SOI
— Un. ambitieux, souligna le major. Sa conduite au Mexique l'a bien prouvé.
— Possible, dit Boisjol, je n'en sais rien. Mais brave comme les plus braves! je l'ai connu en Italie, moi!
On vint prévenir M. Sohier qu'un infirmier l'attendait. Il sortit de table et ne reparut pas. Lisbeth déclara qu'il était parti furieux. Un officier venait de se tirer une balle dans la tète.
— De tels malheurs heureusement doivent être rares! dit M""^ Bersheim apitoyée.
Boisjol répondit, en reprenant des asperges :
— L'officier, en effet, a une plus haute conscience de ses devoirs que l'homme de troupe. Mais le suicide des soldats est fréquent. En colonne, l'excès de fatigue, la marche, le soleil, l'exemple d'un camarade qui s'est tué; et plus d'un se fait sauter la cervelle. J'en ai vu des exemples, en Afrique.
Une tristesse passa sur la face ardente du Père Desroques.
— C'est affreux, gémit une dame qui n'avait encore rien dit, M™a Le Marlrois. Elle n'avait d'yeux que pour
son fils Gustave, grand garçon gauche et barbu, qui portait des hinctles.
— Cela vient, dit le général avec philosophie, de ce que l'équipement du soldat en campagne est trop lourd.
— A propos d'équipements, reprit un vieux monsieur gras, rose, aux yeux et au sourire bienveillants, M. Dumaine, un rentier, — c'est un spectacle inouï que la gare en ce moment. Je n'ai jamais vu autant de cantines et de bagages. Le personnel, insuffisant d'ailleurs, est affolé, les docks sont obstrues, et chaque jour la confusion s'accroît. Tout le monde commande. La compagnie, malgré son bon vouloir, ne sait plus à qui entendre.
— Avec une organisation pareille, expliqua Bersheim, rien d'étonnant.
Les régiments avaient dès le début rejoint pèle-mèle. Une masse llottante d'isolés s'était échelonnée sur le réseau. Au débarquement, faute de répartition prévue des troupes, le désordre avait commencé. Les trains s'entassaient. Les bagages restaient en souffrance. En même temps affluaient les envois de matériel et de vivres. L'intendance territoriale, par malheur, manquait d'ordres pour leur réception; quant à l'intendance divisionnaire (attachée aux corps d'armée et ne sachant s'ils s'arrêteraient ou non à Metz), elle n'avait osé faire vider les wagons. Par longues files, ils encombraient les garages. Les agents de la compagnie passaient leur temps à faire le relevé des arrivages, à le transmettre à l'intendance, à l'artillerie, au génie, à l'arsenal; séance tenante, il fallait livrer du café à l'un, des cartouches à l'autre, des farines à un troisième. Souvent les camions transportaient au loin des marchandises qui, mises à terre, étaient rechargées, reconduites aux wagons, réexpédiées au delà. Cependant, des quatre coins de la France, les trains arrivaient toujours. La compagnie avait fini par entasser les marchandises à même le quai.
M™« Le Martrois confia au Père Desroques qu'elle avait aperçu le Prince Impérial dans la matinée. Il était
à cheval, avec une suite militaire nombreuse. Des gamins couraient derrière, en l'acclamant. On leur avait jeté des poignées de sous.
Gustave Le Martrois dit timidement :
— Moi, j'ai vu conduire, à l'hôtel de Metz, où est le grand prévôt, deux dragons allemands. Ils avaient l'air narquois, et se tenaient raides comme des pieux, dans leurs habits étriqués.
— Et moi, dit M. Dumaine, j'ai vu amener un espion, déguisé en femme. La foule le huait. C'est incroyable, paraît-il, le nombre d espions qu'emploient les Prussiens.
— Oui, dit Du Breuil, ce service est parfaitement organisé chez eux.
Au contraire, nous ne savions rien de précis. On signalait des rassemblements à Mayence, à Winden, à Maxau, à Carlsruhe; mais la composition des armées allemandes, leurs projets restaient inconnus... Le contact n'était nullement pris, malgré les prescriptions du major général, qui avait ordonné patrouilles, reconnaissances, pointes de cavalerie. On se trouvait en face d'un ennemi, qui, présent, restait invisible. Quelques escarmouches sans importance, uhlans enlevés, coups de feu d'avant-postes, entretenaient l'impatience et le doute.
— C'est égal, dit M. Bersheim revenant à son idée, celle de tous, au fond, — pourquoi ne bouge-t-on pas? Je ne suis pas un soldat; il me sem.ble pourtant que l'expectative, c'est le contraire du tempérament français. Un colonel d'état-major m'a dit, il est vrai, qu'on manquait de biscuit pour se porter en avant. Lebœuf aurait télégraphié hier à Paris d'en envoyer ici et à Strasbourg; mais, sapristi! il y a du pain et du blé en Allemagne! Qu'est-ce qu'on attend?
Boisjol ne répondit pas, touché à vif dans son courage aventureux de vieil Africain. Il bougonnait asse? d'être tenu là, l'arme au pied. Quand on déclare la guerre, c'est qu'on est prêt; quand on est prêt, on marche!
Après une tarte aux quetsches, triomphe de la pfitisserie de ménage, on achevait le dessert. Lisbeth, selon la coutume, posa sur la table la cave à liqueurs; M. Bcrsheim l'ouvrit. L(;s Hacons de verre carrés, guilloclu's d'or, couleur de topaze, de rubis, d'émeraudc, étaient ;i demi pleins : eau-de-vie, curaf;ao, crème d'angéliquc . dans le quatrième, du vieux kirsch de la Forêt-Noire limpide comme de l'eau, ardent comme du feu.
— Je vous le rtîcommande, dit M. Bersheim.
Du Breuil en accepta un verre. Rien n'avait change, décidément. L'ancienne demeure gardait son air de bonheur calme. L'heure battait, d'un pouls égal, dans la gaîne sculptée de la grande horloge. Le balancier, un disque de cuivre, allait, venait, montrant, cachant la devise d'émail noir : Omnes vulnerant, uUima necat. Du Breuil aurait peine à quitter, tout à l'heure, cet endroit paisible. Le bon sourire de M"'« Bersheim, le clair regard d'Anine lui allaient au cœur. Cette grande fille, il se la rappelait enfant, avec des jupes courtes, un petit front sérieux déjà. Elle aimait lire de belles histoires, dans des livres à images. Et d'Avol les commentait, plein de verve et d'invention comique! Il revit les deux frères : André robuste, Maurice pâlot; l'un bruyant, indiscipliné, l'autre taciturne, un peu en-dessous... La grande horloge sonna, comme on passait au salon. Elle avait un timbre grave, profond, solennel, qui faisait rire d'Avol, dans le temps, lorsque inilexible elle martelait l'heure de la rentrée à l'École. On jurerait, afTirmait-il, la voix du professeur d'art militaire et de géodésie... Ce bon Jacques! Il manquait vraiment, ce soir. M. Bersheim, avant de se mettre à table, en avait fait la rt-niarque. Arrivé la surveille, il bivouaquait au Polygone; mais son service l'avait retenu. A peine si Bersheim avait pu lui serrer la main. Par exemple, sa visite au camp de la Garde l'avait enthousiasmé :
— Quels soldats! fit-il. Et Bourbaki,quel chef! Allons, allons! j'ai bon espoir. Comment, mon ami, vous partez déjàl
Du Breuil s'excusait : un travail fou. Le général Boisjol lui fit une sèche inclination de tête. Il rendait l'État-major tout entier responsable de la lenteur et du désordre des mouvements. La porte refermée, il s'en expliquait avec amertume.
Du Breuil traversa la cour, franchit le porche aux colonnes cannelées. Elles étaient toujours surmontées de boulets de pierre verdis. 11 se crut revenu à quinze ans en arrière, à peine une ombre de moustache, souslieutenant élève... Plus de grand Quartier général, de travail, ni de guerre! et, comme s'il allait rentrer à l'École d'application, il prit par la rue aux Ours. Singulière sensation de se retrouver ainsi, le môme presque, à son point de départ. Il lui semblait reconnaître chaque pignon, chaque angle noir. Jusqu'aux pavés de quartz inégaux qui, sous sa botte, ressuscitaient un contact familier. Metz s'évoqua, malgré la ruelle obscure, avec son antique grâce de cité provinciale, ses édifices badigeonnés à l'ocre jaune, ses auvents de maisons en torchis, ses ponts, ses places, ses quinconces, et dominant la houle des toits, comme un berger ses ouailles, la haute masse de la cathédrale. Morcelée par les eaux vives de la Seille et de la Moselle, pleine de casernes, de magasins, d'arsenaux, d'écoles, il la revoyait toute, la vieille ville militaire, à l'étroit dans sa ceinture de fortifications et de fossés herbeux. En était-elle assez fière, Metz la Pucelle, de ce corset aux dentelles de pierre! Elle défiait toute attaque, ne prenait jour sur la campagne que par des ponts-levis méfiants, d'étroites portes de prison.
Il passa devant l'École. Deux des meilleures années de sa jeunesse tenaient là. Plusieurs cavaliers ivres passèrent en titubant, à grand cliquetis de sabres. Au coin de la rue de la Garde, derrière une fenêtre, un sanglot d'enfant invisible lui fit tourner la tête. Une patrouille le croisa, près du Palais de Justice. Un air plus frais lui soufflait au visage : il longea l'Esplanade... Si calme autrefois, à l'heure où allait sonner la *■ petite
cloche», elle était animée d'un va-et-vient d'ombres, dans la faible clarté des réverbères, espacés sous les arbres. Encore des soldats, ceux-là recrus de fatigue, couchés par terre la tète sur leur sac; un chat blanc qui file sous une porte, un murmure de charrois lointains, puis, à nouveau, dans la rue des Clercs, un air lourd l'oppressa, un air saturé de la vie et du silence de ces milliers d'hommes et de chevaux qui campaient partout, remplissaient les forts, les casernes, les glacis, le Ban Saint-Martin, l'île Chambière, couvrant le sol du mamelonnement pointu des tentes grises, noircissant l'herbe d'innombrables feux de bivouac.
A l'hôtel d.e l'Europe, des factionnaires, des lumières, du bruit, la salle du grand Quartier général fenêtres ouvertes, avec des officiers penchés sur les papiers, dans la fumée des cigares. Du Bieuil entra. Sur le seuil, deux dames élégantes lui sourirent. L'une était la femme d'un général. Elle logeait là comme en villégiature, avec une nourrice et un bébé. Dans un couloir, des plantons, des curieux. Un journaliste qui s'était adressé à Du Breuil dans l'après-midi lui barra le passage. Complet à carreaux, cliapeau tyrolien, souliers vernis. Il tenait un sac de nuit à la main.
— Trop heureux de vous céder ma chambre, commandant. Je pars pour Boulay. On ne sait rien ici. 11 me tarde de savoir quelque chose! Qu'est-ce qu'on fait? Qu'est-ce qu'on attend?
Il avait une longue face de pierrot, l'air goguenard. Il haussa légèrement les épaules. Du Breuil vit, à ses yeux brillants, qu'il avait bien dîné.
— Je respecte le secret des armées, commandant! Mais on nous cache tout! les journalistes sont mal vus. On m'a déjà arrêté deux fois comme espion... Entre nous, pourquoi ne sait-on rien? Eh! eh! messieurs, peut-être n'en savez-vous pas davantage vous-mêmes...
La porte du couloir s'ouvrit. Le commandant Blache parut. Officier d'ordonnance du maréchal Lebœuf, il était, par son service, constamment en rapport avec
l'État-major général. Le journaliste qu'il avait rabroué quelques minutes auparavant bredouilla :
— Bien du plaisir, commandant!
Un salut froid, et Du Breuil le regarda s'esquiver, son sac de nuit en main, d'un pas glissant de funambule.
— Vous parlez à ce pierrot-là? grogna le Sanglier. Le premier journaliste qui vient me relancer, je le fais passer par la fenêtre. En voilà des bavards!
Il ne décolérait pas depuis trois jours, n'ayant à la bouche que le mot : gâchis, gâchis, répété avec une fureur comique Tout allait mal. 11 était logé dans une chambre à punaises. De jeunes camarades lui avaient manqué d'égards. Un de ses chevaux s'était blessé pendant le voyage. Au reste, avec son esprit méthodique, il ne pouvait se faire au tumulte de la salle de travail, à la présence des étrangers entrant là « comme au moulin! » Dans les quatre sections du grand État-major, renseignements, mouvements, personnel, matériel, c'était le même décousu, la même agitation. La moindre dépèche télégraphique y soulevait tout le monde. On avait l'air d'hallucinés. « Soyons calmes, sapristi! » grommelait-il vingt fois par jour.
Ils entrèrent dans la salle où le brouhaha croissait.
— Du Breuil, dit le colonel Laune, j'ai du travail pour vous!
Il était plus mince, plus sec encore que de coutume, tendu comme un arc d'acier. C'était un des rares qui restassent lucides au fort de l'ouvrage, prompts, décisifs. Des tètes se levèrent. Le commandant Décherac, un aimable [garçon, serra la main de Du Breuil. Plusieurs lui sourirent. D'autres ne bougèrent pas. Le visage sardonique de Floppe, un capitaine malingre et blême, suait l'envie.
— Tenez! dit Laune en baissant la voix, rédigez-moi ce rapport. Le général Lebrun l'attend.
11 se mit à l'œuvre. A sa droite, un lieutenant colonel a lunettes, grisonnant, bedonnant, très peu militaire, taillait, avec une attention extraordinaire, une plume
d'oie. En face do lui le commandant Kelm, un camarade du Mexique, écrivait d'une façon verliginense, tout en mordant sa moustache. Quand Du Hreuil, de loin en loin, levait la tèle, il rencontrait, .'i l'autre bout de la salle, le regard grave d'un officier qu'il ne connaissait pas, nommé Rostand, et dont la laideur intelligonte lui inspirait un commencement do sympatliie.
La chaleur était étouffante. Un garçon entra, portaid un plateau chargé de chopes. Il dut revenir avec de nouvelles canettes. Un officier réclamait do la glace, un autre de la limonade. Comme Du Breuil se replongeait dans sa besogne, le grand et long colonel Charlys, chef du service dos renseignements, vint, h deux pas de lui, conférer avec Laune. Ils causaient assez haut pour qu'on pût entendre, c Vraiment! c'était insupportable! — disait Charlys. (vSa figure osseuse faisait songer à Don Quichotte.) — Les renseignements, le plus souvent, étaient transmis à l'Empereur et au maréchal Lebœuf par des agents secrets. L'État-major ignorait ainsi tout ce qui concernait la politique générale, la raison d'être des opérations. Le personnel d'espionnage était insignifiant. Par suite, la feuille quotidienne de renseignements, composée d'informations de seconde main, jointes à celles que les chefs de corps fournissaient chaque jour, no pouvait mentionner aucun fait important. » A ces doléances, le colonel Laune répliqua qu'il en était de même de certains ordres de mouvement. Donnés directement par l'Empereur ou le major général, ils échappaient à la filière des bureaux. Tous deux blâmèrent ces irrégularités. Il eût fallu une volonté, une direction uniques.
— Notre tâche, reprit le colonel Charlys, ne doit pas être réduite au service actif et aux écritures. Si nous ne savons par quelles considérations, par quelles nouvelles sont motivés les ordres que nous transmettons, notre rôle est diminué. L'armée entière peut en souffrir...
Il baissa la voix, sur le conseil de Laune.
Du Breuil, n'entendant plus, reprit son rapport. Oui, ce partage de l'autorité offrait bien des inconvénients. L'Empereur? Il devait avoir un plan, sans doute, mais l'indécision de son caractère, l'inquiétude que lui inspirait le désarroi de l'armée, si lente à s'équiper, paralysaient son esprit, trop disposé déjà à temporiser... Le commandement lloltait, aux mains du souverain, du major général, des aides-majors généraux. On sentait le manque d'une impulsion vigoureuse. Du Breuil, à peine arrivé, pouvait s'en rendre compte. On s'occupait de compléter l'équipement, l'armement! Les magasins de Metz se vidaient. En revanche, des approvisionnements considérables s'amassaient à Forbach et à Sarreguemines, villes ouvertes, à proximité de l'ennemi... Afin d'alléger la troupe, on faisait verser les couvertures et les shakos, mais d'autre part les hommes recevaient un excédent de 90 cartouches... La Garde avait rendu ses bonnets d'ourson, elle ferait la campagne en bonnet de police. Et, pour en arriver là, il n'avait pas fallu moins d'une journée d'hésitation, de trois ordres et contre-ordres différents... Enfin, s'il en venait aux détails. Du Breuil demeurait confondu. Malgré les assertions du ministre à la tribune, tout manquait : I)as de fours de campagne, pas d'ustensiles et d'effets de campement; ni tentes, ni marmites, ni bidons, ni gamelles; pas d'infirmiers et d'ouvriers d'administration; pas de caisses de médicaments : pas de brancards, pas de cacolets; pas d'attelages... Et malgré la belle allure de vieux régiments, que de traînards, de pillards, d'ivrognes!
Il refaisait en pensée son voyage de Paris à Metz... Les gares pleines de soldats; sur les voies de garage, des trains bondés; des cris, des chants, du tumulte; à Vilry, un officier qui ne pouvait se faire obéir; à Chutons, une farandole de zouaves, aux couacs d'un piston rauque!... Puis l'arrivée dans l'aube grise, le pèle-mèle des bivouacs et des camps, les glacis encombrés de tentes, de faisceaux, de cantines; soldats de toutes
armes, chevaux au piquet, les gueules muettes des canons alignés en parcs, les caissons, les voilures, l'immense lleuve d'hommes roulé là des mille routes de la France; et sur cette armée stagnante, la vision du carnage suspendu, l'impression d'énervement, d'attente... Du Breuil se rappela la soirée de Saint-Cloud, la Marseillaise à l'Opéra... c'était le prélude! Maintenant, le drame allait commencer. Et dans l'impatience fébrile qui faisait grincer sa plume, il lui sembla que les acteurs manquaient leur entrée...
Ah! le bruit du premier coup de canon, quel soulagement!
Il profitait, le surlendemain, d'un moment de liberté pour rejoindre d'Avol au Cale Parisien. La nouvelle qu'il venait d'apprendre lui emplissait le cœur. Enfin! on allait donc marcher. Une grande opération sur Sarrebrùk était imminente .. 11 courait presque.
La place de la Comédie était couverte de soldats, de bourgeois, de paysans endimanchés. Partout, le long du parapet, regardant les maisons vieillottes qui trempaient dans la Moselle, c'était, sur le pont, sous les quinconces de tiîieuls, un fouillis d'uniformes, de badauds en promenade, l'air amusé. On admirait de préférence la belle tenue de la Garde, les brandebourgs blancs des grenadiers, jaunes des voltigeurs, la chéchia des zouaves crânement plantée sur la nuque, l'habit de drap vert clair des dragons de l'Impératrice. Un carabinier, qui passait au trot, fit sensation avec sa tunique bleu de ciel et sa cuirasse de cuivre à soleil blanc. Son cheval se cabra, une vieille femme faillit être écrasée.
Des officiers, par de fausses ressemblances, attiraient une seconde le regard de Du Breuil. Il y avait tant de visages, marqués du même pli de métier! Cette foule de masques anonymes, depuis trois jours, l'obsédait. Il en remarquait certains, malgré lui. Une attitude, un geste, une physionomie poursuivaient son souvenir. Les uns gardaient encore une coquetterie, se rasaient chaque
matin, portant la moustache et riinpéiiale. D'autres laissaient pousser leur barbe. Mais, chez presque tous, il constatait une sorte de négligence, de sans-gône, comme un retour à une vie de grand air, instinctive, animale... Des voracités de camarades, des soils avides au café, moins de tenue dans la vie en commun.
Aux petites tables du Café Parisien, pas une place! La terrasse, ornée de lauriers en caisse, fourmillait d'uniformes. 11 rcoionnut le général Boisjol en tenue de campagne, bottes jaunes montantes, son camarade Décherac, de l'État-major, le capitaine de dragons Laprune et le colonel La Maisonval. Des journalistes de mise excentrique — l'un tout de velours noir, l'autre en brigand d'opérette — se mêlaient aux groupes. On regardait de travers un long garçon roux, aux larges maxillaires, correspondant du London Gazette. 11 s'était vanté d'être parfaitement au courant de ce qui se passait dans les bureaux. Son camarade du Standard, moins heureux, avait été incarcéré.
Du Breuil remarqua la gravité de proboscidien avec laquelle un capitaine de gendarmerie, au nez énorme, portait à sa bouche un petit verre, d'un rond de bras qui fnisait penser à un ramènement de trompe. Un intendant causait avec un gorille velu, membre de la Société internationale de secours aux blessés, portant casquette et brassard à croix rouge sur fond blanc. Des employés des postes, vert et argent, galonnés sur toutes les coutures, faisaient bande à part. Et la voix de stentor du chef d'escadrons Gouchorte, des cuirassiers de la Garde, un géant celte resplendissant d'acier, dominait le brouhaha des conversations.
Du Breuil enfin découvrit d'Avol qui l'appelait.
— Tu connais ces messieurs?... Le capitaine de Serres, le lieutenant Thomas, de ma première batterie...
Saluts, poignées de mains, bocks.
— Eh bien, dit d'Avol, monsieur de l'État-major, nous apportes-tu l'ordre de marcher? Je le croirais, à l'air de mvstère que vous avez tous aujourd'hui.
Regarde-moi ce colonel à lunettes, à gauche. On dirait qu'il avale sa langue.
Du Breuil reconnut son voisin de travail, dans la salle de l'hôtel de l'Europe, le lieutenant -colonel Poterin. Son calepin ouvert devant lui, cette fois, il était en train de tailler un crayon. Il taillait donc toujours!
— Ma foi, dit le capitaine de Serres, un très joli, [)resque trop joli garçon, — « il porte corset », prétendait-on, — cette incertitude est irritante. Nous ne savons rien des Allemands. Eux, renseignés par les journalistes, connaissent en détail jusqu'à l'emplacement de nos troupes. Voyons! mon commandant, n'est-ce pas absurde?
A cette question embarrassante, le lieutenant Thomas — il n'avait que deux poils de moustache — tourna la tète, par respect hiérarchique, et se mit à gratter le coin de sa paupière, qui était d'un rouge enflammé.
