscription que vous m'avez demandée.
Quant au Dépositaire et aux Lois de Minos, elles viennent d'être réimprimées à Genève: la première dans une suite de mélanges, la seconde dans un volume séparé. Je n'ai eu ces deux livres qu'un moment j s'ils me reviennent, je vous les ferai passer, ou il faudra en demander un exemplaire à Genève.
Faites bien mes compliments à madame Duchesne.
384 LETTRES INEDITES.
La veuve Ducheme à M. de Voltaire.
Paris , 28 juin 1766.
Monsieur,
Feu mon mari eut Thouneur de vous marquer, il y a environ dix-huit mois, quMI avait le dessein de faire une nouvelle et très-belle édition de la Henriade. Le goût du public vrai et constant pour tous vos ouvrages m'a engagée à ne pas perdre de vue ce projet. L'impression n'en est pas encore commencée, mais les dessins sont déjà esquissés. Dès que la première planche sera en état d'être tirée, j'aurai l'honneur de vous en envoyer la meilleure épreuve. M. Duchesne avait pris la liberté de vous demander si vous n'auriez pas quelque sujet d'estampe nouveau; permettez-moi de prendre celle de vous faire la même demande; bien que le dessinateur soit un homme de génie, vos avis à cet égard seraient des ordres pour lui et pour moi.
J'ai l'honneur de vous adresser ci-jointe une lettre relative à la nouvelle édition de la France littéraire que je vais faire ; j'ose attendre de vous, monsieur, que vous voudrez bien donner pour cet ouvrage les éclaircissements que vous seul êtes en état de donner. Votre nom n'a pas besoin de lui pour être connu , mais c'est le monument de l'état littéraire de notre siècle ; il vous intéresse à un titre trop flatteur et trop beau pour que je n'attende pas de vous vos bontés à son égard.
LETTRES INEDITES. 385
Encore une prière, monsieur. Je vous serai bien obligée de m'indiquer l'édition sur laquelle vous préféreriez que je fisse la mienne , et si vous aviez quelques changements , de vouloir bien me les communiquer.
Je suis, etc.
La veuve Duchesne à M. de Voltaire.
12 avril 1
vous le protecteur des veuves et le père des orphelins!
Quand toute TEurope admire encore les bienfaits dont vous avez comblé mademoiselle Corneille, la généreuse défense des infortunés Calas, tant d'innocents protégés, tant de malheureux secourus, enfin tant de calomniateurs confondus par vos soins , serai-je la seule qui ne trouverai pas dans la grande âme de M. de Voltaire ces sentiments d'humanité que je réclame et qui la caractérisent si bien? Avec ces idées de justice et de bonté qu'on doit avoir sur votre compte, monsieur, jugez de ma surprise et de ma douleur de voir à la fin de la pièce des Scythes, sous le nom d'avis au lecteur, la calomnie la plus injurieuse pour la mémoire de mon mari. Quoiqu'on vous fasse parler, je n'aurai jamais à rougir de vous imputer la moindre phrase de ce libelle : toute Tinfamie en est due à mes ennemis, qui en cela sont aussi les vôtres; ehl qui dans ce monde n'en a pas? Combien même ne vous en oQt pas suscité vos
vertus, et surtout vos sublimes talents! Mais du moins vous les avez vaincus ou forcés au silence. Puissé-je par votre secours en faire autant des miens! Il n'est pas possible que votre âme bienfaisante ne me rende justice , dès que j'aurai eu l'honneur de vous instruire du sujet de mes justes plaintes, et c'est à vous seul que j'en appelle.
Je commence, monsieur, par vous attester sur ce que j'ai de plus cher, c'est-à-dire votre estime, et vos bontés elles-mêmes , que mon mari a toujours été dans le principe de ne jamais rien imprimer de vos ouvrages , ni même aucun de ceux qui se trouvent chez moi, qu'il n'y ait été formellement autorisé par le droit le plus légitime, et les titres qu'il m'a laissés en sont la preuve incontestable.
