QUATRIÈME PARTIE
Un officier de l'élat-major particulier de Bazaine remit à Du Breuil la lettre qu'il devait porter. Le maréchal, serré dans un spencer, les joues rubicondes, venait de déjeuner. Adossé à la cheminée, il s'entretenait avec un civil à tournure de magistrat. Un autre officier, à une petite table, consultait une carte. Le maréchal interpella un médecin en chef que Du Breuil n'avait pas vu tout d'abord :
— Nous avons bien 15 000 blessés?
— Certainement plus, monsieur le maréchal... L'aide de camp reconduisait Du Breuil. Le cabinet de
travail du maréchal étant au rez-de-chaussé, il fut tout de suite dehors. 11 aperçut Restaud, qui sortait de la maison où le général Jarras se tenait, avec une partie des officiers du grand Quartier général. Le regard sérieux, taciturne, de Restaud l'interrogeait. Il répondit :
— Je vais négocier un échange d'à blessés et de pri- Bonniers, du côté de Jussy.
Et Restaud :
— J'ai affaire aux avant-postes, je vous accompagne. Ils commandèrent leurs chevaux, passèrent d'abord au
logement qu'ils occupaient, voisins de paler chez une
veuve, M™" Guimbail. Frisch s'empressa, aidant son maître à nouer ses aiguillettes neuves. 11 fallait que son commandant eût ficrc mine, chez ces buveurs de schnaps. Tous les parlementaires envoyés par l'ennemi étaient des oflîcicrs de choix, supérieurement montés. Un capitaine de houzards du Roi, — uniforme bleu clair à torsades d'or, kolback à aigrette blanclic, — venu la veille au Ban Saint-Martin, avait fait sensation. Avec une grâce parfaite, un langage très pur, sans accent, il avait prié Décherac de transmettre sa carte à un officier français de sa connaissance.
La fenêtre ouverte montrait la vaste pelouse du Ban Saint-Martin pleine de troupes. Au plus près, se tenaient les lanciers de la Garde. La vue de leur bivouac était une amertume pour Du Breuil. Son cœur, au souvenir de Lacoste, ressentait une ardente brûlure. Elle se raviva : d'Avol blessé, disparu!... Il reporta son regard sur le papier à fleurs de la chambrette, la pendule sous globe de la cheminée, trois lithographies encadrées. Un calendrier, aux feuilles journellement arrachées, portait la date : mardi, sous un gros 23. Quatre jours, déjà, que l'armée était bloquée sous Metz!
— Comment va Titan? demanda Restaud. Il s'intéressait, avec tout l'État-major, au grand chien de Lacoste, que Du Breuil avait recueilli. Le dogue, depuis la première nuit où il avait hurlé à la mort, refusait de boire et de manger, dépérissait, réduit à la peau et aux os. Il ne gémissait même plus, restait étendu, en contemplant les visiteurs avec des yeux agrandis, plus qu'humains., d'une tristesse infinie. Du Breuil eut un geste navré. Restaud annonça :
— Voilà les chevaux!
Dans le jour pluvieux, l'air déjà froid, l'escorte attendait : un trompette et un brigadier de chasseurs à cheval, porteur d'un fanion blanc. Un grand moment, les deux officiers trottèrent en silence. Résignés par discipline, par habitude aussi, condamnés au renoncement d'eux-mêmes, les militaires, sauf à de rares
minutes de crise, parlent peu de ce qui les touche profondément. Du Breuil étouffait dans la solitude de son âme, au milieu de ces milliers et de ces milliers d'hommes parmi lesquels il n'en était pas deux, peut-être, auxquels il eût pu se confier... D'Avol, Lacoste! La brûlure... Aux premiers moments, il n'avait pu réfléchir; le tourbillon des événements, le coup de massue de la mort frappant autour de lui l'avaient étourdi, stupéfié. Ses amis... il comprenait seulement combien il les avait aimés, de quelle màle, franche, sûre affection. Jacques avait dû tomber aux mains des Prussiens! Quelle lugubre agonie, au milieu des vainqueurs, ou quel morne rétablissement, prisonnier, dans une ville étrangère. Plutôt mourir! Jacques, certes, le préférerait.
Restaud, plusieurs fois déjà, avait exammé Du Breuil, puis détourné les yeux, par délicatesse. Leurs sentiments, faute de s'être jamais clairement exprimés, observaient une réserve : hésitations, tâtonnements de deux âmes nobles qui voudraient s'aimer, et qui ne savent, et n'osent. Restaud, pourtant, devinait à quel point son compagnon était malheureux; lui-même l'était. Du Breuil sourit :
— Qui nous aurait dit cela, il y a troîs semaines? Restaud répliqua, une tristesse sur son visage grave
de Breton :
— J'y pensais dimanche soir, en voyant les pentes du Saint-Quentin couvertes de centaines de feux, en entendant de tous côtés la cacophonie des musiques militaires. Je me disais : « Tant de bruit pour l'ien! » Et j'ajoutais : « Toute notre guerre à nous, depuis le début, ressemble à cela ! »
Il y eut un silence, comme si, obscurément, vaguement, chacun, si peu qu'il comptât, se sentît un peu complice des défaillances, des impérities. Du Breuil reprit :
— Nous voilà bloqués.
— On sortira.
2il LE DÉSASTRE
— Bazaine VOUS entende! Tenez, Restaud! c'est inexplicable. Un homme si brave; nous l'avons vu à Rorny! Et à Rezonville, quand il a tiré l'épi'^c, sur le point d'être enlevé, dans la chai-ge des hussards de Brunswick... Franchement, répéta Du Breuil avec une sincère an; oissc. pourquoi n'avons-nous pas percé à i^ezoïiville? Nous le pouvions. Pourquoi le ruuréclial u'a-i-jl [)as soutenu Canrobert à Sainl-Pnvat? Pourquoi sommesnous ramenés en arrière? Qu'allons-nous devenir, alourdis de blessés, acculés à une place où les approvisionnements... Vous connaissez l'état des ressources fourni hier! quinze jours de blé, quinze jours de farine, le reste à l'avenant... Qu'attendons-nous, si cela est vrai, pour enlever des villages voisins les blés, les grains, les fourrages dont ils sont pleins? Tous les propriétaires des environs viennent nous avertir, nous presser. Qu'est-ce qu'on fait? Rien!
— On sortira, répéta Restaud avec une conviction têtue. Déjà pour les munitions, dont le manque a fait ordonner la retraite le 16 au soir — (Prétexte! jeta Du Breuil), — nous voilà rassurés. On a découvert quatre millions de cartouches dans les wagons non déchargés de la gare, et le rapport d'hier, du général Soleille, établit la situation : toutes nos batteries réapprovisionnées, nos parcs au complet. Aussi a-t-il demandé que le maréchal portât cette bonne nouvelle à la connaissance de l'armée!
— Salut, messieurs, dit un vieil homme timide en retirant sa casquette. Il était en pantoufles, sur le pas de sa porte, à l'endroit oia la route de Moulins-lès-INIetz oblique vers Châtel-Saint-Germain. Du Breuil reconnut M. Poiret, dans la maison duquel il avait dormi, la nuit de Borny. Le vieillard insistait, malgré leur refus, pour qu'ils acceptassent un verre de vin frais. II marchait à côté de leurs chevaux :
— Est-il vrai. Messieurs, que Mac-Mahon esta Étain? II va venir vous délivrer, n'est-ce pas?
Les officiers, d'une réponse vague, le congédièrent,
avec un imperceptible haussement d'épaules. Il resta dans le chemin qu'ils avaient pris, et qui mène à Sainte- Ruffine ; il les regardait s'éloigner, la main en abat-jour. Eux s'étaient redressés sur leurs selles, maussades, atteints par ce mot de délivrance, qui, pour ceux mêmes qui n'osaient en convenir, résumait l'espoir secret : l'apparition de Mac-Mahon, tendant la main à l'armée de Metz, la débloquant.
— C'est absurde, dit Du Breuil. A supposer les troupes de Mac-Mahon réorganisées, oîi sont-elles aujourd'hui? Le 19, le duc de Magenta datait de Châlons son télégramme... Il le récita de mémoire : — t Si, comme je le crois, vous êtes forcé de battre eji retraite très prochainement, je ne sais, à la distance où je suis de vous, comment vous venir en aide sans découvrir Paris : si vous en jugiez autrement, faites-le-moi savoir! » La réponse de Bazaine ne le compromet guère : » Je suivrai très probablement, pour vous rejoindre, la ligne des places du Nord, je vous préviendrai de ma marche, si je puis toutefois Ccntreprerulre sans compromettre l'armée. >
Il hocha la tète. Ses doutes, depuis quelques jours, n'avaient fait que grandir. Bazaine tenait-il vraiment à rejoindre Mac-Mahon et l'Empereur? Ne préférait-il pa.s demeurer libre, ayir ù sa ^juise? Sa conduite du IG eJ (lu 18 restait inexplicable. Des gens autorisés se refusaient d'ailleurs à admettre la présence, l'existence même de l'armée de Mac-Mahon. Canrobert s'en était expliqué avec sa franchise oïdinaire devant des officiers de son état-major.
— Comptons sur nous seuls! dit Restaud.
— En attendant, nous sommes bloqués! répéta Du Breuil... C'était son idée fixe, partagée depuis quatre jours par la ville et l'armée.
Il étendit la main, montra le ciel libre, les champs, les bois ; en arrière un régiment campé, là des batteries ; en avant, une compagnie de grand'garde derrière une tranchée-abri» au delà, du vide: puis une section d'avant-postes ; plus loin encore, des sentinelles doubles :
246 LE DESASTRÏS
— C'est drôle, n'est-ce pas, de se dire que nous sommes entourés d'une force invisible, d'un réseau de mort dont nous ne romprons les mailles, qu'en nous déchirant par une saignée nouvelle. Vous connaissez le chiffre de nos dernières pertes? 12 273 hommes. Nos blessés? plus de 15 000, disait tout à l'heure le maréchal.
Il regarda un oiseau qui volait très haut vers le sudouest, aigle ou épervier :
— Il est libre, dit-il...
Restaud baissa la tête. Du Breuil reprit :
— N'est-ce pas étrange de songer qu'il y a quelques jours nous communiquions avec la France entière? Le fil télégraphique, le 12, a été coupé sur Nancy, sur Briey, le 18; sur Thionville, le 19. Ce jour-là, j'ai reçu une lettre de mon père. Quand aurons-nous de nouveaux courriers? Dieu le sait!
Il s'exaltait, frappé de cette idée : l'armée, semblable à une araignée monstre au milieu de sa toile, ei par un vaste réseau de flls tenant au pays; maintenant, tous les fils coupés, l'armée isolée. Le sort des batailles, le destin de tant de milliers d'hommes tenait dans le creux de la main d'un émissaire, garde forestier, agent de police, rares hommes courageux qui, au péril de leur vie, franchissaient les lignes ennemies, et qui, arrêtés, fouillés, brutalisés, se glissaient au courant de l'eau, le long des haies, des fossés, apportant la précieuse petite dépêche roulée en cigarette, en boulette de caoutchouc, l'infime papier d'où dépendait, avec la marche des armées, le salut de la France. Du Breuil et Restaud parlèrent, émus, des gardes forestiers, francs visages, mains hâlées, pieds poudreux. Ils répétaient leurs noms de héros obscurs. L'un d'eux, le 20, avait apporté de Verdun une dépèche de l'intendant général Wolf; un autre, le garde Braidy, sitôt arrivé, emportait son message cousu dans l'empeigne de son soulier; l'agent de police Flahault, venu de Thionville le 20, reparlait le lendemain, avec des dépêches pour le colonel Turnier, commandant de place.
Restaud arrêta son cheval à hauteur des deux sentinelles : abritées derrière une haie, elles surveillaient la zone de terrain en avant d'elles; c'étaient deux lignards aux yeux caves, aux traits tirés, qui les regardèrent avec une sorte d'hébétement sournois.
— Bonne chance! fit Restaud.
Des balles siftlèrent.
— Ne restez pas là! dit Du Breuil.
Et il mit le sabre à la main. Cydalise franchit le talus. Il s'avança, précédé de l'escorte, au milieu des coups de feu. Le drapeau blanc, bien en vue, claquait dans l'air. Le trompette, à côté du porte-fanion, se retourna. On apercevait les casques sombres.
— Halte! cria Du Breuil. Sonne, trompette! Stridents, espacés, les trois appels retentirent. Au
dernier seulement, le sirilenient des balles cessa. Un cavalier se montrait sur la lisière des retranchements. Du Breuil remit lentement le sabre au fourreau. Des voix rauques, de grands gestes l'invitèrent à faire volteface. Il s'y conforma, trouvant dur l'usage; un galop retentit; et, cérémonieux, un capitaine de houzards, grand, raide, le salua. A la communication d'un message pour le général Von Gœben, il répondit en français :
— Parfaitement, veuillez me suivre.
Du Breuil eut aux lèvres un sec reproche : — « Vos soldats tirent sur les parlementaires... » Par fierté, il se tut, rassembla Cydalise, qui prit un pas relevé, comme pour un défilé de revue. L'officier eut un regard fiatteur :
— Vous avez là une jolie bête, monsieur.
Cela déplut à Du Breuil que cet homme louût Cydalise; il répondit, après un coup d'œil dédaigneux à la monture de l'autre :
— C'est une bonne bète, en effet.
Et alors seulement, il éprouva un petit plaisir de supériorité.
Un autre houzard, sous-officier barbu, arrivait. Du
Breuil dut mettre pied à terre; vivement, pour éviter que l'Allemand ne louchftt Cydnlise, il jeta la bride à son trompette, un lascar inîiigi'c, tout grêlé de petite vérole. Maintenant, dans un silence, on lui bandait les yeux. Tenu par les bras comme un aveugle, il marchait en plein cauchemar. Courtoisement, roflicier l'avertissait aux obstacles. Du Breuil entendait autour de lui des bruits de terrassements, le choc de pioches sur la pierre, renfoncement des pelles, le rejet de la terre glissante, plus loin le pavement lourd des dames. Des voix étrangères frappaient son oreille; on murmurait: — Françose, françose. Des odeurs de soldatesque offusquaient ses narines. Tout à coup, on s'arrêta. Une voix de commandement lui réclamait la lettre qu'il apportait. Un correct : Danke ihnen! Et, conduit dans un chemin creux, il vit tomber son bandeau. Revoir le ciel, les feuilles, la terre, quel soulagement! Son guide, le capitaine, lui souriait avec politesse. Du Breuil tout à l'heure avait pensé à ceux qu'on va fusilier; maintenant il se revoyait enfant, en train de jouer à colin-maillard. L'officier se présentait :
— Comte de Schels-Trauben.
Du Breuil, à son tour, se nomma. Coupée de silences, une conversation restreinte finit par sétablir à mots pesés. Le capitaine l'accompagnait à Jussy, au penchant des collines qui descendent vers Metz, Là, pendant trois heures, il attendit la réponse du général Von Gœben. Il n'apercevait que maisons abandonnées. Une habitation saccagée, appelée le château, laissait voir ses portes enfoncées; des débris? de meubles et des bouteilles vides couvraient les pelouses du parc. 11 détourna les yeux, le comte de Schels-Trauben semblait ne rien voir; il avait redressé sa haute taille, tirait un étui armorié de sa poche :
— Fumez-vous?
Sur son refus, il prenait un cigare, l'allumait. La petite boîte dont il se servit était française, on voyait sur son cartonnage enluminé un cuirassier courtisant
une payse. Le cigare aussi était français sans doute? En voyant l'officier attirer à lui machinalement une branche de mirabellier, Du Breuil eut un serrement de cœur : est-ce que le comte de Schels-Trauben allait lui faire les honneurs de ces fruits? Il eut la vision de toutes les fermes pillées, des fourrages gâchés, des provisions détruites. A quoi bon acheter, quand on peut prendre? C'est la guerre!... Ah! sans doute, victorieux en Allemagne, il eût contemplé ces choses avec plus de détachement... mais ici, en terre de France, chez lui! C'était trop fort!... Un bruit de petite pluie lui fît tourner la tète ; le comte de Schels-Trauben avait lâché la branche ; des mirabelles mûres s'étaient, en tombant, écrasées sur le sol. Il s'éloigna discrètement.
Du Breuil seul respira; il souffrait. Le vaste panorama emplit ses yeux : à sa droite, la belle vallée de la Moselle s'étendait; le jour gris baignait d'une humide atmosphère ses tapis de chaume, ses coteaux de vignes, ses vergers. Le fleuve partageait la ville de ses eaux luisantes; la lourde la cathédrale dominant les toits dressait haut le drapeau tricolore. En face de lui, sur le versant opposé, s'étalaient les coteaux de Scy, où plus d'une fois, chez les fermiers, il avait été avec d'Avol, au temps de sa jeunesse, boire le joli vin rose. Le fort Saint-Quentin couronnait les cimes de sa lourde masse et, par moments, tonnait d'une voix sourde Une vieille femme parut, en cotte et en sabots, et derrière elle un homme a cheveux oiancs , lout courbé. Il en vint d'autres, un jeune garçon infirme, une femme aux yeux rougis comme si elle avait pleuré du sang, et des vieux appuyés sur des béquilles, une mère-grand dont le chef tremblait. Ils s'approchèrent de lui, le saluèrent, se plaignirentà voix basse, en coulant des regards inquiets. L'infirme montra son bras noir et enflé, à la suite d'un coup de crosse. Un vieux parla des vignes arrachées, les fruits verts encore. On entendait le grand bruit doux des terrassements, des travaux de l'ennemi. Les baïonnettes des sentinelles brillaient. Chaque fois que le
Sainl-Quentin tonnait, tous ces pauvres gens regardaient du côté du fort; sur leurs visages passait une obscure, une mélancolique espérance. Il leur partagea l'argent qu'il avait; ils s'éloignèrent, l'oiïicier prussien revenait.