— Ah bien! lit d'Avol, au temps de l'Autre ça ne traînait guère. Rappelez-vous la foudroyante campagne de 1806. En dix-sept jours, rasée, la monarchie prussienne!
— D'autres temps, d'autres hommes, jeta Du Breuil.
— Mais non, répliqua d'Avol. Les hommes ne changent guère. Ils sont ce qu'on les fait. On peut dire avec certitude : tant vaut le capitaine, tant vaut l'armée!
— Si nous ne bougeons pas, fit le capitaine de Serres, était-ce vraiment la peine de nous distribuer tant de cartes d'Allemagne? Des ballots entiers! J'espère que nous n'aurons pas à parcourir tous les pays qu'elles renferment.
— En attendant, remarqua d'Avol, les cartes de la frontière manquent. Impossible de s'en procurer. En avez-vous une, messieurs?
— Non, avouèrent les trois officiers... Aux tables voi- >ines, des plaintes s'élevaient :
— Il n'y a pas une seule carte à Metz!
— Aucun libraire n'en a !
— A quoi songe le dépôt de la guerreT
11 baissa la voix, et so tournanl vers Du Breuil :
— Tout à l'heure, en t'altendant, j'ai vu co vieux colonel de dragons déplier gravement la sienne. Sais-tu ce qu'il disait au capitaine qui raccompagne?... (Du Breuil, à la direction de son regard, reconnut La Maisonval et le capitaine Laprune.) — « C'est bien le Rhin, n'est-ce pas, qui passe à Sarrclouis? » Et le capitaine répondait : « Pardon, mon colonel, c'est la Moselle! »
La grosse voix du cher d'escadrons Couchorte se fit entendre. 11 paraissait en colère; un petit capitaine de chasseurs à cheval, assis en face de lui, malin et noiraud, semblait un moucheron qui agace un lion.
— Laissez-moi donc tranquille, clamait le géant; la portée de vos canons prussiens, la justesse du tir? Eu voilà des balivernes! Est-ce que toutes les balles et boulets du monde valent une belle charge de cavalerie?... Former de grosses masses, ployer, déployer et charger, voilà notre tactique, capitaine! Elle est, fichtre! assez jolie. La MoskoVa et Waterloo en témoignent.
— Pourtant, mon commandant, le maréchal Niel, dans ses Observations sur le service de la cavalerie en campagne, exposait, j'ose le dire, des principes différents, plus en rapport avec les progrès destructifs des armes à feu. Éclairer les colonnes, les relier entre elles, harceler l'ennemi, enfin, au moment de la b'itaille se répartir aux ailes, veiller...
— Enterré, le maréchal Niel! cria Couchorte. Le maréchal Lebœuf a bien vite fait de supprimer cette instruction-là!... La cavalerie, monsieur, arme combattante au premier chef! Nous sommes là pour donner le coup de marteau de la bataille, nous sommes le coin de fer qui enfonce et démolit tout! Charger, pointer et sabrer, je ne connais que cela !
Les dragons approuvèrent. Le vieux colonel La Maisonval tordait sa moustache entre ses doigts puissants. Le capitaine Laprune eut un rire pareil à un hennisse-
ment, sous son casque à queue de cheval. Les artilleurs haussèrent discrètement les épaules.
A la table voisine, on se plaignait de l'intendance.
— L'Empereur en est très mécontent, — était en train de dire gravement un officier de voltigeurs, le lieutenant Marquis, grand donneur de nouvelles, fausses ou vraies. Il avait des yeux ronds, des cheveux ébouriffés l'air à la fois niais et important. — Ce matin, en revenant d'une marche militaire, nous avons rencontré Sa Majesté. Son visage, malgré nos vivats, est resté froid. L'Empereur, paraît-il, venait de faire quelques exécutions parmi les riz-pain-sel. On dit aussi qu'il est furieux de l'état des forts...
— Il est évident, reprit d'Avol, que bien des choses clochent, mais si l'on attend qu'il ne nous manque ni un bidon, ni un biscuit, les Prussiens auront beau jeu!... Tiens! Barrus, fit-il, en apercevant un officier de la garnison, capitaine du génie. — Il va nous expliquer d'où proviennent les retards à l'armement des forts!
Le nouvel arrivant dit avec amertune :
— Question d'argent! mon commandant.
Petit, brun, le visage intelligent, avec un front de sectaire, un feu noir dans le regard, le capitaine Barrus ajouta :
— Eh! oui, le budget de la guerre, la défense des places, sornettes que tout cela!... Tandis qu'un bal aux Tuileries, une jolie rente au grand-veneur, cent mille francs par-ci, cent mille francs par-là... à la bonne heure!
Il résuma la situation :
Quatre ouvrages en construction s'ajoutaient aux deux forts (Moselle et Bellecroix) qui flanquent Metz au nord-est et au nord-ouest. C'était Plappeville et Saint- Quentin sur la rive gauche, Queuleu et Saint-.Iulien sur la rive droite. Les deux premiers étaient les plus avancés. Il n'y avait plus qu'à recouvrir de terre les remblais et les parapets ; tandis qu'aux forts Queuleu et Saint-Julien, grands pentagones bastionnés, encore
ouverts à la gorge, il reslait beaucoup à faire. Mais on s'occui)ait à la liAlc de palissadcr les parties d'escarpes non revêtues; on harrail les brèches au moyen de fortes palanques. On coniplclait tant bien que mal rarniemiMit. A la vérité, le nombre des pièces en batterie était insuffisant!... En mai, on avait commencé un nouveau fort, celui de Saint-Privat, destiné à couvrir le chemin de fer et la gare. Mais il était à peine massé. Quant aux ouvrages de moindre importance, destinés à relier le système, ils n'existaient que sur le papier.
— C'est égal, continua-t-il avec cette aigreur qui se nanifestait chez les opposants de l'empire, il n'y a qu'à
"prendre l'offensive, et l'état des forts sera moins inquiétant! Par malheur, la proclamation d'hier n'est pas de celles qui annoncent une volonté ferme. Qu'est-ce que c'est que « défendre l'honneur et le sol de la patrie »? Sommes-nous menacés d'une invasion? Que veut dire : « Quel que soit le chemin que nous prenions hors de nos frontières... »? On ne sait donc pas encore lequel choisir? Et ça finit par le Dieu des Armées, du Bossuet défraîchi! Il ajouta :
— Ce n'est pas ainsi qu'on enlève les hommes.
— Bah! fit d'Avol, des mots. Nous n'en parlons que pour tuer le temps. Qu'on sonne le boute-selle!... vous verrez !
Le capitaine de Serres eut un rire joliment cruel :
— Mon ordonnance affilait encore mon sabre ce matin. Je lui ai dit : Épointe plutôt. Le tranchant blesse, la pointe tue.
Couchorte cria ;
— Le sabre ! Il n'y a que le sabre ! C'est la première des armes. Un temps de galoj), une lame solidement fixée au poignet, on traverse son homme comme du beurre.
Plus d'un, dans une vision meurtrière, tourmenta sa dragonne. Il passa sur certains visages une expression dure. Et jusque dans le groupe des employés des postes, on sourit belliqueusemenl. Ils étaient tout brillant? dans leurs uniformes d'un vert neuf, remplis d'une
morgue qui n'était peut-être que de l'embarras. Un d'eux s'assura môme avec complaisance si son sabrejouait bien dans le fourreau. Ce qui attira l'attention du capitaine Laprune.
— Monsieur, fit-il avec une politesse goguenarde, vous avez mis la poignée à rebours.
L'employé galonné rougit légèrement.
— Monsieur, continua Laprune avec le même flegme, vos éperons sont bouclés à l'envers.
L'employé devint pourpre. On riait autour de lui. Ses camarades, lâchement, firent chorus. Mais leur prestige fut atteint.
D'Avol grommelait tout bas, car Couchorte lui paraissait ridicule :
— 11 est bon, celui-là! Qu'il embroche donc des obus, qu'il fende des balles, avec son tranche-lard! Il m'en dira des nouvelles!... Tu pars déjà, Pierre? Je t'accompagne.
11 régla les consommations, prit congé des camarades. En sortant, ils passèrent à côté du lieutenant Marquis. Au milieu d'un cercle attentif, le bavard était en train de pérorer, traçant des plans de campagne sur le marbre d'une table, avec une allumette trempée dans du café.
Les deux amis marchèrent un instant en silence.
— Je vais chez le père Gugl, dit Du Breuil. Te rappelles-tu? L'horloger juif!
— Gugl? dit d'Avol... qui nous prêtait à 50 pour 100, quand nous étions à l'École. Quel vieux filou!
— Oui, mais habile orfèvre. Je veux faire monter cette pierre en bague. — Du Breuil montra l'opale de M"'^ de Guïonic.
— Elle est fêlée, dit d'Avol.
— J'y tiens quand même.
Jacques ne lui demanda pas d'explication, sans doute il se souvenait du bracelet d'opales. A l'Opéra, dans la loge, il avait admiré le fin poignet de M™« de Guïonic, Du Breuil s'étonnait de sentir combien ce souvenir était
loin déjà. Il ne l'avait quiltéc que depuis quatre jours. Presque quatre mois.
La boutique de Gugl était à moitié ouverte, à moitié fermée.
Ainsi était l'œil clignotant, l'œil unique dont le juif dévisagea les officiers, car il était borgne de naissance. Il eut un regard inquiet vers sa femme, qui, drapée d'un cachemire, portait des bandeaux de soie noire collés au front, en guise de cheveux. Elle s'éclipsa aussitôt. Une odeur de juiverie sortait de la petite pièce obscure. A l'étalage, derrière une vitro sale, il n'y avait que de vieilles montres cassées et du menu bric-ùbrac.
— Eh bien, Gugl, vous ne me reconnaissez pas? dit Du Breuil. 11 dut lui rafraîchir la mémoire.
Le juif qui tirait, d'un air perplexe, sa barbe fourchue, leva les mains en l'air. Il en avait tant vu, des élèves de l'École, des pons cheunes chens ! Mais le gommerce n'allait bas, ah! Dieu d'Israël! bas du tout...
— Rassurez-vous, Gugl! On n'en veut pas à votre bourse. Avez-vous des bagues anciennes à me montrer?
— Des pelles pagues? De ponnes pagues?
Il hésitait, jaloux, à appeler sa moitié. Il s'y décida cependant, comme s'il eût craint pour les trésors poussiéreux de sa vitrine. La vénérable matrone arriva, traînant deux enfants malpropres, d'un blond de lin, presque albinos. Rassuré, Gugl disparut dans un recoin dissimulé par une tenture en loques, et revint avec des anneaux d'un or pâle et ciselé. Du Breuil fut long à choisir, à débattre le prix. Il se décida enfin pour une bague feuillagée, dont le chaton vide était justement de la dimension de l'opale. D'A vol s'impatientait. Une fois dehors, reconduits par les bénédictions de l'Israélite et de sa femme :
— Franchement, dit d'Avol, sais-tu quelque chose? Parle, où en sommes-nous?
Du Breuil sourit :
— Bouche cousue, n'est-ce pas? Eh bien, on prépare
une grande opération sur Sarrebriick. Voilà : l'Empereur, hier, a appris que les Prussiens s'avançaient de ce côté. On parle de 40 000 hommes. Il y a donc urgence et, dans ces conditions, les 3<^ et 5« corps appuieront le 2«. Bazaine dirigera l'attaque.
— Bravo! fit d'Avol, dont les yeux brillaient de plaisir. Et la Garde?
— La Garde reste à Metz.
D'Avol étouffa un juron. Une contraction presque méchante tirait son visage pâle.
— A Metz! Qu'est-ce que nous ferons, nous autres, pendant qu'on se battra? Nous pécherons à la ligne?
— Sois tranquille, il y aura plus d'un changement. Le dernier mot n'est pas dit. Viens jusqu'à l'hôtel. Nous en saurons peut-être plus.
D'Avol rageait :
— C'est égal! j'aurais volontiers tiré le premier coup de canon.
Du Breuil l'imaginait, croyait l'entendre presque, cette première détonation. Et c'était un fracas étourdissant, le grand vent plaintif de l'obus, l'éclatement morcelé au milieu d'un groupe d'Allemands. Des cris, un ventre ouvert, une tête broyée. Voilà ce qu'ils désiraient tous âprement, joyeusement. Lui-même se vit, dans un éclair, portant des ordres... On l'entoure, il met le sabre à la mam, il frappe... Aussitôt, un visage inconnu l'obséda : face rouge, durs yeux bleus, barbe fauve, visage anonyme qui devint pour lui le visage de l'Ennemi. Il songea au baron de Hacks, à sa morgue polie, à l'Exposition, aux heures passées ensemble. Qu'éprouverait-il, s'il le rencontrait dans une mêlée?... Au Quartier général, rien de nouveau. La Garde ne bougeait pas.
La nuit se passa sans incident. Il sut, le lendemain, qu'une conférence avait eu lieu, à Forbach, entre le maréchal Bazaine, les généraux Frossard, de Failly, Lel^run, Soleille, commandant l'artillerie, Cofllnières, commandant le génie de l'armée. On y avait décidé que le 2« corps attaquerait Sarrebrûck, soutenu par Bazaine
à droite, Failly h gauche. L'I'.nipereur, enfin, fixait l'action pour le 2 aovlt.
Du Breuil songeait. De celle [ircmiôre bataille sur la Sarre, des résultats incalculables pouvaient dépendre : la confiance et l'élan des troupes, reffet moral, tout ce qui, dans le terrible jeu des probabilités mililaires, se répercute si loin et si profond dans l'ùme des armées cl du pays. Désigné au malin, puis décommandé un quart d'heure après, il vit avec un crève-cœur partir à sa place, pour Sarrebriick, son camarade Kelm. Il lui sembla que le petit capitaine jaune, dont la figure envieuse, dans le fond de la salle de l'état-major, lui déplaisait, avait un sourire narquois. Par contre, il avait échangé quelques mots avec Restaud, l'officier dont la laideur intelligente et le regard sérieux Fattiraient. Jusqu'à deux heures, il tint difficilement en place, dépèches et rumeurs contradictoii-es apportaient l'écho bourdonnant, le grand murmure du combat. 11 imaginait l'armée en marche, l'attaque, la bataille avec ses revirements, cris, assauts, reculs, tout le flottement des lignes dans la fumée et l'odeur de la poudre. Son ancien chef, le colonel d'artillerie Deresse, était certainement de la partie!
Soudain le colonel Laune, qui conférait avec le gros colonel Jacquemère, chef du service du matériel, l'appela. Du Breuil allait se rendre à la gare. Des trains, destinés à assurer le transport immédiat d'un corps d'armée, devaient être tenus en réserve, répartis dans les gares, entre Metz, Frouard et Thionville ; Du Breuil s'informerait si ces importantes mesures, d'une heure à l'autre, pouvaient être mises à exécution.
Il prit, tout songeur, le chemin de la gare. Mais à peine arrivait-il à la porte Serpenoise, où d'innombrables voitures de réquisition encombraient le passage qu'une voix le héla :
— Du Breuil!
Il se retourna. Décherac au trot le rejoignit. Contreordre On avait changé d'avis, en haut lieu. Du Breuil
haussa les épaules : « J'en étais sûr! > Rien qu'aujourd'hui, on l'avait dcraiig-é trois fois pour rien.
Ils eurent quelque peine à se dégager des voitures. ICxcité par la jument de Décherac, un cheval de charretier, énorme, velu des pattes, la crinière ébouriffée, se mit à hennir furieusement. 11 se jetait de droite et de g^iuche entre les brancards, tentait d'enlever par secousses le lourd chargement. Son maître, accouru, calma cette ardeur par une grêle de coups de fouet.
— Quoi! quoi! tape pas si fort, dit un vieux paysan iîiatois, en allumant sa pipe. C'est pas un Prussien!
— Ah! bcn ! dit le charretier, mufle rose et roux tout luisant de santé, j'taperais cor mieux!
Son rire montra des dents de bête, tandis que du regard, il quêtait l'approbatien des deux officiers. Ils détournèrent la tète.
— Ah! là là! maugréa-t-il vexé, ces beaux fds, avec leurs chevaux de carton !
— J'ai bien envie, disait Du Breuil, de pousser jusqu'à la gare. Peut-être saurons-nous quelque chose.
Un lieutenant de voltigeurs, les yeux brillants, courant presque, apparut. Du Breuil reconnut Marquis, le don neur de nouvelles. Il agitait son képi :
— Victoire, mon commandant! Les Prussiens sont en déroute! Les mitrailleuses ont fait merveille! Sarrebrûck est en cendres. Il y a plusieurs milliers de pri Bonniers!
Un cabriolet, attelé d'un vieux cheval, s'arrêta. Un gros monsieur au teint lleuri saluait : M. Dumaine, un des convives du dîner Bersheim. Il venait de la gare.
— C'est un triomphe, messieurs. Nous avons envahi r Allemagne. L'Empereur et le Prince Impérial se sont exposés avec un courage admirable. A l'heure qu'il est, notre armée, comme un seul homme, se dirige sur Sarrelouis.
Le cœur de Du Breuil et de Décherac battit. Autour rî'eux des rouliers, des estafettes, des passants faisaient ■rercle. Du Breuil ne songeait guère au sang répandu.
c Sarrebriick en cendres, les mitrailleuses ont fait merveille », ces mots qu'il répétait n'éveillaient en lui qu'espoir et succès. Il avait douté, il avait craint dans son ûme de soldat et de Français; cette victoire le remplissait d'une joie orgueilleuse. Allons! L'Empire avait toujours son étoile!
Des gens arrivaient de la gare. La nouvelle était dans toutes les bouches. Une vieille dit en passant près des officiers :
— On en a tué ! on en a tué !...
Elle branlait la tôte; et dans son accent, dans boh regard, il y avait du mystère et de la stupeur.. Tous ces gas qui ne boiraient plus, ne mangeraient plus, et qui là-bas, sur les hauteurs, dans les fossés, jonchaient la terre.
— Ah oui! On a dû en tuer! dit M. Dumame d'un ton paisible, comme si rien n'était plus naturel. — Messieurs, bien au plaisir!
Une vive désillusion les attendait au Quartier général. Le commandani Keim arrivart de Sarrebriick. Très entouré, il expliquait l'action. La division Bataille avait seule donné, avec une brigade de la division Laveaucoupet. On avait couronné les hauteurs et délogé les Allemands de Sarrebriick. Voilà tout. Des interrogations se croisaient de toutes parts; Laune, sec, précis, résuma :
— Les forces allemandes?
— Très peu de chose, mon colonel, une petite garnison, deux régiments au plus. La cavalerie, l'artillerie, insignifiantes.
Mais on savait Kelm pessimiste. Son horreur de l'exagération, des vantardises était connue. Excellent officier, il poussait loin, trop loin, l'incrédulité aux nouvelles les plus avérées.
— Cependant les prisonniers, les pertes de l'ennemi?
— Les prisonniers? Une centaine, à peine! Quant aux mitrailleuses, oui, c'est vrai, elles ont malmené quelques pelotons, sur la levée du chemin de fer.
Du Breuil rencontra le regard de Décherac. Ils se méfiaient de leur propre revirement, ne voulaient point passer de l'enthousiasme à une déception trop grande. Kelm, sans doute, forçait la note. Mais il fallut bien, le soir, se rendre à l'évidence. C'était un combat de parade. L'affaire se réduisait à des éléments si simples qu'un enfant les eût tracés sur le sable. La l™ brigade de la division Bataille, par la voie ferrée, les bois, la route de Forbach à Sarrebrûck, s'était emparée des hauteurs; la 2« brigade enlevait Saint-Arnual, se rabattait sur le champ de manœuvres, VExercitz-Platz; toutes deux en délogeaient l'ennemi qu'elles canonnaient de là, vigoureusement. On avait aussi bombardé la gare et le pont.
Un succès, sans doute. Mais rien qui justifiât l'exagération des premières nouvelles. Le désenchantement gagnait l'armée entière, la ville. Du Breuil, surtout, se demandait pourquoi l'on s'en tenait là? Oui, pourquoi n'avoir pas occupé Sarrebrûck, gagné de l'avant? Celte bataille, si attendue, si désirée, ce n'était donc qu'une cérémonie officielle, un baptême du feu. On commentait aussi l'abstention de Bazaine. Avait-il voulu laisser l'honneur, d'aucuns disaient : la responsabilité de la journée au général Frossard? Se tenait-il, encore mécontent, à l'écart? Toujours est-il qu'il n'avait point paru, laissant se débrouiller sans lui les trois corps d'armée sous ses ordres... L'Empereur, à son arrivée sur le champ de bataille l'avait en vain demandé. Le maréchal avait quitté Forbach, le matin, pris à travers bois la route de Werden. Le général Lebrun n'avait pu le retrouver.
N'importe! La journée était bonne. On était sorti de ce cauchemar d'inaction et d'attente. On s'abordait enfin! C'était le premier pas.
Du Breuil avait passé la nuit du 3 au 4 h transcrire des dépêches et désordres de mouvement...
On venait, à l'instant même, do renoncer à une opération projetée du 4« corps sur vSarrelouis. Le commissaire de police de Thionville signalait, en effet, le passage de 40 000 Prussiens à Trêves. De quel côté déboucheraient-ils?... 11 lui semblait que l'énergie de ses facultés fût doublée. Rien ne décourageait son zèle. En se dépensant ainsi, il obéissait ù un sentiment d'honneur et de solidarité. Trop de plaintes, trop do griefs s'élevaient contre l'État-major, pour qu'il n'eût pas à cœur de payer d'exemple.
Son service était d'ailleurs des plus charges. Des deux capitaines affectés au même travail, l'un, Massoli, gras, myope, les cheveux d'un noir de cirage, geignait toujours. Il lui fallait une cuisine sans assaisonnements, du lait à tous ses repas, un rond de cuir sous ses lombes. L'autre, de Francastel, léger, bavard, figure d'oiseau, n'avait en tête qu'histoires de femmes, souvenirs du boulevard. On s'était égayé de ses mésaventures. Il prétendait parler admirablement l'allemand ; chargé d'interroger un prisonnier, il avait bredouillé dans le jargon le plus grotesque, à l'hilarité franche du sous-officier, uhlan raide à poils roux.