Je n'ai pas oublié qu'il y a trois ou quatre ans qu'il eut l'honneur de vous écrire pour vous faire part qu'il avait acquis de MM. Prault père et fils, Barecbe, Lambert, etc., le droit que vous avez bien voulu leur donner d'imprimer vos pièces de théâtre, et qu'en conséquence il se proposait sous votre bon plaisir d'en fsive un corps complet. Vous eûtes la générosité de lui répondre , et de lui donner votre agrément. Vous poussâtes même la complaisance jusqu'à lui marquer que rien ne vous était plus agréable que la réunion de vos pièces dans une seule maison.
Depuis ce temps-là il reçut de Manheim VOlympie; de Genève, VEcoêsaùe et le Droit du seigneur. De plus, M. Le Kain m'a vendu Adélaïde DuguescUn, quoique
je Teosse déjà pa^fée à M. Lambert^ sou» le litre de Duc de Faix. Tool cela nous a conté plus de 20,020 francs. Je sais bien que tous n^avcz pas toucbé cet argent, mais je ne Yai pas mwBS compté a gens qui vous représenlaieul, oo du moins qui tenaient ces ouvrages de voire générosité. Ebl qui ne crmra pas (puisque rien n'^sl si beau que le don) qu'ils étaient en droit de traiter avec moi de vos présents?
D'après cet exposé, vous entrevoyez, monsieur, qu'on n'a pas pins épargné bm» nom que mes intérêts et la mémoire de mon marL Je mériterais seule l'infamie dont on s'efforce de le couvrir, si je n'intéressais id votre équité naturelle à me faire justice. Les expresaioiis honnêtes dont ob se sert ponr le qualifier équivaknl à peu près anx épîtbètes ée voleur, de eoqnin q« ne se serait pas faàlt scrupule de tromper le roi, son ministre y et vons-méme, en demandant un privi-* lége,. quoique voos sackdet^ monsieur, que, loin d'établir nn droit de propriété, il se rédak à la pcnnîssion d'im|Hrinier, qn'on n'eaœrce qu'après avoir fait prewe de l'acqnisitioii de l' ouvrage qn'on pnblie.
Ne suis^ donc pas en droit de demander une réparation anthenliqne du tort qnecet avis honnête et modéré pourrait Caire k la mémoftre de mon mari , et de la tache qv*ï m'imprime à mot-même? J'attends donc de votve senle jnsëce , monsieur, celle réparation , et je ne donle point qu'elfe ne soit aos^ douce que facile à nn cmur conmie le vôtre, q»i noms a donné tant de Ibis le {»é- ,€eple et l'exemple de la drmtmre.
388 LETTRES INEDITES.
J'ose donc me flatter que vous voudrez bien vous donner la peine d'écrire à M. de Sartine pour faire supprimer ce libelle, indigne d'emprunter votre nom, quand vos sentiments lui sont si contraires. D'ailleurs, quel motif assez puissant pourrait vous engager à priver du fruit de leurs travaux et de leurs avances des citoyens vos patriotes que vous avez plusieurs fois honorés de votre protection, pour le transporter à des étrangers avides qui ne nous prennent déjà que trop? Je n'ai pas moins lieu que vous de me plaindre de la mauvaise foi qui règne aujourd'hui. Car combien d'ouvrages que j'ai payés d'avance, et dont les auteurs ont fait la vente ailleurs sous différents titres I
D'après ces détails j'ose attendre, monsieur, l'honneur de votre protection que vous m'avez comme promise dès l'année passée à l'occasion de la nouvelle édition de la Henriade, en m'envoyant la copie et l'instruction pour Tordre de la typographie. Les gravures seules sont cause du retard , mais je compte sous quelques semaines vous envoyer cinq à six bonnes épreuves. Si j'eusse voulu donner à toutes sortes de graveurs, les choses seraient bien plus avancées; mais quel reproche ne me ferait pas le public, si jafoox de l'éclat de la Henriade, qu'il regarde comme le seul poëme national que nous ayons, si la perfection des gravures ne répondait pas à la célébrité d'un ouvrage si sûr de passer à la postérité! J'espère, par les mêmes recherches et les mêmes soins , avoir aussi le même avantage dans la suite pour votre théâtre,
et, réparant par là tous les torts, mériter vos bontés les plus particulières.