Détendu, amolli, il le subit sans haine; tous deux évitaient de se regarder. Ils parlèrent de choses cl d'autres; mais ce qu'ils ne disaient pas restait entre eux, les tenait à distance.
Le supplice touchait à son terme, on apportait la réponse du général Von Gœben. Cinq minutes après, suivi de son porte-fanion et de son trompette, Du Breuil descendait au galop le sentier qui conduit à Sainte- Ruffine.
Il éprouvait une ivresse à reiilrer dans le camp investi, à reprendre son poste do soldai. Avec quelle joie il avait revu le visage rougeaud du porte-fanion, la face maigre et grêlée du trompette. Ah! rentrer en terre française, revoir les lignards français, ne plus se rencontrer avec l'ennemi que revolver ou sabre au poing! L'Ennemi, ce n'était pas le lourd barbare qu'on heurte en pleine mêlée, dans la fièvre et la fumée, c'était le baron de Hacks, ou bien ce houzard raide, correct, courtois... il avait été d'une convenance parfaite, ce Prussien! Eh! parbleu, c'était justement cela qui l'irritait.
Il trouva, en rentrant au Ban Sanit-Martin, un air de mystère aux officiers du maréchal. Le colonel Charlys sortait du cabinet de Bazaine, les lèvres serrées, l'œil préoccupé. Le maréchal prit la lettre que lui présentait Du Breuil, la lut, et sans s'informer davantage, la jeta sur la table en disant avec indifférence :
— C'est bien, commandant.
Il se rendit aux bureaux, y remarqua un garde forestier de haute stature, qui portait sa barbe taillée en collier, la barbe des « anal)aptistes ». L'homme répondait aux interrogations de Laune. Charlys enti-a, fît un signe; le garde le suivit. Laune sortit également; un long
moment, dehors, tous trois s'entretinrent. Du Breuil s'informait. Décherac lui dit :
— On croit qu'il apporte une dépèche de Mac- M ah on. Le maréchal viendrait à notre secours en passant par le nord.
— Parions alors, dit Floppe, que nous allons sortir par le sud. Bon moyen pour ne pas nous rencontrer!
Laune rentra, ne voulut rien dire. Au dehors, le bruit d'une dépèche apportée par un émissaii'e de INIac-Mahon courait. On en parlait en ville, apprit Du Breui] le lendemain; et déjà l'exagération !. . Mac-Mahon était arrivé à Montmédy avec soixante-dix batteries de 12, attelées avec 22 000 chevaux des omnibus de Paris!
On pouvait, grâce aux échanges de prisonniers et aux renseignements obtenus par Charlys, se représenter à peu près les forces de l'ennemi. On savait que le 18 le roi de Prusse avait lui-même dirigé l'armée allemande. Aujourd'hui 200 000 hommes nous bloquaient ; six corps, appartenant à la première et à la deuxième armée commandées par Frédéric-Charles, fermaient le cercle; on en signalait deux autres, vers Roncourt et sur la route de Briey. La sortie serait chaude! Quelle direction suivre? Là-dessus les avis se partageaient :
— Pourquoi? disait l'un, ne pas se jeter dans l'est, trancher ainsi les communications avec l'Allemagne et prendre les Prussiens au piège entre les Vosges et la Meuse?... Décherac proposa : — En s'avançant au sud, appuyés sur les flancs par la Moselle et la Seille, on couperait les lignes d'opération du Prince-Rouge et, sitôt qu'on aurait atteint Frouard, on menacerait celles du Prince Royal... — Eh bien, moi, dit Francastcl, je chasserais l'ennemi des positions de Saint-Privat, je me rouvrirais la route de Briey et je gagnerais la Meuse au plus vite.
— Oui, Pichrocolel murmura Floppe, qui avait lu Rabelais.
Massoli se désintéressait de la question :
— Ce que je ne comprends pas, dit-il de sa voix grasse,
c'est que le maréchal n'ait pas encore distribué les récompenses, ni fait les citations à l'ordre de l'armée. La valeur de nos troupes, dans ces trois combats, méritait mieux qu'un ordre général ampoulé.
La rosette hypnotisait le gros homme; il lui semblait que l'héroïsme des autres devait lui profiter. Francastel dit :
— Ma foi, un bout de ruban rouge ferait l'alTaire de plus d'un.
Il se fût contenté d'être cet un. Des regards convergeaient vers Du Breuil. Son action d'éclat, le soir du 18, (la Marseillaise arrêtant le Ilot des fuyards), était connue; Laune, Charlys, l'en avaient félicité chaudement.
La nécessité de sortir, cependant, de tendre la main à Mac-Mahon, l'impossibilité de prolonger l'inaction sous les murs de Metz, apparaissaient à l'armée entière. Après la glorieuse série des derniers combats, chacun, fi'émissant encore, ne demandait qu'à vaincre, toutes les âmes se tendaient vers l'espoir d'une bataille décisive.
Bazaine, fidèle en apparence à son plan du i9, transmis par dépêche à l'Empereur : « Je compta toujours prendre la direction du nord-est et me jeter par Montmédy sur la grande roule de Sainte-Menehould à Chdlons, si celle-ci n'est pas trop fortement occupée; dans le cas contraire, je m.archerai 'par Sedan et même par Mézières pour gagner Chdlons j>, fidèle, semblait-il, à sa dépêche du 23 : t ... // ne resterait à cheval sur les deux rives de la Moselle, que les armées du prince Frédéric-Charles et du général Steinmetz... Si les nouvelles ci-dessus se confirment, je pourrai entreprendre la marche que j'avais indiquée précédemment par les forteresses du nord, afin de ne rien compromettre... » Bazaine avait songé d'abord à prendre la grante route de Thionville.
L'Orne franchie à son confluent, on se dirigerait à marches forcées par les routes de Longwy et de Longuyon. Mais le danger de s'avancer dans une vallée très étroite, sous le feu battant des hauteurs, faisait bientôt changer de plan. La sortie aurait lieu par Sainte-Barbe.
Là, l'espace était vaste, le déploiement facile, de nombreuses routes conduisaient vers le nord. Les dispositions prises annonçaient le départ : ordre de réduction des bagages en cas de marche; prescription au général Coffinières de jeter deux ponts sur les bras de la Moselle formant l'île Chambière; réunion de la cavalerie de réserve à la division du général Desvaux; réorganisation de l'artillerie du 6« corps.
Ces mesures surexcitaient les esprits; les souvenirs de Borny et de Rezonville ravivaient la confiance. Malgré les fréquentes paniques, le désordre, le relâchement de la discipline, les instincts de maraude, malgré tous les éléments de dissolution que pouvait traîner cette armée jusque-là mal commandée, mal soignée, mal nourrie, les soldats de Bazaine avaient une force invincible. De magnifiques régiments, vieux soldats d'Italie, de Crimée, la Garde Impériale, formaient des blocs inébranlables dans cet immense et mouvant agglomérat d'hommes. Un seul cri venait aux lèvres : marche! Un chef qui les menât, voilà ce que tous réclamaient, du commandant de corps au plus humble fantassin. Du Breuil, à présent, connaissait ces innombrables visages, tantôt de morne lassitude, tantôt de rage sourde, ces yeux qui ne comprenaient pas, ces bouches qui crachaient l'invective, ces bras qui retombaient de stupeur! Pas un geste qui n'exprimât l'incompréhension de tant de forces sacrifiées, perdues! Une vie ardente renaissait maintenant sur les faces, un éclair brillait dans les yeux à la pensée de se battre enfin, non plus sur une position gardée, mais tambours lançant la charge, en avant, avec la vieille furie française! Du Breuil en eut l'impression saisissante en passant auprès des lanciers de la Garde, cantonnés sous ses fenêtres.
Trois d'entre eux causaient.
— Ça va chauffer! disait l'un. — Pas trop tôt! murmurait l'autre. Et le troisième, Saint-Paul, le vieux maréchal des logis de Saint-Cloud témoin de la mort de Lacoste, aiguisait son sabre avec un mutisme farouche,
un étrange sourire sous ses énormes moustaches. Il leva les yeux vers Du Breuil. Un lien de silence s'était noué entre eux, avec une sympathie chez Du Breuil, un embarras chez tous deux. Se rappelant la légère humiliation qu'il lui avait infligée à Saint-Cloud : « Allons, maréchal des logis, réveillez-vous donc! » Du Breuil croyait toujours lire un reproche dans l'immua'ole respect du vétéran. Cependant l'intérêt qu'ils portaient à la bonne bête de Lacoste, Musette, les rapprochait. Le vieux Saint-Paul la surveillait avec des yeux jaloux, depuis qu'elle était rentrée dans le rang. Cette lois encore Du Breuil s'arrêta, prit des nouvelles de la jument. Il ajouta :
— Elle va bientôt marcher.
Le vétéran, appuyé sur son sabre, dit avec un regard lointain, une voix goguenarde :
— La fatigue est bonne, c'est le repos qui ne vaut rien!
On s'entretenait, dans les bureaux, de la visite renpue en ce moment au maréchal par les généraux Soleille et Coffinières. Ils empruntaient aux événements — l'un commandant l'artillerie de l'armée, l'autre commandant le génie et gouverneur de Metz — une importance considérable. Il ne perça rien de leur entretien. Dans la soirée, Décherac racontait à Du Breuil : « La mésintel ligence gagne maintenant Charlys et Jarras! Je venais de monter des pièces dans la chambre du général, quand Charlys est entré : — « Mon général, voici les ordres des mouvements que m'a prescrits hier le Maréchal. Veuillez en prendre connaissance. » Le général a répondu : « Allez les faire signer au Maréchal . » Et comme Charlys insistait : — « Vous les avez faits, allez les faire signer! »
Les troupes devaient, le lendemain 26, lever le camp à la pointe du jour. Les 2°, 4°, 6° corps et la Garde, qui d"îpuis le 19 étaient massés sur la rive gauche, franchiraient la Moselle, par la ville et les deux ponts de Charabière. Le 3* corps, qui, depuis le 22, était passé sur la
rive droite, s'établirait en arrière de Noisseville. Le maréchal se réservait de donner ses instructions sur le terrain. Il avait plu toute la journée; la nuit fut longue pour Du Breuil, dans cette petite maison du Ban Saint- Martin, où il vivait depuis huit jours. 11 ne dormit pas. Les morts le tourmentaient, ceux qu'il avait tant aimés, Lacoste, d'Avol aussi, songeait-il; ceux qu'il avait connus, Vacossart, Kelm, d'autres...
Les Bersheim? Il n'avait pas eu le temps de leur rendre visite, ni le courage. A quoi bon aller se faire plaindre?... Il songeait à Anine. Plaindre? Est-ce le sentiment qu'elle eût éprouvé? II se sentait amoindri dans son orgueil de soldat. Au matin, Frisch lui apprit que Titan était mort. Il alla le voir; l'animal était raide. M™ Guimbail, la propriétaire, se trouvait là, jeune femme sèche, en noir, qu'on ne rencontrait jamais dans l'escalier ni les couloirs; elle rougit d'être surprise en cornette de nuit et disparut. Frisch caressa la tète de Titan :
— Il avait plus de cœur qu'un homme! dit-il.
Le ciel était nuageux, l'humidité pénétrante. Entre des éclaircies de soleil, des averses tombaient. Depuis l'aube, les troupes passaient la Moselle. C'était, sur le tremblement des ponts de bois, l'avalanche interminable des régiments. Avec leurs faces d'élan, de résignation, d'espoir, ils passaient dans un grouillement monotone, une rumeur confuse. Derrière eux s'élevait une odeur fade et puissante... Des aides de camp, des estafettes apportaient les nouvelles. Le 2» corps, dès trois heures du matin, s'était mis en route, par le pont des Morts et la ville; de ce côté, nul contre-temps. Mais, aux ponts d'aval et d'amont jetés sur les deux bras de l'île Chambière, des arrêts se produisaient. Le pont d'aval, construit avec de vieux chevalets, afin de ménager le matériel neuf de l'armée, ne pouvait supporter ni cavalerie ni artillerie; canons, caissons, prolonges et che-vaux du 6® corps étaient forcés de faire un détour considérable pour aller franchir l'autre pont, réservé au 4«. Bien que
tous les bagages eussent élé laissés à Chambière, l'encombremcnt des troupes, le long de la rampe du Saint- Julien, était énorme. Elles n'avançaient qu'avec une extrême lenteur, en retard, comme toujours.
Fiévreuse, inquiète, maussade, l'agitation du grand Quartier général, autour de la maison du maréchal ! Dès neuf heures, les chevaux bridés, on attendait l'ordre du départ; on ne sait quelle tristesse de mauvais augure, sur les groupes, planait. On se parlait à voix basse. On commentait l'attitude de Soleille et de Coffinières. Bien que leur conversation de la veille avec le maréchal n'eût pas transpiré, on croyait en connaître le sens. On ne doutait pas qu'ils n'eussent fait leurs efforts pour déterminer Bazaine à rester sous Metz, Soleille toujours timoré, Coffinières préoccupé du sort de la ville. Ce matin même, assurait-on, ils lui avaient adressé une note explicative où ils reproduisaient leurs arguments, rejetaient à l'avance toute responsabilité sur le commandant en chef. Bien plus, Coffinières se présentait chez le maréchal, et de nouveau insistait. Ses raisons : nécessité de garder Metz comme point d'appui des opérations, avantage d'immobiliser toute une armée ennemie; Mac-Mahon aurait le temps de se reconstituer, Paris d'organiser la défense... Sa grande crainte était que Metz, avec ses forts insuffisamment armés, sa garnison de 19 000 hommes et de 4 000 gardes nationaux, ne tînt pas quinze jours. Le général Soleille n'était pas moins inquiet. Les approvisionnements, malgré la note rassurante du 22, suffiraient-ils à plusieurs batailles? Il y avait bien un convoi de vivres à Thionville, mais on n'y était pas encore.
— C'est raide tout de même! murmurait Floppe. Le maréchal n'a déjà pas l'air si disposé à sortir! S'il les écoute maintenant!
Du Breuil était triste, comme s'il devait lui arriver malheur : cependant il ne portait plus à son doigt l'opale. Bah! la suite d'une mauvaise nuit, voilà tout! Il sonçea à sa propriétaire : la veuve, timidement, à
l'heure des adieux, l'avait prié d'accepter quelques provisions pour la route. De braves cœurs, ces Lorrains ! Il consulta sa montre. Pourquoi ne part-on pas?... Charlys était blême. Encore un qui avait mal dormi!...
Une averse tombait, quelle boue déjà! Triste chose pour les troupes, sous les armes depuis trois heures du matin, grands troupeaux en marche entassés là-bas, sur la rampe du Saint-Julien. Comme on les éreintait, comme on se souciait peu de leurs besoins et de leur lassitude! Voyons, est-ce que Jarras n'aurait pas dû pourvoir à l'emploi des routes qui mènent au piateau? Pourquoi n'utilisait-il pas les officiers de l'État-major?... Encore une rafale! Onze heures et demie... En selle, enfin; l'on part!
— Vous verrez, dit Massoli, qu'on ne fera rien aujourd'hui. Toutes ces lenteurs donnent à l'ennemi le temps de se mettre sur ses gardes.
Quelques chasseurs à cheval seulement pour l'escorte; tout l'État-major, plus de cinquante officiers, suivaient le maréchal.
On rencontra près de la gare de Thionville le général Bourbaki. Le maréchal l'informait qu'il eût à se réunir aux commandants de corps d'armée, au quartier général de Saint-Julien, dès son arrivée. Du Breuil serra la main du commandant Carrouge, un des officiers de Bourbaki. Dix minutes après, le chef d'escadrons d'Homolle, de l'élat-major particulier de Bazaine, allait prescrire au commandant de la Garde de suspendre le mouvement et d'attendre de nouveaux ordres.
— Qu'est-ce que je vous disais? fit Massoli.
Il baissa le nez. Des torrents d'eau, comme on passait la Moselle, ruisselaient sur le cortège. Certains enfonçaient le cou dans leur macferlane, d'autres inclinaient leurs capuchons pointus. L'ouragan emportait des nuages noirs; des piques d'eau transperçaient les habits, entraient dans les bottes; les chevaux glissaient, leurs sabots faisaient rejaillir les flaques.
— Les pauvres diables!... dit Restaud... Il pensait aux soldats, depuis la diane. Les régiments englués, les pièces embourbées, les chevaux mêmes, qui peinaient davantage!
Massoli parut étonné :
— Le jus de grenouille est pour tout le monde.
— Nous ne sommes i)as à plaindre, protesta Restaud.
— Je vous demande pardon, je n'ai pas déjeuné!
— Moi non plus, fit Restaud, très sec.
Massoli, vexe, retint son cheval, alla se mettre au pas de Floppe; ils épousèrent leurs rancunes. Floppe put blaguer à son aise les « poseurs », Restaud, Du Rreuil, Laune.
Hors la ville, la campagne n'offrait que dévastation : villas rasées, arbres abattus, champs évcntrés, fruitiers à sac. La mise en état de défense, le pillage des convoyeurs et des soldats avaient fait un désert de ce doux pays. La terre, défoncée par les attelages, soulevée, creusée par les obus, montrait ses entrailles. Une odeur épouvantable s'éleva. 11 y avait des morts mal enterrés. On entendait çà et là des coups de feu, le bruit sourd du canon. La pluie redoublait de violence, le tonnerre grondait, le vent soufllait en tempête.
— Jamais, dit Francastel, nous nepourrons nous battre par un temps pareil.