Au petit jour seulement, Du Breuil put prendre
quelque repos. Quand il se réveilla, deux heures après, il vit à son chevet un puissant do^ue gris, qui le couvait d'un regard patient et attentif. Derrière se tenait, assis sur une chaise, son sabre entre les jambes, un capitaine de lanciers de la Garde, en kurka bleu de ciel et coiffé de la czapska. Lacoste lui souriait, pas changé, face énergique, regard franc.
— Comment, c'est toi ! Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé?
— Nous arrivons. Titan et moi. Tu dormais de si bon cœur...
Lacoste avait l'air tout heureux :
— Hein! nous y voilà quand même! Débarqué d'hier soir, vingt-quatre heures de train ; hommes et chevaux rompus. Mais sur le parcours, quelle ovation! La nou velle de Sarrebriick avait tourné toutes les tètes. Des fleurs, des cris : Vive l'armée !... Songe donc! La première victoire! Nous l'avons apprise à l'École Militaire, au moment du départ. 11 fallait voir l'enthousiasme. C'était fou... Et puis, à peine campé, j'ai le plaisir d'apprendre que nous repartons le matin, à cinq heures, avec toute la division. Mais, décidément, on ne se met en route qu'après le déjeuner. Alors, comme j'avais à venir à la Place, j'ai voulu te serrer la main. Et je file! II y a de la besogne.
Du Breuil tira les rideaux, ouvrit la fenêtre. Tous deux, accoudés, respirèrent.
— Le temps est frais et couvert, fit Lacoste, excellent pour la marche. Sais-tu au juste où nous allons?
— A Boulay.
— D'ailleurs, ça m'est égal, pourvu qu'on marche..- Quelle déception, pour ce Sarrebriick! Tu n'imagines pas la joie, le délire, à Paris. Nous sommes comme ça, tout feu de paille... Mais cette fois, ça va être le grand coup. Je ne vivais plus. Enfin, j'arrive à temps!
Ils descendirent ensemble. Lacoste accepta un verre de café chaud. Titan, d'un seul coup, avala au vol le petit pain que son maître lui jeta.
Une fine jument, tenue par l'ordonnance, s'ébrouait dans la rue.
— Bonjour, Musette! fit Du Breuil en lui flattant l'encolure.
— Au revoir, mon cher, dit Lacoste, les yeux humides, Dieu sait quand!
11 s'enleva en selle. Musette piaffante partait au petit trot; et devant elle, tout joyeux, Titan voltait, avec des bonds pes<»nls. Du Breuil éprouvait un plaisir ému : « Ce brave Lacoste! >
II aperçut aiors M. Bersheim, qui paraissait radieux. II tenait une lettre k la main :
— Bonjour, mon cher ami! J'espère que vous avez des nouvelles de vos parents. Le service des postes se fait bien mal. Voilà une lettre qui a subi un retard considérable.
En eflet, Du Breuil avait écrit deux fois aux siens; pas de réponse encore. Bersheim ajoutait :
— C'est mon cuirassier qui a griflV^nné cela, c'est André. II m'annonce que notre zouave se ressent des fièvres d'Afrique. Ce pauvre Maurice a toujours été délicat. Mais le climat de l'Alsace va le guérir. 11 compte bien décrocher l'épaulctte à la première affaire. C'est effrayant, n'est-ce pas, d'avoir ses enfants dans la mêlée? Eh bien, mon cher ami, je suis très calme. Ma fille aussi est brave. Voyez-vous, quand on se dit que les gens qu'on aime font leur devoir, cela vous réconforte. Ma femme seule n'est pas raisonnable, elle se tourmente: c'est la maman. Bah! toutes les balles ne tuent pas; j'ai beau le lui répéter! Elle a eu cette nuit des cauchemars affreux.
Lui, Bersheim, gardait la figure reposée d'un homme qui dort, la conscience tranquille. Mais peut-être faisait-il meilleure contenance qu'il n'en avait envie, car, soudain, ses paupières se gonflèrent, sa bouche eut un petit tremblement.
— J'ai confiance en Dieu, soupira-til, et après un silence : — Devinez oîi je vais?... Dire au revoir à d'Avol. Je lui porte quelques bons cigares qu'il pourra glisser dans ses sacoches. Je suis sûr qu'il n'y a [)as
pensé. Mais Anine songe à tout! Et j'ai porte au général Boisjol un flacon de ce vieux kirsch qu'il a paru apprécier. A quoi pensez-vous?
Du Breuil rougit. 11 revoyait Anine, et d'une façon très vague, très obscure, il enviait, tout en la jugeant des plus naturelles, sa prévenance pour d'Avol. Elle ne l'aurait pas eue pour lui, certainement. Bah! que lui était-il, après tout? Une ancienne relation, presque oubliée peut-être... Pourtant, elle l'avait accueilli comme un ami de la veille...
Des musiques résonnèrent. Depuis le matin, la Garde sortait de Metz. Un flot d'hommes et de canons s'écoulait hors des murs, par la porte des Allemands; des convois suivaient dans la poussière.
Il vit, après déjeuner, défiler la division de cavalerie. En colonne par quatre, elle s'avançait au pas, la brigade légère en tète. Le vert clair des dolmans des chasseurs, le vert foncédes guides, les buflleleries blanches, les rangées de boutons scintillants sur les poitrines, rendaient joyeux cet apparat de guerre; les petits chevaux gris des chasseurs, pleins de feu, moutonnaient, contrastant avec les grands normands, plus calmes, des guides. Officiers et soldats regardaient de haut les passants, avec l'indifférence un peu narquoise habituelle aux cava liers. Les dragons de l'Impératrice et les lanciers appa rurent, ceux-là en habit vert, ceux-ci en habit bleu. Les flammes des lances flottaient légères. Lacoste, monté sur Musette, aperçut de loin Du Breuil; à sa hauteur, il salua du sabre. En serre-file venait un vieux maréchal des logis chevronné : celui qui à Saint-CIoud avait reçu Du Breuil, au poste de caserne. Il ne détourna pas la tète, rigide et grave. Les carabiniers et les cuirassiers fermaient la marche, sur leurs chevaux énormes. Les premiers cuirassés d'or, les seconds d'argent. En tête de ses escadrons, Couchorte, gigantesque, semblait un homme d'un autre âge. Des trompettes sonnèrent, aigres et stridentes, faisant dresser l'oreille aux chevaux, la taille aux hommes. La cavalerie défilait toujours • vété-
rans médaillés, bètcs robustes. Cette belle division donnait unt^ impression de force redoutable; les canons des deux balLcries, roulant en sourd tonnerre sur le? pavés, y ajoutaient encore. Du Breuil, plein de fierté, regardait s'éloigner les dernières cuirasses et les d';rniers chevaux.
La journée se passa sans nouvelles. Vers le soir, de ces bruits vagues, mystérieux qui {)résagent les événements néfastes, se répandirent. Une division de Alnc- Malion aurait été attaquée, refoulée. Des gens, dos offi ciers de la ville affluaient au Quartier général, avides de nouvelles. On ne savait rien. Du Breuil fut alors envoyc à la Préfecture, porter des dossiers au niaréclial Lcbœnf.
Avec sa petite cour toujours pleine d'allants et dt venants, les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée central occupé par les officiers de tout grade qui avaient accompagné l'Empereur, le brouhaha des cuisines dent l'aile droite, — des marmitons blancs et des livrées vertes étaient justement en train de décharger un fourgon de provisions pour la bouche, — avec son tropplein de suite, ses curieux, ses oisifs, la Préfectuio ressemblait plus à une succursale de l'hôtel de l'Europe qu'à la calme demeure du souverain. Plus d'une fois, appelé par son service, il avait jeté un regard sur les hautes croisées closes du premier étage, affecté au service personnel de l'Empereur et du Prince Impérial. Le sort de l'armée, pourtant, celui de la France, se jouaient là.
Ce soir, une agitation insolite régnait. Des groupes stationnaient par endroits. Des ombres, derrière les vitres éclairées, passaient. Un gros maître d'hôtel, sur la pointe de ses escarpins, traversait la cour, semblable sous son habit marron à un hanneton lourd. Il se retourna sur le seuil et montra un visage déconfît, puis se dirigea vers un buffet qu'on avait organisé dans une grande salle. Sa figure n'était pas inconnue à Du Breuil; il l'avait remarqué au dîner de Saint-Cloud, plein d'assu • rance alors et de majesté.
A peine fut-il entré dans le salon où se pressaient
aides de camp, olficiers d'ordonnance, généraux, — la mauvaise nouvelle le frappa au visage. Elle bourdonnait en rumeur : c'étaient des exclamations, des ricanements d'incrédulité, des plaintes sourdes. La déuècho venait d'arriver, le télégraphe étaiU installé dans l'un des bureaux mômes de la Préfecture . une brigade de la division Abel Douay, du 1<='' corps, avait été surprise à Wissembourg par des forces très supérieures ; le général Douay avait été tué, ses troupes repoussées du Geisbcrg. Leur campement était aux mains de l'ennemi. De son côté^ sur la basse Lauler, le corps badois-wurlembergeois avait franchi la frontière et occupé Lauterbourg.
Du Breuil fut atterré. Dans l'âme de tous dominait la stupéfaction. Les dents saillantes de Blache, cramoisi, accentuaient son air de sanglier furieux. LegénéralJaillant, au milieu d'un cercle d'officiers, commentait l'événement d'une voix tranchante. Et toujours des arguties, des faux-fuyants, des si, des mais, l'impossibilité au caractère français de convenir qu'on avait pu mal s'éclairer, se renseigner, se garder.
« Douay a été surpris!... » répétait-on à l'envi.
L'émotion produite dans l'entourage impérial se traduisait le lendemain par d'importantes mesures. Un ordre général de rEm{)ereur donnait au maréchal Bazaine le commandement des 2", 3« et 4« corps, à Mac- Machon celui des i'^'", 5« et 7*, — mais pour les opérations militaires seulement. La Garde, rappelée sur IMelz et portée à Courcelles, restait à la disposition du souverain. Le 5« corps devait se diriger de Sarreguemines sur Bitche; on appelait d'urgence le maréchal Canrobert à Nancy avec ses quatre divisions. La situation était grave. Le 2« corps se trouvant trop en flèche, à Sarrebruck, le général Frossard, dans la journée, avait demandé et obtenu l'autorisation de se replier sur Forbach. Les forces allemandes grossissaient de ce côté. On se demandait pourtant encore à l'État-major général si le VII* corps prussien se dirigeait de Trêves sur Sarre-
louis ou allait opérer, vers Sarrebrûck, sa jonction ;i\cile reste de la première armée.
Le commandement rendu h Bazaine faisait l'objet de tous les commentaires. Beaucoup, se fondant .^ur le mérite du maréchal, y voyaient un gage de succès. Car on était unanime à déplorer la mainmise par l'Empereur et le major général sur la direction des affaires. Certains, par politique, se réjouissaient de voir restituer à Bazanie, tardive d'ailleurs et incomplète, une aulorilé que réclamait pour lui l'opinion publique. La disgràcfî où il avait paru à son retour du Mexique, bien qu'il eùl commandé ensuite le 3" corps ù Nancy, i)uis la Garde impériale, l'avait rendu cher à l'opposition. Ses partisans l'exaltaient, se plaignaient tout haut des mécontentements qu'on lui avait donnés, en le mettant à l'écart au début de la campagne.
Sur la fin de la nuit. Du Breuil fut appelé de nouveau à la Préfecture et chargé, à sa grande joie, d'une mission spéciale. Les avant-gardes de la première armée prussienne ne se trouvaient plus qu'à quelques kilomètres de Sarrebrûck. 11 reçut l'ordre de porter au général Frossard tout ce que le major général avait pu recueillir de renseignements sur les forces ennemies. Steinmetz, disait-on, allait apparaître sur la Sarre avec les tètes de colonnes du vu' corps (Zastrow) et du VIII* corps (Gœben). Et l'armée du prince Frédéric- Charles n'était pas loin. Du Breuil relèverait en outre les positions du 2' corps.
Il prit, à l'aube, le train pour Forbach.
Malgré l'heure matinale, la gare était pleine de voyageurs. L'approche des Allemands mettait sur toute la ligne un encombrement extraordinaire.
Le wagon dans lequel Du Bz-euil prit place avec Décherac, chargé d'une mission analogue auprès de Bazaine établi à Saint-Avold, était accroché entre deux files de voitures emplies de réservistes, rejoignant leurs corps. La tête aux portières, ils saluaient d'exclamations et de rires tout ce qui attirait leurs regards. Les
uns avaient repris des habitudes militaires, brusques, dégagés. D'aulies, barbus, pères de l'amille, conservaient une [)liysiononiie bourgeoise. Du Brenii examina ses compagnons de route. Il reconnut un long personnage à chapeau mou et complet de velours, des guêtres de cuir, une lorgnette en bandoulière, une pochette gonflée de calepins; c'était un des journalistes du Café Parisien. On traversait la plaine du Sablou. 11 baissa la vitre. La redoute du Pâté avec son massil' d'arbres, la côte de Queuleu, ses jardins en amphithéâtre, étageaient sur le ciel clair leurs verdures sombres. Au-dessus de la Seille une brume bleue ondulait, et dans l'air vif flottait une odeur de terre fraîche, d'aurore. Des paysans s'occupaient dans les champs. Le soleil parut. L'herbe mouillée étincela. Une vache, au passage du train, levait la tète.
Les deux officiers échangèrent un regard. Comme il faisait beau ce matin! L'heure exquise... C'était une joie de vivre. La pluie, tombée toute la nuit, avait lavé le ciel. Les chemins étaient encore ravinés d'eau.
A Faulquemont, un propriétaire du pays monta dans le compartiment, il se rendait à Créhange où il possédait une exploitation. Il craignait pour ses jeunes plants. L'orage épouvantable d'hier soir les avait ravagés sans doute. 11 avait sévi sur toute la région.
Du Breuil murmura :
— L'armée doit être trempée comme une soupe. C'est terrible, cette panade à la veille de se battre. Chemises glacées, godillots raides, pantalons boueux, cela réagit, à la fin, sur le moral.
— Bah! fit Déchcrac... Le soleil va sécher tout cela. Le train filait à toute vapeur à travers un pays riche.
Des champs de terre rouge et grasse, de grandes prairies fumantes dans une clarté d'or, les eaux bleues de la Nied allemande. Sur les chemins défoncés, de loin en loin, des convois serpentaient. De longues files de voi tures, les roues disparues à demi dans l'ornière, fourgons à vivres, fourgons à munitions, équipages de toute
espèce, cheminaient avec de petites escortes. Ou emportait une vision de chevaux et d'hommes fangeux, peinant le long des routes.
Puis, dans le cadi'e de la portière, la moulée, la descente régulièie des lils du télégraphe, l'écran brusque d'un remblai, le tunnel grondant d'un pont,... un petit bois, des taillis aux feuillages frais, luisants de pluie. Folschwiller! Le campement d'une division d'infanterie, les lignes des feux, des tentes, des faisceaux, le grouil lement rouge et bleu du bivouac. Saint-Avold! Déclierac descendit. Une partie des réservistes débarqua.
Le train suivait maintenant la vallée de la Rosselle. Rosbrùck! Du Breuil, par une échappée entre deux collines, découvrit au loin la terre allemande, avec son horizon de champs, de villages, d'arbres. Ainsi, un poteau de démarcation et cette terre, toute pareille à la nôtre, avec ses champs, ses villages, ses arbres, devenait une mystérieuse région d'embûches et de haines. A mesure qu'il approchait de la frontière, il éprouvait un émoi, une angoisse. C'était un sentiment nouveau, profond, de répulsion, d'inconnu, d'ivresse. 11 comprit pour la première fois combien il tenait au sol même, à cette terre rouge et grasse, à la patrie, par des fibres secrètes, vivantes.
Un ou deux coups de feu éloignés — éclaireurs» vedettes? — lui retentirent au cœur. Il entrait dans une atmosphère spéciale. Forbach enfin ! Le chemin de fer longeait la ville dans toute sa longueur. La présence du quartier général du 2« corps mettait dans les petites rues silencieuses une agitation. Les places étaienf encombrées d'hommes, de voitures, de chevaux.
Le train stoppa. Tout le monde descendit.
Aussitôt arrivé, il s'informa. Un officier d'ordonnance, rencontré à la sortie de la gare, put le renseigner. Le 2® corps avait opéré la veille au soir le mouvement prescrit pour le matin. Les troupes occupaient leurs nouveaux emplacements. On s'attendait à être attaqué d'une minute à l'autre. Le Quartier général était encore
à Forbach. Du Brciiil y trouverait à coup sûr le général Frossard.
Il prit le chemin de la ville, croisa en route ini escadron de dragons. Droits en selle sur leurs chevaux couverts de boue, avec leurs basanes raidies, leurs manteaux blancs tournes au jaune pisseux, leurs fourreaux de sabre rouilles, ils avaient l'air d'une horde de barbares, la longue moustache pendante sous le casque terni. L'orage de la nuit avait laissé sur la route des traces de son passage. Du Breuil enjambait de grandes flaques, des ruisselets. A chaque pas, il rencontrait des isolés, de petits détachements, la tunique souillée, le képi déformé par la pluie. Tous avaient un air martial, de confiance, d'entrain. Un épais brouillard rose achevait de se dissiper dans le soleil. La nuit avait dû être longue sous les petites tentes, pour tous ces braves gens couchés à même sur les plateaux, dans les vallons, à travers l'ombre imprégnée d'eau! Il se représenta les heures noires, coupées d'averses et de rafales, les sommeils agités, l'humidité, le froid, et le morne réveil, dans l'aube blême, sur le sol gluant... A huit heures, il pénétrait en ville, comme le général Frossard et son état-major allaient en sortir.
— Tiens! Du Breuil, s'écria le commandant Laisné... (Ils s'étaient liés pendant la campagne d'Italie. Pas changé, Laisné! Grand, sec, son nez énorme, ses mous taches de chat...) — Et qu'est-ce que vous venez faire par ici?
— Mission spéciale! C'est à votre général que j'en veux.
Sur le seuil du Bouc d'Or, le général Frossard, enveloppé d'un caban, parut. A la vue de Du lînniil, il s'avança l)rusquement, l'œil interroj^jateur... Celait un autre homme que le convive du diner de Saiut-Cloud ; ou sentait un chef, une intelligence responsable, aux prises avec les événements, l'inconnu. Du Breuil donna lecture des renseignements qu'il apportait. Le général hocha la tête :
— Entendez-vous avec Laisné pour ce qui concerne remplacement des troupes. J'ai pris sur moi de commencer hier le mouvement... Il était temps.
Un galop retentit sur les pavés. Un sous-lieutenant de chasseurs s'arrêta net devant le groupe chamarré, et salua, la main à hauteur du talpack :
— Mon général, les colonnes d'infanterie ennemie descendent des hauteurs de Sarreliriick, précédées de lignes de tirailleurs. Des escadrons de uhlans et de cuirassiers s'avancent sur la route; on les distingue parfaitement de Téperon de Spickeren.
Du Breuil questionnait le commandant Laisné qui consulta des notes, déploya sa carte...
— Vous comprendrez mieux... Voilà Sarrebrûck où nous étions hier; voilà nos positions d'aujourd'hui. Vous voyez, nous sommes à la base d'un triangle dont Sarrebriick forme le sommet, la Sarre un des côtés à l'est, et le chemin de fer avec la route de Saint- Avold le troisième côté, à l'ouest..
— Oui, oui, je connais le pays, fit Du Breuil.
Et sur la carte au 1/80 000 striée de fines hachures, comme sur un plan en relief, la configuration des lieux apparut : les hauteurs de Spickeren, tombant par des pentes boisées à droite sur Saint-Arnual et la Sarre, à gauche sur Forbach et la route; au centre du Rotheberg, l'Éperon, s'avançant dans le vallon qui sépare Spickeren et Sarrebriick. A gauche, sur un contrefort de la forêt de Forbach, masquées à demi par les bois, les hautes cheminées des forges de Styring. Puis, plus en arrière, le plateau d'OEtingen et celui de Cadenbronn, point culminant de cet ensemble montagneux.
— La 3° division, Laveaucoupet, reprit Laisné en désignant sur la carte de petites raies rouges, est en deux lignes sur le plateau de Spickeren, face au Nord. Son bataillon de chasseurs occupe l'Éperon, qu'on a fortifié. On peut battre de là le vallon, la route, et flanquer par des feux plongeants le terrain en avant de Styring... La 2« division, Bataille, est en réserve à OEtingen. La 1'^^,
LE DÉSASTRE Ml
Vergé, est dans la plaine. 11 faut bien défendre Forbach, n'est-ce pas, notre tète de ligne ferrée, notre matériel, nos vivres! La brigade Jolivet couvre donc Styring. La brigade Valazé, à l'ouest de la ville sur le Kaninchensberg, maîtrise la route de Sarrelouis. Du Breuil écrivait à mesure sur son carnet.
— Avec cela, dit-il, vous pouvez attendre l'attaque de jtied ferme! Le 3« corps, au reste, n'est pas loin.
Une dépèche de l'Empereur, expédiée l'avant-veille (iar rÉtat-major général, avait en effet prescrit au maréchal Bazaine de porter la division Decaen à Saint-Avold avec le quartier général et les réserves, la division Metman à Marienlhal, la division Montaudon à Sarreguemines, la division Castagny à Puttelange. Tous ces [loints n'étaient guère à plus de io ou 16 kilomètres de Forbach.
Un grondement se fît entenare.
— Le canon, murmura Laisné, nerveux... Au revoir, mon cher, je vous quitte.
Tout Létat-major montait à cheval.
— Et Deresse, que devient-il? demanda Du Breuil, comme Laisné se dirigeait vers sa monture, une jolie bête alezane.
— Blessé à l'attaque de Sarrebrùck. Vous ne saviez pas?... Une balle dans le ventre... II est ici, à l'ambulance... vous pourrez le voir...
Le général Frossard passait devant eux, muet, les yeux fixes, la pensée ailleurs. II s'éloigna, la tête basse, au pas d'un grand pur-sang bai, suivi de son cortège d'officiers, qui riaient, causaient à mi-voix, de choses et d'autres, indifférents.
Un habitant, près duquel Du Breuil s'enquit de l'ambulance, offrit de le guider.