Je suis avec respect, monsieur,
Votre, etc.
A^. B. — Peu de temps avant la funeste mort de mon mari, nous avions pris la liberté de vous faire demander les différents changements qu'il y aurait à faire dans l'édition actuelle. Je suis toujours dans la même disposition; dès que vous aurez daigné me faire passer vos notes, j'y ferai mettre la main tout de suite.
A Paris, In 2 mai 1767.
Monsieur,
Ce n'était pas sur la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire ce mois dernier que je comptais avoir raison de mes justes plaintes , mais bien , monsieur, dans votre justice. Je sais que les louanges, quoiqu'elles vous soient dues, ne vous affecteront jamais au point de vous faire faire ce que votre équité n'approuve pas. J'ai donc fondé mon espérance plus dans vous-même que dans les plus belles phrases que j'aurais pu employer à ce sujet. Je ne connais rien autre que la vérité.
Certainement, mon intention est la plus ferme de ne jamais - réimprimer aucun de vos ouvrages sans TOUS en faire part, et prendre en conséquence les avis que vous voudrez bien me communiquer. Ce n'est
390 LETTRES INEDITES.
que par nu malentendu , et Téloignement les uns des autres, si jusqu'à présent il en a été agi autrement : chose pour laquelle je vous supplie, monsieur, d'en faire un oubli général par la promesse la plus sincère que je vous fais que vous aurez lieu d'être content par la saite.
Comme je veox absolument rendre moins défectueux ce qui me reste de cette édition de votre théâtre, j'ai envoyé à H. Thiriot un exemplaire, pour qu'il ait la bonté d'y sabrer généralement tout ce qu'il jugera à propos d'après vos intentions; et comme le tome V* sera quasi refait, je vous supplie, monsieur, de me faire savoir si je puis meitre à la fin de ce tome la pièce des Scythes y ainsi que toute autre chose, pour rendre cette édition au gré de vos désirs : ceci ne sera cependant qu'en attendant la belle édition que je me propose de faire immédiatement après la Henriade.
A propos de la HenriadCj monsieur, Thiriot a bien vonlu se charger de vous faire passer quelques épreuves des gravures; comme ce ne sont que des épreuves, s'il y avait quelque chose qui ne vous plût pas, j'y ferais retoucher sur vos remarques, avant de faire tirer pour l'édition. La première figure, qui est destinée pour être placée devant le titre, devait vous être envoyée il y a déjà bien du temps, mais je ne l'ai différé que parce que je voulais l'accompagner de quelques autres : c'est la même raison pour laquelle j'ai différé aussi de vous accuser la réception de l'exemplaire qui doit servir de copie pour l'impres-
sion, qui, quoique pas encore commencée, sera plus tôt faite que les gravures : je fais faire un papier exprès à Annonay par celui qui a remporté le prix proposé par le ministre chargé du département du Commerce. Enfin, je tâcherai de ne rien épargner pour mériter et votre estime et votre amitié.
J'espère que, d'après la sincérité de mes sentiments pour vous et pour vos œuvres, vous voudrez bien m'honorer d'une lettre qui satisfera les désirs que j'ai de me réconcilier avec vous.
Je suis avec respect ,
Monsieur, etc.
P. S. — J'ai à vous dire, monsieur, qu'il se débite dans Paris fort souvent des ouvrages qui paraissent être de mon fonds , et que souvent je ne connais pas; ce sont des auteurs qui les font imprimer pour leur compte et les font débiter de même , en y faisant mettre mon adresse , parce que la maison a une sorte de célébrité : je m'en suis déjà plainte, et j'espère que je parviendrai à empêcher un abus qui me compromet vis-À-vis des personnes pour qui je dois avoir toutes sortes d'égards.