On arrivait au château de Griment, gardé par le 60« de ligne. Pied à terre. On atteu'lit les commandants de corps d'armée que Razaine avait fait prévenir.
— Un vrai décor de mélodrame, n'est-ce pas? dit Laune à Charlys, en désignant la maison fortifiée, volets pendants, fenêtres bouchées de sacs de terre, murs des jardins crénelés, et le bois qui s'étendait en avant rasé, arbres gisants.
Charlys eut un sourire singulier :
— Puissiez-vous ne pas avoir été prophète sans le savoir.
Il ajouta, ironique :
— Il pleut trop pour rien tenter. Le maréchal aura vite
fait d'en convaincre ces messieurs. Et le mélodrame, non! la farce sera jouée.
L'un après l'autre, suivis de leurs états-majors, les commandants de corps parurent. Ils provoquaient des sentiments divers : Canrobert, la sympathie, Ladmirault, l'estime ; Lebœuf et Frossard payaient leur tort d'avoir été malheureux. Sur le passage de Coffînières, géant aux moustaches de Gaulois, un silence se fît. On redoutait aussi l'influence paciflque du général Soleille. Du Breuil serra la main de Laisné qui accompagnait Frossard, de Blache qui, derrière Lebœuf, se secoua en grognant. Il aperçut avec plaisir le comte de Cussac. Un petit homme à barbe frisée vint à lui tout souriant, une grâce hébraïque dans ses regards malins : le commandant Gex, de l'état-major de Canrobert. D'autres appartenaient à Soleille, à Coffînières; les deux neveux de Bazaine étaient là. Un aumônier aborda Du Breuil, c'était Trudaine.
— Eh bien, commandant, ça chauffe moins qu'à Bruville. Après le feu, l'eau!
Il avait toujours du tabac dans ses poches, mais en l'offrant, il s'aperçut avec désespoir que son scaferlati était mouillé.
— En foulez-fous du sec? dit une voix.
Du Breuil s'étonna de voir Gugl, les épaules serrées sous un vieux caoutchouc verdi. Le juif, soulevant une toile cirée, découvrit la grande boîte vitrée qu'il portait à la ceinture. Elle contenait de tout : du tabac, des allumettes, des flacons de rhum et du nougat. Gugl, devant la surprise de Du Breuil, marmonna :
— On a pien du mal à cagner sa bauvre fie.
Il eut un humble et astucieux sourire, coula une pièce fausse à Trudaine avec sa monnaie, et rétrécissant encore les épaules, se faufila, l'œil quêteur, dans d'autres groupes.
— Le conseil est commencé, annonça Décherac. Un silence tomba.
— Savez-vous, ajouta-til en baissant la voix, ce que le
maréchal a !aissé échapper devant Jarras, en venant :
€ Que vont-ils me dire? » Bizarre, n'est-ce pas?
— Vous allez vous moquer de moi? confia Restaud à Du Brcuil. Je me sens lugubre. Regardez autour de nous.
Du Breuil vit Laune impatient. Charlys, dominant tout le monde de la tète, regardait fixement au loin. Le colonel Jacquemôre paraissait désolé, peut-être seulement de la fluxion qui lui gonllait la joue; — les autres restaient moroses, silencieux, en tas, tendant le dos à l'orage. La rafale fouettait. Des éclats de tonnerre se répercutaient au loin. Des groupes erraient dans les salles basses, campaient dans les cuisines, sous les hangars. On ne parlait plus, on chuchotait. Plus la conférence, là-haut, se prolongeait, i)lus l'inquiétude grandissait. Les minutes s'écoulaient, lentes comme des heures. Et là-bas, sur les routes, dans les champs, recevant dos plié le ruissellement de la pluie, les régiments immobiles attendaient, le visage morne, le ventre creux.
— Voilà Bourbaki! dit Floppe.
Boueux, superbe, tout d'élan, le commandant de la Garde arrivait, jetait la bride de son cheval, s'élançait.
— Pas l'air commode, fit de Cussac.
— Dame! expliqua le commandant Carrouge qui mettait pied à terre, très excité, — le retard aux ponts encombrés... puis Bazaine que nous avons vainement cherché à Saint-Julien... Est-ce qu'on a de mauvaises nouvelles de Mac-Mahon? Pourquoi ne niarche-t-on pasi
— Parce qu'il pleut! dit brutalement Blache. On le poussa du coude; un des neveux du maréchal passait à côté de lui.
— Je m'en fiche pas mal! grommela le Sanglier... Il regarda l'abbé Trudaine qui regagnait sa petite voiture, fouettait son cheval :
— Ce brave prêtre, fit-il, serait bien mieux chez lui. Le commandant Gex élernuait sans discontinuer; il y
eut des toux, des bâillements féroces. Floppe, dont la cigarette s'éteignit, demanda des allumettes.
LE DÉSASTRE 26.i
— Achetez-en au Juif, dit Du Breuil .
On chercha Gugl. Il avait disparu. Le comte de Cussac pariait :
— Cinquante louis que nous ne percerons pas!
11 y eut des regards en dessous. Une voix vibrante résonna; Bourbaki appelait son aide de camp, le commandant Leperche :
— Allez prévenir le général d'Auvergne qu'il donne l'ordre à toute la Garde et à la réserve générale d'artillerie de reprendre sur-le-champ ses campements du matin.
— La farce est jouée! dit Charlys à Laune. Cussac ricana :
— Je vous aurais volé vos cinquante louis, messieurs. Je savais que le maréchal rentrerait ce soir au Ban Saint-Martin. Il y a laissé sa garde, et ses bagages n'ont pas été chargés!
Bourbaki parti, la conférence durait encore. La consternation était générale. Reslaud regardait Cussac avec des yeux de souffrance irritée. Laisné fut frappé de sa physionomie; il étira ses longues moustaches d'un air perplexe :
— Tout cela est bien triste, monsieur.
Des minutes encore, ou des heures. Les maréchaux reparurent, Canrobert, les yeux animés, Lebœuf et Ladmirault encapuchonnés et mornes; les états-majors se disloquaient; un piaffement de chevaux, de brefs adieux; et de bouche en bouche se mit à courir la nouvelle redoutée : « On ne sort pas... le mauvais temps... les troupes rentrent... » — Le 2° corps restait sur la rive droite, le 4* et le C** corps repassaient la Moselle, allaient s'établir sur la rive gauche.
La retraite, l'éternelle retraite!
— Il pleut moins, dit Du Breuil.
A cheval, de la boue jusqu'au haut des bottes, lentement, funèbrement, s'échelonnait le retour de l'escorte au Quartier général. — < Nous ne sommes pas à plaindre! » avait dit Restaud. Mais les troupes, pensait
Du Breuil, les troupes percées jusqu'aux os, qui, dans un lent, interminable enchevêtrement, pas à pas, de halte en halte, allaient, les boyaux vides, regagner à la nuit leurs bivouacs transformés en mares î... La pluie, songeait-il avec rage! Invoquer la pluie pour ne pas se battre! Est-ce qu'il ne pleuvait pas aussi pour les Prussiens?... Laune en avant, tète basse, écoutait .larras. 11 revint, dit à Charlys :
— C'est bien ce que je craignais! Coffinièros a insisté pour qu'on ne quitte pas Metz; le général Soleille a invoqué l'insuffisance des munitions : nous n'en aurions plus que pour une bataille.
— Alors, fit Charlys, nous restons? Et les autres, ils n'ont rien dit? Ils n'ont pas protesté?
— Ils se sont rendus à l'opinion de Bazaine.
— Mais a-t-il parlé de Mac-Mahon?
— Non. Pas un mot.
Charlys tressaillit.
— Qu'avez-vous? demanda Laune.
— Rien.
Et tout bas :
— Si vous saviez!
A travers la ville, rentrée morne! Les habitants aux portes, l'air étonné, triste, soupçonneux. Les troupes que l'on dépassait, muettes, harassées, jetaient au groupe silencieux de l'État-major des regards de blâme et d'ironie. Personne à qui ne parût inacceptable la perspective de rester sous Metz, bloqués, inutiles, avec l'épuisement des vivres et des fourrages en perspective, le lent enlisement de l'armée affaiblie...
— Il fait beau! dit Du Breuil avec étonnement.
Un rayon de soleil glissait entre les nuages. L'éclaircie bleue grandit, l'azur devint tiède, radieux; les mille flaques miroitèrent; chaque goutte d'eau s'irisa, on vit luire les baïonnettes mouillées, s'allumer les broderies et les ors des uniformes. Mais ce ne fut qu'un sourire ironique du ciel; et l'escorte rentrée au Ban Saint-Martin, la pluie recommença, lourde, pressée, inexorable.
La pluie encore, la pluie hier... Du Breuil la regardait tomber de la fenêtre de sa petite chambre, retrouvée telle qu'il l'avait laissée, dans la maison de M™® Guimbail. Rien de changé à l'aspect du Ban Saint-Martin boueux, défoncé. Seulement les lanciers de la Garde n'y bivouaquaient plus. Le calendrier, au mur, portait : dimanche 28. Juste un mois que l'Empereur était entré à Metz avec son fils, sa maison, ses équipages, le glorieux cortège des victoires du règne, toutes les illusions de cette guerre néfaste!
On frappait à la porte; quelque planton?
— Entrez!
Un monsieur, gras, gros, souriant, fleuri, parut, se nomma :
— Dumaine .
C'était lui qui avait eu le plaisir d'annoncer au commandant le succès de Sarrebrùk — un soupir; — ils avaient dîné ensemble un mois auparavant chez ces excellents Bersheim, mangé ce soir-là une dinde truffée, admirable! — autre soupir... Ah! ce n'était pas aujourd'hui qu'on en mangerait une pareille... Tout renchérissait, les pommes de terre étaient hors de prix, le sel manquerait bientôt. Qu'allait-on devenir?... Il dit le but de sa visite :
— C'est Bersheim qui m'envoie vous enlever. Êtes-
vous libre, commandant? Venez déjeuner avec nous. Mon phaélon est en bas.
Toujours affectueux, toujours prévenants, les 15(;rsneim! Justement Du Breuil avait quelques heures de loisir... Le vieux cheval de M. Duniaine, sous la pluie, trottait de guingois.
— Eh bien! dit le gros homme avec satisfaction, on Ta fusillé ce malin!
— Qui donc?
— Cette canaille, l'espion Schull que le conseil de guerre a condamné à mort dimanche dernier. Un homme très intelligent, commandant! Il a bu son café au lait comme d'ordinaire. Je connais le pasteur qui l'a accompagné. — Il cligna l'œil gauche, et mystérieux : — Les espions pullulent. Comment en serait-il aulrementl Avec cette quantité d'Allemands qu'on s'est bien gardé d'expulser de Metz!... Mais vous êtes bien sérieux, commandant? Pourtant, le triomphe de Mac-Mahon...
Du Breuil le regarda en face.
— Voyons! Ce n'est pas moi qui vous l'apprends?... Un chasseur d'Afrique a apporté la nouvelle hiei- soir au café Parisien. Metz était en émoi. Seulemenl, par arrêté de Coffinières, on ferme les cafés à neuf heures; aussi, quand on a voulu rechercher }h chasseur, plus personne. Qu'est-ce qu'il disait? Des choses inouïes!... Un grand combat sous les murs de Verdun! Mac-Mahon a tué 35 000 Prussiens! Steinmetz serait parmi les morts. Je n'invente rien! C'est dans le journal!
Il tira de sa poche VIndépendant de la Moselle. Du Breuil, incrédule, parcourut la feuille : elle relatait aussi l'audace des espions allemands, prescrivait des mesures d'hygiène publique pour l'enlèvement des charpies souillées, qu'on voiturait par tonneaux.
M. Dumaine dit alors :
— Ah! quelle tristesse! Notre belle Esplanade, vous Q'allez pas la recoimaître, elle est couverte de tentes. Il y a sur la Place Royale des wagons de chemin de fer pleins de lits. Que de blessés! Metz n'est qu'un hôpital!
Il énuméra les bâtiments publics transformés en ambulances : le lycée, le collège des Jésuites, les couvents, les écoles, les orphelinats, la nouvelle manufacture des tabacs, le Palais de Justice, la Préfecture, le jardin Fabert, les hôpitaux, le grand séminaire, le Sacré-Cœur, l'école normale, l'Évéché, la maison d'arrêt, les casernes, rhospice Israélite, la communauté protestante, la ligue de l'enseignement, la loge maçonnique, l'École d'application.
— L'évêque visile tous les jours les ambulances. Le maire, le préfet et M^^ Odent donnent l'exemple du dévoûment; chacun rivalise de zèle. La ville a fait construire de vastes baraquements au polygone de l'île Chambière. Les particuliers ouvrent toutes grandes leurs maisons. Pas d'habitant qui n'ait ses blessée J'en ai trois pour ma part.
Il omit de dire qu'il les avait choisis peu entamés, pour avoir moins de soins à leur donner, mais que son mauvais calcul avait été déjoué, car ils se remetlaient, mangeaient comme dix.
— Ce qui manque, ajouta-t-il, ce sont les médecins. Pour augmenter les ressources médicales de Metz, od
avait envoyé en ville le personnel de toutes les ambulances divisionnaires, on ne laissait subsister qu'une seule ambulance par corps d'armée. Les médecins civils soignaient les blessés des baraques du Polygone. — Là, dit Dumaine, c'est comme ù l'Esplanade, l'air balaye les miasmes! — Et il exprima ses inquiétudes pour l'entassement des locaux fermés, redouta le typhus, la pourriture d'hôpital, etc.
— Avec cela, dit il, on craint que les médicaments ne fassent défaut.
Son fouet indiquait des maisons transformées en ambulances; le drapeau de Genève les signalait. Des rues entières exhalaient les odeurs du phénol ou du chlore; on apercevait, à travers les vitres, des lits, des formes gisantes, des visages blancs, et, allant et venant, la tunique d'un major ou la cornette d'une religieuse. Ils
se lurent en rencontrant un tombereau couvert, qui emportait des morts.
— Chez les Bersheim, reprit Dumaine, il y a plus de quinze blessés. Allez! Coco!
Le vieux cheval traversait la place pavée de la calhédrale. Le portail néo-grec construit sous Louis XV choquait toujours Du Brcuil par sa disproportion avec l'immense vaisseau gothique, illuminé de larges fenêtres ogivales, transparent de verrières. Bien des l'ois, officierélève, il avait été chercher l'ombre et le recueillement dans une des trois nefs solennelles, ou bien, montant à la plate-forme de la tour du Midi, il avait contemplé le vaste paysage ensoleillé. Plus haut encore s'élevait la flèche ajourée; on n'y grimpait pas sans vertige. Il songea à la vieille Mutte fameuse, qui, aux jours de solennité, ébranlait la tour de sa voix puissante.
— Une fière cloche! dit M. Dumaine. Quand sonnerat-elle le triomphe de nos armes?
La voiture entrait dans la cour des Bersheim. Trois brancards dans un coin; un matelas séchait. Bersheim parut sur le perron, vieilli, changé, les yeux brillants. Il tendit les mains à Du Breuil, avec un air de reproche :
— Mon ami, il faut donc aller vous chercher? Et sans le laisser parler :
— Je sais, je sais... mais votre silence a bien peiné quelqu'un.
Du Breuil rougit, et plus encore, de sa méprise. Anine? Non, bien certainement il ne s'agissait pas d'elle.
— Je vous ai pourtant écrit, un commissionnaire vous a porté ma lettre. — Voyant qu'il ne comprenait pas : — Vous ne savez donc pas que d'Avol est ici?
— Ici!
Le cri lui échappa, comme sous l'incision d'un bistouri qui perce et soulage. Ici!... D'Avol sauvé, d'Avol à Metz! d'Avol échappé aux Prussiens!... D'Avol, dont personne n'avait pu lui donner des nouvelles!
— Mais oui, jeudi, un de nos majors a ramené
300 blessés de Saint-Privat. Jugez de mon étonnement en voyant apporter d'Avol. On m'avait dit qu'il était tué. Venez vite l'embrasser!
Et comme Du Breuil le suivait, il lui prit le bras, et confidentiellement :
— Ne faites pas attention à sa mauvaise humeur : le pauvre garçon est un peu nerveux!
Trois chambres où des blessés, allongés dans des draps bien blancs, les suivirent au passage de leurs yeux curieux, et Bersheim poussa une porte. M. Dumaine, trop sensible pour supporter la vue du sang, s'était éclipsé. Seul, dans une petite pièce, d'Avol, — l'épaule emmaillotée et bandée, son bras gauche fracturé en deux endroits pris dans une gaine de plâtre, — tourna la tête. Il eut un sourire crispé, une douceur hostile :
— Enchanté de te voir, Pierre! Tu es en bonne santé, è ce que je vois? Moi, ils m'ont arrangé! Je resterai manchot, probablement.
— Allons donc, dit Bersheim, le docteur Solder répond de ton bras.
Un éclair passa dans l'œil de d'Avol, il avait pris le major bourru en grippe. 11 dit à son cousin, avec une bonhomie feinte :
— Soit! soit! comme il te plaira...
Du Breuil comprit que d'Avol souffrait dans son orgueil. C'était le grand défaut de cette âme d'élite. Il le portait jusqu'en ses actes les plus minces, toujours mieux mis, mieux monté, plus élégant que les autres. Mais poui'quoi souffrait-il dans son orgueil? Une toile blessure lui faisait honneur! Pas du tout, elle Thumiliait; il avait horreur d'être plaint. On parlait de couvrir sa plaie d'iodoforme : alors, il empesterait!
Bersheim les laissait ensemble. D'Avol dit :
— Très occupé, n'est-ce pas? On ne t'a guère vu. Dans ces moments de crise, on ne peut songer qu'à soi.