Deresse! Il revoyait, chemin faisant, la silhouette inoubliable du vieil officier blanchi sous le harnais, adoré de ses hommes, sévère et bon, avec sa barbiche grisonnante déjà, son haut front dégarni, ses yeux purs. L'homme du devoir, vraiment!... Deresse blessé... Il
ai LE DÉSASTRE
éprouvait un sentiment de révolte contre la balle aveugle, l'injuslice du sort. Pourquoi celui-l;i plutôt qu'un autre? Le cœur lui battait en arrivant à l'ambulance.
Mais il n'y avait Ih que des soldais, et deux sous-oriicicrs. Du Breuil sentit se poser sur ses aiguillettes d'or le regard de l'un d'eux, polit sergent glabre à face souffreteuse, — un regard hostile où il y avait de la curiosité, de la raillerie. Amputé d'une jambe, il fumait philosophiquement. A côté de lui, un grand diable de uhlan weslphalien, les joues traversées d'une balle, agonisait, dans un râle convulsif. Au fond de la pièce enfin, penché sur un Iringlot qui détournait la tète avec un silence farouche, Du Breuil aperçut un largo dos, sous une soutane.
— Monsieur l'abbé, fit-il...
Le prêtre se retourna. Un franc sourire éclaira son visage. Cette carrure, cet air jovial... Du Breuil reconnu! l'abbé Trudaine, rencontré deux semaines auparavant dans les couloirs du ministère.
• — Ah! mon commandant! heureux de vous retrou ver!
Il était parvenu à faire agréer ses services au 2« corps comme aumônier auxiliaire. Il avait acheté une petite voiture, un cheval, garni les coffres de provisions, et dans cet équipage, il suivait les troupes, distribuant du bouillon Liebig, des médailles bénites, du chocolat... Ses poches étaient bourrées de paquets de tabac. Tout en causant avec Du Breuil, il en donna trois à des soldats légèrement blessés, s'arrêta soudain devant une fenêtre d'oîi l'on découvrait les lointaines masses des bois, noires sur le ciel bleu, soupira : « C'est là qu'ils sont embusqués! » et finit par demander au commandant à quoi il pouvait lui être bon?
Au nom de Deresse, il se récria. Le colonel était soigné dans une maison particulière, chez M. Schneiber. De très braves gens, des fabricants de colle forte. Il y allait justement. En route, il montra de nouveau les
bois de bouleaux profonds, impénétrables : la nuit, on y découvrait des l'ieurs sinistres. Ils étaient pleins de Prussiens.
— Un seul obus tiré de là, et c'en est fait de l'ambulancc! J'ai averti le général. Savez-vous ce qu'il m'a répondu? t Allez à vos malades, monsieur l'abbé, et laissez-nous à nos canons! »
Avec une amertume que Du Breuil jugea comique, il s'étendait en considérations militaires. Une détonation sourde retentit, une seconde, une troisième. On distinguait un roulement confus. L'abbé Trudaine prêtait l'oreille... Plus rien... c'était peut-être le tonnerre... Il sonna à une grille lleurie de grosses clématites violettes. Un jeune homme ouvrit. Roux, trapu, l'air intelligent. L'abbé présenta : « M. Schneiber fils »... Le colonel n'allait pas mieux. Il n'avait pas fermé l'œil, depuis midi...
Une petite cour sablée, très propre, quatre tilleuls, une bordure de gazon et de géraniums, une grosse boule de verre bleu, et la maison crépie à neuf, avec son perron de briques émaillées, ses volets verts. Une impression de recueillement, de silence, de province.
Dans une belle chambre du premier étage, le colonel Deresse était étendu sur un lit de milieu, face à la fenêtre ouverte sur le soleil, l'air pur. Il n'avait pas changé. Toujours le haut front dégarni, les yeux bleus. Mais il était affreusement pâle. La barbiche, aussi, était blanche. Il reconnut Du Breuil, lui sourit, avec un bon regard, une pression de main. Au loin, le roulement sinistre reprenait. Chacun, tourné vers la fenêtre, l'écouta. Les yeux du blessé eurent une expression de tristesse. Il dit, d'une voix basse, mais distincte :
— On se bat...
Du Breuil revoyait, avec une précision subite, des événement auxquels il n'avait jamais songé depuis dix ans : le malin de Buffalora, la sollicitude avec laquelle Deresse avait fait manger dès l'aube les hommes, « ses enfants >, son grave visage attentif dès l'ouverture du leu, sa douleur contenue aux premiers blessés...
Dcrcsse, comme s'il avait lu dans sa pens(^e, dit :
— C'était mon tour... Allez, mon ami, je me résigne. La balle qui nous emporte est fondue de toute éternité. C'est i\ nous d'être prêts.
La rumeur grondait de nouveau, dans le ciel bleu. Deresse, épuisé, ferma les yeux. Du Breuil sortit de la chambre, sur la pointe du pied, suivi de l'abbé Trudaine et de M. Schneiber. Il ressemblait étonnamment à son fils, plus gros, avec des cheveux gris. Une servante, en bas, dans la salle à manger, disposait sur un coin de table un petit déjeuner : omelette fumante, pain bis, du beurre crémeux perlé d'eau, et de la saucisse de Lorraine. Le soleil dormait à plein sur la cour, baignant d'une chaude lumière le gazon frais, le rouge éclatant des géraniums. Une carriole jaune attendait au milieu, le brancard en l'air et par la porte ouverte d'une écurie on voyait le jeune Schneiber harnacher un solide petit cheval rouan.
Au loin — du côté de Spickeren, affirma l'abbé Tru daine, — la canonnade éclatait de plus bolle.
— C'est une vrai bataille, dit M. Schneiber.
Du Breuil, fébrile, ne tenait plus en place. Il scrutait l'horizon du regard, allait, venait, jetait un mot.
— Mon fils est comme vous, commandant! Dès qu'il entend le canon, c'est plus fort que lui! J'ai beau le raisonner. Il s'en va. Il rôde du côté oia ça chauffe le plus. Et puis est-ce qu'on sait? Des fois, on est bon à quelque chose, on ramène un blessé...
La voiture était attelée, le déjeuner prêt.
— Si le cœur vous en dit, commandant? Cassez unr croûte, et le petiot vous emmènera
Une heure après, la carriole gravissait la pente roide du Kreutsberg. A côté du jeune Schneiber, Du Breuil avait beau tendre l'oreille; on n'entendait absolument rien. Pourtant l'action était engagée. Près de la gare, en partant, ils avaient rencontré un officier d'état-major qui venait d'expédier une dépèche du général Frossard, annonçant la bataille au maréchal Bazaine, et demandant qu'on le soutînt : la lutte se dessinait à Spickeren.
Il était onze heures. La route serpentait sur la montagne, entre des taillis épais, dressant de chaque côté leurs fourrés drus, au.\ troncs serrés, aux feuillages noirs. Le ciel d'un bleu profond, sans un nuage, se déployait très haut comme un dais lointain. 11 faisait chaud. Pas un bruit. Seule dans l'air lourd tournait une ronde d'insectes. L'herbe des talus était immobile.
Ce silence, à la longue, était inquiétant. Sans doute, quand on aurait gagné la descente, on entendrait... Du Breuil s'étonnait d'être le long de cette route, cahoté sur un banc de carriole, à quelques kilomètres du champ de bataille. Pourquoi n'avait-il pas repris le train, sa mission remplie? Bah! il était aussi bien là qu'à iMetz, dans son bureau... Même il pouvait se rendre utile, rapporter au Quartier général des nouvelles fraîches... Et puis, cette impatience d'agir, ce besoin de savoir!... Il
n'eut pas de peine à se convaincre qu'en restant il ne faisait, en somme, que son devoir.
Pourquoi n'cntcndait-on plus rien? Une saute du vent, sans doute, ou bien la montagne interceptait... \k< venaient d'atteindre le sommet du Kreutsberg. La route tourna brusquement. Aussitôt, soui'd d'abord, puis dis tinct, le grondement df la bataille éclala. La vue était encore bornée en avant par un coude de la route, et de chaque côté par les talus boisés. Rien que la sombre verdure et le ciel bleu. Mais au tournant, sur la rampe qui enontait vers eux en ligne droite. Du Breuil aperçut un furieux galop d'attelages. Des caissons d'artillerie, un maréchal des logis en tête, passèrent à toute vitesse dans un nuage de poussière. Les conducteurs penchés sur l'encolure activaient à coups de fouet l'allure dee sous-verges, les lourdes voitures roulaient avec fracas
Un convoi dépourvu de munitions, qui allait sans doute se réapprovisionner à Forbach... Ils croisèrent des estafettes au grand trot, des paysans chassant devant eux des troupeaux de moutons et de bœufs, uvf chariots remplis de meubles, d'effets jetés péle-inêî.\ tables, chaises, matelas. Leur carriole dépassa une fili: de prolonges chargées de pain. L'olïicier d'administi 'i tion qui les dirigeait avait l'air fort en peine. Le canon tonnait avec violence. La petite escorte des hommes df corvée, l'arme au bras, piétinait le long des voitures, eu maugréant.
A toute bride, sur le bas-côté gauche de la route, ui officier d'état-major, porteur de quelque dépèche, fonçai! devant lui. Il cria : Place! Place! Du Breuil n'eut que ic temps d'apercevoir son visage en feu. Ils arrivèrent t Etzling. Comme ils allaient quitter la grand'route pom piquer au nord, sur Spickeren, par un chemin de terre, Schneiber, dans un break arrêté sur la place de l'Église, reconnut un de ses cousins, habitant de Forbach, le sieur Briand. 11 rapportait de Sarreguemines des nouvelles triomphantes. Il n'y était bruit, depuis le mat.in, que d'une grande victoire de Mac-Mahon. La revanche
d« Wissembourp:! Le maréchal avait anéanti l'armée du l^ri Jcc-Royal, fait 40 000 prisonniers... M. Briand, transporté, agita sa casquette, en criant : Vive la France!
La carriole roulait vers Spickeren. On apercevait du plateau les toits rouges du village, l'église où flottait le ihrîpeau de Genève. Pays tourmenté de ravins profonds, de penles roides, de côtes et partout, dans les fonds, sur les hauteurs, des bois, des bois noirs coupant de leurs taillis drus les sillons rouges des terres labourées. Du Breuil écoutait grandir avec orgueil le tumulte continu de la lutte. Le soleil à ses yeux resplendit. L'azur devint léger; la victoire y passa, fouettant l'air pur de son aile frissonnante. Frossard allait peut-être donner un pendant à l'éclatant succès de INIac-Mahon. Car cette nouvelle était de bon augure... On devait en rabattre évidemment. N'importe! cela chauffait le cœur.
Soudain, à sa droite, sur le mamelon, il aperçut deux régiments de ligne massés par bataillons. Ils attendaient, l'arme au pied, leur tour d'être engagés. Sac au dos, immobiles, les hommes causaient entre eux. L'alignement des tuniques bleues, des pantalons rouges oudulaitau loin. Du Breuil, ému, contempla ce mouvant chapelet de visages, cette longue et frémissante ligne de chair, qui était de la pensée, de la vie. Parfois un mot de loustic courait le long du rang, soulevant une traînée de rires. Les uns, fébriles, regardaient devant eux, mordaient machinalement leur moustache, frappaient du pied. D'autres, résignés, se morfondaient en silence.
Autour du village, les tentes étaient encore debout. Les effets de campement gisaient pêle-mêle près des marmites renversées. Des feux achevaient de mourir. Les rues étaient pleines de troupes. Les ambulances de la division stationnaient devant la mairie et l'église, transformées en hôpital provisoire. Impossible d'avancer. Les chemins de terre conduisant au plateau où la brif^ade Micheler se battait, étaient encombrés de fantas- SKji^, de cavaliers, d'artilleurs, d'un va-et-vient d'infir-
as LE DÉSASTRE
miers avec leurs brancards, d'un transport incessant de munitions. Les caissons vides des batteries venaient se remplir aux fourgons de réserve. Les b'\lles silllaient dans les rues. L'attelage d'une cantine, alTolé par le bruit croissant de la fusillade, prit peur et s'emballa. Au milieu des cris aigus de femmes, la lourde voiture disparut du cùté des bois.
I\Iais Du Breuil voulait à tout prix se rendre compte. Le clocher, quelle idée! Et tandis que le jeune Schneiber remisait sa carriole dans une cour de marchand de vins, il entra dans l'église. Partout des blessés, étendus sur des chaises, des bancs, ou bien à terre, la tète contre une marche, dépoitraillés, sanglants. Des sœurs de charité, des femmes, les pansaient avec de la charpie et de l'eau. Un chef de musique faisait fonction de médecin, muni d'un flacon de sels pour tout remède. Les plaintes, les soupirs se fondaient en un seul gémissement qui accompagna Du Breuil jusqu'au terme de son ascension. L'escalier gravi, il parvint en s'aidant de crampons à se hisser, blanc de poussière et couvert de toiles d'araignée, jusqu'à la dernière lucarne.
Il ne put retenir un cri. Devant lui, sous le soleil, dans la fumée, le plateau de Spickeren au premier plan s'étalait avec ses bois, ses clairières, ses champs, ses ravins. Partout un fourmillement rouge et bleu. Du Breuil distinguait l'éparpillement des tirailleurs, les lignes plus denses des compagnies. Des casques noirs se mouvaient du côté de la forêt de Saint-Arnual. Les batteries crachaient à toute seconde l'éclair fusant des coups. Elles étaient enveloppées de petits noconuements de fumée vite dispersés dans l'immense voile flottant et roux qui se déchirait par endroits. Au delà de l'Éperon, visible par moments lorsque le vent s'élevait, le versant opposé de la vallée étageait ses pentes lointaines jusqu'aux hauteurs du Galgensberg et du Keppertsberg. Des batteries allemandes les couronnaient d'un cercle de feux, et l'on en voyait descendre de l'infanterie, en
LE DÉSASTRE il9
colonnes noires, qui dessinaient à droite et à gauche vers les bois leurs mouvements tournants. Une foule de casques se mouvaient encore, plus à gauche, en avant de Slyring. Ses regards le rivaient ù ce panorama vivant. Le clocher tout entier vibrait à certaines décharges plus violentes; l'odeur acre de la poudre était si forte qu'elle prenait à la gorge. 11 percevait dans la rumeur confuse des appels lointains, cris de rage et de triomphe, commandements suprêmes, plaintes de mourants.
Un petit bois masquait en partie la vue de l'Éperon. Cependant, à l'aide de sa lorgnette, Du Breuil put distinguer à cet endroit un mouvement insolite. Des fanfares étouffées lui parvinrent; des hurrahs joyeux. Était-ce possible? Des casques à pointe brillaient dans le premier retranchement. Eh bien? à quoi pensent les vitriers?... Le lO^ bataillon de chasseurs était là pourtant. Soudain, après un long corps à corps, la ligne flottante se replia, gagna l'abri du second relranchement. Mais elle s'élançait à nouveau, enlevait l'Éperon; plus un casque. Un voile de fumée s'interposa. Dissipé au bout d'une minute. Du Breuil vit avec consternation une masse noire fourmiller à la place des chasseurs. Ils étaient donc enragés, ces Prussiens!
Trois heures sonnèrent. Du Breuil, grisé, avait perdu la notion du temps, du lieu. Presque inconsciemment, il descendit, se retrouva sur la place. Un général et son état-major, pied à terre, se tenaient à l'ombre sous un quinconce . Deux hussards d'escorte gardaient les chevaux, qui s'ébrouaient, le flanc creux. Puis ne trouvant pas d'herbe, ils renversèrent l'encolure, afin de tondre les branches basses, mâchant, avec le mors, les feuilles et l'écume. Du Breuil reconnut le général Dorns. Ils n'eurent que le temps d'échanger deux paroles. Un aide de camp du général Laveaucoupet, la figure poudreuse, striée de sueur, le cheval sanglant, apparut, réclamant trois bataillons.
Du Breuil se mit à la recherche de sa carriole. Des fantassins défilaient au pas accéléré. Ils avaient déposé
leurs sacs, marchaient allègremcnl, le fusil sur l'épaule. « Eu ordre! en ordre! » répéta il un vieux capitaine, d'un ton paternel. Une batterie de mitrailleuses, au grand trot, fila. Pas de carriole. Tout à coup un cheval sans cavalier, les rênes pendantes, déboucha d'une rue, à la charge. 11 s'arrêta court, campé sur ses quatre pattes, hennit avec force. Son liane mouillé haletait comme un soufllet de forge. Du Brcuil, sans rélléchir, s'enleva en selle. tJn manteau d'oflicier garnissait le troussequin. Il y avait dans les fontes un revolver et des cartiîs. La pauvre bête portait à la naissance de l'encolure une large entaille d'où le sang coulait.
Sous l'éperon, elle hennit de nouveau, fonça dans les terres labourées vers le plateau. Une ivresse furieuse emportait cheval et cavalier. Du Breuil ne se possédait plus. A travers les balles, dans la fumée, il galopa ainsi longtemps, franchit un ravin, sauta des troncs d'arbre, des fossés, avançant, reculant comme dans un rêve, en plein tourbillon de mêlée. Ce que cette course dura, un quart d'heure, un siècle, il ne le sut jamais. Lorsqu'il reprit conscience, il fut tout étonné de se retrouver le sabre à la main chargeant avec l'état-major du général Laveaucoupet, dont il distinguait à dix mètres le képi brodé d'or. Les Prussiens cherchaient à sortir d'un bois. Un feu roulant crépitait. Mais avec des cris sauvages, derrière leurs officiers, nos deux bataillons s'élançaient à corps perdu, baïonnette brandie. Ils se mirent à courir, et Du Breuil se sentait à la fois entraîné d'un élan et poussé par une force irrésistibles. L'ennemi lâcha pied, poursuivi par les fantassins en folie.
Alors, il put se dégager, remettre le saDre au fourreau, et lentement, car son cheval bottait, il reprit le chemin de Spickeren. Il s'efforça de coordonner ses idées, mais lorsqu'il arriva devant l'église, il se demandait encore à quel mobile il avait obéi. Son cheval, à ce moment, s'abattit. Il avait un éclat d'obus dans le poi trail.
Heureusement, Schneiber, inquiet, parut. Il cherchait Du Breuil depuis loni,4emps... Quelle heure était-il? Quatre heures seulement. La carriole était prête. Ils repartirent ; ils n'avan(;aient guère, l'orcés à chaque pas d'obliquer à travers champs. Des voitures en déroulo obstruaient l'étroite chaussée. Il fallait se diriger à travers un dédale de paysans, de fuyards, de blessés. Couchés sur de la paille, on les évacuait sur Forbach par charretées. A toute minute, des bousculades. Jurant, sacrant, des chasseurs, des dragons passaient au galop. Plus loin, balancé au pas de quatre sapeurs, sur un brancard fait d'une toile de tente et de quatre chassepots, le corps d'un officier s'allongeait, rigide. On voyait, tunique et cliemise ouvertes, sa poitrine labourée. Du Breuil reconnut, à la face exsangue où s'ouvraient démesurément des yeux de souffrance, un colonel rencontré autrefois et dont il ne parvint pas à se rappeler le nom. Instinctivement il se souleva, et pour un hommage suprême, fit le salut militaire.
Sa fièvre était tombée. 11 demeurait assourdi, démoralisé, las. Le fracas de la lutte derrière eux s'apaisait. En revanche, à droite, il croissait. Il y avait deux actions distinctes. Ah! ces maudits casques! On les apercevait du clocher tout à l'heure. Ils fourmillaient du côté du Styring. La journée restait indécise, évidemment. Pourquoi la division Bataille n'entrait-elle pas en ligne? Et le ?,° cor[)s? Sans doute, il arrivait à la rescousse. Et Du Breuil s'imagina, parties en hâte de leurs bivouacs, les troupes fraîches accourant au canon, à marches forcées.
Le chemin bifurquait. La carriole prit à droite, sur le Forbacherberg, dans le bois. Du Breuil et Schneiber se retournèrent. Une voix étranglée les hélait. D'un sentier couvert, un gendarme venait de déboucher à toute alhire, et planté au milieu du carrefour, tète nue, l'habit déboutonné, il demanda d'un air égaré : « Où est le général Frossard? » Puis sans attendre de réponse, il re[»artit comme un fou du côté de Spickeren. Le chemin
siiuiait à liane de coteau enlre les fourrés du Spickeren-Wald. Ils élaienl pleins de troupes. Un capitaine dont la coni[)agnie bordait le talus dit à Du Brcuil que la Brènvi-d'Or et Baraque-Mouton venaient d'être enlevées. Le reste du bataillon était là (il étendit le bras, désignant les pentes du Forbacherberg) : « Soyez tranquille, nous barrons le chemin! » Debout, assis, couchés, les hommes noirs de poudre, les vêtements en désordre, couverts de terre, de sang, de poussière, étaient en train de rei)rendre haleine. Quelques-uns nettoyaient leur fusil. D'autres tiraient de leur sac un morceau de pain. Ils n'avaient pas mangé la veille.
Le chemin descendait à pic. Le petit cheval rouan refusa d'avancer. Il fallut mettre pied à terre. On entendait distinctement le crépitement de la fusillade, le bruit régulier des feux de salve, le roulement sec des mitrailleuses, les coups de grosse caisse des canons. La Brèmed'Or enlevée?... C'était la route de Forbach ouverte. Heureusement qu'on la maîtrisait des hauteurs... Des balles perdues sifllaicnt longuement. D'autres hachaient le feuillage.
Ils arrivèrent à la route. La confusion était inexprimable. Dans un concert de cris, de lamentations, d'injures, un neuve de fuyards, de cantines et de fourgons roulait à pleins bords. Pèle-méle, des infirmiers avec des brancards, des blessés juchés sur des cacolets et des voitures sanitaires, des habitants de Styring, fous de terreur. Partout sur la chaussée, sur les talus, des soldats débandés, des vieillards, des femmes avec des enfants pendus à leurs jupes. Quelques paysans emportaient une paillasse sur leur tète, traînaient un agneau, ud veau effarés du tumulte. Des convois d'artillerie et de munitions, des détachements allant prendre part au combat, essayaient de remonter le courant. Dominant le brouhaha de la déroute de son tumulte continu, la bataille grondait toujours. Elle devait être dans son plein vers Styring. Les détonations se succédaient sans intervalle. Mais comment traverser la route?