A MADAME DUGHESNE,
BN LUI SWOYANT DES iKpRBCVIS DBS FIGUBBS DB
ta Henriade.
20 mai 1767.
Celui qui a dicté la lettre de madame Duchesne ne l'a pas trop bien servie. Quand le sieur Duchesne imprima le recueil de théâtre en question, il devait consulter Fauteur, qui aurait eu la complaisance de lui fournir de quoi faire une bonne édition. Il devait au moins prendre pour modèle l'édition des frères Cramer; il devait surtout consulter quelque homme de lettres qui lui aurait épargné les fautes ies plus grossières; il ne devait pas imprimer sur des manuscrits informes d'un souf&eur de la comédie ; il ne devait pas déshonorer la littérature et la librairie. On n'imprime point un livre comme on vend de la morue au marché. Un libraire doit être un homme instruit et attentif.
Si madame Duchesne veut, en se conformant à la dernière édition de MM. Cramer, faire des cartons, et corriger tant de sottises, elle fera très-bien; mais il faut choisir un homme versé dans cet art qui puisse la conduire; elle peut s'adresser à M. Thiriot.
On lui envoya le tome de la Henriade in-4^ il y a plus d'un an; elle n'en a pas seulement accusé la
réception ; ce n'est pas avec celte négligence et cette ingratitude qu'on réussit. M. de Voltaire a les plus justes raisons de se plaindre. Ses ouvrages lui apparu tiennent. Le temps de tous les privilèges est expiré ; il en peut gratifier qui il voudra. Il favorisera madame Duchesne s'il est content de sa conduite , sinon il fera présent de ses œuvres à d'autres qui le serviront mieux.
A Ferney, 22 avril 1767.
394 LETTRES INEDITES.
Je n'ai jamais oublié la protection utile que vous avez accordée aux malheureux Calas. Je me rappelle vos bontés pour mère Madeleine, ma cousine, supérieure des sœurs grises de votre ville, laquelle m'écrivait, autant qu'il m'en souvient, qu* elle aimait Jésus et Marie plus que sa vie.
Je me réjouis quelquefois par les pensées de ma vie sociale; elle est finie pour moi. Je ne supporte plus que ma vie pédantesque. Je fais mon testament, tandis que M. de Villette signe son contrat de mariage.
Je suis entièrement de son avis, quand il dit que l'on souhaite à Ferney de vivre sous vos lois : vous êtes estimé des riches, et adoré des pauvres. Mais je le désavoue tout à fait dans le bien qu'il dit de deux ouvrages qui ne se ressentent que trop de mes années. Je n'ai pas encore achevé tous ceux que j'ai entrepris à Ferney, et je ne les verrai pas finir.
Feliccs queis mœnia surgunt.
Ce vers de Virgile m'a coûté quinze cent mille livres.
A M. DE LA SAUVAGÈRE.
Aa château de Ferney, 25 octobre 1776.
Monsieur,
J'ai eu rhonneur de vous envoyer, par la voie de Paris, le petit livre des Singularités de la nature* II y a des choses dans ce petit ouvrage qui sont assez analogues à ce qui se passe dans votre château; je tn'en rapporte toujours à la nature, qui en sait plus que nous , et je me défie de tous les systèmes. Je ne vois que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu, qui veulent créer un monde avec la parole.
Les prétendus lits de coquilles qui couvrent le continent, le corail formé par des insectes, les montagnes élevées par la mer, tout cela me parait (ait pour être imprimé à la suite des Mille et une Nuits.
Vous me paraissez bien sage, monsieur, de ne croire que ce que vous voyez; les autres croient le contraire de ce qu'ils voient, ou plutôt ils veulent en (aire accroire. La moitié du monde a voulu toujours tromper l'autre.
Heureux celui qui a d'aussi bons yeux et un aussi bon esprit que vous !
Voltaire.