Ces mots injustes n'atteignirent pas Du Breuil. Il avait pris la main valide de son ami, la serrait avec
attendrissement. Est-ce qu'un homme qui souffre pouvait le blesser? Il n'avait pas d'orgueil envers ceux qu'il aimait, lui... Son émotion contenue toucha d'Avol; il eut un froncement de sourcils, comme s'il craignait de s'attendrir :
— Eh bien! mon pauvre Pierre, nous voilà propres...
— Bah! — Du Breuil affecta la gaîlé, — une armée comme la nôtre se tire de tout!
De nouveau, le regard d'irritation, nuancé cette fois de pitié :
— Ah! tu as encore des illusions, toi? Eh bien! Je t'envie!... Après ça, tu es à la source des nouvelles, des décisions! Tu connais sans doute le secret de ces belles opérations?
Du Breuil lui jeta un regard affectueux, mais grave. D'Avol savait bien que son ironie s'adressait mal, mais, tout en se la reprochant, il y prenait plaisir :
— Voyons! fit-il d'une voix âpre, comment appelles-tu l'homme qui a laissé écraser Canrobert! L'homme qui a promené ses troupes avant-hier dans la boue? Expliquemoi, si tu peux, ta conférence de Grimont! Qu'est-ce qu'ils ont dit, ces grands chefs, ces foudres de guerre, pour rester collés à Metz?
Du Breuil, de nouveau, contint du regard l'exaltation de d'Avol, qui gouailla :
— Aie pitié d'un pauvre diable qui ne sait rien, et qui ne comprend rien à rien.
Sa main, sèche et brûlante, serra pour la première fois, chaudement, presque convulsivement, la main amie :
— Mon pauvre Pierre, tu me trouves changé? Je ne me reconnais pas moi-même. Ces revers coup sur coup me tournent la tète; nous reculons, nous cannons, les Prussiens doivent se fiche de nous!...
L'orgueil, toujours l'orgueil, mais combien noble cette fois! Leurs mains s'étaient fondues, épousées, comme si le même sang, la même douleur passaient au travers.
— Ah! soupira Du Breuil, qui donc y comprend
quelque chose?. . Une lassitude immense l'envahit : tant de nuits blanches, de jours de fatigue, d'émotions poignantes... Il se souvint brusquement des deux dépèches contradictoires envoyées le 20 par Bazaine après la confé rence. L'une au ministre de la guerre : « Toujours sous Metz avec mu7iition$ d'artillerie i^our une seule bataille seulement. Impossible de forcer les lignes de V ennemi dans ces conditions, derrière ses positions retranchées. » L'autre à Mac-Mahon : « Nos communications sont coupées, mais faiblement; nous pourrons percer quand nous voudrons, nous vous attendons. » Et dans un abattement profond, il voyait trouble, il ne savait plus...
D'AvoI fut ému de sa tristesse :
— Allons, explique-moi cette histoire de Grimont, tranquillement, mon vieux Pierre!...
— Le maréchal, fît Du Breuil, a exposé la situation. Soleille a tracé le rôle militaire et politique que devait jouer l'armée du Rhin; en cas de paix, elle pèserait d'un grand poids dans la balance et sauvegarderait à la France la possession de la Lorraine. D'ailleurs, nous n'avons, a-t-il dit, de munitions que pour une bataille, et il a proposé de rester sous Metz, en inquiétant l'ennemi par des opérations de détail. Ladmirault et Frossard ont approuvé, Frossard insistant sur l'épuisement, pour ne pas dire le découragement de l'armée. Canrobert a réclamé qu'au moins on ne restât pas inerte : « Donnons des coups de griffe partout et incessamment! > Lebœuf a repoussé avec vivacité la responsabilité des malheurs de la campagne. Bourbaki eiit souhaité qu'on se donnât de l'air, en trouant par Château-Salins, mais sans munitions, que faire? Coffînières, enfin, a affirmé que la place et les forts ne tiendraient pas quinze jours, que l'armée devait rester sous Metz, Bazaine a dit : Amen! Et voilà!
— Mais Mac-Mahon dans tout ça? reprit d'Avol. Qu'estce qu'on en fait? Comment! il découvre Paris; pour nous venir en aide, il s'expose à être pris entre deux armées!... Et nous ne bougeons pas?
Bersheim, qui venait de rentrer, accentua :
— Tout cela est louche, mon ami. Bazainc avait reçu le 23 une dépêche de Mac-Mahon. Il l'a bien reçue, n'est-ce pasV Quelqu'un qui le sait, raffirme.
— Allons donc! fît Du Breuil incrédule.
— Voulez-vous que je le nomme?... Bersheim baissa la voix : — Le colonel Charlys a dit ce matin, à une personne dont je réponds comme de moi-même, que le 2;i, vous entendez bien, le 23, il a vu, de ses yeux vu, une dépêche que le maréchal venait de recevoir de Mac- IMahon. Cette dépèche annonçait l'approche de l'armée de Châlons sur l'Aisne. Le colonel Charlys s'est écrié : c Ah! monsieur le maréchal, il faut partir tout de suite! » Et le maréchal a répondu : « Tout de suite! c'est bien vite! — Je veux dire demain matin! » Et le maréchal a objecté qu'il fallait au moins deux jours, qu'il y avait beaucoup à faire. Ils ont discuté la question des bagages, puis le maréchal a dit au colonel : « Surtout, ne parlez de cette dépêche à personne! »
Du Breuil protesta, tant cela lui parut invraisemblable. Bersheim reprit :
— Charlys n'en a fait la confidence que ce matin. Cette fausse sortie, cette comédie l'avaient écœuré!
Du Breuil se rappela, dans un éclair, les ordres de mouvement préparés par Charlys, son air morne le jour de Grimont, son sursaut, quand Laune lui avait appris que Bazaine, pendant la conférence, pas une fois n'avait fait allusion à Mac-Mahon ; il avait dit alors tout bas : « Si vous saviez! > Et Laune saisi l'avait regardé! L'évidence, le grand jour, une seconde, aveuglèrent Du Breuil. Il ferma les yeux. Bazaine!... Allons, c'était absurde! Bazaine recevant l'avis que Mac-JMahou se porte à son secours, le cachant soigneusement à tout le monde, laissant son collègue — ou son rival — risquer de se faire écraser seul! Du roman, cela! Bersheim avait mal compris! Une chose répétée se déforme. 11 se sentait en plein chaos, en pleine obscurité, et malgré lui, il doutait affreusement.
Anine entra, portant sur un plateau le déjeuner de d'Avol, une côtelette coupée en morceaux et de la purée de pommes de terre, un verre de vin trempé, des confitures. D'Avol reprit son mauvais regard :
— Vous êtes bien gentille, Anine, mais je n'ai pas faim. Une aigreur perçait dans sa voix, on eût dit que la
présence de la jeune fille l'humiliait, l'agaçait. Silencieusement, sans avoir l'air de le remarquer, elle retapait les oreillers. A peine avait-elle répondu au salut de Du Brcuil. Bersheim comprit que tant qu'ils seraient là, d'Avol ne mangerait pas :
— Allons déjeuner aussi? Est-ce prêt, Anine?
— Je crois, père.
Dans sa robe noire à laquelle s'épinglait un tablier à bavette, avec de fausses manches en percale, elle paraissait grandie.
— Bon appétit! leur cria d'Avol ironique.
Ils repassèrent dans les salles : M™^ Bersheim, grand'mère Sophia, la femme de Thibaut avec sa taille enflée, allaient d'un lit à l'autre, distribuant les portions. Grand'mère Sophia disait à un grand diable à barbe de sapeur :
— Allons, je n'ai pas le courage de vous refuser un peu de soupe, quoique M. Sohier ait bien recommandé la diète!
Anine n'eut pas l'air d'entendre, pour ne pas avoir à blâmer. Elle n'admettait pas qu'on dérogeât à la règle. Son inflexible douceur était, cependant, aimée de tous. Du Brcuil fut touché de voir avec quel plaisir un vieil homme à moustaches grises regardait son assiette :
— Ça va, capitaine? dit Bersheim. Mais, devant le lit suivant, il détourna la tète. Une pauvre voix gémissait :
— Non, merci, ça ne me dit rien... Rien ne me dit. Ah! ceux qui s'en allaient ainsi, sans regret, sans
reproche, las, trop faibles!... De ses blessés, quatre étaient déjà partis. La première fois qu'il avait vu rejeter le drap sur la face du mort, il était allé s'asseoir sur
les marches du perron, sanglotant. Ses pauvres fils!... Allons, ils étaient bien perdus! C'était affreux pourtant, ce blocus qui relcnail les nouvelles au passage...
Penché sur le dernier lit, un grand garçon à lunettes nouait maladroilemenl la serviette au cou d'un nègre superbe, cymbalier d'un régiment de ligne. C'était Gustave Le Martrois qui, sous sa blouse café au lait do garde national, servait de garçon infirmier.
Dans la salle à manger, où tout le monde se retrouva, M™'' Le Martrois et M. Dumaine, confortablement installés, causaient.
— Le général Boisjol ne viendra sans doute pas, dit Bersheim. Commençons sans lui. Ce pauvre général, il ne décolère pas.
Lisbeth et la jolie servante blonde présentèrent les plats : biftecks, pommes frites.
— Soyez tranquilles, dit M'"" Bersheim en remarquant une moue de Dumaine, c'est du bon bœuf!
— Eh! eh! fit celui-ci, la viande de cheval commence son apparition chez les bouchers!
— Vous voulez du sel? demanda Bersheim à Du Breuil. On l'économise, voyez-vous! Et il lui passa l'unique salière, que grand'mère Sophia avait placée devant elle.
M"^ Le Martrois se lamenta :
— Quand on pense que le beurre coûte cinq francs la livre !
— Nous gardons les œufs pour nos blessés, dit la grand'mère.
Du Breuil s'enquit des subsistances? Bersheim, ami de M. Bouchotte, le fermier des moulins de la ville, était renseigné :
— L'autorité fait insérer dans les journaux de Met/ que nous avons soixante jours de vivres. Est-ce pour avertir l'ennemi?... Vous connaissez le nombre des rationnaires? En comprenant l'armée active, garnison, hôpitaux, population civile , blessés chez l'habitant, c'est 258 000 bouches à nourrir. Cela vous étonne? L'immigration des villages a porté à 70 000 la popu-
lation de Metz, qui n'était que de 50 000... Certainement les greniers et les granges des environs regorgent, car la récolte a été excellente cette année! Mais qui en profite, sinon les Prussiens? Du haut du fort de Plappcville, me disait un oi'ficier de génie, — M. Barrus, — on voit les Allemands vider les fermes et les villages de la vallée de Thionville; les uhlans, pistolet au poing, dirigent les convois de paysans et les foi-cent à marcher. Des blés, du seigle, de l'orge, de l'avoine, de la paille, des fourrages, ah ! parbleu ! il n'y a qu'à aller les prendre. Mais qui y songe? Ce ne sont pas les transports qui manquent : nous avons plus de 3000 voitures auxiliaires! Quand je pense à la récolte de ma ferme de Noisseville, à cette heure pillée ou brûlée par les Prussiens, j'enrage!... Bien plus! Figurez-vous qu'il y avait entre Hermy et Courcelles, sur la voie ferrée, 2000 wagons de vivres ennemis, et de grands approvisionnements aux stations de Courcelles, Rémilly, Ilemy. Avec quatre machines, un nombre suffisant de wagons, il était facile de tout amener à Metz. Hein? C'eût été un bon coup à faire!... car, du 18 au 25, il n'y avait presque plus d'Allemands sur la rive droite... Le maréchal n'a pas consenti.
— Mon Dieu, fit Dumaine, j'admets qu'il ne puisse avoir la tête à tout. Mais Coffinières! Son devoir est de constituer un comité de surveillance des approvisionnements. Ah bien, oui! Quand le général de Laveaucoupet l'a sondé à ce sujet, il lui a répondu qu'il < savait ce qu'il avait à faire ».
Gustave, pour paraître informé de la question militaire, dit :
— Le gouverneur de Metz n'a pas davantage constitué le comité de défense, ordonné par le règlement sur la défense des places. Mais peut-être attend-il les ordres du maréchal?
Ajn-ès un hachis au four, Lisbeth servait des Itjitilles, — déjeuner plus modeste qu'il n'était d'usage chez les Bersheim. La pénurie commençait à se faire sentir. Et
grand'mère Sophia, qui se versait de l'eau, dit à Du Breuil :
— Elle vient de la Moselle. Les Allemands ont coupé les conduits de l'eau de Gorze.
On parla du couraij:e des partisans : le brasseur Hitler, vieil hoiniiie à barbe blanche, était populaire, avec son chapeau gris, ses guêtres et son fusil de chasse.
— Il est impossible que l'armée ne tente pas de sortir! dit Bersheira. Il ajouta : — Le pauvre général Decaen est bien mal. Le Père Desroques est épuisé de fatigue.
Le regard d'Anine et celui de Du Breuil, pour la première fois, se rencontrèrent. Il souffrait de l'attitude recueillie, absorbée de la jeune fille. Il lui sembla que ]yjme Bersheim elle-même, avec ses admirables yeux clairs, si anxieux maintenant, était plus réservée, plus froide avec lui. Sans doute elles étaient tristes, tout à leur œuvre de charité, de dévoûment; les blessés absorbaient leur temps et leurs pensées...
Après le café, Bersheim et Du Breuil rentrèrent chez d'Avol en passant par le jardin. A leur vue, une sœur à grande cornette s'éclipsa, emportant le plateau du déjeuner. D'Avol y avait à peine touché. Sa main brûlait. Il était sombre.
— Drôle tout de même, murmura-t-il, d'être rentré à Metz! Et aux interrogations de Du Breuil :
— Tu sais, dans ces moments-là, on vit dan*s un cauchemar. Toute ma vie, je la reverrai, cette ambulance de Saint-Privat!
Il la dépeignait à mots ardents : une habitation de cultivateur aisé, la pièce du bas, avec des moribonds sur la paille, une chambre au fond, où les majors charcutaient, manches relevées, les bras rouges jusqu'aux aisselles. Avec la nuit, les Saxons arrivaient. C'était alors un flamboiement d'incendie, un vacarme de pillage, des cris rauques, le bétail chassé, les porcs hurlants traînés par les oreilles. Une maison en face achevait de brûler des bouffées chaudes soufflaient une
odeur de peste, et on apercevait, à la lueur des poutres, un entassement de cadavres. Peu à peu, l'encombrement devenait intolérable, on râlait de soif. Tout ce sang fade et acre! cette buée lourde!...
— Je me suis traîné, dit d'Avol, dans la cour oîi un peloton allemand avait formé les faisceaux; les soldats, cherchant du bois pour faire la soupe, brisaient les chaises et les armoires. Dans un coin, il y avait une grande bassine de fonte, à demi pleine d'eau, recueillie à grand'peine aux environs : les infirmiers y trempaient des loques souillées, les médecins venaient s'y laver les mains et les bras. Mon cher, quand les cuisiniers allemands ont vu qu'ils ne trouvaient pas une goutte d'eau dans le village, ils ont rempli leur marmite de ce liquide sanguinolent, et mis cuire là dedans leurs saucisses aux pois!...
Un haut-le-corps, un long silence.
Le lendemain soir, au retour d'une mission dans les camps, Du Breuil trouvait Restaud plus animé que de coutume :
— Une dépêche de Thionville, envoyée par le colonel Turnier! Deux émissaires, Marchai, Flahault... Leurs dépêches étaient roulées dans une boulette de caoutchouc. Flahault avait la sienne dans le ventre...
— Quelles nouvelles? fit avidement Du Breuil.
— Ducrot, qui commande un corps de Mac-Mahon, doit se trouver le 27 à Stenay, gauche de l'armée. Le général Douay est à droite, sur la Meuse, Nous devons nous tenir prêts à marcher au premier coup de canon! — Restaud ajouta : — C'était émouvant, le récit de ces deux hommes, arrêtés, fouillés par les Prussiens, éconduits par le maire de Saulny, recueillis par un curé, puis par un fermier, et à force de ruse, d'énergie, attei gnant enfin les avant-postes!
Nuit fiévreuse, pour les deux officiers. Nuit d'espoir pour Restaud, de doute pour Du Breuil : la confidence de Bersheira le harcelait... Sortirait-on vraiment? Bazaine le voulait-il? Le pouvait-il?... Une fois de plus,
dans le désarroi de son âme, il fit appel à la discipline (]ui lui murait les yeux, les oreilles, la bouche, qui le pétrifiait vivant. Qu'était-il pour trancher, pour décider? Rien. Instrument passif, il devait son labeur, son intelligence, sa vie. Obéir était son lot. Ce renoncement du suldat, si semblable à celui du prêtre, pouvait lui paraître douloureux : il n'en comportait pas moins de beauté, de noblesse. La servitude militaire a une austère grandeur. Jamais Du Breuil ne le comprit mieux qu'en ces heures d'angoisse où, devant l'inconnu de l'avenir, il se dit : * Je ne dois pas juger celui qui est le chei" suprême et responsable, celui à qui le sort de cent soixante mille hommes est confié. Il peut avoir, il a certainement pour règle et excuse de sa conduite des raisons que j'ignore! Un soldat comme moi ne doit jias raisonner... » 11 évoquait alors la belle carrière de Bazaine, ses actions d'éclat, son impassible bravoure. Mais une ombre louche pesait sur son insomnie. 11 songeait à l'inexplicable retour sous Metz, après Rezonville et Saint-Privat, à la dépêche du 23, à Gharlys, à la journée de Grimont. Si c'était vrai, pourtant!... Trahir? Non! mais louvoyer, tergiverser, obéir aux conseils d'une prudence intéressée, aux calculs d'une ambition sourde... Tenir campagne offrait des risques; Metz, au contraire, était un appui sûr. Vainqueur, Mac-Mahon débloquerait son collègue — ou son rival — sans que celui-ci se fût exposé; vaincu, de quel secours Oazaine lui serait-il?... Paris sans doute ne tiendrait pas longtemps... alors, en cas de négociations, l'armée de Metz, intacte, vaudrait que l'ennemi comptât avec elle, avec son chef... « Allons, pensa-t il, je divague, j'ai la fièvre!... » Il pensa à son père. Que lui conseillerait le vieillard, au nom d'un passé d'honneur, sinon de repousser toute lâche supposition. Allait- il discuter comme un Francastel, un Massoli? Non, comme Restaud, il devait exécuter. Et Du Breuil, appelant un peu de repos, se mura les yeux, les oreilles, les lèvres, se raidit dans les ténèbres.