Soudain un peloton de cavalerie balaya le côté droit. C'était rescortc du général Frossard. Du Breuil profita à la hâte du passage ouvert pour se faufiler, gagner l'autre côté où s'amorçait le chemin de Styring-Wendel. Seul, en avant de son état-major, le général s'avançait au pas de son grand pur-sang bai. Il semblait ne rien voir, en proie au destin. Ses officiers, derrière lui, talonnaient en silence leurs chevaux éreintés. A hauteur du chemin de Styring, le général, indécis, s'arrêta. Il embrassa du regard le vallon, les bois, les hautes cheminées des forges, visibles à travers la fumée. Ses yeux tombèrent un moment sur Du Breuil, sans le reconnaître, sans l'apercevoir peut-cire. Et du môme pas somnambulique, il repartit, traînant derrière lui son cortège muet.
— Laisné ! cria Du Breuil.
Le commandant passait à côté de lui. Il tourna la tète, fît demi-tour et franchissant d'un saut le fossé, vint se ranger près de la carriole, sur le chemin de terre. Tout allait mal, l'ennemi recevait constamment des renforts. Notre division de réserve était engagée. Et l'on perdait du terrain. Et le 3« corps n'arrivait pas !...
— Qu'est-ce qu'ils peuvent f !
Laisné étouffa un juron. Sa jument grattait le sol avec rage, tirait à pleins bras pour repartir. Mais la route était redevenue torrent. Il fit un geste d'adieu, disparut au galop, longeant le fossé.
— Hue! Poulot!... La carriole démarra. Au bout de cent mètres, impossible d'aller plus loin. Le chemin suivait la lisière d'un bois. Un bataillon de ligne l'occupait, utilisant le talus, les arbres pour diriger un feu violent sur les bois opposés oij les Prussiens venaient d'être rejetés. Du Breuil sauta à terre, et voulant pousser jusqu'à Styring décida Schneiber à remiser sa vaiture dans le taillis. Un quart d'heure après, il pénétrait dans l'usine. Les hauts fourneaux étaient allumés. Les machines ronflaient. Les ouvriers allaient et venaient comme si rien d'anormal ne se passait. Le village était
cependant le centre de la ré.sislancc. A droite, à gauche, en avant des maisons, régiments et batteries confondus faisaient un dernier en'ort. Alt-Styring était pris. Les Prussiens déboucliaient de toutes parts.
Le général Bataille et le général Vergé se tenaient à cheval à l'entrée de la cour. Du Hreuil les vit un moment se concerter, puis le général Bataille, seul, l'épée à la main, gagner la gauche du village. Tout le 67' de ligne aussitôt se porta en avant, baïonnette au fusil et clairons sonnants; les trois bataillons prirent le pas de course, fonçant sur les bois.
Du Breuil tourna la tête. Un gémissement s'élevait derrière lui. 11 allait se pencher vers le blessé, un petit lieutenant d'artillerie, la jambe droite fracassée, lorsque des cris éclatèrent. Sur le terrain balayé par la charge, trois canons abandonnés le matin étaient en batterie. Un nouveau gémissement le fit tressaillir. La tête appuyée contre le battant de la porte, le blessé remuait. Il se souleva sur le coude et Du Breuil, suivant la direction de son regard, le vit contempler fixement les canons en détresse.
— Mes pièces... murmurait-il avec désespoir... Mes pièces...
Mais un chef d'escadrons suivi de quelques officiers et d'une dizaine d'hommes, artilleurs et faidassins, piquait des deux droit vers elles. Sous une grêle de balles, ils parvenaient aux canons, sautaient à terre, les raccrochaient aux avant-trains et repartaient au galop.
— Bravo! cria Du Breuil, tandis qu'avec un sourire d'extase le petit lieutenant retombait évanoui.
Des cris d'épouvante s'élevaient : Au feu ! Au feu L'usine commençait à llamber. Au-dessus des toits, de lourdes colonnes de fumée blanche tourbillonnaient, mêlées aux panaches noirs des hautes cheminées. La flamme creva, jaillit. Ce qui restait d'ouv^riers, s'enfuit éperdu. Du Breuil allait s'éloigner lorsqu'il aperçut devant la porte un groupe compact : le général Vergé, le général Frossardavec son état-major.
Il s'approcha, Laisné vint à lui,
— Ça va mal là-haut.
Les dernières nouvelles de Spickeren étaient désasreuses : l'ennemi grossissant toujours; Laveaucoupct engagé jusqu'au dernier homme, les pertes sanglantes, la division épuisée; le général Doëns tue...
— Tué! fit Du Breuil. Mais je lui ai parlé il y a undemi-heure.
11 eut le cœur serré, revit le brave homme plein de vie. Un lieutenant de dragons, le casque bossue, l'épaulette arrachée, arrivait à fond de train : « Le général Frossard !» On le lui désigna. Il rendit compte, d'une voix entrecoupée. Toute une division prussienne s'avançait sur la route de Sarrelouis. Les deux escadrons du colonel Dulac et la compagnie du génie ne pouvaient tenir. Le Kaninchensberg était sur le point d'être évacué...
La consternation se peignit sur tous les visages. Forbach enlevé, l'extrême gauche tournée, c'était le coup de grâce! La journée était perdue sans retour. Dès le début de l'action, le général Frossard avait dû envoyer au secours du général Vergé la brigade chargée de couvrir la ville. Il ne lui restait pas une réserve. Les trois divisions décimées ne se maintenaient qu'à force d'héroïsme. Le nombre des Prussiens augmentait d'heure en heure. Et du 3° corps, pas de nouvelles! C'était à n'y rien comprendre. Laisné s'en expliqua durement. On avait envoyé au maréchal Bazaine dépèches sur dépèches. Rien... Canaille! Il laissait écraser le 2° corps volontairement. Du Breuil ne savait que penser.
Le général Frossard achevait de donner des ordres. On saisit quelques mots « ... Se replier... par les crêtes... » La fusillade s'était ralentie. Le soir commençait à descendre. Une chaleur suffocante soufllait de l'usine en flammes. Et tandis qu'avec son peloton d'escorte, le groupe morne disparaissait à travers un brouillard, Du Breuil regardait le jour mourir dans son immense linceul de bruine, ensanglanté de taches rousses par le soleil et l'incendie.
Sur le front des troupes, un mouvement se fît. Quelques bataillons commençaient à se replier. Aussitôt, du cercle meurtrier des bois, des hauteurs du Folster-Iiohe, un ouragan de feu s'éleva. Avec une force nouvelle, l'assaut prussien recommençait.
Deux artilleurs aidèrent Du Brcuil à transporter jusqu'à la carriole le petit lieutenant blessé. Sclmeiber, les mains noires de poudre, jeta le fusil qu'il avait ramassé, et Poulot tenu par la bride, on eut vite rejoint la grand'route. 11 pouvait être sept heures. Un vent d'orage courait dans les hauts peupliers. Le crépuscule, sinistre, tombait.
Aux cahots de la voiture, — car la chaussée était jonchée à chaque pas d'armes, de vêtements, de sacs, — le blessé, toujours évanoui, poussait de longs soupirs, une plainte d'enfant, très douce. Du Breuil, à la fin, ne l'entendait plus. Les oreilles bourdonnantes du fracas décroissant de la lutte, les tempes cerclées d'une atroce migraine, il remâchait avec fureur son impuissance. A sa hauteur, roulée dans le même reflux, une compagnie en retraite cheminait. Battus, ces hommes-là! Allons donc! La rage éclatait dans leurs yeux. Fourbus, noirs, déchirés, superbes, ils s'en allaient d'un pas vif encore. Battus ! Était-ce possible?... Ils prirent à gauche, gagnant les hauteurs.
La carriole longeait maintenant une file de chasseurs à pied, nu-tête, sans armes, débandés. Ivres de fatigue et de faim, ils chantaient à pleine gorge :
Le général Frossard N'est qu'un sal'rossard !
A la vue des insignes de Du Breuil, ils ricanèrent. La nuit s'était faite. La carriole roulait toujours, côtoyant des femmes, des voitures pleines de blessés, des fourgons, des cantines. Du Breuil se retourna, mordu au cœur. Un cri aigre, strident, grinçait ;
— A Berlin! A Berlin!
LE DESASTRE lt'7
Qui donc' raillait ainsi?... Avec un rire sanglotant, la voix enrouée jeta de nouveau :
— A Berlin! A Berlin!
Ah! ces mots, quel souvenir! Et sur le toit d'une cantine, la patte ficelée à son perchoir, Du Breuil aperçut un perroquet vert tout hérissé, qui s'égosillait on battant des ailes.
Sur la droite, à quelques centaines de mètres, une fusillade éclata. Et ce fut une panique sans nom, une bagarre, des cris de femmes étouffées, des galops. Puis des feux rouges; la gare. Une foule en délire s'écrasait dans les salles. Le long du quai, des enfants, des vieillards couraient. On voyait sur le Kaninchensberg de longs éclairs jaunes. Puis une détonation et dans le ciel noir, au-dessus de la ville, des obus éclataient. Les forges de Styring jetaient au loin d'immenses lueurs, et tout près de la station, la fusillade, furieuse, reprenait.
Le dernier train venait de partir. 11 ne restait sur la voie qu'une locomotive. Du Breuil requit le chef de gare de la mettre en route aussitôt. Il voyagerait avec le chauffeur et le mécanicien. Un coup desifllet. La voie était libre. La lourde machine se mit en marche au milieu des cris et des malédictions. Saluée par une pluie de balles, elle s'en allait à toute vitesse, le long des bois fourmillants de Prussiens qui la mitraillaient au passage. Un rideau de flamme et de fumée cachait Forbach où quelques maisons brûlaient, et jusqu'au zénith étoile, de grands nuages mouvants déroulaient leurs volutes rousses piquetées de flammèches et d'étiu celles.
Retour lamentable, coupé à toute minute d'arrêts devant les disques, de reculs, de manœuvres, de sifflets en détresse. Les gares étaient encombrées. Entre Bériing et Rosbruck, on croisa un train d'infanterie, une longue file de wagons. Aux brèves lueurs des lampes, les compartiments api)araissaient, bondés d'hommes endormis, faces comme vues en rêve aux expressions
d'altente, de fatigue, de fièvre. Et Du Breuil se répétait, à chaque wagon : trop tard, trop tard, trop tard...
Saint-Avold.., Faulquemont... Courcelles... La tète dans ses mains, assis sur un tas de charbon, il pleurait maintenant à chaudes larmes, secoué de sanglots, avec une détente affreuse de tout l'èlre, tandis que le chauffeur et le mécanicien, apitoyés, le regardaient en silence.
Metz, enfin ! Il prit machinalement le chemin de la Prélecture. La nouvelle du désastre était connue. Les cafés regorgeaient. Les rues étaient noires de monde. L'impression de stupeur dominait. Une foule anxieuse était attroupée devant les portes de l'hôtel. 11 traversa la petite cour envahie, pénétra dans les salons du rezde-chaussée. A peine put-il apercevoir un instant le major général, lui rendre compte en quelques mots... On ne s'occupait plus de Forbacli. Une nouvelle autrement terrible venait de se répandre. Le maréchal de Mac-Mahon s'était fait écraser à Wœrth, le jour même. L'armée des Vosges n'existait plus.
La nuit, la matinée du 7, furent inexprimables. A la Préfecture, au Quartier général, l'affolement était à son comble. Un vertige saisissait les âmes et paralysait les volontés. Les deux délaites prenaient la proportion de désastres : Ton croyait voir entrer, grouiller, pulluler l'invasion en colonnes noires, en flots incessants de fantassins casqués et de canons luisants, de cavaliers roux juchés sur de hauts chevaux maigres. Du coup, par deux plaies béantes, s'ouvraient l'Alsace et la Lorraine!
Du 2" corps, on n'avait plus de nouvelles, sinon qu'il battait en retraite, épuisé de faim et de fatigue. La défaite de Mac-Mahon s'affirmait : un écrasement. Cincj divisions à peine, contre les dix du Prince-Royal. II avait massé son monde sur les hauteurs de Frœschwiller couvrant le débouché de Niederbronn, par lequel on attendait — en vain — le 0° corps. La troisième armée prussienne, franchissant la Sauer, avait enlevé Wœrth au centre, Frœschwiller à notre gauche, rejeté le maréchal sur Reischoffen. Les cuirassiers avaient chargé pour sauver la retraite et avaient été anéantis. Les troupes vaincues, disjointes, s'écoulaient sur Saverne. L'Alsace n'avait pour se protéger qu'une division du 7* corps, qui s'enfermait dans Belfort. Les passages des Vosges étaient livrés à l'ennemi.
130 LE DTÉSASTRE
Au matin, les dépêches affluèrent, on crut entendre le tocsin des villes éperdues. Panique à Strasbourg, dès l'arrivée des fuyards et des traînards de la déroute. Panique à Verdun. Panique à Thionville. L'état de siège proclamé dans les places de Metz, Verdun, Monlmédy, Longwy, Thionville, Bitche, Strasbourg, Marsal, Toul et Belfort! Met? en s'éveillant put lire sur les murailles les dépèches qui trahissaient l'angoisse du cabinet impérial. La ville s'agita; dans les rues, sur les places, une fourmilière se répandit. Le général Coflinières de Nordeck, nommé gouverneur, fixait la formalion des bataillons de garde nationale, le mode de nomination des officiers, ajournait les élections municipales, réglementait la présence des étrangers d'origine allemande. La population surexcitée réclama des armes. On pouvait compter plus de cinq mille volontaires. Des fusils à tabatière en mauvais état furent distribués. Les gardes nationaux sédentaires, envoyés dans les forts, partagèrent avec les mobiles la surveillance des ouvrages qu'en toute hâte on mit en état de défense. Cependant une partie des équipages de l'Empereur, chevaux, voitures, bagages bridaient le pavé, se précipitant vers la gare. Le mot de Châlons passait de bouche en bouche, retraite déjà, fuite bientôt)
Le passage sur la rive gauche était résolu. Coffinières fut invité à jeter le plus de ponts possible sur la Seille et la Moselle. Canrobert appelé en toute hâte à Metz reçut contre-ordre : Châlons restait le noyau du C« corps. Mac-Mahon s'y ralliait ainsi que de Failly, désorganisé avant d'avoir combattu.
Les 3« et 4« corps commençaient à se rabattre sous Metz. Ils étaient intacts, ainsi que la Garde. Mais c'était, pour tout le monde, une rancœur de plus. Comment Bazaine, chef responsable, avait-il laissé battre son lieutenant sans le secourir? Selon les uns, il lui portait envie. 11 avait voulu, selon d'autres, lui laisser gagner seul son bâton de maréchal. Ou bien, craignait-il luimême d'être attaqué à Saint-Avold? Quoi qu'il en fût,
sa conduite restait sans excuse, bne lumière louclie se faisait, qui permettait toutes les suppositions. € C'est à croire que Bazaine trahit! » s'était écrié un des hauts personnages de l'entourage impérial. Sans doute, il avait donné des ordres, mais tard; et par une fatalité singulière, aucune des trois divisions n'était parvenue à franchir les quelques kilomètres qui les séparaient du champ de bataille : à Sarreguemines, Montaudon, qui dès midi percevait le canon de Sarrebrùck, attendait cependant l'arrivée des ordres, partait à quatre heures, dessinait à peine son mouvement dans la direction du 2"^ corps. — Castagny, à Puttelange, marchait au canon. Mais bientôt, n'entendant plus rien, il s'arrêtait, et, sur un avis rassurant de paysans quelconques, rétrogradait. A cinq heures, nouvelle alerte, le canon tonne. On repart, une brigade pénétra même dans Forbach, au milieu de la nuit; mais la bataille était perdue depuis longtemps. — Metman, enfin, parti de Marienthal, arrivait à trois heures à Béning (sept kilomètres de Forbach); à quatre heures et demie, un télégramme de Frossard l'appelait en toute hâte. Il ne se remettait en marche qu'à six heures, pénétrait à neuf heures dans la ville, évacuée déjà.
Du Breuil songeait, le front dans ses mams, les coudes sur sa table de travail. Le canon de Forbach grondait encore à son oreille; il avait dans les yeux les fumées des batteries, aux narines l'odeur acre de la poudre : un tohu-bohu d'im^ages ardentes l'assaillait... le cheval échappé, le petit lieutenant blessé de Styring, les pièces enlevées par les chevaux à grands coups de reins, la retraite, la déroute... 11 en revenait toujours là. Il éprouvait une plaie d'orgueil à vif, comme si l'humiliation de tant d'hommes s'ajoutait à la sienne. Il connut qu'il y a des douleurs collectives, dont l'intensité dépasse les pires souffrances de l'individu. Il se sentait alors Fran- (^ais jusqu'aux moelles. A l'idée que les lourdes bottes de l'ennemi foulaient en cadence le sol de la patrie, il lui sembla qu'elles lui piétinaient le cœur. La route pai-
sible du Kreutsberg ondulait devant lui, avec les talus verts, le tourbillon de moucherons, le grand silence, tout ce qui, ù ce moment d'attente, si près du combat, lui avait donné la sensation profonde du pays qui vous appartient, qu'on aime et qu'on garde, parce qu'il y fait bon vivre, et qu'on sa plus petiie tige d'herbe, sa moindre parcelle de terre, tiennent mille sentiments obscurs, invétérés. Battus! Quelle rage!
Et l'on reculait sans combattre! Ladmirault, Bazaine, Bourbaki, Canrobert, intacts! Chûlons, du coup; Chûlons, quand on pouvait tenir sous Metz! L'armée démoralisée, la France ouverte! Il sentit en lui toutes les forces du meurtre, toute l'ivresse de la bataille. Voyons, rien n'était perdu! On les reconduirait, les Allemands!... Tout h coup son cœur creva, de pitié soudaine. 11 venait de p(Miser aux Bersheim, au lieutenant de cuirassiers, au sergent-major de zouaves, André, Maurice... , Pauvres gens!...
Une main se posa sur son épaule; le colonel Laune l'avait appelé sans qu'il entendît :
— De nouveau.x ordres de mouvement. On porte les troupes à Saint-Avold. Le projet de CliAlons est abandonné.
Et comme Du Breuil le regardait avec stupeur :
— Oui, reprit Laune amèrement. On ne se pique pas de suite dans les idées!... Mais, cette fois, on a raison, La retraite était désastreuse. 11 n'y a qu'à tomber vigoureusement sur l'ennemi avec Bazaine, Ladmirault, la Garde...
Il baissa la voix :
— Quand on pense que nous avons été battus, battus, avec de pareilles troupes! Car voyez- vous, le bras est solide, c'est la tète qui est malade... Il nous manque un comme!
Et lui qui ne parlait jamais, il confia à Du Breuil que ce matin même, le premier aide-major, dans une entrevue secrète, avait sollicité l'Empereur de résigner le commandement, de rentrer à Paris. Le souverain s'y était
refusé, ne voulant revenir dans la capitule que vainqueur; déjà la presse révolutionnaire l'accusait d'être cause de la guerre, le rendait responsable des malheurs publics...
Raidissant sa taille niiiicc, l'air plus volontaire que jamais, comme s'il regrettait son expansion, il ajouta :
— Allons, au travail! Ce n'est pas le moment de s'abandonner!
\'crs Le soir, Du Breuil profita d'un instant de liberté pour courir chez les Bersheim. Il pleuvait, et le temps, lro{) rréqucniment maussade, faisait paraître Metz plus triste, avec ses pavés glissants. On avait retiré des balcons une partie des drapeaux. L'oriflamme arborée au sommet de la cathédrale pendait, comme une grande loque. Sur toutes les places, des voitures de déménagement, des chariots de paysans stationnaient. Des mobiles de corvée, en blouse jaunâtre, passaient, pliant les épaules sous l'ondée. Un grand garçon à lunettes, barbu, coiffé d'un képi trop petit, comiquement empêtré d'un sabre-baïonnette, sortit d'une maison et fit le salut militaire.
— Ah! mon commandant! laissa-t-il échapper d'une voix gémissante...
Et voyant le regard étonné de Du Breuil, il balbutia qu'il avait eu l'iionneur de déjeuner avec lui chez les Bersheim, se nomma :
— Gustave, Gustave Le Martrois. M™« Bersheim, annonça-t-il, est bien malade... Maman est auprès d'elle. Pourtant rien ne prouve que ses fils soient perdus...
Sur le seuil de la grande porte, ils rencontrèrent le Père Desroques, qui salua courtoisement. 11 était venu prendre des nouvelles; la tristesse donnait plus d'expression encore à sa physionomie ardente :
— Dieu nous éprouve, soupira-t-il. Jamais la foi n'a été plus nécessaire.
La porte vitrée du perron s'ouvrit; Bersheim, tête nue, parut, et en reconnaissant les nouveaux venus, s'élança vers eux, les traits décomposés :
— Vous savez quelque chose?
Hélas! non, Du Rreuil ne savait rien. Comment aurait- «1 su?
Le docteur Sohier, sanglé dans sa tunique, descendait les marches du perron; il bouf^onna, après avoir échange une poignée de main avec Du Brenil :
— La potion calmante commence son effet. 11 faudrait que M'"*' Bersheim pût dormir! Ah! sans voire mère et votre fille... 11 n'y a qu'elles de raisonnables ici...
Anine arrivait à son tour. Ses beaux yeux étaient rouges, ses paupières cernées, mais son visage restait calme, à force de volonté. Elle rappela au docteur quelques détails pour la préparation de l'ambulance que ses parents installaient, dans la vieille maison. Disposant de deux grandes pièces et de trois petites, ils pourraient placer une quinzaine de lits. Aux riches de donner l'exemple. Ce n'est pas une raison parce qu'ils avaient du chagrin! On faisait son devoir, voilà tout!... Sohier s'en allait. Des hue! dia! retentirent, accompagnés de ho! ho! là! Un chariot, attelé de deux chevaux blancs, entrait dans la cour. Il était chargé, jusqu'à hauteur d'un premier étage, de meubles calés avec des matelas; un berceau couronnait l'édifice. Sous la voiture, dans la civière, des assiettes peintes s'entrechoquaient contre une batterie de cuisine. Un paysan, qui, assis sur le brancard, tenait en main les guides et le fouet, sauta à terre. M. Bersheim reconnut Thibaut, le gendre du père Larrouy, son fermier, à Noisseville.
II avait le regard et le sourire aigus, les cheveux et la barbe frisés; il boitait très bas, avec un pied en équerre.
— C'est rapport à Louise, expliqua-t-il. Elle dit comme ça qu'elle mettrait au monde un enfant qui ressemblerait à un Prussien, si par malheur elle en voyait seulement un. Elle a voulu s'ensauver à toute force.
