‹ Le désastreChapitre 2 sur 7 · DI]UX1I"^MI^: PARTIE · texte numérisé non relu

DI]UX1I"^MI^: PARTIE

A Metz. Dans la vieille salle à manger des Bersheim. Une servante blonde aux joues roses posa sur la table un plat énorme. 11 y eut un silence d'admiration.

— Passez la dinde au major! dit M. Bersheim. Il n'a pas son égal pour découper!

On regarda M. Solder, médecin-major à l'hôpital militaire. Il glissait le coin de sa serviette dans le col de sa tunique, s'emparait du grand couteau. Sous la surveillance sévère de la vieille Lisbeth (elle avait reconnu tout de suite Du Breuil!) — la servante reprit à bras tendus le plat où reposait la dinde monstre, bourrée de truffes et rissolée à point. M. Bersheim, avec une jovialité qui allait bien à sa rouge figure encadrée d'une barbe grise, déclara, non sans orgueil :

— Elle pèse quatorze livres, mon général ! C'est la reine de ma basse-cour. Mon fermier me l'a apportée hier, de Noissoville,

Le général Boisjol, qui vidait un verre de corton, apprécia la bote, d'un air de connaisseur. Il ressemblait à un vieux loup jaune, tout en museau, poil court, regard dur.

— Regardez-moi ça! dit M. Bersheim enthousiasmé. La maestria avec laquelle M. Sohier disséquait valait

en effet la peine d'être remanjuée. 11 tranchait en souriant les articulations; les morceaux tombaient d'eux-mùmes et se l'angeaient comme par enchantement autour du plat. Cette précision systématique inquiéta Boisjol; et traduisant la pensée de chacun :

— Diable! fit-il, je n'aimerais pas à me trouver sous le couteau du docteur!

M. Sohier grimaça de satisfaction. Il avait uneliaulc idée de la chirurgie en général et de ses talents d'operateur en particulier. Le bistouri, rien de tel! On l'appelait à l'hôpital : Coupe-toujours. Ame rude, mais bonne. Il était glabre, sans âge, la peau parcheminée, les yeux vifs.

Boisjol poursuivait son idée :

— Vous n'allez pas chômer, docteur!

M. Sohier répondit :

— L'hôpital s'emplit. Simples accidents, il est vrai! On vient de m'amener tout à l'heure un artilleur, le pied broyé par un caisson. Il règne aussi pas mal de dysenteries. Rien de curieux encore.

— De quoi prendre patience, sourit Du Breuil. Boisjolle regarda de travers, offusqué par sa jeunesse,

sa situation à l'État-major. Fier de servir dans la Garde, le général détestait les armes savantes, en vieux zouave d'Afrique parvenu à Tancienneté. Du Breuil vidait son verre : ce corton était chaud, sec, de bouquet franc. L'odeur des truffes se répandait. Les candélabres qui flanquaient la table aux deux bouts, sous la suspension, illuminaient d'une clarté vive les panneaux sombres, les armoires sculptées. II retrouvait tout, êtres et choses, tels qu'il les avait laissés, onze ans auparavant. Même atmosphère d'aisance et de confort, môme intimité familiale. Comme jadis, une guirlande de roses fleurissait la nappe, et l'un des quatre compotiers contenait des mirabelles confites. M™« Bersheim — elle avait toujours ses admirables yeux — écoutait avec un bon sourire le Père Desroques. Parfait homme du monde, d'une beauté de visage fîère et ardente, le prêtre, un des supérieurs de l'école Saint-Clément, disait:

— On calomnie la piété du soldat. Partout nos pères sont admirablement accueillis, on se confesse à eux, on se plaint du manque d'aumùniers. Si nous ne pouvons servir à ce titie, du moins l'École aura Thonneur d'être transformée en ambulance. Nos élèves emploient leurs dernières récréations à faire de la charpie. La maison, dès leur départ, sera mise en état de recevoir les blessés.

La vieille Lisbeth lui présenta un plat d'épinards au maigre, spécialement préparés pour lui, à cause du vendredi.

La grand'mère Sophia hochait la tète. Elle n'avait pas vieilli, toujours droite, portant haut sa tète placide sous le bonnet à coques. Elle dit au Père :

— Nous avons eu ce matin des nouvelles d'André et de Maurice. Ils vont bien.