Il se réveilla plus calme. Un nouvel émissaire, Mâcherez, arrivé de Verdun dans la matinée, apportait au Quartier général une dépèche chiffrée. Jarras, immédiatement, le conduisit chez le maréchal; Du Breuil assista à leur sortie. Jarras ravi disait à un colonel d'artillerie : « Nous avons d'excellentes nouvelles! Comme nous allons les schlaguer! » Et il agitait le bras, semblant manier un fouet. Le colonel répondait : « Oui, d'excellentes nouvelles, des nouvelles qui valent un corps d'armée! » C'était bien une dépèche de Mac- Mahon. L'armée de Châlons devait aujourd'hui 30 se trouver à une vingtaine de lieues, à 15 peut-être de Metz! Une allégresse s'emparait de tous. Du Breuil contemplait l'émissaire avec une sorte d'admiration attendrie. Son espoir et sa confiance étaient revenus du coup.
Les ordres! Donnés au matin, par le télégraphe qui reliait depuis deux jours les commandants de corps d'armée au Ban Saint- Martin, contremandés , puis réexpédiés le soir, ils renouvelaient, à quelques modifications près, ceux du 25. Il semblait que la journée de Griment eût été la « répétition générale » de la grande attaque. Elle se prononcerait sur Sainte-Barbe par les mêmes mouvements combinés : le 3'' corps se portant par Noisseville sur le flanc de la position, le 4^ marchant de front, tandis que le G* s'avancerait dans la plame. La position de Saint-Barbe enlevée, les troupes se rabattraient sur les deux routes de Bettlainville et d'illange, pour gagner Thionville à marches forcées.
Décherac déplorait que l'expérience de la dernière fois ne servît à rien. Loin de tromper l'ennemi, on répétait exactement les mêmes manœuvres, sur les mêmes points, à la même heure! Nul doute qu'il ne fût cette fois sur ses gardes... — * C'est un fait constant, gémissait le gros colonel Jacquemère, que nous ne savons pas nous servir de notre ailillerie. Que ne portons-nous toutes les batteries de 12 de la réserve générale d'ai'tillerie en avant, afin de culbuter et d'écraser l'obstacle? Il faut frapper vite et fort ...» Floppe lit observer qu'on
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n'emportait pas d'équipages de ponts. Comptait-on passer la Moselle à la nageV... Dans un coin, Chai-lys et Laune causaient vivement. Depuis Grimont, Cliarlys déguisait mal son amertume. Trompé d'abord par cette bonhomie flatteuse du maréchal qui, dès les premiers jours, l'avait employé au détriment de Jarras, il s'était aperçu soudain de l'ineflicacité de son zèle et de ses efforts. Rien n'avait prise sur la rondeur glissante du commandant en chef. Autant par amour-propre déçu que par inquiet patriotisme, Charlys, mécontent, lui tournait le dos. Du Breuil surprit : — « C'est la même dépêche, le même sens que celle du 23 ! » Et Laune : — « Eh bien! alors, il n'osera pas ne pas sortir! » Il ajoutait : — € Pour moi, et c'est l'avis de Leboouf et Bourbaki, nous aurions dû trouer par le sud et nous jeter dans les Vosges; à force de vitesse, on échapperait. Mais le maréchal doit à Mac-Mahon de sortir par le nord et de se porter vers Thionville et Montmédy. Seulement, il faudra enlever Sainte-Barbe de vive force!... »
Le 31 au matin. Du Breuil refit ses adieux à M™" Guimbail; elle rougissait en lui parlant, les larmes aux yeux. Du Breuil ic trouva moins sèche, moins jaune, presque joiie. Frisch exultait. Cydalise allait bien, le brouillard se dissipait, le soleil parut. Cette fois, c'est pour de bon! pensait chacun. Les yeux brillaient, plus de fronts soucieux. Laune lui-même plaisantait; Charlys, ganté de blanc, fumait un londrès d'un air absorbé, heureux.
— Eh bien! on ne part pas? Onze heures et demie!
— Comme l'autre fois! dit Floppe.
Est-ce que le 2^ et le 3<= corps, tout portés sur la rive droite, n'auraient pas dû attaquer dès le matin? Un chasseur de l'escorte, qui ajustait ses étriers, murmura : I Compte dessus, et bois de l'eau ! » Du Breuil le regarda, c'était Jubault. Il soutint, imperturbable, le regard du commandant. On partait.
Toujours les retards, l'enchevêtrement. Le 4^ corps n'avait pas passé à l'heure prescrite, le G" et la Garde subissaient le contre-coup. Bah! les troupes pouvaient
se déployer à l'aise. Bazaine — décidément, il avait du temps à perdre! — s'arrêtait sur la route de Sainte- Barbe, rassemblait les commandants de corps d'armée dans une maison de cantonnier. Il leur donnait ses instructions, leur communiquait les dépèches de Flahault et de Mâcherez.
— Un beau soleil pour percer! fit Décherac.
Oui, une admirable journée! Tous les visages avaient un air d'espoir, de jeunes officiers riaient. Il faisait bon vivre par ce temps radieux, chaud, par exemple. — Garçon ! un bock ! commande Jubault. Boum ! voilà !... Qu'est-ce qui arrive? Rien... Le temps qui coule, qui coule, irrémédiablement. Il est trois heures. Les commandants de corps se sont dispersés, et derrière eux s'en sont allés au trot Laisné, Cussac, Gex, Garrouge, des aides de camp, des officiers d'ordonnance. Qu'a-t-on décidé"? D'attendre. Bazaine donnera le signal, un coup de canon tiré du Saint-Julien. Alors Lebœuf, sur qui tout le mouvement doit se régler, pourra se mettre en marche.
Maintenant, derrière le maréchal, Du Breuil, dans le flot de l'escorte, parcourt le terrain occupé par les troupes du 4^ corps, s'avance au delà de la ligne des tirailleurs, sur la route qui conduit à Villers l'Orme. Le maréchal fait construire unépaulement afin d'abriter une batterie. Puis, on revient vers Grimont : nouvel épaulement. Une batterie de pièces de gros calibre barrera la route, préparera l'attaque ou soutiendra la retraite. Une compagnie de sapeurs arrive, forme les faisceaux, met sac à terre, saisit pelles et pioches, et sous la direction des sous-officiers qui tracent au mètre le profil régulier de la batterie, dans un soulèvement de terre rejelée, l'épaulement se dresse.
— Décherac!
Il part, court au fort Saint-Julien réclamer 3 pièces de 24. Un capitaine d'artillerie le suit, avec des attelages. Du Breuil se désole : « Qu'est-ce qu'on attend? » ÏI caresse Cydalise... Pauvre Brutus!... Il se rappelle la
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chute terrible, l'étourdissenient de la mort... Et d'aller ainsi, ballotté avec l'escorte, jusqu'à ce qu'une voix bien connue le hèle : Décherac!
— Mon cher, on paierait sa place, là-haut! Quelle vue! ...Il désigne les glacis, les parapets, la masse lourde du fort. — C'est plein d'habitants de Metz, venus en spectateurs. J'ai salué M™« de Fontades... (Une fort jolie femme, dont le mari, gentilhomme fermier, s'était réfugié à Metz, avec leurs jeunes enfants.) — Sainte- Barbe est rudement fortifié, nous aurons du mal! Qu'estce qu'on attend? L'ennemi se masse.
De minute en minute, en efl'et, les colonnes allemandes étaient signalées. Elles se dirigeaient vers la Moselle, allaient la franchir. Qu'a dit Bazaine? Seulement : — « C'est bien! Ce sont les troupes de la rive gauche qui arrivent. » Une inquiétude crispe certains visages. Eh, bien! est-ce pour aujoui-d'hui ou pour demain, le signal? Les yeux se tournent vers le Saint- Julien. Ce canon qui ne part pas!
— Mais tire donc! sacra Jubault.
— Quatre heures, fait Décherac, consultant sa montre. Et sous le soleil poudreux, dans l'attente du carnage, quatre heures sonnent, de clocher en clocher. Rien encore, les minutes deviennent des siècles.
Du Breuil s'entend appeler. C'est toujours un soulagement pour lui. Une mission, si limitée qu'elle soit, le prend et l'absorbe tout entier; elle assouvit ce besoin aigu, douloureux, d'agir qu'a tout homme perdu dans une foule asservie, paralysée. Le renoncement a ses limites; parfois l'on étouffe. Le galop détend sa révolte; il n'est plus une chose, il est quelqu'un d'intelligent et de responsable.
— Allez demander au maréchal Lebœuf pourquoi il n'attaque pas?
Et le signal, pense Du Breuil, Bazaine l'a donc oublié? Il galope; batteries au repos, régiments couchés, cavalerie immobile, dans quelques instants, le frisson de l'attaque va galvaniser ces foules compactes. Il longe
les divisions du 4® corps, arrive au 3", reconnaît le fanion du maréchal Lebœuf, communique. Lebœuf, lourd et tranquille, répond qu'il attend le coup de canon. Au même moment un grondement retentit, une salve partie du Saint-Julien, puis les grosses pièces de 24 de la batterie. Le grand souffle mystérieux passe sur les hommes et les chevaux comme sur des blés; la fondre éclate, les pièces de campagne tonnent, les mitrailleuses craquent; de grands nuages de fumée s'élèvent; des troupes bleues et rouges se déploient entre des voiles de poussière.
A partir de là, ce fut pour lui une bataille comme toutes les autres, aussi belle, aussi lugubre, avec autant d'horreur et plus d'intensité, car Fardent espoir de trouer emportait tous les cœurs d'un merveilleux élan. Il rejoignit son rang, vit et entendit le tumulte de la mort : cela se réduisait à des images brèves, à des actes simples, une sorte de vie machinale. Croisement en tous sens d'officiers d'état-major, galops, poussière, bonnes nouvelles : l'infanterie de Lebœuf enlève Montoy, Flanville; les dragons, Coincy. Un obus! Le général Jarras a son cheval tué sous lui. Comme les soldats sont excités ! Tout va bien, il paraît que Noisseville est pris. Décherac tombe, il a deux côtes enfoncées; on l'emmène. Pauvre Décherac! il sourit quand même, tout faible et sanglant... Ah! voilà Blache essoufllé. Bravo! il apprend au maréchal impassible qu'on se porte sur Servigny, Noisseville commence à flamber. Le soir tombe, des blessés, des morts, la rosée, la fraîcheur!... On entend au loin la charge; haletante, courte, pressée, elle sonne, ici affai blie, là plus forte, dans les vallons, sur les plateaux :
Il y a la goutte à boire
Là-haut!
11 y a la goutte à boire!
Le refrain sonne. Le cœur bondit. Sabres hauts, baïoonettes rouges, comme elle s'élance, comme elle se
rue en fanfare, la charge! La nuit vient, Servigny brûle. De grandes rumeurs passent dans le grondement de la fusillade et des tambours. — e Entendez-vous? » fait Reslaud, dont les yeux brillent — Oui, Du Brcuil entend : € Vive l'Empereur! » Allons, c'est la trouée, cette l'ois! Demain, on sera loin... La nuit est noire, mais sur les glacis du Saint-Julien des brasiers s'allument, çà et l;'i des feux pétillent. Décidément, c'est la victoire.
Une douche glacée, une tristesse subite s'abat sur l'État-major. Halte! Chacun bivouaquera sur son terrain. Bazaine se reporte en arrière. 11 contourne deux fois une mauvaise auberge encombrée de morts et, sans dire un mot, sans laisser un ordre, prend la direction du village Saint-Julien et de Metz. Du Breuil, la gorge serrée, cherche — comme il fait sombre! — à distinguer les visages qui l'entourent; il se rappelle cette voix qui, dans les ténèbres du soir de Borny, l'avait troublé. Il l'entend encore; c'est la voix de Laune, qu'il a osé interroger :
— Mon colonel, qu'est-ce que nous faisons? Où allonsnous?
Laune répond :
— Dieu seul le sait!... Ah! quelle épreuve!
Autour d'eux des bruits circulent, très bas. Charlys a entendu répéter ces mots dits dans la journée par un aide de camp de Bazaine : « Oui, le maréchal va essayer de passer; mais il pense bien que cela ne réussira pas ! » Est-ce possible? Charlys murmure : — « Oh! ce n'est que trop certain! Nous sommes perdus, Il ne veut pas sortir! » Au village de Saint-Julien, le maréchal s arrête. Il y passera la nuit; rendez-vous à l'État-major général pour quatre heures du matin.
Aucun ordre n'est envoyé, aucun renseignement n'est demandé aux différents corps sur les événements du jour, sur leur situation. L'incertitude plane, quelques illusions persistent. Seule, la conviction de Restaud soutient Du Breuil désemparé, retombé au doute et à l'angoisse. On se parle encore, pour se donner le change,
pour tuer l'insomnie : Le vieux Changarnier, tout blanc, si faible qu'il faut le hisser à cheval et l'en descendre, il paraît que c'est lui qui a dit à Lebœuf de faire sonner la charge : — « Allons, que j'entende encore une fois mon vieux refrain d'Afrique! * — et à un commandant : — c Montrez que vous avez du nerf! » On le nomme avec respect, en souriant : il inspire une vive sympathie, ce petit vieillard si poli, si discret, si brave... Qu'est-ce qu'il y a encore? Lebœuf et Frossard sont en discorde; la division Fauvart-Bastoul, distraite du 2" corps et mise sous les ordres de Lebœuf, a continué d'obéir à Frossard. Bazaine n'est pas intervenu... Tout de même, Sainte Barbe, clef de la position, n'est pas prise. La prendra-t-on demain?... Deux heures de repos dans une pièce glaciale, étendu tout habillé sur un matelas, et voilà l'aube pâle, toute noyée de brouillard.
Mauvaise nouvelle : les Prussiens cette nuit entrepris Servigny, s'y sont fortifiés. Mais que se passe-t-il? Le général Jarras, appelé chez le maréchal, en revient et dicte confidentiellement un ordre à quatre colonels d'état-major, qui le portent d'urgence aux commandants de corps d'armée. De plus, le maréchal a fait lecture à Jarras de deux dépèches préparées pour l'Empereur : l'une en prévision du succès, elle annonce la marche sur Thionville; l'autre en prévision de l'échec, elle affirme la nécessité de rester sous Metz. — Bizarre prévoyance! songe Du Breuil. Cependant l'ordre porté par les quatre colonels n'est pas si bien tenu secret qu'on n'en sache le sens : « Rien n'est changé au programme de la veille, l'objectif est toujours l'occupation de Sainte-Barbe et la marche sur Bettlainville. » Mais les porteurs de l'ordre aux commandants de corps d'armée doivent leur confier, de la part du maréchal, que s'ils se heurtent à une trop grande résistance, ils resteront le plus longtemps possible dans leurs positions, pour se retirer le soir, en bon ordre, sous la protection des forts. Quand Charlys a copié l'ordre, il a dit à Jarras : — e Mais c'est impossible, c'est l'ordre de
retraite qui est donné là! Les commandants de corps ne s'y tromperont pas! »
La canonnade, dans le brouillard, avait repris. Estafettes, aides des rnmp se succédèrent : les Prussiens, qui avaient reçu des renforts pendant la nuit, prenaient [)eu à peu le dessus. Le 'i" corps recevait 1 ordie de rester sur la défensive, en attendant que le 3° eût repris Servig-ny. Les Prussiens gagnaient du terrain, reprenaient Flanville, Coincy. La division Fauvart-Bastoul avait dû plier, faute d'artillerie; Lebœuf compromis ne pouvait tenir. Du Breuil avait été envoyé à la Garde, dont la division de cavalerie se formait, avec celle de Forton, pour exécuter une charge gigantesque sur le terrain découvert en avant de Servigny. Mais Francastel l'y rejoignit, apportant l'ordre aux deux divisions de cavalerie de se replier.
— Notre droite est en retraite, dit-il. Le 3« corps se retire. Blache vient d'apporter au maréchal un billet de Lebœuf... Toute l'armée rentre sous Metz.
Il ajouta :
— Il est inouï, Blache! furieux! Il tient le poing droit tendu dans une malédiction — tenez, comme ça! (il imita le geste). Il a reçu une balle dans le coude et ne peut replier le bras. Il a l'air de menacer tout le monde!... Si vous croyez que ça l'empêche de rester à cheval? Il est de fer, il est reparti comme il était venu, sans vouloir qu'on le panse !
Du Breuil, muet, galopait, obsédé par la vision de Blache, poing tendu, maudissant la retraite. Il ne put rejoindre Bazaine. Le maréchal, suivi de son état-major particulier, était rentré à Metz pour déjeuner. A midi cinquante. Du Breuil regarda sa montre, il passait, avec tout l'État-major général, Jarras en tète, sur la route de Sainte-Barbe, retournant au Ban Saint-Martin. Décherac blessé, Restaud absent, il se sentait abominablement seul. Les ricanements de Floppe, le regard satisfait de Massoli, lui faisaient horreur. 11 se rapprocha de Charlys, qui disait au colonel Jacquemère :
— Décidément, le Sj)hi.nx nous a tous collés !