On vit alors, à l'arrière du char, assise sur un matelas, toute alourdie par sa maternité prochaine, la femme de Thibaut, ses deux enfants à son côté, — un gamin à
petites culottes, une fille à cotillon, roses et joufflus comme des pommes.
— Bien sûr que je ne veux pas les voir, cria-t-elle avec énergie. Des sauvages pareils qui achèvent les blessés, qui brûlent les maisons! A Wissembourg, le beau-frère de notre oncle Thomas les a vus larder à coups de baïonnette un officier couché sur la paille! C'est des sauvages! des sauvages!...
Le sang lui était monté aux joues, les enfants se regardaient avec envie de pleurer.
— Et le père et la mère Larrouy? demanda Bersheim distrait de son chagrin.
— Eux! reprit le paysan, ils ne veulent rien savoir. Ils disent qu'ils sont trop vieux pour bouger, ils gardent la ferme. Ils vous envoient ces beaux poulets, et puis ces œufs frais.
— Allons, fit Bersheim, il va falloir caser ces braves gens...
Du Breuil voulut se retirer :
— Mais non, je vous en prie, entrez un moment. Anine, retiens-le donc!
Elle leva sur lui ses beaux yeux, elle avait un sourire d'une gravité anxieuse qui l'émut. Il murmura :
— J'ai seulement voulu vous apporter ma sympathie bien dévouée.
Elle pencha la tête; un reflet de lumière courut sur ses épais cheveux blonds, tordus en une grosse natte.
— Grand'mère sera heureuse de vous voir, dit-elle en relevant le front.
Il la suivit. Dans le salon, M^^ Le Martrois palpait le veston de Gustave, alarmée :
— II faut mettre un tricot de laine, mon enfant.
La grand'mère Sophia, assise droite, les mains jointes sur ses genoux réunis, semblait figée dans une pose d'immobilité douloureuse, vaillante pourtant. Les ruches de son bonnet s'agitèrent quand elle reconnut Du Breuil, qu'elle aimait bien. Il eut plaisir à serrer les vieilles mains froides, comme usées. Après quelques phrases
banales, régna un silence pénible. La vieille servante, Lisbelh, entra sans bruit et vint parler à l'oreille de grand'mère Sophia, qvii tira de sa poche un trousseau de ciels et sortit, esclave de l'habitude. M""" Le Marlrois cependant examinait d'un air recliigné l'uniforme de Du Brcuil, ramenait ses yeux vers Gustave, vraiment peu brillant avec son veston civil, son pantalon de toile grise, sa petite castiuette cju'il roulait entre ses doigts :
— Jamais il ne pourra supporter les fatigues militaires, soupira-t-elle.
Du Breuil prenait congé, la jeune lille lui tendit la main. Il éprouva une émotion confuse. Des vœux d'espoir lui vinrent aux lèvres; il jugea le silence plus délicat, aussi expressif. Anine ne pourrait s'y méprendre... Dans la cour, Bersheim, qui surveillait le déchargement et venait môme, avec sa rondeur bonhomme, d'aider à descendre le berceau, lui prit les mains et le regarda, avec de bons yeux navrés. Sa bouche s'ouvrit, mais il ne put prononcer un mot.
— Voyons, du courage! dit Du Breuil. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Un peu de patience, on ne sait rien encore.
Mais Bersheim secoua la tète :
— C'est ma femme qui me fait peur. Elle a vu, elle. Les pressentiments des mères, vous savez... Oh! il y a un malheur, c'est sûr.
Du Breuil dit, en détournant les yeux :
— Soyez homme! et partit vivement... Oui, il y avait, il devait y avoir un malheur dans cette maison. La mort était dans l'air. Maurice? André? Les deux peut-être... Et tout à coup il pensa à son père, à sa mère, à leur émotion en apprenant les défaites, à leur douleur... Cer tainement, ils ne vivaient plus, attendant de savoir... El le doux visage de M™« de Guïonic...
Il rentrait aux bureaux de l'État-major, quand il rencontra, accompagnée d'un colonel et de Blache à cheval, une étrange apparition. Juché sur un barbe alezan, un vieux petit général aux cheveux blancs, ramenés sous
un képi d'ancienne mode, affublé d'une tunique trop courte et d'un pantalon rouge à pieds d'éléphant, jetait autour de lui des regards encore vifs, indifférents en apparence à la curiosité qu'il soulevait.
— Changarnier!.... s'exclama un passant.
Déjà, au moment de la guerre, il avait demandé a reprendre du service. On l'avait évincé. Aujourd'hui on était trop heureux de prodter de ses conseils. Il ne quittait plus i'État-major, vivait à la Préfecture, vêtu d'eflcts prêtés. Du Breuil emporta, du petit vieillard propret, sec, énergique encore, du brusque salut rendu par lui, une sensation de léger comique, inspirée par le vêtement hétéroclite, et mêlée d'un attendrissement. C'était bien, ce qu'il faisait là : si près de la mort, apporter sa vie, en soldat... Du Breuil se rappela tout à coup Lacoste dans sa chambrette de Saint-Cloud, disant avec religion qu'il n'était pas de mort plus belle que celle du champ de bataille, l'espérant presque comme une récompense.
La journée du 9 fut cruelle Le ciel était sombre, la pluie ne cessait pas. Les défaites de Forbach et de Wœrth, mieux connues, s'amplifiaient. La consternation gagnait de proche en proche. A la surexcitation de l'avant-veillc succédait une dépression morne. On ne rencontrait que visages défaits. A la Prélecture, au Quartier général, le bouleversement était tragique. La commotion ressentie par Paris ébranlait la France entière et répondait en secousses douloureuses à Metz. Des télégrammes de l'Impératrice régente, adressés à l'Empereur et au maréchal Lebœuf, sous le coup de l'émotion produite la veille au Corps législatif, suppliaient le maréchal de donner sa double démission de ministre de la guerre et de major général. Il cédait avec une dignité ulcérée aux instances personnelles de la souveraine. Mais l'Empereur ne voulut accepter que sa démission de ministre. Bazaine à nouveau reçut une extension de pouvoirs. Un décret impérial lui conféra le commandement définitif des 2% "6° et 4* corps. Le général Manèque lui était assigné comme chef d'état-major généraL Le
138 LE DKSASTIIH
général Decaen remplaçait le maréchal à la tôte du' 3° corps. Mais Hazainc demeurait en sous-ordre, et les opérations, manquant toujours de l'impulsion nécessaire, allaient tourner encore dans le même cercle d'incertitudes et de fautes.
L'Empereur, accompagné de Changarnier, se rendit auprès du maréchal à Faulquemont, désapprouva son projet : une concentration sur Nancy et Frouard, en vue de rallier le l""" et le 5« corps... On attendrait l'ennemi sous les murs de Metz. Le &° corps y était définitivement appelé, ainsi que la division de cavalerie d'Afrique. L'armée, au lieu de garder les positions assignées de Mercy-le-Haut (rive gauche de la Nied française), se replierait jusqu'à la Seille, sous le canon des forts. Cependant les trois armées allemandes s'avançaient, masquées par un épais rideau de cavalerie.
A Paris, les Chambres ayant été convoquées, le ministère tombait. Le général comte de Palikao en formait un autre. Une proposition de la gauche demandait qu'un comité de défense remplaçât les pouvoirs existants. Les journaux de tous les partis, dans toutes les provinces, appelaient la France aux armes, réclamaient la levée en masse. La patrie était en danger.
Lugubre, à Metz, sous la pluie, dans le vent, l'immigration des paysans. Ils croyaient voir apparaître partout les lances des uhlans, et fuyant leurs villages, ils arrivaient avec ce qu'ils possédaient de plus précieux. C'était aux portes un encombrement, dans les rues un défilé de pauvres charrettes et de baquets chargés de meubles, d'effets, de matelas, sur lesquels s'étalaient des vieillards, des femmes, des petits enfants insouciants qui dormaient ou jouaient. Derrière des charrettes meuglait, attachée, une vache laitière; des troupeaux de moutons bêlaient, mordus aux jambes par des chiens fauves ; et le flot grossissait toujours, jonchant les pavés de brins de paille et de fumier. Les meubles montraient leur nudité lamentable Des armoires, laissant échapper des bardes par leurs battants mal fermés, semblaient
déjà mises au pillage. Des paillasses et des édredons rouges avaient au grand jour quelque chose de triste, dans leur intimité violée. Les poêlons et les casseroles, si humbles avec leurs fonds carbonisés, disaient mieux encore que le reste l'abandon de l'àtre et du toit familial. Défilé grotesque, qui ne donnait envie de rire à personne. Sur une fourragère, encastré à la place d'honneur, entre un buffet et des chaises, un porc énorme grognait. Plus loin, un chat passait sa tète hors d'un panier. Un chaos parfois brisait la vaisselle, au grand désespoir des propriétaires. Les femmes surtout avaient des visages mornes. Certaines regardaient avec défi, le sang aux joues, sous le fichu qui couvrait leurs cheveux. D'autres riaient, en laissant pendre leurs jambes, d'un air idiot. Il y avait des vieillards farouches, tout raides. Quand on leur adressait la parole, ils ne semblaient pas comprendre. Ils ne marmonnaient que patois. Une vieille à bandeaux blancs qui marchait seule, à pied, un ballot sur l'épaule, semblait avec son dur visage une Pylhonisse de grand chemin. Tous ces gens avaient le même air de stupeur et d'attente, une résignation de misère qui serrait le cœur. Des gars en blouse arrivaient aussi. Les uns allaient s'engager dans les volontaires, d'autres travailler aux terrassements des fortifications.
Tant d'affluence effrayait les autorités. Toutes ces bouches à nourrir, en cas de siège! Le lendemain, deux avis du préfet et du maire informaient les habitants des communes qu'ils ne seraient admis à entrer et à séjourner dans la place qu'après avoir justifié d'un apport de quarante jours de vivres au moins. Mais comment appliquer avec rigueur ces mesures, d'ailleurs tardives?
Dans la banlieue, des mobiles frappaient de la cognée les hauts peupliers. Les arbres tombaient sur les routes. Partout, demeures vides, usines muettes. Le général Coffinières enjoignait à tous les habitants de la zone militaire d'abattre leurs immeubles. Jardinets, villas, guinguettes, tonnelles, disparaissaient sous la pioche
eu amas de gravats. Une petite usine aux briques rouges montrait son Hanc crevé, sa cheminée fendue. Des murs de torchis fondaient en boue. Des chandjres à jour laissaient pendre leur papier à fleurs décollé. A voir ces ruines et celte désolation, il semblait que la guerre et l'incendie fussent déjà passé là. Ni protestation, ni plaintes. Les derniers habitants s'en allaient, se garant des iHCi'res, les pieds dans l'eau, sans regarder derrière eux. Un cabaret tint quelque temps encore, à la porte du cimetière. Des mobiles à moitié ivres y dansaient avec des filles, au branle d'un ménétrier qui, coiffé d'un bonnet de police, raclait du violon. Gaîté macabre, dans celte mélancolie des choses, à travers la pluie fine, qui tombait toujours d'un ciel bas.
On réglementait la répartition de l'eau dans la ville Pour le cas où l'aqueduc des eaux de Gorze viendrait à être coupé, le service des ponts et chaussées faisait établir au-dessous du pont des Roches une pompe destinée à élever les eaux de la Moselle dans les réservoirs. Un arrêté du gouverneur avait ajourné to ^tes poursuites ou protêts contre les mandats, traites, billets en circulation. Les autorités civile et militaire se multipliaient, mais ce qui devait rassurer effrayait de leur part, laissait supposer les pires malheurs. On poussait l'armement des forts. Du Breuil rencontra Barrus. Il travaillait avec une activité fébrile, ricanait, amer, en parlant...
Du Breuil vit aussi, dans l'après-midi du 10, à la Préfecture, les officiers de la division Du Barail arrivée le matin. L'état-major impérial leur faisait fête. On les traînait vers le buffet dressé dans une des grandes salles du rez-de-chaussée. Les mâles visages des Africains, bronzés par le soleil, ralliaient tous les suffrages, tous les sourires. Une voix gaie héla Du Breuil. Il aperçut un de ses amis, le lieutenant-colonel de la Manse :
— Vous voulez donc notre mort? raillait-il : nous sommes venus de Saint-Mihiel d'un trait, à marche forcée, dans la nuit. Nous pensions que l'ennemi était là. Votre dépêche était si pressante...
Du Brciiil le regardant d'un air étonné, il reprit :
— Faites donc l'innocent! comme si vous ne saviez pas qu'il s'agissait seulement d'un pari entre Lebrun et Jarras, sur la vitesse des chasseurs d'Afrique. Enfin, Lebrun a gagné.
Près d'eux, un très jeune sous-lieutenant, gracieux et parfumé comme une femme, venait de se nommer : Roger Langlade. Du Breuil se rappela la femme du sénateur, à la soirée de Saint-Cloud, le mari dans la loge de M"^*^ de Guïonic, à l'Opéra... Comme ils désiraient alors que leur fils pût se battre! Leur enthousiasme durait-il encore?... 11 parla au jeune homme de sa famille.
— Ah! mon commandant, trop heureux de vous être présenté... Ma mère a souvent prononcé votre nom, en effet.
11 souriait avec affectation, montrait ses dents blanches, alanguissait son regard, pour paraître plus séduisant. Joyeux, dans toute la confiance et la force de sa jeunesse, il ne rêvait, comme l'avait dit son père, que « plaies et bosses ».
Toutes les pensées se portaient vers le i^'' et le S"» corps, que Mac-Mahon avait reçu l'ordre de concentrer à Nancy; pourraient-ils rallier à temps l'armée de Metz? Si l'ennemi les gagnait de vitesse, les devançant à Toul et à Nancy, Mac-Mahon et de Failly seraient contraints de prononcer ieur retraite dans une tout autre direction. L'angoisse serrait les cœurs. La supérioi'ité do noinbre des Allemands apparaissait redoutable, leur artillerie l'emportait sur la nôtre. Il ne fallait plus se faire d'illusions; l'heure était grave. Fortes de deux victoires, dans un grand mouvement tournant, les trois armées allemandes dessinaient l'offensive sur notre flanc droit, menaçant les communications avec Paris, nous coupant de Mac-Mahon et de Failly. Le 12 au matin, la présence de l'ennemi était signalée sur les bords de la Seille.
Dans l'entourage du souverain, ce fut, pendant ces
derniers instants, l'agonie de ce pouvoir suprême exercé d'une main si tâtonnante, et l'on vit se succéder comme les rôves haletants d'un malade avant son réveil. Lucide, mais paralysé par les événements, épuisé d'insomnies, hanté par la crainte de cette rivière à dos, de cette Moselle que, dès le premier jour, il avait voulu franclilr en se repliant, l'Empereur examinait l'un après l'autre des projets auxquels il ne pouvait se résoudre. Enfin, il arrêta que l'armée, laissant une division à Metz, serait aussitôt dirigée sur le camp de Chûlons. Il s'agissait de dérober à l'ennemi l'opération projetée, de gagner sur lui l'avance d'une ou deux journées de marche. Les deux ponts fixes de Metz offraient un débouché insuffisant. Les commandauts du génie de l'armée et de la place reçurent ordre d'en créer de nouveaux.
Mais, tandis que la décision du souverain s'exécutait, on lui arrachait le pouvoir. Le Corps législatif réclamait, au nom du salut public, que le commandement militaire fût changé. 11 y avait urgence : le spectre rouge de la Révolution se dressait, la Régente sentait se soulever sous ses pieds les pavés de Paris. L'Empereur dut céder, remettre, le 12, au maréchal Bazaine, la direction de l'armée. Bazaine fît d'abord mine de résister, se laissa convaincre. Lebœuf donnait sa démission de major général, acceptée cette fois; Lebrun cessait ses fonctions. Quant au général Jarras, seul au courant du service, il se résignait, après une assez vive défense, à devenir chef d'état-major général. Le maréchal Bazaine, disait-on, eût préféré un lieutenant de son choix. 11 accepta le général Jarras sans récriminer. Mais Laune, qui reçut les confidences de ce dernier, hocha la tète d'un air sceptique, lorsque Du Breuil lui en parla.
Cette prise du commandement en chef de l'armée du Rhin par Bazaine était l'objet de tous les propos. Serait-il l'homme? Répondrait-il au cri unanime qui appelait un maître, un sauveur? S'il n'avait pas l'élan chevaleresque de Canrobert, la droiture de Mac-Mahon,
il possédait, avec un impassible courage, dn renom d'habileté. Chacun vantait son endurance aux plus dures fatigues. Il avait des goûts simples, qui lui faisaient éviter la représentation et tournaient volontiers au renfermé, beaucoup de ténacité dans les idées, l'humeur égale. Il était affable, timide presque, parlant peu et mal. Une incroyable chance l'avait toujours servi. Ses ennemis lui refusaient deux qualités essentielles, la fierté du caractère et la hauteur de l'âme. Plusieurs même l'accusaient de manquer de sens moral. Mais Du Breuil savait quelles calomnies provoquent les hommes en vue. Il se réjouit, avec toute l'armée, d'avoir enfin un chef...
Cependant Laune hochait toujours la tête, comme s'il n'attendait rien de bon de tout cela. Le général Jarras, confiait-il au colonel Charlys, venait d'écrire au maréchal pour lui demander s'il devait aller le rejoindre à Borny ou l'attendre à Metz. Charlys répondit qu'on avait tort d'imposer au maréchal un chef d'état-major général qu'il ne désirait pas : le bien du service en souffrirait. A la place de Jarras, lui, Charlys, n'aurait pas accepté. Il n'aimait que les caractères décidés et les situations nettes. Ainsi, l'attitude de Canrobert excitait son admiration : « Je compte vous laisser indépendant, maréchal », avait dit l'Empereur. € Sire, aurait répondu celui-ci, la situation est grave; il faut que chacun sache obéir à un seul chef; je donnerai l'exemple; placez-moi sous les ordres du maréchal Bazaine. »
— Voilà parler, déclara Charlys. Et ce n'est pas la première fois que Canrobert donne une telle preuve d'abnégation. En Crimée, déjà...
— Oh! fit tout bas Floppe, le petit capitaine à figure envieuse que Du Breuil, sans trop savoir pourquoi, avait pris en grippe, — abnégation, c'est facile à dire,... ça s'appelle aussi tirer son épingle du jeu!
— A propos, jetait Kelm, toujouis pessimiste : savezvous que le chef des espions prussiens, arrêté à la gare, ce nommé Schull, est un homme très intelligent? Il
correspondait avec renncmi en logarithmes; ses aveux donnent à réfléchir. Pas un de nos mouvements, pas une de nos mesures qui ne soient imniédialcmcnt révélés. Les émissaires allemands fourmillent. Ils avertissent les leurs par des signes tracés à ravance sur les arbres et les maisons, par des fusées dont le nombre et la couleur ont une signification connue! Ils prennent tous les déguisements. En venant, j'ai vu mener à la Place un prêtre, qu'on accusait de porter une blouse sous sa soutane.
Un planton vint prévenir Du Breuil qu'un juif le demandait. C'était Gugl. Il rapportait l'opale de M""« de Guïonic, habilement montée en bague. Quelques moqueries de soldats l'avaient rendu pâle. 11 redoutait l'armée depuis qu'un marchand de porcelaines, nommé Mayer, un de ses voisins qui s'était réjoui trop haut des succès de la Prusse, avait vu sa boutique et ses marchandises mises en pièces. Désespéré, le malheureux venait de se pendre, ce que Gugl raconta d'un ton pleurard. Et faisant valoir que « cette pague lui avait tonné du mal », il en réclama un prix excessif. Du Breuil ne pouvait se débarrasser de lui. 11 mit l'opale à son doigt. Elle était belle, mais ne lui fit aucun plaisir. Au contraire, elle l'attrista.
Rentré dans la salle, tout à coup une envie de rire absurde le saisit : il voyait le gros Massoli, tout échauffé d'une mission, éponger ses cheveux d'un noir métallique. Le mouchoir, au contact, se colorait soudain. Les soupçons que Du Breuil avait déjà s'éclaircissaient : plus de doute, Massoli se teignait.
L'aube du 13 se leva, la pluie des derniers jours cessait. Les heures passèrent avec la même rapidité, flot trouble de bonnes nouvelles, fausses, et de mauvaises, trop vraies. Et pas d'ordres! Il n'y comprenait rien. Sans relâche, l'éternelle question le harcelait : qu'estce qu'on attend? A quoi pense Bazaine? Bien qu'il n'y eût pas eu de transmission régulière du service, nul doute qu'il n'exerçât depuis ce matin le commandement.
Pourquoi l'État-major général, passant sous ses ordres, ne le ralliait-il pas? Le général Jarras s'était mis à sa disposition, avec tous ses officiers. Le maréchal lui avait fait répondre qu'il le verrait dans l'après-midi en venant conférer avec l'Empereur; mais, sa visite faite, il repartait en voiture pour Borny sans le faire avertir. Jarras, prévenu, accourait et Bazaine, après quelques mots sans importance, lui avait dit en le quittant : — < Je n'ai pas d'ordres à vous donner. » Du Breuil n'y pouvait croire.
Un autre souci l'inquiétait. Comment personne ne s'occupait-il des points de passage par lesquels l'ennemi, débouchant sur la rive gauche de la Moselle, pouvait couper la retraite? Les habitants de Novéant et d'Ars demandaient s'il n'y avait pas lieu de détruire leurs ponts. Un officier du génie, qui avait disposé et chargé les fourneaux de mines du pont d'Ars, réclamait d'urgence un ordre qui ne venait pas. Pourquoi le général Coffinières n'attirait-il pas sur cette question l'attention de Bazaine?
Son étonnement s'accrut, quand il rencontra, au Café Parisien, Langlade. Celui-ci — comme il était bien frisé! — lui raconta la chevauchée de la brigade Margueritte, envoyée la veille à Pont-à-Mousson, que la cavalerie ennemie occupait.
— Première nouvelle, dit Du Breuil.
L'opération, pourtant, avait son importance. Le rétablissement de la voie permettait au 6^ corps de rejoindre, moins son artillerie, son génie, sa cavalerie et ses services administratifs.
Le lieutenant Marquis, sortant du café comme un diable d'une boîte, fondit sur lui :
— Savez-vous, mon commandant, que le maréchal Le bœuf passe au conseil de guerre, et que Frossard est
à la veille d'être fusillé?