— Deux de nos meilleurs élèves! reprit le Père Desroques. Ils feront honneur, j'en suis siîr, à Saint-Clément et à l'armée.

Du Breuil regardait Anine. Elle sourit avec fierté, en entendant parler de ses frères. Elle ne ressemblait plus à la petite fille frêle d'autrefois. Avec ses yeux bleus, ses lourds cheveux dorés, elle avait une beauté pensive, un charme grave. Silencieuse, réfléchie, d'un grand bon sens, l'âme pure et haute, c'était bien une Lorraine, une vraie fille de Metz. Une grâce virginale parait ses vingttrois ans épanouis.

— Ah! mes grands! soup/ra M™^ Bersheim.

Elle avait beau être chrétienne, cela lui déchirait le cœur, de songer au péril couru par ses fils. André, lieutenant de cuirassiers, Maurice, sergent-major de zouaves, l'un dans la division Duhesme, l'autre dans la division Ducrot, écrivaient de Strasbourg, où le maréchal de Mac-Mahon venait d'arriver.

— Mac-Mahon! s'écria Bersheim, voilà un homme! Franc comme son épée. Il va nous balayer le terrain.

Du Breuil, arrivé la nuit précédente, avait pris le jour même son service au Quartier général. Il était affecté

au service des mouvements, sous la direction du colonel Laune. L'Empereur, justement, venait d'interdire à Mac- Mahon de rien entreprendre avant huit jours . Du Breuil avait copié cet ordre. Il se contenta de répondre que les quatre divisions du maréchal s'organisaient. Ce qu'il ne dit pas, ce fut son mécontentement, après une heure de travail, dans la petite salle de l'hôtel de l'Europe, au milieu d'une confusion et d'un désordre sans exenn.pïe. Ils étaient là trente officiers griffonnant, riant, bavardant, en plein tapage de portes battantes, parmi d'incessants va-et-vient. II avait [)u constater à nouveau les retards et le désarroi de la concentration, l'impéritie des services administratifs, la faiblesse des effectifs, le vide des magasins. Mais cette fois, à portée de l'ennemi, c'était grave.

— 11 n'y a qu'à foncer! dit Bersheim optimiste. Seule, l'ingérence de l'Empereur dans le haut commandement m'effraye. Tous ces changements, tous ces relards ne valent rien. On dit Bazaine blessé de se voir réduit à la direction d'un simple corps.

— Eh bien, fit Boisjol, et le 2", et le 4°, et le 5® corps! le maréchal en a surveillé la formation jusqu'à l'arrivée du major général...

— Sans doute, reprit M. Bersheim, avouez seulement qu'ensuite il n'a pas traîné ici... Son brusque départ est celui d'un mécontent.

— Il est revenu pour saluer l'Empereur, remarqua ]\Ime Bersheim.

Du Breuil s'informa delà réception faite au souverain. Il se souvenait que Metz, au moment du plébiscite, avait voté non. Bersheim raconta l'arrivée. Dès cinq heures, autour de la Préfecture dont on avait sablé les abords, s'étaient mis à rôder les policiers bruns, trapus, types Qe méridionaux et de Corses. A six heures quarante-cinq, par la porte de la rue Serpenoise, sablée aussi (une petite pluie avait rendu les pavés glissants), le cortège faisait son entrée. Accueil déférent, sans enthousiasme. La ville était pavoisée depuis huit jours; on n'avait pas

njouté un drapeau aux fenêtres. Un piquet de ceiitgardes précédait les voitures. L'Empereur ctait dans la première, visiblement abattu. Sa tète retombait sur la poitrine. Ses cheveux trop longs dépassaient le képi, caressaient le col de sa tunique. Dans la seconde voilure, à côté du prince Napoléon impassible, le Prince Impérial saluait, tout souriant. M. Bershcim dit :

— J'ai entendu une paysanne murmurer : c Ah ben! y en a un qu'est trop jeune, et l'autre est trop vieux! »

Il ajouta :

— Bazaine, seul, en calèche découverte, suivait au milieu du cortège de généraux, d'écuyers, de piqueurs, Il était très pâle, avec des yeux boursouflés, des rides, un air de fatigue et d'ennui. Il ne m'a pas, je l'avoue, produit une excellente impression. Son visage a quelque chose d'impénétrable. L'air d'un homme qui pense à

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