Un régiment qu'on rencontra, trépidant encore, s'ouvrit pour les laisser passer. Comme au retour de Grimont, mais avec plus de rancœur et de sarcasme, les soldats les dévisageaient. Le regard des officiers, cherchant le leur, disait avec un étonnemenl douloureux : * On ne retrouvera jamais d'occasion pareille. Pourquoi rentre-t-on? on ne veut donc pas sortir? i> Du Breuil sentait peser sur ses camarades et sur lui une réprobation muette. Des blessés sur le bord de la route les contemplaient aussi d'un air de haine. Ils s'allongeaient par files lamentables avec leurs têtes emmaillotées, leurs bras maintenus par des éclisses, leurs chemises rudes tachées de sang. Plusieurs, immobiles, attendaient sur des béquilles que l'État-major général se fût écoulé. Du Breuil baissa les yeux. Jubault cependant murmurait :
— Bien la peine de se faire casser la gueule!
Pendant trois jours, au lendemain de Noisseville, des corvées avaient enterré les morts, enfoui sous la chaux les cadavres de chevaux, recouvert les fumiers de toute sorte avec la terre des canaux creusés pour léconlement des pluies. La campagne de Metz étalait son amas de ruines, son désert de cultures; la Moselle, limoneuse, coulait dans les fossés, pour la défense des bastions; la Seille paraissait large comme un petit bras de mer. On ne voyait que la terre nue, l'eau que troublaient, à l'heure de l'abreuvoir, les troupes de chevaux maigres, le ciel nu charriant ses nuages de pluie. En ville, dans les ambulances et les hôpitaux déjà combles, s'entassaient les 3 500 blessés du dernier combat. Des bâtiments publics comme des maisons particulières, s'exhalait l'odeur perpétuelle de la mort. Partout des lits, des brancards, de la paille, et jonchant ces grabats de misère, de pauvres formes immobiles ou gesticulantes, des visages creux et jaunes, des regards aigus, farouches, hébétés. Les râles d'agonie s'élevaient près des comas avant-coureurs du grand sommeil. Le cri déchirant des amputés sous le couteau sortait des murs; des souffles putrides faisaient songer aux chairs dévorées de gangrène.
Infirmiers et sœurs de charité avaient un air d'insomnie hagarde; les médecins éreintés étaient tristes,
comme rassasiés de boucherie. Sous les grandes tentes de l'Esplanade, dans les wagons de la Place Royale, des malheureux soutiraient, parqués par centaines. Les femmes de Metz venaient à toute heure se pencher à leur chevet. Les pAles mains veinées de bleu comme les doigts rouges piqués d'aiguille tamponnaient avec de la charpie, roulaient, serraient des bandes. Rien qui rebutât leur caresse agile. A ces cœurs charitables, nulle plaie, nulle douleur n'étaient indifférentes. Elles avaient pour tous un dévouement consolateur, une intarissable pitié... Du Breuil éprouvait une détresse sans nom, un écœurement à vorau% on ne sait quelle lâche envie de suspendre son sabre à un clou, et, fermant les rideaux, de se vautrer sur son lit, la tète enfouie dans l'oreiller, pour dormir comme une brute, ne plus penser, cesser d'être.
Ce fut Restaud qui le sauva. Une telle prostration était dangereuse. Selon Restaud, on ne devait pas chercher à fuir dans l'oubli, impossible aussi bien, l'horreur de la situation présente, mais au contraire s'en pénétrer comme dun venin qui brûle, irrite et soutient. S'abandonner, c'était vouloir se perdre. Lui, résistait, bandait sa volonté et ses muscles, inébranlable dans sa foi d'une sortie quand même, ou d'une délivrance venue du dehors. Breton têtu, il ne doutait pas, ne voulait pas douter du salut de Metz et du sort de la France! Son opiniâtreté réagit sur Du Breuil. Autour d'eux, tant de gens déjà se décourageaient. Beaucoup s'abandonnaient au pessimisme le plus noir, accueillant tous les faux bruits. Les caractères changeaient. Massoli, privé de lait et de légumes, montrait un visage plaqué d'eczéma ; on l'entendait geindre du matin au soir. Floppe, malade du foie, devenait insup[)ortabIe. Laune ne pouvait le souffrir, Floppe s'en vengeait par des mots cruels, des caricatures. Francastel était fatigant de vanité bavarde. — * Tout cela, disait plaisamment le médecinchef Riscard, parce que le sel manque à votre estomac. » II ajoutait . — Vous en verrez bien d'autres I émettait
des théories fantaisistes sur ralimcntation exclusive de la viande de cheval; et l'on ne savait si ce vieil original parlait sérieusement ou se moquait du inonde, avec sa lace enluminée de Polichinelle, sa loupe énorme sur l'œil, ses sourcils et ses moustaches de crin blanc.
Toutes les fois qu'il avait un moment de libre, Restaud recherchait la compagnie de Du Breuil. Une amitié lente et profonde, sans phrases, se formait entre eux. Ils ne discutaient jamais. Parl'ois même ils ne cherchaient pas à se parler : c'est une communion que le silence. Certains soirs, Restaud, très laconique d'ordinaire, commentait les événements du jour, cherchait en eux une lueur d'espoir. L'optimisme, pourtant, était ditficile. On parlait d'un échec de Mac-Mahon vers Stenay. Depuis le retour des troupes dans leurs anciens cantonnements — le 2« et le 3* corps sur la rive droite de la Moselle au sud et à l'est de Metz; le 4» et le G" sur la rive gauche à l'ouest et au nord, l'infanterie de la Garde au Ban Saint-Martin et à Plappeville, la cavalerie de la Garde et la cavalerie de réserve à Chambiôre, — le Quartier général, réduit au service des renseignements et des parlementaires, ainsi qu'à la correspondance journalière, chômait. Du Breuil en profitait pour parcourir à cheval les bivouacs, à la recherche d'un camarade comme Védel, d'une relation cordiale comme le lieutenant-colonel de la Manse, campé avec le 2" chasseurs d'Afrique, sur les glacis des remparts au nord de Metz. Il avait revu d'Avol; le souvenir de sa dernière visite lui restait pénible. D'Avol avait été taquin, agressif, dur même avec lui, sans raison, devant Anine... Etait-ce pour cela qu'il n'y était pas retourné? Il se le reprocha, fit seller Cydalise : ne devait-il pas visiter aussi Décherac, Judin, Blache, Poterin?
Trois jours auparavant, le samedi, il était venu assister à Metz aux obsèques du général Decaen. Le vaillant soldat était mort des suites de sa blessure, de chagrin aussi, assurait-on... Le lieutenant-colonel Poterin était soigné à l'Éoole d'application. Metz, le pont des Morts.
la rue Saint-Arnould, les vitres basses à travers lesquelles on aperçoit les blessés! Il aimait les vieux bâtiments de l'École, restes d'une abbaye de dominicains, le cloître, l'hôtel abbatial, la bibliothèque où tant de fois il s'était attardé. Maintenant les blessés avaient envahi les salles. Le visage tuméfié du lieutenantcolonel se détachait au fond d'une petite pièce. Les mains jointes sur les draps, Poterin semblait dormir, mais il avait les yeux grands ouverts ; un sifflement s'échappait de sa poitrine trouée. D'abord, grâce à sa robuste constitution, on avait espéré le sauver; mais depuis deux jours, murmura l'infirmier, il ne vivait plus que par miracle.
— Mon colonel, fit Du Breuil.
Poterin ne parut pas entendre. Il regardait droit devant lui, comme on regarde avec angoisse un gouffre, un abîme.
L'infirmier souffla :
— Toute la nuit, il a appelé sa femme et ses enfants. Du Breuil se souvint; Poterin une fois avait parlé des
siens : père, mère, femme, trois fillettes, pas de fortune. Le sort de ce brave homme qui mourait là, loin de ceux qu'il aimait, lui serra le cœur. Il tourna la tète, vit dans un lit voisin, enveloppée de linges sanglants, une face toute blême, toute jeune, qui semblait l'implorer, dans une détresse de solitude et d'abandon. Une veste noire d'artilleur à galons de fourrier pendait au-dessus du lit. Du Breuil s'approchait. Son nom? — Louis Chartrain... — Le Ois du conseiller d'État?... Il revit le gros brave homme cravaté de rouge, qui, à Saint-Cloud, causait avec M">6 Langlade, tremblait pour son fils!... Le blessé confus remerciait, rougissait. Des larmes vinrent à ses yeux quand Du Breuil dit :
— Votre père avait l'air de bien vous aimer!
— Oh! oui, mon commandant, pauvre père!
Où avait-il attrapé ça?... A Rezonville. Un cuirassier
de Bredow lui avait fendu le front d'un coup de sabre...
Sur son drap, Poterin moribond ratissait, avec un mou-
vement mécanique, ses deux index l'un contre l'autre comme s'il taillait, taillait encore un crayon imaginaire. Il regardait toujours fixement devant lui, sans voir. Du Breuil tendit la main au jeune Ghartrain.
— Bon courage!
Quelle obscure providence avait jusque-là préservé de la mort ce pauvre garçon? Était-ce la tendresse des siens qui l'accompagnait de loin, tutélaire?... Il pensa aux Langlade, si détachés, si superbes, au petit souslieutenant qui pourrissait dans la terre.
Maintenant, à l'école Saint-Clément!... Blache y était soigné dans le dortoir réservé aux officiers. Un prêtre, affublé d'un tablier et vaquant à d'humbles besognes, s'avançait : il reconnut le Père Desroques qui sourit, très maigre, brûlant de fièvre. — Le commandant Blache, une balle dans le coude? Parfaitement! on la lui avait extraite avec beaucoup de peine; il avait supporté l'opération sans une grimace, sans un soupir... — Tenez, le voilà là-bas, il vous a vu!
Du Breuil s'approcha vivement, suivi dto yeux par les blessés assez valides pour garder encore de la curiosité. Blache portait son bras en écharpe :
— Gentil à vous, mon cher...
Il eut un regard où Du Breuil crut démêler un peu d'hostilité, l'envie du blessé contre le camarade valide; et aussitôt, avide de nouvelles, Blache interrogeait, grommelait, récriminait. Le maréchal — le père Vas-tu vu? comme disent les hommes — avait laissé écraser Lebœuf. Il vanta le courage de son chef, qui s'était offert à la mort. Autour de lui l'état-major avait été décimé, le général Manèque tué. Et si de pareils sacrifices ne servaient à rien!... Où allons-nous? conclut-il. Il est évident que Bazaine ne veut pas sortir. Alors!...
Du Breuil ne put rien lui dire de consolant. Déjà les rationnements avaient commencé. Il n'y avait plus de foin pour les chevaux, on commençait à les abattre. Les derniers bœufs, moutons, étaient mangés. On en était au cheval...
Il abrégeait la visite. En sortant, il aperçut, penché sur un lit, un médecin de l'Internationale, gibbeux, velu, grimaçant, — le gorille de Borny. Il maniait de ses longs ongles un bistouri, travaillant dans la chair d'un grand corps étendu dont un Père jésuite maintenait les bras et cachait le visage. — Le commandant Couchorte, dit le Père Desroques, qui reconduisait Du Breuil.
Décherac, à présent.
Ramené à Metz après sa blessure, Décherac avait eu la bonne fortune d'être rencontré par M. et M™^ de Fontades, près de la porte des Allemands. Ils l'avaient reconnu, pris avec eux, installé de vive force dans le logement assez modeste, qu'ils occupaient, faute de mieux, à Metz... Un parfum de foin coupé, une voix traîche, deux yeux charmants.
Mme (Je Fontades s'exclamait :
— Le commandant Du Breuil! Certainement... M, Décherac parle souvent de vous. Venez, monsieur.
Un couloir sombre, une petite chambre. Décherac, pâle encore, dans un grand fauteuil, souriait. Comment n'eût-il pas souri, soigné par une si aimable femme, comblé de soins et d'attentions?
— Oh ! ma blessure n'est pas dangereuse, trois semaines de repos!
Il s'informait des camarades, de la besogne. — Rien d'important, fit Du Breuil avec un soupir. La bonne humeur de Décherac le décevait, il se sentit triste et seul. Était-ce le frou-frou léger de la robe de M™" de Fontades, ses yeux bleus, l'odeur de foin coupé? Une mollesse attendrie se glissa dans son cœur. Comme Mme dg Guïonic était loin, voilée d'une brume d'oubli! Anine... elle lui paraissait plus lointaine encore, inaccessible. A peine l'avait-elle regardé l'autre fois... Décherac cependant voulait savoir : — Est-ce qu'on ne tentait rien? — Non, rien. Toujours l'inaction, l'attente. L'armée commençait à s'énerver dans cette immobilité prolongée. Bazaine avait bien dit, en quittant les hauteurs du Saint- Julien pour rentrer à cet éternel Ban Saint-Martin : c Eh
bien, puisqu'il en est ainsi, nous nous battrons maintenant tous les jours! » Depuis, le maréchal avait invité Canrobert, Frossard, à faire à l'oceasion enlever Ladonchamps, Mercy-le-Haut. Lebœuf devait les soutenir, s'entendre avec eux... — < Je connais ça, fit Décherac; l'ordre dubitatif! » Mais aujourd'Inii même, trouvant qu'on avait trop tardé, Bazaine renonçait à l'attaque. On semblait se résigner au blocus : les routes étaient coupées, barricadées; des tranchées-abris ouvertes sur plusieurs points; des lignes continues couvraient les fronts de bandière, reliaient entre eux les forts dont on activait l'armement.
Décherac écoutait avec une attention polie. Du Breuil avait remarqué cela : souvent une blessure désintéresse l'officier; sa campagne est faite, il jouit d'un repos bien gagné. L'indifférence de Décherac était conforme, en somme, à son égoïsme souriant.
Au tour de Judin... Il était soigné dans la rue voisine, au rez-de-chaussée, chez M"« Élise Sorbet, une vieille fille pauvre et laide, grand nez, grand front sous des boucles grises, mélange touchant de ridicule et de bonté. Son étroit logement ne pouvait contenir qu'un blessé. Elle avait choisi Judin qui paraissait bien élevé. Avec un besoin de maternité, elle s'était attachée à lui, le choyait : pauvre jeune homme, amputé de la main droite!... Devant la maison — des géraniums fleurissaient la fenêtre, — Du Breuil aperçut Védel. La fatigue et la souffrance lui allaient bien. Tanné, maigri, durci, il avait l'air crâne et dégagé. Dans la solitude dont souffrait Du Breuil, la vue de son cousin lui fit plaisir; pour la première fois, il le salua de son petit nom, qu'il trouvait comique.
— Bonjour, Casimir.
— Bonjour, Pierre? Tu viens voir ton ami? Moi aussi. J'arrive de l'Esplanade, du Polygone, j'ai des soldats un peu partout.
Derrière eux la porte s'était ouverte. Impatientée de les entendre causer, la vieille demoiselle disait avec une grâce cérémonieuse :
— Voulez-vous bien, messieurs, prendre la peine d'entrer?
Une odeur de cellier humide dans le petit salon bien ciré, avec ses ronds de tapisserie devant les chaises, ses fleurs artificielles sur la cheminée et ses imag^es de piété aux murs.
— Vous venez prendre des nouvelles du vicomte? Elle prononça ce mot avec un véritable plaisir; ce
jeune homme riche, titré, qui s'était engagé sans que rien l'y forçât, lui semblait un héros : et voilà maintenant qu'il resterait mutilé, estropié comme un simple ouvrier. Elle dit, en baissant la voix :
— Il n'a pas d'appétit. Il faut, messieurs, l'engager à se nourrir : je lui avais préparé cependant un bon bouillon au tapioca et deux œufs frais.
Védel regarda Du Breuil avec admiration : 75 centimes pièce, les œufs frais.
— Je crains, ajouta-t-elle, qu'il ne se frappe l'esprit. Les locataires du premier ont perdu leurs blessés.
Et les conduisant par un jardin minuscule où il y avait juste la place d'un rosier et d'un serin en cage, elle poussa la porte vitrée d'une petite pièce blanchie à la chaux :
— Des amis, monsieur Maxime.
Le vicomte Judin leva un visage émacié; son bras droit, trop court, terminé en tampon de linge, attristait; la main gauche, toute blanche, fine, semblait comme gênée, empruntée d'être seule. Elle eut pour les mains de Du iJreuil et de Védel un serrement maladroit. M"« Sorbet s'était disciètement retirée. Une fugitive rougeur aux pommettes, Judin souriait, d'un pauvre sourire.
— Eh bien, fit-il, quelles nouvelles? On m'a dit qu'hier on voyait de la fumée dans la direction de Briey et qu'on entendait le canon? Est-ce celui de .Mac-.Mahon? Il paraît aussi qu'il s'est fait un grand mouvement dans les camps prussiens, on a vu passer des troupes de la rive gauche sur la rive droite. Un lieutenant, qui est
venu me voir ce matin — Marquis, des voltigeurs de la Garde, — parlait d'une intervention de l'Autriche : Bismarck et le roi de Prusse seraient retournés précipitamment à Berlin...
Marquis! Du Breuil eut un sourire sceptique. 11 dit :
— Bien loin de là, le bruit court que le maréchal de Mac-Mahon, affaibli ou même battu, aurait dû se replier vers le Nord.
Judin murmura :
— C'est exaspérant, cette ignorance!... Comment n'essaie-t-on pas de se renseigner?
On avait proposé en vain au maréchal de lâcher un ballon monté, à Coffinières d'immerger un câble télégraphique qui nous reliât à Thionville. Quant aux vessies flottantes jetées dans la Moselle, aux ballonsdépêches lancés par un pharmacien de l'armée, on n'en avait pas eu de nouvelles.