— Vous me l'apprenez, dit Du Breuil avec flegme. Assis à la terrasse, Marquis se mit à raconter à quelques officiers de la garnison des nouvelles plus stupé-
fiantes encore : toujours, qu'il inventât ou mentît, il avait un accent de sincérité admirable, trouvait des oreilles crédules. Comme Du Breuil s'informait du bivouac des lanciers de la Garde, nommait Lacoste, Marquis s'écriait :
— Lacoste? parfaitement! Il a été tué d'un coup de pied de cheval.
Il précisait :
— Je le connais bien, un petit gros, chauve, qui a de l'asthme.
Non, ce n'était pas ça du tout, et Du Breuil, rassuré, rentrait aux bureaux de l'État-major, quand, justement, il rencontra son ami à cheval, envoyé en mission par le général Desvaux. Funèbre, Lacoste. 11 penchait la tête vers les pavés, et son cheval, Conquérant, boitait. A l'appel que lança Du Breuil, il releva la tête, eut un sourire morne, qui fit saillir ses pommettes rouges et paraître ses yeux plus creux :
— Alors, c'est ça qu'on appelle se battre! dit-il amèrement. Piétiner dans la boue, car voilà notre besogne depuis que je ne t'ai vu. Les chevaux fourbus, les hommes éreintés, tout ça pour reculer honteusement, comme si nous avions peur de la pluie. La pluie, la boue, voilà notre lot, depuis huit jours. Mais le plus triste, ce sont ces malheureux, les habitants, qui fuient.
11 pensait aux siens. Du Breuil le comprit, aux humbles paysans de la Creuse, sains et saufs, eux du moins. Il reprit en baissant la voix avec une exaltation douloureuse :
— Tout à l'heure, j'ai rencontré une vieille... une vieille sur une voiture. Mon cher, il y a des ressemblances qui font mal. Elle serrait sur sa poitrine un paquet de linge tout usé. J'ai cru voir ma mère. Et nous, soldats, nous voyons cela, nous le voyons et nous ne faisons rien pour repousser l'envahisseur. Tiens, c'est écœurant! Il y a des moments où j'ai envie de recevoir une balle dans la tête, et que ce soit fini. La France est perdue!
— Voyons, fit doucement Du Breuil.
— Perdue! répétait Lacoste d'une voix âpre, tu verras, tu verras!
Du Breuil regagna les bureaux la mort dans l'âme. Là, tout justifiait son angoisse. Une crue de la Moselle submergeait quelques ponts, enlevait les autres, couvrant les prairies et les abords d'un blanc d'eau. Un travail énorme à refaire. Et les routes, se demandait-il, une fois que l'armée serait passée sur la rive gauche, qui donc s'en occupait? Pourquoi ne les envoyait-on pas reconnaître?... La plus importante était celle qui, par Moulinslès-Metz, gravit une côte très escarpée, pénètre dans la vallée de la Mance et atteint Gravelotte, où elle se divise en deux tronçons qui aboutissent à Verdun, le premier par Rezonville, Mars-la-Tour, le second par Doncourt, Jarny, Étain.
Enfin, enfin, dans la soirée, les ordres arrivaient. Le Quartier général n'avait à les transmettre qu'au 6^ corps et aux chefs de service, le général Manèque ayant prévenu directement les 2^, 3", 4^ corps et la Garde, qu'il tenait sous sa main.
Ce fut pour Du Breuil un vrai soulagement. On devait se tenir prêts à partir, le lendemain 14, à cinq heures du matin, prendre des vivres pour trois jours; l'intendant général emporterait le plus de rations possible, en ne laissant dans Metz que les transports nécessaires à la garnison. Ordre de réduire les bagages au plus strict. On devait désigner les hommes non valides, qui, laissés dans la place, seraient organisés en détachements réguliers. La garnison de Metz comporterait, en outre, les dépôts, la garde nationale mobile et sédentaire, et comme noyau principal, la division de Laveaucoupet, détachée du 2e corps. Harcelé de travail Du Breuil se dépensait avidement pour tromper les dernières heures de l'attente. Fuir Metz lui apparaissait la fin d'un cauchemar. Il y laissait pourtant des amis. Pauvres Bersheim!... Trouverait-il un moment pour prendre congé d'eux?
A la pensée d'Anino, un lunmlte de sensations confuses l'assaillait. Il lui semblait vivre un alTrcux rêve. Tant de choses terribles, irréparables, en quinze jours!... Le sort de l'année! L'avenir de Metz!... Livrée à ses seules forces, pourrait-elle tenir contre l'investisscinent? Et il songeait aux Bershcim, comme si le cœur de IVIetz eût battu dans leur seul cœur. Il souffrit, à s'imaq-incr Anine prisonnière, regardée au visage par des officiers prussiens. Comme il allait sortir, le capitaine de Francastel parut, fort ému, et annonça très vite :
— Nous sommes trahis! Notre mouvement de retraite est annoncé aux Prussiens! On vient de voir partir trois fusées des pentes du Saint-Quentin!
Tout le monde pensa aux signes convenus des espions, mais Laune dit sèchement :
— Ne répandez pas des bruits pareils, surtout avec tant de chaleur!
La légèreté de Francastel, ses bavardages à tort et à travers, lui déplaisaient.
— Je vous assure, mon colonel...
Laune lui avait déjà tourné le dos. Des ordres encore. Du Breuil ne put s'absenter. Nuit fiévreuse, coupée à peine par deux heures de mauvais sommeil. Au matin, comme il se débarbouillait à grande eau, Frisch entra sur la pointe des pieds. Il venait fermer les cantines : € les chevaux de mon commandant allaient bien et ne demandaient qu'à marcher; il avait réglé la note de la blanchisseuse ». Brave Frisch! Jamais Du Breuil n'avait mieux apprécié son exactitude, son dévouement.
— Eh bien, Frisch, nous partons!
Frisch secoua la tète; il quittait Metz à regret. La jolie bonne des Bersheim, avec son gracieux sourire, lui avait fait oublier la cuisinière de la rue de Bourgogne qui lui glissait de si bon poulet au blanc, arrosé de chablis. Puis, en sa fruste cervelle, toute d'instinct, il se rendait compte de bien des choses; et il souffrait
avec autant de cœur qu'un autre, plus peut-être que tels hâbleurs galonnés, de rimniiliation présente.
11 emballait des gants blancs, dont le papier de soie avait crevé, et de ses gros doigts rouges, remettait dans ses plis une paire neuve. Du Breuil revit ses achats avant le départ, la gantière rousse, son œillade, son sourire. Il dit à Frisch :
— Donne-moi cette paire!
11 la tenait à la main, en allant, dans la matinée, dire adieu aux Bersheim. Le temps se remettait au beau; c'était dimanche. Il se rappelait d'autres dimanches anciens, des sorties de l'École d'application, toute sa belle jeune&se ivre de force et d'espérances, et il sentait son cœur endolori comme après une grande blessure. La ville s'emplissait de chariots et de troupes. C'était, vers les deux ponts de pierre, un encombrement extraordinaire, des cris, des coups de fouet, des commandements, des murmures, des plaintes. Du Breuil écoutait ce multipliement au loin de pas cadencés qui, ébranlant les pavés, se mêlaient au grondement des roues; des sabots de chevaux accompagnaient, d'un rytlime de cascade la rumeur continue. Hommes, bêtes, voitures s'écoulaient comme un fleuve ou stagnaient en reflux d'inondation. Partout où se produisait un vide, des soldats se glissaient, et tout cela formait une masse compacte et vivante.
Du Breuil ne trouva au logis ([u'Anino et M"'« Bersheim. La fillette et le petit garçon de Thibaut jouaient dans la cour. Par une fenêtre ouverte, il aperçut des lits blancs, bien bordés, qui attendaient les blessés. M™^ Bersheim, vêtue d'une robe sombre, faisait de la charpie. Anine roulait des bandes. Il pensa aux deux dis- [)arus, Maurice, André; et des larmes vinrent à ses yeux. Anine s'en aperçut et rougit faibiement. Ce fut entre eux comme l'échange d'un peu d'Ame. Une suavité amère pénétra Du Breuil : Anine lui parut moins étrangère; d'invisibles liens les rapprochaient. Il ne comprit plus pourquoi il fallait partir. Il contemplait la grande
piùce claire où elles travaillaient, les corbeilles de linge, une boîte à ouvrage posée sur une table; toutes ces choses lui parurent inlimes et douces comme si elles n'évoquaient que paix, repos. L'horreur de la situation le ressaisit, parce qu'Anine venait de se piquer à une aiguille plantée dans son corsage. Elle suçait le sang de son doigt, une goutte avait taché la bande de linge. Du Breuil pûlit. Tout ce qu'il éprouvait en cette minute était poignant, inattendu, singulier. Il se leva, car son cœur l'étoulïait. M"'« Bersheim ouvrit ses bras :
— Adieu, mon cher ami !
Elle l'embrassa comme un fils, Du Breuil songea : elle embrasse les siens... Il la pria de transmettre ses adieux à grand'môre Sophia, à Bersheim. Elles faisMJent : « Oui, oui! » de la tète, comme si elles eussent eu hâte de le voir partir. Anine le regarda, lui tendit la main; il baisa cette main si douce, si ferme, et s'en alla précipitamment, sans regarder derrière lui. Les chariots, les soldats, la rumeur du fleuve d'êtres piétinant, avançant, reculant, se heurtant, l'enveloppèrent, l'étourdirent. Quelqu'un le hélait, qu'il ne reconnut pas : visage durci, bruni, une ceinture rouge autour du corps, une canne à la main, de gros souliers à jambières :
— Védel!
Oui, son cousin Védel, qui passait avec son bataillon. Cette rencontre lui fut plutôt désagréable, malgré les bons yeux de Védel. Mais, profitant d'un arrêt de la troupe, un soldat du premier rang se plantait devant lui, fixe, au port d'armes, tout souriant :
— Maxime!
Parfaitement, le vicomte Judin, sous un beau hâle de sueur et de poussière. Ah! Saint-Cloud était loin! Pas de frac, pas de gardénia ni de souliers vernis, mais une gamelle sur les épaules, un pain de munition tenu par les bretelles du sac; crâne tout de même, et rasé du matin, au milieu de tous ces visages rugueux et poilus. Courte apparition. Un gros commandant à voix de rogomme fondit vers eux, criant : « En avant, capitaine.
LE DÉSASTRE f51
pressons, pressons! Appuyez, vous autres! » Une vague humaine, un moutonnement de tètes. Un bref:* Adieu! Bonne chance! > et Du Breuil se retrouva seul, au milieu de la ville fourmillante, sous le dais de poussière qui lloltait au-dessus des charrettes interminables et des fourgons, seul, abominablement seul!
Envoyé à l'île Chambière auprès du général de Ladmirault pour hâter le passage des troupes, il venait de s'acquitter de son message. Le commandant du 4« corps avait tourné vers lui son visage puissant, empreint de calme et de réflexion; puis, tendant par-dessus la tète de son cheval une canne courte, il avait montré les ponts volants, sur lesquels l'infanterie de la division Lorencez défdait en bon ordre.
Du Breuil échangeait quelques mots avec Vacossart, un capitaine de l'escorte, petit dragon roux, croisé au vol, naguère, dans les couloirs du ministère et si joyeux alors de partir. 11 s'informa d'un de leurs camarades, le comte de Cussac.
— Il vient de remonter au galop la pente du Saint- Julien ; le patron l'a envoyé au général de Cissey. — Vacossart ajouta : — On a beau se hâter, il faut le temps. La cavalerie a déjà passé.
Il cracha :
— Quelle poussière!
Avec ses yeux vifs, son poil roux, ses joues rouges, il paraissait en feu sous le casque à turban tigré, dont les pattes de cuivre, serrées court, faisaient ressortir sa mâchoire de bouledogue. Du Breuil contemplait le tremblement de l'eau verte, l'ondulation du pont le plus proche sous le pas rompu des fantassins, écoutait la
rumeur des batteries et des fourgons descendant la côte, quand, au loin, un coup de canon retentit. Vacossart tendit l'oreille. Un second coup, plus rapproché, sur la gauche; puis un autre. Les visages prirent une expression intense et indéfinissable.
— Ils altacjuent! dit un lieutenant qui parut bien blanc. — Était-ce sa couleur ordinaire? — Enfin! grommela un autre. Celui-là était un vieil officier à balafre, dont l'œil droit était crevé. La jument de Du Breuil rua, nerveuse, dans les flancs d'un cheval de troupe qui hennit, cherchant à mordre. Les coups de canon redoublaient de violence. L'escorte partait.'Vacossart, retourné sur sa selle, fît claquer ses doigts.
— Chouette ! ça va chauffer!
Du Breuil ne songeait qu'à la retraite menacée, retardée. On avait perdu du temps; l'ennemi, toujours averti, toujours prompt, en profitait. Une victoire? Steinmetz refoulé, rien de mieux... Mais, pendant <e temps, Frédéric-Charles s'avançait sur la rive gauche, coupant le retour sur Verdun... 11 rendit la main, Cydalise l'emporta. Dans les rues de Metz, un encombrement fou, l'anxiété sur tous les visages. Des affiches officielles, le long des murs, lui rappelèrent le départ de l'Empereur pour Longeville, après le déjeuner. Il crut revoir, devant la Préfecture, l'escadron des guides, les centgardes, les voitures impériales. Les bagages avaient filé devant, livrée, service de bouche, fourgons de provisions. Sur le siège de l'un d'eux, il avait reconnu, coiffé d'un chapeau melon, sous un cache-poussière mastic, le gros maître d'hôtel de Sainl-Cloud, semblable à un hanneton gourmé. Quelle tristesse, ce départ du souverain! La foule silencieuse, pas un cri, pas un geste; l'Empereur, pâle, causait avec son fils. Le prince Napoléon, grave, par la ressemblance de son visage avec l'Autre, faisait invinciblement penser à d'anciens et funèbres souvenirs : Les adieux de Fontainebleau, murmurait-on. Des gens dans la foule disaient à voix basse: € C'est une fuite ! »
11 se renseigna auprès d'un secrétaire d'état-major. Le général Jarras et ses officiers étaient montés à cheval au premier coup de canon, pour rejoindre le maréchal. Du Breuil retira les gants qu'il portait, de peau brune, usés par les rênes, et prit dans ses fontes ses gants blancs. L'opale de M™'' de Guïonic le gôna. Il mit la bague à son petit doigt, par-dessus le gant. Elle avait un reflet laiteux et irisé, la grûce d'un bijou changeant et perfide. Bonheur, malheur, quelle fatalité lui portc»-ait-elIe? Bah! il n'était pas superstitieux! Deresse avait raison : la balle qui nous frappe est fondue de toute éternité, le tout est d'être prêt. Alors, comme Cydalise galopait vers la porte des Allemands, dans un écartement de passants anxieux, il conçut la grandeur du métier militaire, éleva sa pensée vers son père, un simple, un haut soldat. Le sacrifice volontaire de sa vie, Du Breuil l'offrit de toute son âme. Certes, l'instinct vital, l'instinct suprême lui faisait espérer n'être pas tué ; mais il se disait, conscient du peu qu'il était, qu'il allait être parmi la mêlée, — une goutte de sang, un brin de cervelle, dans la foule anonyme des combattants : « Que mon sort s'accomplisse! »
Des blessés parurent, avant qu'il fût loin. Ils s'avançaient sur des mulets et des charrettes. L'un d'eux, glissant entre les sangles du cacolet à chaque minute, allongeait ses jambes jusqu'à racler terre ; de son soulier clapotant coulait une traînée rouge. Les moins atteints avaient un air de fièvre et d'excitation. Un officier de chasseurs à pied répondit à son salut par un sourire : « Ils en reçoivent, une frottée \ » De petits soldats parlaient comme dans une ivresse bavarde : — € Alors tu comprends, je saute dans le fossé, j'ajuste mon chassepot, et... » Assis sur une botte de paille, un vieil artilleur médaillé, tenant sa pipe d'une main, fumait les yeux absents, perdu dans on ne sait quel rêve; à celui-là, l'autre main manquait; son bras saignait dans un pansement. D'autres blessés défilaient : — « Je casserais bien une croûte », disait l'un. — c Moi,
j'ai soif! » disait un autre. Un petit vitrier de Montmartre ricana : t On nous a donné ce malin du pain pourri. » 11 cligna de Tœil : « Mais il y a du bon pain blanc à Metz pour Bibi! » Presque tous, même les plus sombres, avaient un air l'ésigné, grave chez certains, naïvement enfantin chez d'autres, comme s'ils éprouvaient un immense soulagement, une véritable joie à s'éloigner de la mort, qui, derrière eux, fauchait les camarades. Un officier à spencer bleu galopait à travers champs.
— Le maréchal? cria Du Breuil.
— Par là !
Mais avant que le bras eftt décrit sa courbe, le cheval s'abattait, rofficier désarçonné allait heurter contre un arbre. Du Breuil franchit le talus, hélant ù lui des infirmiers. On releva le cavalier, il n'était qu'étourdi. Il remonta sur sa bête couronnée sans remercier personne, et repartit. Du Breuil, alors, vit l'opale de son doigt s'iriser au soleil, gaîment, presque ironique... Porteraitelle malheur? L'officier n'avait tourné la tête qu'une seconde, pourtant cela avait suffi... Bon! quelle idée! En tout autre moment, il en eût souri. A sa droite, de la cavalerie se mouvait, il reconnut une ligne bleu sombre de dragons, une ligne bleu clair de lanciers : la Garde, lui apprit un médecin de l'Internationale. Bourbaki venait de passer, ramenant voltigeurs et grenadiers. Les Prussiens attaquaient vigoureusement Colombey et le château d'Aubigny; notre artillerie les foudroyait. On voyait se dissiper dans l'air les petits nuages blancs des obus; les mitrailleuses craquaient avec un déchirement strident.
— Entendez-vous? demanda le médecin. Il était gib- Ijcux, velu, d'une laideur de gorille, grimaçant, par suite d'un tic nerveux, comme s'il roulait des noix dans sa bouche. Mais ses yeux bleus avaient une pureté admirable.
— Le maréchal? répéta Du Breuil.
Le médecin retira sa casquette à croix rouge pour se gratter la tête d'un ongle très long, et dit :
— Ou l'a vu se diiiî^'^er vers Grigy.
Du Breuil se jcla dans les champs, sans entendre ce que le médecin lui criait, avec force gestes. Le plateau montait, coupé de haies, d'arbres. Un bivouac abandonné du malin alignait des ronds de feux noircis, et, à l'endroit où les boucliers avaient travaillé, un amas de peaux de bœufs et des intestins couverts de mouches, dont l'infection cuisait au soleil. Sur toute la ligne, des troupes avançaient en colonne, se déployaient en bataille. Un officier prussien prisonnier, la tète bandée d'un foulard rouge, passa, dédaigneux, entre des geniarmes. Des cantines stationnaient, près d'un bouquet d'arbres, entourées de soldats qui déguerpirent en voyant s'avancer au grand trot un escadron de chasseurs, refoulant vers le feu les traînards; de partout, des talus, des fossés, comme des moineaux surpris, des fantassins se levèrent, disparurent. Du Breuil traversa Borny plein de troupes, mais au moment de s'engager dans le chemin de Grigy, un habitant lui apprit que le maréchal venait de remonter vers le nord-est. Il tourna bride, s'arrêta de nouveau au sortir du village, en passant devant un parc et un château encombré de blessés. Il y en avait dans les plates-bandes, sur les pelouses, adossés aux vieux arbres. De braves gens, des habitants de Metz surpris dans leur promenade du dimanche, se multipliaient, improvisant une ambulance dans une vaste salle couverte.
11 reprit langue. Des indications contradictoires l'envoyèrent sur la route de Golombey. Les balles sifflaient; des cadavres à genoux paraissaient vivants. Au collet de l'un d'eux, il lut le chiffre du régiment : 41'. Un obus, à quelques mètres, hacha un petit arbre. Le ricochet d'un caillou cingla sa main gantée, sablant de terre l'opale. Il souffla dessus. A ce moment, une rangée de soldats qui était devant lui se replia. Cinq ou six tombèrent à plat ventre; l'un d'eux se releva, courut sans casquette, et retomba sur le dos. Le fracas était assourdissant. Une ivresse saisit Du Breuil, une envie de rire.
Il caressa Cydalise avec tendresse, l'appela : Belle ! Belle ! Une compagnie accourait, elle l'enveloppa, le dépassa. Un officier criait : « Pas gymnastique! » Les visages des soldats, leurs brèves paroles lui parurent de bon augure. Son cœur cria victoire.
D'un coup d'éperon, il fonça, ayant à sa droite une petite sapinière; derrière une avenue de peupliers, chasseurs à pied et lignards entretenaient un feu serré contre les tirailleurs prussiens. Au saut d'une haie sa jument butta; il la releva d'une saccade, elle boitait. Un vigoureux juron lui échappa : Cydalise blessée! Il sauta à terre, aucune trace de sang. Les sabots? Un caillou dans la fourchette. Avec son canif, il le fît sauter et faillit, du coup, être tué d'une ruade : sale bête! Bon! Une balle venait de loin entailler la croupe! D'autres sifflèrent. Un bidon fut troué, par terre. Des artilleurs accouraient : — Gare! gare! Un obus tomba avec un han! sourd et un vent brusque dans un fossé d'eau, dont le rejaillissement inonda Du Breuil. Il voulut s'enlever en selle. Cydalise cabrée le renversa, l'entraîna le pied pris dans l'étrier, heurtant la terre labourée de sa nuque. Ainsi cahoté, il vit le ciel bleu traversé d'un petit nuage blanc et ferma les yeux, aveuglé par un soleil éblouissant comme la mort. Par bonheur, un artilleur à cheval coupait la route à Cydalise, l'empoignait aux rênes, et Du Breuil, sans savoir comment, se trouvait remis sur pied. Rien de cassé, il s'épousseta. L'homme lui tenait la bride, un artilleur imberbe, grêlé de petite vérole, tout triste et qui souriait gauchement.
— Merci ! 11 resserra la sangle (sa selle avait tourné), s'enleva sur les poignets; sa bête une fois enfourchée, rageur, il lui broya la bouche, cogna de l'éperon. Le petit soldat parut étonné, un reproche dans ses yeux gris sans cils. Du Breuil songea qu'il lui devait la vie.