Judin se sentait encore bien faible. . cette pluie, qui délayait les miasmes, rendait l'air irrespirable! Par moments, des relents fétides descendaient de l'étage supérieur, où, dit Judin, un zouave, survivant aux deux blessés morts la veille, se décomposait vivant, rongé par une affreuse gangrène. Il eut un regard navré pour son moignon :
— Qu'est-ce qu'ils vont dire, au cercle? Pas commode, pour tenir les cartes!
Il sourit, mais au fond, quelle amertume! Les pauvres diables de soldats encore, les officiers, c'était leur métier de se faire éclopper, tandis que lui!...
Quand Védel et Du Breuil l'eurent quitté, M"** Sorbet les retint, suppliante et embarrassée :
— Messieurs, vous voudrez bien accepter une de mes prunes à l'eau-de-vie? Je les fais moi-même, on dit que je les réussis.
Ils durent goûter aux belles prunes gonflées, douces et fortes.
— Ce pauvre enfant, dit-elle, est bien triste. 11 faudrait qu'il pût se lever, sepromener!... Mais il pleut toujoursl...
L'horrible odeur descendit, pénétra la pièce : Védel avala bien vite le fond de son verre. Dehors, il dit :
— Le colonel, sur ma demande, a proposé Judin pour la croix. Mais le maréchal n'est guère pressé de s'occuper des troupes. 11 n'a pas encore visité une ambulance.
— Sous sommes rendus! cria une voix si gutturale et si rauque qu'il tressaillit.
Du Breuil aussi s'était retourné... Attaché par la patte à son perchoir, sur l'appui d'une fenêtre, un énorme perroquet vert, entr'ouvrant ses paupières de corne et penchant le bec, les contemplait, sardonique. Du Breuil, mordu au cœur, se rappela la déroute de Forbach, le grand battement d'ailes de l'oiseau vert qui sanglotait dans la nuit : « A Berlin! A Berlin! »
Il haussa les épaules et passa. Védel ricanait, indigné : ■ — Est-il assez sluj)ide, avec son air d'empaillé! Vendus! C'est le grand mot des niais et des lâches qu'il répète. Vendus!...
Et montrant le poing, il cria :
— Ferme ton bec, imbécile!
Un temps affreux depuis trois jours, un déluge inondant les bivouacs, les eaux de la Moselle dépassant les plus hautes crues, un ciel noir, un froid pénétrant, tels furent les auspices de cet inoubliable mercredi 7, où la catastrophe de Sedan, pressentie dès le 4 (le commandant Samuel, envoyé en parlementaire, l'avait apprise de l'ennemi), frappa d'un coup d'assommoir Metz et l'armée.
Deux journaux allemands, saisis sur des prisonniers, parvinrent le matin au maréchal : 80 000 hommes avaient capitulé, Mac-Mahon était mort, l'Empereur prisonnier... Les voilà donc expliqués, ces inexplicables mouvements de l'ennemi, colonnes défilant de la rive gauche sur la droite — des prisonniers de l'armée de Châlons, tout simplement; et ces bruits de musique, ces cris de l'avant-dernière nuit — des hourras de victoire... Le commandant Samuel, envoyé de nouveau en parlemen-
taire, revenait avec la coiiliinialion du désastre... Le Corps législatif avait été envahi par la foule; le ministère s'était dissous de lui-même, l'Impératrice enfuie en Angleterre, le Prince Impérial retiré en Belgique. La République était proclamée. Paris restait calme... Voilà ce qui se répétait, grossi, déformé, au milieu de l'incrédulité des uns, de l'acceptation aveugle des autres, de la stupeur de tous : Thiers ministre, les députés de Paris se réunissant pour constituer le gouvernement de la Défense nationale, Trochu président.
Avant le soir, GOO prisonniers français, que l'ennemi nous devait en échange de prisonniers allemands, arrivaient et racontaient ce qu'ils savaient, les uns plus, les autres moins, selon l'heure à laquelle ils avaient été pris. Tous d'accord sur le fond : l'armée de Mac-Mahon, composée de quatre corps (le i*"" Ducrot, le 5^ de Failly, le 7* Douay, le 12« Lebrun), avait quitté ChAlons le 21 août, pour se diriger sur Reims. Elle était remontée au nord par Rethel, le Chêne-Populeux, Beaumont, où Failly, le 30, avait été battu; pressée par l'ennemi, elle avait dû, le l^"" septembre, renoncer à se porter sur Metz par Stenay, et s'était établie dans le fond de Givonne, la droite à Sedan. Jusqu'à midi, FacLion nous avait été favorable; puis l'ennemi ayant écrasé notre gauche, on s'était mis en retraite sur Mézières dans le plus grand désordre... Les 600 prisonniers, appartenant à l'aile gauche coupée et enveloppée, n'en savaient pas davantage. On leur avait soigneusement annoncé en route la capitulation de l'armée. Mais c'était sans doute, disaient-ils, un bruit démoralisant propagé par l'ennemi. Du Breuil l'espérait, Restaud en était sûr.
Marquis venu aux nouvelles, les officiers des différents états-majors accompagnant les commandants de corps d'armée, Gex, Cussac, Carrouge, tous, dans une anxiété fébrile, écoutaient les propos d'un officier du maréchal : luelques turcos, interrogés par Bazaine, venaient d'afîirmer que le l*"" et le 7^ corps avaient été anéantis, l'Empereur présent. Mais certaines affirmations étaient
confuses, d'autres contradictoires. Bersheim, accouru de Metz, apprit à Du Breuil Teffervescence de la ville; les racontars les plus étranges y circulaient. Marquis brodait avec assurance : — Mac-Mahon avait destitué de Failly, Douay ravageait le Palatinat, l'Autriche avait déclaré la guerre à la Prusse, l'Italie envoyé 100 000 hommes dans le Tyrol...
Bersheim demanda :
— Est-il vrai que les Prussiens, pour nous frapper davantage, aient à dessein choisi ces prisonniers dans tous les régiments?
Un officier l'affirma. Bersheim alors, très pâle, les larmes aux yeux, demanda s'il y avait des zouaves et des cuirassiers? Du Breuil comprit son espoir : ses fils étaient peut-être dans le troupeau, ou bien un camarade saurait peut-être?...
Ce soir-là, avant de se coucher, il arracha la feuille du calendrier au mur : l'éphéméride portait : Prise de Malakoff... Le lendemain, il trouva, dans une boîte qu'il ouvrit par hasard, la bague d'opale. Il ne l'avait pas remise, depuis le jour où le sang du pauvre Vacossart lavait tachée. Il la nettoya, et, machinalement, l'ayant glissée à son doigt où elle brillait laiteuse, avec ses reflets roses et verts, il la garda... Si ces déplorables nouvelles étaient vraies, que devenait M"^" De Guïonic? Sans doute, elle s'était retirée en Bretagne, laissait passer l'orage. Elle lui parut du coup à mille lieues, il la plaignit comme une oubliée, comme une morte, sentit combien elle avait pîiU dans son souvenir, image obscure, incertaine. Les récentes défaites, le cauchemar du blocus, l'Empire h bas, écrasaient son imagination : tout cela lui semblait invraisemblable. Il en était hébété, l'âme malade.
— Ma pèlerine, Frisch!
La pluie, les bivouacs inondés, les hommes transis sous les tentes entourées de petits lacs, la fièvre, la dysenterie... — Allons voir d'Avol ! Son cœur se serra, dans l'appréhension d'une souffrance... Vers la
porte de France, il rencontra doux figures connues, homme et cheval, Saint-Paul sur Musette. Le vétéran de Saint-CIoud avait un pied sans chaussure, emmailloté.
— Vous êtes blessé, maréchal des logis?
Il eut un sourire dédaigneux : un morceau de chair enlevée par un fragment d'obus, le malin du l'^'", comme il faisait une reconnaissance. Pas la peine d'en parler! Musette était plus à plaindre, si mal nourrie. Il la promenait pour la distraire, au pas. Et puis, elle tondait quelquefois un peu de vert, attrapait une poignée de grain. II ne dit pas qu'il maraudait pour elle.
— Vous vous faites soigner à l'ambulance? dit Du Breuil en le regardant avec bonté.
Saint-Paul se rembrunit : Non ! il n'avait pas affaire aux majors ; leurs couteaux s'étaient promenés dans trop de chair pourrie, il n'avait pas envie qu'on l'empoisonnât. II se pansait lui-même, avec sa ration d'eau-devie.
Du Breuil fit un signe de tête amical; le vétéran salua, son teint hâlé devenu rouge brun. Tous deux pensaient à Lacoste.
Quand il entra dans la cour de Bersheim, la femme de Thibaut, les yeux gonflés, appela son mari. Sa maternité prochaine lui déformait le visage et la taille. Ses enfants se serraient contre sa jupe, ils avaient mauvaise mine, la petite fille toute changée. Thibaut était en train de remplir, avec des seaux d'eau, une rangée de tonneaux et de cuves. Un ordre de Coffinières avait prescrit cette mesure dans chaque maison, en prévision d'un bombardement prochain. Le boiteux arriva, fit entrer Cydalise à l'écurie. Bersheim parut, regarda tristement la Louise, elle s'enfuit en sanglotant.
— Pauvre Louise, dit Bersheim, elle pleure son père et sa mère.
... Oui, les vieux Larrouy, ses fermiers de Noisseville, restés comme deux chiens fidèles pour garder la maison et les terres. Ils avaient été tués par le même obus, à côté l'un de l'autre, le soir du 31. Un caporal de Metz,
blessé, soigné ici même, et qui les connaissait bien, avait certifié leur mort. La grange avait pris feu, la ferme était détruite.
— Comment va d'Avol?
— Il a voulu se lever, malgré la défense du docteur Sohier. Ils ont eu une scène très vive, ce matin. Entre nous, l'irascibilité de Jacques me suprend. Je ne l'ai jamais vu ainsi.
— La souffrance! dit Du Breuil.
— Mais, ripostait Bersheim, mes autres blessés souffrent, ils ne sont pas aussi difficiles à mener. — Il regarda Du Breuil : — Ma femme est bien malade. Depuis l'arrivée des prisonniers de Sedan, elle ne vit plus. On les a casés dans les bâtiments de la gare, ils attendent leur réincorporation... — Du Breuil sympathisait en silence à son espoir déçu. Bersheim hocha tristement la tète et reprit : — 11 paraît qu'on est en train de nous en rendre d'autres en ce moment... Qu'est-ce que vous voulez, mon ami?
Il se tourna vers un inconnu qui venait d'entrer dans la cour en chancelant, affublé d'un pantalon de toile grise, d'une veste de zouave galonnée. Soudain — qu'a donc Bersheim? — il roule des yeux de fou, pousse un cri déchirant, ouvre les bras :
— Maurice, est-ce toi, mon enfant?
Et tous deux s'étreignent et sanglotent.
— Comment es-tu là? c'est bien toi? Que tu es pâle ! Ah ! ta mère, comme elle va être heureuse... Et ton... frère, An... André?
Un silence lui répond. Le malheureux, — quel âge a-t-il? qui se douterait qu'il a vingt-cinq ans? — le lamentable prisonnier, fiévreux, grelottant, avec sa creuse figure ridée, ses yeux de mauvais rêve, murmure :
— Oh! papa! papa!...
— Tu ne me réponds pas, gémit Bersheim. André est mort, n'est-ce pas?...
Toujours l'affreux silence. Bersheim laissa tomber les
bras; une douleur infinie le rendit pâle. Tout son sang lui refluait au cœur. — Mon Dieu! murmura-t-il dans un sanglot, et saisissant aux épaules le fils qui lui restait, il l'embrassa désespérément, puis, l'éloignant de lui, et l'étreignant encore :
— Mon enfant, que tu es maigre, que tu as dû souffrir I Viens! viens!...
Il l'entraînait, trempé d'eau, crotté de boue, perdant un de ses souliers crevés. Du Brcuil vit alors Anine s'élancer du perron; sans doute, elle devinait :
— Père, voulez-vous tuer maman! Cachez Maurice! Elle se jeta dans les bras de son frère, mais le pauvre
garçon, honteux de lui-même, la repoussait, murmurant d'une voix indistincte :
— Ne m'approche pas.
Elle comprit que c'était à cause de sa saleté. Avec un haussement d'épaules, elle l'entraînait vers la buanderie, disant :
— Tu dois mourir de faim, attends, je vais l'apporter du bouillon, des œufs...
Elle ne parlait pas du mort. Mais, grand Dieu, ce qu'elle devait éprouver, sous son calme! Bersheim prit les mains de Du Breuil qui voulait se retirer :
— Oh! mon ami, restez, ne nous abandonnez pas quand il nous arrive un peu de bonheur... Un bonheur si affreusement mélangé! Mon pauvre André. Ah! quelle horreur!... En quel état Maurice nous revient!...
Et tout à coup, abaissant les yeux sur sa manche, il secoua, d'une chiquenaude, de la vermine... Le bain, les vêtements propres qui remplaçaient ses haillons, un homme à face humaine succédant au loqueteux de tout à l'heure, et, en attendant le Père Desroques qu'on avait couru chercher, — lui seul saurait, avec sa piété ardente, préparer M"" Bersheim, — Maurice parlait, parlait comme dans la fièvre, avec une voix redevenue jeune, une voix d'enfant rentré au bercail. Bersheim buvait ses paroles, et, grave, Anine apparaissait, disparaissait, tandis que Du Breuil, le cœur navré de pitié, écoutait bouillouner
et courir, dans le récit du jeune sergent-major, un intarissable flot de misères.
La débandade de Wœrth, l'écoulement sur Saverne, la réorganisation à Châlons, puis le lent refluenient de l'arméft en désordre, mourant de faim, pillant, s'enivrant jusqu à cei entonnon*, ce goulïre, Sedan... La lutte acharnée — le l*^"" zouaves s'était bien battu! — l'écrasement, l'horrible déroule, l'amalgame de tous les débris de régiments dans la place, la capitulation enfin! 11 dit l'Empereur allant rendre son épée, l'épouvantable détresse des soldats crevant de faim dans la presqu'île d'Iges, et le 3, l'évacuation des colonnes successives de prisonniers... Depuis, à peine s'il avait mangé, toujours en marche, poussé à coups de crosse; ceux qui tombaient, fusillés ! On leur avait appris en route la captivité de l'Empereur; la guerre ne durerait pas, Strasbourg allait se rendre, Paris ne pourrait tenir, Metz serait bombardé le soir même.
Une ombre noire se dressa devant la porte : c'était le Père Desroques. Il prit les mains de Maurice, les tint longtemps serrées; une profonde pitié faisait trembler ses lèvres, une foi douloureuse brillait dans ses yeux. Après quelques minutes d'entretien :
— Je serai donc le messager de Dieu! soupira-t-il. Anine emmenait Maurice en lui recommandant de ne
pas faire de bruit. Bersheim les suivit. Du Breuil, qui connaissait la maison, alla dans la chambre de d'Avol. Il ne le trouva pas, l'aperçut au fond du jardin, étendu sur une chaise longue en paille, traversée par des brancards. 11 avait les traits contractés, l'air dur. D'Avol feignit de ne pas le voir s'avancer, ne tourna les yeux que lorsque le gravier cria sous la botte de Du Breuil.
— Tiens, Pierre, c'est toi?
— Tu sais?...
— Oui, Maurice... Lisbeth est venue me raconter ça. Détérioré, hein, le pauvre diable? Son frère a payé sa dette. 11 a de la cliancc. Je i>réfère ne pas assister à cette scène de famille.
Ce ton de sécheresse, cette voix ironique, allons ! on lui avait changé son Jacques! Mais d'Avol continuait :
— Tu regardes mon bras? Sohier est un âne. Bah! je serai suffisamment guéri pour la capitulation.
— Qu'est-ce que tu dis? cria Du Brcuil.
— Je dis : pour la capitulation. Car c'est cela, n'est-ce pas, messieurs du grand Quartier général, messieurs les officiers de Bazaine, que vous nous préparez-/ Je ne te demande pas de m'expliquer cette fois la sortie de Noisseville? Hein? ça t'embarrasserait!
Du Brcuil le regardait; un ton pareil, d'Avol était fou!... Il allait répondre, entendit un bruissement faible, Anine était derrière eux. Son visage rayonnait, mais elle avait les yeux pleins de larmes :
— Maman a poussé un grand cri, puis elle a appelé Maurice, maintenant ils pleurent ensemble. Venez, vous êtes des nôtres.
Bien qu'il eût parfaitement vu Gustave et Thibaut qui s'approchaient pour l'enlever avec sa chaise, d'Avol ricana :
— C'est bon pour Pierre! Vous oubliez que je suis impotent, moi !
Qu'est-ce qui lui prenait? Anine, pour toute réponse, détourna les yeux avec une compassion dont la dignité frappa Du Breuil. Derrière le blessé :
— Qu'a donc d'Avol? fît-il tout bas. Elle restait muette. Alors il murmura doucement :
— Je partage vos émotions.
Elle eut un sourire amer, en songeant à celui qui ne reviendrait pas :
— Maurice nous a raconté la mort d'André; les cuirassiers de Morsbronn sont tombés en héros...
Il songea à Lacoste et dit :
— Il est beau de mourir ainsi.
Au salon, dans le groupe attendri, qui unissait Maurice et sa mère, Bersheim d'un côté, grand'mère Sophia de l'autre, le Père Desroques un peu à l'écart, — Du Breuil chercha les beaux yeux de M'"^ Bersheim. Elle
était transfigurée, dans un ardent mélange de joie et de désespoir. Mère douloureuse, elle penchait la tète sur l'épaule de son fils, et à pleurs doux et silencieux épanchait son cœur. Du Breuil baisa respectueusement la main qu'elle lui tendait, il se retourna vers d'Avol qu'on transportait.