— Ton nom! cria t-il en se retournant.
L'autre le lui jeta, mais son cheval l'emportait vers la batterie en marche. Du Breuil ne put l'entendre. Ce nom perdu le poursuivit d'un remords. A son doigt, la
bague d'opale brillait toujours. Il comprit l'étendue du péril évité, eut froid, puis chaud dans les reins. Vraiment, il n'était pas supersiilieux! Sans cela... 11 gardait aussi une humiliation d'excellent cavalier désarçonné. Et le regard du petit soldat, cet étonnemei\t, ce reproche... Il demanda pardon à Cydalise, attendri soudain; la pauvre bète saignait. Des tambours ronflèrent furieusement. Il longea une ligne de troupes, salua un général. Un officier avait vu passer, quelques instants auparavant, l'escorte du maréchal. Les Prussiens s'avançaient sur la route de Sarrelouis.
Cinq minutes après. Du Breuil rejoignait l'escadron de chasseurs de l'escorte, retrouva ses camarades. Déchérac lui sourit; il souriait toujours, ce qui, en bien des occasions, pouvait paraître banal, mais prenait, sous le feu, une sorte de grâce et de courage. Combien les prévisions sur tel caractère peuvent mentir! L'honnête lieutenant-colonel Poterin, si peu héroïque d'aspect, s'offrait au danger avec une bonhomie admirable. Courageux aussi, ce mauvais singe de Floppe; il se haussait sur ses étriers d'un air de hargneuse bravade. Massoli, par exemple, était vert, sous ses cheveux cirage. Et le brillant Francastel s'efforçait d'offrir moins de surface, en se penchant, pour un vain semblant d'ajustage, tantôt sur ses fontes, tantôt sur ses étrivières.
Le maréchal passait près d'eux. Du Breuil le regarda. Comment se garder d'un trouble, devant l'homme qui commandait au destin de l'armée, devant le chef haussé à ce faîte d'honneur par l'opinion publique? Lourd et ferme en selle, ramassé dans sa taille trapue, Bazaine, sous son couvre-nuque, portait un fort visage, dont l'impression première déroutait, tant ses traits semblaient inaccessibles à l'émotion. L'impassibilité légendaire du maréchal, en effet, ne paraissait pas seulement braver le danger, mais l'abolir. Les balles pleuvaient autour de lui sans qu'il s'en aperçût; et, d'un point à l'autre du champ de bataille, il se promenait comme dans son jardin.
Aides de camp, estafettes, accouraient, repartaient. Rien d'émouvant à voir comme cette fièvre, ces élans désordonnés . Tout convergeait vers ce gros vieil homme aux épaulettes d'or. Il semblait diriger la bataille sans y prendre goût, parce qu'il était là, parce qu'il le fallait. Du Breuil l'entendit ordonner à un colonel :
— Qu'on repousse l'attaque, mais qu'on ne s'engage pas en avant! La retraite sera reprise aussitôt après le combat.
Voilà bien ce qu'il fallait craindre : une perte de temps considérable! Steinmetz nous retenait, pour donner de l'avance à Frédéric-Charles Dès lors, que nous importait un succès?... Le temps, l'occasion gâchés, toujours!...
Ils se dirigèrent vers le commandant du 3* corps, le général Decaen qui, en avant de son escorte, observait tranquillement sous la mitraille les mouvements de l'ennemi. Le sang coulait de son pantalon, déchiré par une balle, à hauteur du genou droit. Deux officiers d'état-major tombèrent blessés à ses côtés. Il refusait de quitter le champ de bataille, résistait aux instances de son aide de camp. Soudain il fut précipité à terre, son cheval abattu raide. Le maréchal, cette fois, intervenait, forçait le général, tout froissé de sa chute, à se retirer. La vision du blessé, de l'aide de camp consterné, des chasseurs de l'escorte s'empressant , poursuivit Du Breuil. L'expression de ces visages émus, le stoïcisme du général Decaen, avaient fait sortir de ce petit groupe un rayonnement de suprême grandeur. Plus haut est le prestige du blessé, plus vive la perte; chaque soldat la sent; c'est une énergie qui s'en va : le faisceau des courages en est parfois rompu. Le général Metman prit le commandement; lui aussi venait d'avoir son cheval tué sous lui.
— Du Breuil! appela Laune.
Et Du Breuil, l'attention tendue, se trouva en présence du maréchal qui lui parlait d'une voix un peu
aiguC, avec une expression de bienveillance, en arrêtant sur lui le regard indécis de ses yeux bruns, un regard distant, qui ne se livrait pas. Il envoyait Du Brcuil à h-. Garde : elle devait se cantonner dans son rôle passif de soutien.
En arrivant près de la division des voltigeurs, un général, qui avait mis pied à terre pour se dégourdir les jambes, tourna vers lui son museau de loup jaune, prêt à mordre :
— Vous désirez?
C'était Boisjol, de fort mauvaise humeur. Quand il apprit que loin de l'appeler en avant, on l'invitait à ne pas bouger, il eut un regard torve. Il grommela que ses soldats, l'arme au pied, se démoralisaient sans profit à voir passer le flot incessant des blessés, hurlants, gémissants. Plus loin, arrivant aux cuirassiers. Du Breuil apercevait, en tête de ses escadrons, l'énorme Couchorte, mâchant sa moustache. A la vue des aiguillettes d'or, il n'y put tenir, et poussant son cheval colosse, cria d'une voix de stentor :
— Eh bien? Quoi de neuf? Allons-nous charger, enfin?
Du Breuil fit un signe de tête négatif, et laissa Couchorte dans une indignation apoplectique. Bourbaki passait au loin avec son escorte de dragons de l'Impératrice ; Du Breuil le rejoignait, s'acquittait de son message et retournait au feu. Un officier l'atteignit au saut d'un fossé. Il était pâle.
— C'est vous, Décherac?
— Je viens de la ferme de Borny. Il y a des blessés dans un hangar, il y en a plein le parc du château, plein le village. C'est épouvantable, mon cher.
— J'ai vu, dit Du Breuil.
— Votre ami est là, ce monsieur de Metz, gros, avec de la barbe, un mot en Heim.
— Bersheim? Comment?
— Il est venu avec un Père jésuite, pour ramener des blessés dans son char à bancs. Vous allez par là?
— Non, dit Du Breuil, que lancina le regret subit de ne pas voir le père d'Anine, de ne pas serrer la main du brave homme.
Sans parler, ils coupaient au plus court, renlraienl dans les lignes enveloppées de fumée, éperonnant leurs chevaux blancs d'écume. Quand ils rejoignirent l'escorte, le maréchal, voyant l'infanterie ennemie se concentrer à nouveau, installait lui-même une batterie de mitrailleuses. Sous ses yeux, le feu s'ouvrait, fou droyant. Un ouragan d'obus, en retour, crevait sur la batterie; et tranquilles, on voyait les artilleurs, comme au polygone, donner à moudre à leurs moulins à café. Du Breuil ne quittait pas des yeux le servant le plus rapproché, un petit Provençal noiraud, au profil de bouc, qui manœuvrait avec des gestes prompts, une grâce agile de bète. Toute son attention était rivée sur le gros canon luisant; il le contemplait d'un regard fasciné, semblait tenir à lui par d'invisibles liens; on sentait que chacune des décharges lui répondait au cœur. La batterie entière crachait, en rûle sec, ses balles. Une telle puissance de destruction exaltait Du Breuil. Il éprouvait une ivresse meurtrière à voir tomber les hommes, les chevaux, gicler le sang, éclater les cervelles. Qu'importait la vie, en un tel moment? La mort seule était sublime... Tout à coup le maréchal chancela, on se précipitait vers lui; un éclat d'obus venait de le frapper à l'épaule gauche; son épaulctte à cinq étoiles, déchirée du coup, avait amorti la contusion. Calme, il continuait à donner ses ordres, restait, [)lus de dix minutes encore, sous le feu.
— 11 l'a échappé belle aujourd'hui, murmura Restaud. Tout à l'heure, en apprenant la mort d'un colonel, il a ôté son képi pour saluer; une balle lui a rasé la tôte.
On repartait. La fièvre ballotta à nouveau Du Breuil; le galop lui mettait de la poussière aux dents, un picotement de salpêtre aux narines. Il regardait, et ce n'était, partout, que visions de cauchemar : drap écarlate, sang pourpre, bleu de capotes, bleu de fumée, terre, ciel,
arbres verts, déchiquetés de balles ; puis, tout ce qui gît fait flaque, tache, débris; grands cadavres raides de chevaux, roues de caisson, sacs éventrés répandant de pauvres choses d'usage. Des morts le poursuivaient, un tas, à plat — vus? à quelle minute, en quel endroit? — inoubliables! Une vingtaine de lignards vautrés, coude à coude, la crosse à l'épaule, face contre terre, et tout autour, des ruisselcts de sang, de petites flaques sombres.
Le soleil s'était couché. Le crépuscule vint. La bataille durait toujours. Un étrange sentiment de lassitude, comparable au sommeil de plomb qui suit l'insomnie, l'envahissait peu à peu. Tant d'horreur le gorgeait d'une sorte de stupidité. Promené d'un bout à l'autre de la mêlée, il accomplissait machinalement son devoir. Il n'éprouvait plus un sentiment humain, il allait, venait, dormait les yeux ouverts. Un moment, il s'essuya le visage ; du sang tiède y avait giclé, du sang que rejetait, en encensant, le cheval blessé de Restaud. Il entendit raconter à côté de lui que l'ennemi était repoussé de partout, et que l'infanterie de Ladmirault venait de faire une belle charge à la baïonnette. Il dit : — Ah! puis il apprit que l'on allait reprendre la retraite. Tout lui était égal. Et il vit tomber la nuit; la fraîcheur le ranima. S'il avait pu forniuler un désir, c'eût été de se tremper dans une eau fraîche : les bains en rivière, la jolie source qui coulait dans le parc breton des Guïonic,... l'Opéra, le bracelet d'opales... — On rentrait! lui jeta un camarade. — Quoi? — On rentrait à Metz. — Pourquoi?... C'est vrai, la guerre! La France en danger, la retraite sur Verdun... Tout cela lui parut étrange. Décidément, il faisait frais. Des blessés gémirent, dans un fossé. Alors, on était vainqueur? Il s'étonnait d'entendre moins le canon, dont le grondement s'apaisait. Il y eut même, tout à coup, un long silence, fait de mille bruissements, de mdle soupirs, de plaintes confuses, comme un grand râle. Du iJreuil frissonna. Massoli et Francastel venaient d'être appelés, on l'appela à
son tour. Ordre à porter à la 3* division du 3® corps de se remettre en route le plus tôt possible. Cette voix sans visage, qui lui parlait dans les ténèbres, le troubla. Il faisait bien noir; la lune cependant versait sur les cliamps une lueur pûle.
Il s'orienta vers Borny. De grandes clartés rousses, au loin, montèrent de fermes incendiées. Cydalise lasse buttait; à chaciue fois, elle faisait entendre un petit gémissement. Soudain, un cheval gisant en travers d'un chemin se releva, huma le vent, hennit et s'approcha, tout écloppé, sur trois pattes, laissant couler du ventre ses entrailles. Du Breuil fut pris d'une telle pitié qu'il mit la main à son revolver pour l'achever; puis, par manque de courage, il s'éloigna, laissant la pauvre bête achever de mourir. La fraîcheur de la nuit le pénétrait de plus en plus, ravivant son émotion, réveillant son âme à l'atrocité des choses. Un cadavre, visage blême, ricanait là, sous la lune. Ce furent des piétinements sourds de chevaux, des pas cadencés de fantassins, des formes sombres, un amas grouillant d'hommes, au dos desquels luisait le fer-blanc des gamelles.
11 arriva devant la ferme de Borny, une ambulance y était installée. Un officier du génie, de l'état-major du S'' corps, qui cherchait dans l'obscurité à attacher son cheval aux râteliers d'une écurie vide, lui demanda s'il avait mangé. Sur sa réponse négative, il dit : « Je vais aller voir si je trouverai des vivres pour mes camarades ! » Chemin faisant, il raconta ce qu'il savait : l'ennemi refoulé, le succès sur toute la ligne. Au village, tout était noir, abandonné, silencieux. Une seule fenêtre éclairée. Des soldats, frappant aux carreaux, demandaient en vain du i)ain et de l'eau. L'officier du génie se joignit à eux. Du lireuil continua d'avancer. Au château, tout était en mouvement, les ambulances fonctionnaient, on entendait des cris affreux. Du Breuil poussa outre, cherchant le général Metman. Cela prit du temps. Quand il l'eut trouvé, il revint au château. Était-ce l'espoir de rencontrer Bersheim? Il revit l'officier du génie de tout
ù l'heure. Il portait un sac sur son dos, très fier : « J'ai des provisions, dit-il; les médecins de l'internationale m'en ont donné. Voulez-vous du pain? — Merci, dit Du Breuil. — N'entrez pas \h, conseilla l'oflicier, ù moins que vous n'ayez le cœur solide! > Et il s'en alla. Des troupes passèrent, muettes; les commandements se faisaient à voix basse. C'était la retraite.
Attacher sa bête à un arbre, lui apporter une brassée de fourrage prise à un tas de paille, i)rès d'un cadavre d'officier de chasseurs, furent pour lui des actes inconscients, mécaniques. Un groupe de sous-intendants et de médecins causait, au milieu du va-et-vient des infirmiers. Il y avait là des gens de Metz, un dominicain, des aumôniers. Personne ne faisait attention h lui. II eut un petit haut-le-corps parce qu'il avait failli marcher sur un blessé, couché dans une plate-bande. Il se pencha; un nuage qui faisait ombre glissa sur la lune, la clarté revint; il vit à plein le visage, crut le reconnaître.
— Vacossart!
Le dragon le regardait; sa tunique était ouverte, sa chemise souillée de sang.
— Vacossart! répéta-t-il.
L'autre fixait sur lui un œil vitreux, où la volonté de se souvenir restait vague, sombrait en des espaces lointains. Du Breuil s'était agenouillé auprès de lui, cherchant des yeux un médecin. Ce fut un prêtre qui vint. Il reconnut le Père Desroques à sa pâleur, à ses yeux noirs :
— Le malheureux, dit le prêtre. Je l'ai administré. Il ajouta :
— Il ne vous voit pas, il ne vous entend pas. Dieu l'a reçu en sa miséricorde.
Du Breuil reconnut qu'il avait parlé à un mort.... Pauvre Vacossart, comment était-il venu échouer là? Une balle au cœur? Comme il faisait claquer gaminement ses doigts, ravi de se battre! Du Breuil en se relevant sentit son gant gluant; il l'arracha; l'opale était souillée de sang, il l'essuya et ne la remit plus à sa main.
Des hurlements s'élevèrent. On charcutait, tout près de là.
— Bersheim? dcmanda-t-il.
— Il est déjà parti avec une pleine charretée de blessés. Il doit revenir.
Alors Du Breuil, sans savoir pourquoi, entra dans le charnier. C'était une écurie dont on avait retiré la litière. On avait étendu de la paille fraîche, prise à une grange voisine, en l'absence des maîtres du château, toutes portes closes, toutes serrures verrouillées. Point d'éclairage, deux bouts de bougie sur la fenêtre d'un petit réduit, auprès d'un établi de menuisier sur lequel on coupait des bras, des jambes, on recousait des intestins, on fouillait avec de grandes pinces les plaies profondes. Des blessés, par terre, des râles, de la chair nue qui ressemblait à de la viande de boucherie, et l'odeur de ça, et le dépècement de ces membres qu'un infirmier emportait pour les jeter! Il n'y put tenir, s'enfuit de l'écurie, et, seulement dehors, respira. Cydalise n'avait pas voulu toucher à son fourrage. Il lui parla doucement, le cœur crevé d'amertume; et avec un immense besoin de tendresse, il lui prit la (èle, la baisa aux naseaux.
Un intendant arriva. 11 l'nllait évacuer l'ambulance. Les troupes se repliaient de toutes parts. Du Breuil se trouva seul à travers champs. Des nuages couraient toujours sur la lune; leur ombre, en passant sur les morts, bougeait, à les faire croire vivants. L'air était calme, très pur. Quel abominable écœurement, cette écurie de blessés, et la bougie qui allait s'éteindre, l'établi rouge, le médecin penché sur un ventre ouvert, un médecin attentif et patient... Son visage, alors, revint hanter Du Breuil : un masque velu de gorille. Oui, le médecin rencontré au début de la bataille, l'homme aux yeux d'un bleu si pur. Et Du Breuil, une minute, ne put le chasser, l'éloigner, comme si c'était sur lui-même, sur son ventre en sang que le gorille penché travaillait, de ses longs ongles...
Une voiture attira son regard. Des gémissements en
partaient. Il vit autour de lui des formes qui allaient et venaient en se baissant. C'étaient des infirmiers et un aumônier, cherchant les blessés, les hissant sur des cacolets. Il continua d'avancer. Un homme, promenant sur le sol nne lanterne de voiture, se releva. Bersheim! Un paysan se tenait à c(Mé de lui.
— Vous? dit Du Breuil saisi.
— Qui est là? demanda Bcrslieim peureusement, comme un homme qui ne s'attend pas à être reconnu. Il haussait la lanterne, cherchant à distinguer...
— C'est moi, Du Breuil.
— Vous? ah! mon ami...
Il se tourna vers le paysan, lui tendit la lanterne.
— Tiens, Thibaut! amène la voiture, il y a des blessés
La lumière s'en alla, cahotée aux mouvements du boiteux. C'était si triste, cette lumière qui s'éloignait. Du Breuil tressaillit; Bersheim venait de lui prendre le bras :
— Écoutez!
Des plaintes très douces, des plaintes très faibles, oîi se fondaient des mots inarticulés et des cris sans force, suivaient d'un regret la lumière secourable. Des blessés la voyaient disparaître, et tendaient vers elle un suprême élan qui ne soulevait pas même les bras, pas même la tête, agitait à peine les lèvres et qui pleurait comme un long vagissement d'appel :
— Par ici, venez, venez... soufflaient ces bouches sans haleine.
Oh! ce râle des mourants, si bas, si bas, Du Breuil en eut le cœur retourné.
— Oui, oui, disait Bersheim, en grossissant sa bonne voix dans les ténèbres, oui, oui, mes amis.
Mais maintenant, comme s'ils cessaient d'espérer, les mourants s'étaient tus, et Bersheim, les yeux pleins de larmes, dit à Du Breuil :
— Je n'y vois plus. Tous ces pauvres gens... c'est affreux!
Alors comme ils faisaient quelques pas en trébuchant, car la lune venait de disparaître, et comme on entendait le grincement des roues du char à bancs, du creux d'un fossé sortit une voix étrangère :
— Camai'cites I
Ils eurent la même idée, le même sentiment. Et sans parler, sans se regarder, passèrent.
Suppliante, la voix répétait :
— Oh! Camaratcs! camaratcs!
L'accent était si poignant, que les deux Français s'arrêtèrent. Un visage pâle, de Christ roux, s'éclaira soudain à la lueur de la lanterne; des mains jointes se tendirent; on vit le cou entaillé, la nuque sanglante du soldat. Bersheim fut pris d'un tremblement, parla très bas, très vite, comme dans un accès de fièvre :
— Je ne peux pas... Il y a des Français... Ce n'est pas mon affaire de ramasser des ennemis...
II y eut un court silence. Devant cette face blanche, bouleversée de peur et de souffrance, Du Breuil était envahi d'une sensation nouvelle, inéprouvée encore, d'émotion intense, de désarroi. Rien ne subsistait en lui de la rage sourde ressentie naguère à s'imaginer le visage de l'Ennemi, teint rouge, durs yeux bleus, barbe fauve. Tombé aussi, l'élan de haine contre les masses grouillantes, impersonnelles! Une obscure fraternité le prit aux entrailles. Il ne vit plus qu'un malheureux, eut le cœur noyé d'un irrésistible flux de compassion humaine.
Le Prussien ouvrait sur eux des yeux dilatés par un immense espoir. Ses traits s'agrandissaient. Son sourire eût attendri des pierres.
— Mon Dieu! gémit Bersheim. Et Du Breuil vit bien qu'il n'osait pas secourir l'Allemand devant lui, à cause de lui, officier, dont tant de camarades, tant de frères inconnus saignaient là, pèlc-mèle. 11 eut un déchirement brusque... Ah! quelle pitié, quelle pitié, que cette boucherie. C'était un homme, ce Prussien!
— Prenez-le, dit-il tout bas
— Oui, oui, fit Bersheini. Aide-moi, Thibaut.
— Merci, merci, eamarates! répéta le blessé; et il fit effort pour se lever, mais un Ilot de sang jaillit de sa bouche; on le hlcha, il était mort.
Du Brcuil, ivre de dégoût, ne sut plus comment il avait quitté Bershcim. Il lui sembla qu'il l'avait laissé promenant sa lanlcrne sur des l'aces de morts, làtant leurs joues froides, cherchant des blessés; mais il n'en était pas sûr. Seul, au pas éreinté de Cydalise, il se dirigeait vers Metz. De nouveaux villages incendiés flambaient, sur les hauteurs du plateau. On entendait vers Noisseville des hourras et les accents lointains d'une musique allemantie, pareille à un cliant de victoire. Nos troupes piétinantes, hommes, chevaux, canons, poursuivaient lentement leur retraite. La lune avait disparu. A sa place, une, deux, puis trois, puis quatre, tout un champ d'étoiles scintillèrent, fleurirent, pures, fraîches, éternelles.
Il songea aux milliers de morts étendus, les yeux clos à cette splendeur... aux milliers de cadavres qui avaient été des hommes comme lui, chair inerte à présent! Il songea aux blessés, à l'épouvantable horreur des blessés; le râle faible de tout à l'heure lui parut courir encore au ras de la plaine; et partout, partout des cadavres; les routes, les maisons, les champs, les bois en étaient pleins. Il ne vit plus que cadavres. A plat ventre, couchés sur le dos, dans les sillons, dans les fossés, des cadavres raidis, sanglants, rien que des cadavres, un amoncellement de cadavres.
Les étoiles brillaient toujours, vives, sur l'azur noir. 11 faillit alors crier de douleur. Pourquoi, oui, pourquoi ce carnage imbécile? Une brise imperceptible soufflait. Les étoiles frissonnèrent. Jamais elles n'avaient été plus belles.