— Ton cousin Jacques, dit grand' mère Sophia. Maurice se leva pour embrasser d'Avol qui se laissa
faire, paie, un feu dans le regard:
— Mon pauvre garçon, dit-il, tu nous apportes de fichues nouvelles! Tu n'es guère brillant î
Parole dure, qu'un malaise suivit... Avecsa tète rasée, ses joues hâves, Maurice avait l'air d'un pauvre garçon en effet, d'un triste enfant; il baissa les yeux, pris de pudeur et de honte, humilié par ce ton, cet air de reproche : était-ce sa faute s'il avait été vaincu, fait prisonnier?
— Alors, demanda d'Avol, vous avez capitulé? Toute une armée? Vous vous êtes au moins battus, j'espère?
Mais Anine s'interposait :
— Demain, plus tard...
De nouveau la bouche de d'Avol se crispait. Du Breuil s'étonna, un patriotisme si hargneux, tant d'âpreté, tant d'injustice!...
En rentrant au Ban Saint-Martin, sous la pluie torrentielle, il entendit s'élever une canonnade violente. La nuit allait venir, des éclairs coupaient les détonanations. Jusqu'à neuf heures, le bombardement retentit, puis s'éteignit; la pluie cessa, un grand vent emportait la fumée. Du Breuil au matin apprenait que nos pertes étaient insignifiantes. On se perdait en conjectures sur cette manifestation.
Ce jour-là, on commença à distribuer du blé aux chevaux. On ordonna à Coffinières de requérir en ville tout le fourrage existant. Un grondement se fit entendre dans la direction de Verdun, selon les uns, de Toul, d'après les autres. Par un soldat blessé, échappé d'Ars, qui avait vu une affiche apportée de Nancy, on apprenait
que Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux et Rochefort avaient proclamé la République. Un des prisonniers de Sarrebriick, échangé, précisait : Le Flô était ministre de la guerre; l'Empereur subissait à Cassel sa captivité; le Prince Impérial était à Londres; on ne disait rien de rimpérati'ice. Jules Favre, ministre des alïaires étrangères, avait écrit au roi de Prusse pour lui rappeler sa propre déclaration : t La guerre était dirigée contre rLmjoereur, non contre la France, le moment était venu de prouver sa sincérité et de faire la paix. » Mais comment se leurrer d'un pareil espoir?
Le lendemain, le commandant Samuel, appelé aux avant-postes, lisait dans la Gazette de la Croix confirmation des nouvelles néfastes. Un officier prussien affirmait sur l'honneur à notre parlementaire que le Prince Royal devait entrer aujourd'hui même à Paris. Le 12, le maréchal convoquait à son quartier général les commandants de corps et les généraux de division : après le désastre de Sedan, il fallait renoncer aux grandes luttes, se contenter, pour tenir les troupes en éveil, de petites opérations de détail dont les commandants de corps auraient à prendre l'initiative; on attendrait ainsi les ordres du gouvernement. Il chargeait les officiers généraux de communiquer à leurs troupes ce qu'ils venaient d'entendre. Le même jour, un secrétaire d'ambassade, attaché dès le début de la guère à l'Étatmajor général, M. Debains, sollicitait de Bazaine l'autorisation de franchir les lignes prussiennes. Pris et ramené à Metz le soir même, il adressait au maréchal le rapport confidentiel d'une conversation qu'il avait eue avec des officiers prussiens. Elle se résumait ainsi : 000 000 Allemands en France, nul enthousiasme du pays pour la guerre, plus d'armée régulièrement organisée, sinon celle de Metz. La ville était menacée d'un siège très prochain, quand la grosse artillerie serait arrivée. Strasbourg avait capitulé.
Bazaine, aussitôt après avoir pris connaissance de ce document, prescrivait au colonel Nugues d'en envoyer
immédiatement copie aux commandants de corps d'armée. Les officiers qui écrivaient sous la dictée du colonel partagèrent sa réprobation. Le général Jarras, auprès duquel le colonel Nujyues protestait, jugeant dangereux et coupable de ti'ansmettre un document de cette nature, alla en parler au marécbal. Il revint et ordonna de supprimer le résumé final dans les expéditions envoyées aux commandants de corps d'armée : lecture leur serait faite de l'expédition qni leur était destinée, puis elle serait détruite. Charlys et bien d'autres s'exprimèrent avec vivacité sur cette communication, dont ils blâmaient le caractère clandestin, comme ils avaient blànié d'abord la divulgation même.
Le 1 i, un brigadier de sapeurs-conducteurs du 1" régiment du génie, nommé Pennetier, évadé de Sedan, apportait des journaux que le maire d'Ars lui avait remis pour le ninréclial. Ils contenaient la |)roclamation adressée le H se|)tembre au peuple français par le nouveau Gouvernement, la convocation des électeurs à la date du 16 octobre pour la convocation d'une Assemblée nationale. Le maire d'Ars y avait joint, copiée de sa main, la circvdaire de Jules Favre du 0 septembre. Ce jour-là, Y Indi'ptndant île la Moselle, imprimé sur papier jaune — le blanc manquait, — publiait une proclamation signée de Coffinières, du prél'et et du maire, où le désastre de Sedan était officiellement annoncé. Appel était fait à la résistance et au patriotisme. Le 16, un ordre général portait à la connaissance de l'armée du lUiin les nouvelles qui, depuis huit jours, volaient sur toutes les bouches : * ... Nos obligations nnlitaircs envers la patrie en danger, ajoutait le maréchal, restent les mêmes. Continuons donc à la servir avec dévouement et la même énergie en défendant son territoire contre l'étranger, et Vordre social contre les mauvaises passions. Je suis convaincu que votre moral, ainsi que vous en avez déjà fourni tant de preuves, restera à la hauteur de toutes les circonstances, et que vous ajouterez de nouveaux titres à la reconnaissance et à l'admiration de la France. »
En même temps, le maréchal faisait remettre à deux cavaliers du 7® cuirassiers une dépèche en clair adressée au ministre de la guerre :
c II est urgent pour l'armée, y disait-il, de savoir ce qui se passe à Paris et en France. Nous n'avons aucune communication avec rextéricur, et les bruits les plus étranjes sont répandus par les prisonniers que nous a rendus l'ennemi qui en projiage également de nature alarmante. H c^t imi>ortant pour nous de recevoir des instructions et des nouvelles. Nous sommes entourés par des forces considérables que nous avons vainement essayé de percer après deux combats infructueux. »
Le lendemain, Du Breuil allait à iNIetz.
Il avait, à l'École d'application, cherché des yeux le colonel Polerin, n'avait vu qu'une forme roide, sous un drap rejeté.
— Il est mort cette nuit, dit le jeune Chartrain. — Et après quelques paroles sur cette fin lugubre, timidement, il ajouta :
— Mon commandant, est-il vrai qu'on puisse écrire à ses parents par ballon-dépèche?
Un petit ballon de papier ou d'étoffe, fabriqué à l'École même, s'envolait chaque jour chargé de lettres. Du Breuil avait sur lui une bande de papier pelure, et se chargea de faire parvenir à la Place quelques lignes écrites par Chartrain. Chemin faisant, il rencontra Barrus, très excité :
— Enfin, il est tombé, ce gouvernement du bon plaisir, du gaspillage et du lucre! La République va nous sauver. Au moins, Jules Favre parle en homme! Il tira de sa poche Vlndépendant de la Moselle, rose vif, celle fois, et lut avec conviction : i ... Si c'est un défi, nous l'acceptons! Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses, une paix honteuse serait une guerre d'extermination à courte échéance! »
Ses yeux étincelaient, il y avait une barre sur son front de sectaire :
— Qu'est-ce qu'on attend, fit-il, pour proclamer la République ici?... Il s'arrêta court et en désignant une
pâtisserie : — Tenez, fît-il, voilà des choses qui me dégoûtent, en un pareil moment!... (Du Breuil emportait une brève vision d'officiers à grosses moustaches croquant des bonbons, avalant des éclairs et des babas.) Barrus ricanait : — Le matin, ces messieurs de la cavalerie viennent faire leur petit marché, suivis d'ordonnances, un panier au bras. On dirait que certains chefs ne pensent qu'à bien manger. Nos soldats, depuis que leur ration de pain est réduite à 500 grammes, viennent faire queue à la porte des boulangers. L'autre jour, j'ai vu des charrettes de pain blanc parcourir les camps. Les soldats en achetaient et jetaient leurs pains de munition. On devrait défendre ce trafic. Nous ne mangeons pas, nous gâchons les ressources de Metz! Il s'interrompit, dévisagea Du Breuil :
— Est-il vrai que Bazaine ait écrit au prince Frédéric- Charles pour lui demander la vérité détaillée sur la situation?
Du Breuil eut un sursaut.
— Je ne sais pas! et j'ajoute : je ne crois pas! — fit-il assez sèchement. Barrus le regarda avec une sorte de sympathie bizarre, de pitié ironique :
— Ah! oui! vous... vous êtes honnête!
Il lui serra la main à la broyer, s'éloigna rapidement.
€ Un peu toqué! » pensa Du Breuil. Et il se sentait mortellement triste. A peine s'il commençait à voir clair, à se rendre compte... Des images émouvantes passaient devant ses yeux; il se représentait l'Empereur prisonnier, l'Impératrice et le Prince Impérial en exil. Ces images ne se fixaient pas, elles défilaient comme dans un cauchemar. Un gouvernement nouveau, des hommes nouveaux... L'Empereur, son grave visage souffrant, les beaux yeux altiers de l'Impératrice, la foule empressée des courtisans! Et tout ce qu'il entendait, depuis plusieurs jours, l'odieux fourmillement des reproches, des récriminations, des espoirs, des convoitises... Ceux qui se désolaient en songeant à ce qu'ils allaient perdre, ceux qui se frottaient les mains en songeant à ce qu'ils
allaient gagner! La soirée de Saint-Cloud remplit son souvenir; Champreux correct, Jousset-Gournal bavard, M"«d'Avilar avec son masque d'intrigante, i'ullière comtesse de Limai, la jaune M"'" de Vernelay : courtisans! courtisans!... que pensaient-ils, disaient-ils, laisaient-ils à présent? Un gouvernement nouveau... Tout ce qui sombrait avec l'ancien! Les aigles, les victoires des deux Empires, les fêtes de la paix et de la guerre, les salves solennelles du 15 août, et pour lendemains : Waterloo, Sedan!... Ah! l'expiation méritée, mais si amère et si cuisante! En châtiment de leur imprudence, de leur légèreté, de leur faiblesse, comme on allait leur jeter de la boue, aux souverains déchus, comme on allait leur faire payer leurs jours de triomphe et d'éclat! Quelles sales légendes déjà couraient, quels ine|)les quolibets! Le respect dû au malheur, Du Breuil alors le jugeait sacré. Et pourtant, bien qu'avec les trois quarts du pays, il eût accueilli gaiement la guerre, il en venait à maudire, quand il y songeait, l'imprévoyance coupable, la légèreté folle de ces maîtres de la France, qui les perdait tous, en se perdant eux-mêmes.
Sans s'en apercevoir, il était entré chez les Bersheim. L'ambulance, les visages qui lui sont déjà familiers, le bon vieux capitaine à barbe blanche, le nègre cymbalier qui rit d'un enfantin rire clair, à dents blanches. Un lit vide, celui du petit soldat qui se plaignait de n'avoir de goût à rien; on l'a enlevé, cousu dans un sac : au tombereau! Où donc sont les Bersheim? Il pousse la porte de d'Avol. Il y a là des officiers en visite, Carrouge impétueux, pareil à un piment sec avec sa face empourprée. !1 accable de son ironie « le petit monsieur Trochu >, Gambetta qu'il appelle « grand bêta »!... Plus d'empire — plus de Garde impériale, et plus de Carrouge!
— Je ne sers pas la gueuse, moi! dit-il en se frappant la poitrine, où sa croix, ses médailles se choquent.
Le comte de Cussac sourit dédaigneusement :
— Nous allons rire, messieurs. J'attends les Pari-
siens sur les remparts. Dans quinze jours la paix sera faite.
Le capitaine de Serres, de la batterie de d'Avol, approuve, en se redressant dans son dolman, qu'il pince à deux doigts, comme un corset. A peine si d'Avol a tourné la tète vers Du Breuil, mâchonné un : i Bonjour! » Il est couché. Cela ne lui a pas réussi, de se lever trop tôt. Solder avait raison.
— Au diable la politique! crie-t-il avec colère. Nous sommes des soldats, nous sommes bloqués à Metz, notre devoir est d'en sortir! Je ne connais que cela! Et si on avait du cœur, on forcerait Bazaine à trouer!
— Oh! oh! firent des voix... On ne force pas un maréchal de France.
— Non, dit d'Avol d'une voix tranchante, mais on le remplace, quand il ne veut pas se battre. Il y a des maréchaux plus anciens!
Un malaise régna. D'Avol sentit, à travers les silences, l'indécision, le blâme, le respect de la discipline, la peur de se compromettre. Il changea de ton :
— Tu as une jolie bague, Pierre.
Il ajouta :
— Je la reconnais. Tu l'as fait monter à Metz, chez Gugl, le juif.
On se levait, Anine et M. Bersheim venaient d'entrer; Bersheim apportait de la limonade, Anine des verres. D'Avol eut un sourire narquois :
— C'est une opale, n'est-ce pas? Elle est belle! Eh! ch! ça me rappelle un bracelet que j'ai vu porter par une jolie femme.
Du Breuil sentit le regard d'Anine, une seconde, se poser sur lui... Quel taon piquait d'Avol? pourquoi celte allusion, voulue, évidemment?... Il avait tant de tact. La maladie le changeait-elle à ce point? Le paroxysme des malheurs publics aigrissait-il son caractère difficile?... Il insistait :
— Regardez donc, Anine, la bague de Pierre. A sa place, moi, j'aurais peur de porter une aussi belle opale I
Ces pierres-là traînent avec elles une espèce de fatalité... Mais il y a des fatalités séduisantes! N'est-ce pas, Pierre?... Je me souviens du soir, à l'Opéra...
— Jacques, fit Du Breuil, et l'accent grave de sa voix l'étonna lui-même, — cessons cette plaisanterie.
Plein d'inquiétude, il chercha les yeux d'Anine. Elle n'était plus là. Bersheim causait avec les officiers, emplissait les verres. Du Breuil refusa celui qu'on lui offrait, d'Avol étendit la main, et ironique :
— A tes amours, Pierre!
Du Breuil feignit de ne pas entendre. Il haïssait presque d'Avol, en ce moment. Une taquinerie?... Non! Jacques avait voulu le discréditer, l'amoindrir dans l'estime d'Anine en faisant supposer... Une colère le prit à cette déloyauté... « Jacques aime donc sa cousine! Il est jaloux?... Pourquoi? » Son irascibilité, son amertume venaient-elles donc de voir Anine marquer, à lui. Du Breuil, une insaisissable préférence?... Il eut un moment de stupeur.... « Est-ce que j'aime Anine? Ai-je jamais songé à l'aimer?... Non! ».... Pourtant l'idée que d'Avol le croyait préféré lui causait une joie intense. Puis il songeait, avec une sourde rancœur, à leur malentendu. Ce n'était pas seulement l'amour-propre froissé. Autre chose, qu'il ne démêlait pas, les séparait, d'Avol et lui...
Bientôt, il sortait sans être remarqué. Anine le rencontra dans un couloir. Elle le regardait, haute et pure, bien en face : il baissa les yeux... Le jugeait-elle coupable? Lui devait-il compte de son passé? Il eut une envie irrésistible de dire : « D'Avol raillait... je n'ai jamais aimé personne! » et de renier sa douce et fière amie... Quelques instants après, il s'accoudait sur le parapet du pont de la Comédie, regardant couler l'eau rapide, l'eau trouble qui descendait vers Thionville, gagnait les pays libres. Une horrible détresse, un découragement mortel le paralysaient. Tous ces revers, de si terribles nouvelles, c'était trop!...
11 pensa aux siens, à M™^ de Guïonic, tendit en vain son âme d'un suprême élan, et ne réussit môme pas à
s'attendrir. Il se sentait vieux, vieilli du coup, irrémédiablement. A suivre le courant de l'eau sombre, il éprouvait une sorte de vertige. Où allait-on? Comment cela finirait-il? Sortirait-on jamais de ce Metz diabolique, qui comme un aimant attirait, retenait?
D'Avol, Anine... Il soulïrait beaucoup. Pourquoi Jacques ne Taimail-il plus? Car d'Avol ne l'aimait plus, il le pressentait. Que lui avait-il fait? Est-il vrai que certaines amitiés sont comme ces ampoules de verre qu'on peut jeter à terre sans les briser, et qui, si on les touche sur un seul point, même légèrement, éclatent et tombent en poussière? La leur était-elle de celles-là?... Le pur visage, les grands yeux d'Anine se levèrent irrésistiblement devant lui. Pauvre M""" de Guïonic!... Et il plaignit son propre passé, sa jeunesse, l'Empire disparu. 11 se plaignit, tel qu'il avait été, un homme de cet écroulement, un homme de ce désastre. Ah! se refaire, s'il en était temps encore! Quelle leçon! Quelle leçon !
Il avait tiré la bague d'opale de son doigt. Elle chatoyait, dans la fin de jour, comme un reflet de beauté, de jeunesse, de plaisir; il examina un instant la fêlure qui la traversait, et la suspendant, — sans regret, comme un adieu à tout un passé qui ne renaîtrait jamais, il la laissa tomber dans la Moselle.