‹ Le désastreChapitre 6 sur 7 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Au Ban Saint-Martin, dans la petite maison de Mme Guimbail, Du Breuil, ce soir-là, songeait. Une bougie pauvre brûlait sur la cheminée. La glace était poudreuse, la pièce en désordre; la feuille du calendiier s'attardait au 20 septembre. Tout avait un air de négligence et d'abandon.

— Peut-on entrer? dit une voix.

— Vous, Restaud! Vous ne dormez donc pas!

— Impossible.

Un pli creusait son front, rentrait sa bouche. 11 fit quelques pas à travers la chambre, s'arrêta devant le calendrier et s'efforçant de sourire :

— Pas en avance!

Je n'ai plus le courage de compter les jours. Et Du Breuil regarda les éphémérides : — 20 septembre, An.iiversaire de CAlma! Une belle victoire!

Détachant un par un les feuillets jusqu'à ce qu'un 23 apparût, bien neuf, sur le bloc de papier frais, il lança, d'un coup de pouce, le chiffon froissé derrière un meuble. Restaud regardait faire, avec une attention grave :

— Je ne vous gène pas?

Du Breuil, affectueusement, lui mit les deux mains aux épaules pour l'asseoir dans un fauteuil :

— Mon pauvre Restaud, je partage votre détresse. Si vous n'étiez pas venu, je serais allé vous relancer.

Il chercha du tabac, découvrit deux cigares; Restaud refusa :

— Je n'ai plus de plaisir à fumer, ni à rien. Mar)gezvous? Moi, chaque bouchée me reste aux dents. J'ai soif seulement.

Et prévenant un geste d'offre :

— Non, non, je ne veux {)as boire. C'est un état nerveux : on a la gorge sèche, et puis une constriction d'angoisse, une àcrcté de bile et de (lel... Allons, je vous dérange, je m"en vais?

Du Breuil dit :

— Nous sommes bien malheureux... Il faut se l'avouer, ça sent mauvais !

Restaud appuyait son front fiévreux sur sa main; sa lassitude répondait pour lui.

— J'ai parcouru les bivouacs aujourd'hui, reprit-il enfin; nos pauvres soldats, dans quelle oisiveté, dans quel ennui on les laisse croupir! Les chevaux font pitié.

Il donnait des détails navrants. Cette immobilité funeste débandait tout ressort moral. Point d'exercices, jamais de revues, rien qui entretînt les sentiments militaires, tandis que chez les Prussiens, ce n'étaient que travaux, manœuvres, parades. Que faisait-on depuis le l*^""? Rien. Des opérations insignifiantes, simples fourrages, réussis à Magny-sur-Seille, à Lauvallier, manques à Vany... Derrière ses retranchements, l'armée inactive, nourrie de pain grossier et de cheval maigre, s'affaiblissait. Une lente paralysie gagnait ce grand corps, dont les forces se consumaient dans une langueur inerte. Les chevaux, réduits à ronger les dernières herbes, des sarments de vigne et des brindilles de peupliers, devenaient squelettes. Beaucoup tombaient, le long des cordes; d'autres, conduits à l'abreuvoir, s'abattaient sur la route pour ne plus se relever. Le spectacle des camps serrait le cœur, dans tout ce pays rasé à la faux, nu comme une tombe, empesté de miasmes putrides

autour des grandes fosses creusées sur les fronts de bandière.

Le spectacle de la ville, continua Du Breuil, était aussi triste. Les ambulances n'étaient que plaies et pourriture, typhus, dysenterie. Les tentes et les magasins s'infectaient; les malades y gelaient la nuit. L'absence de sel faisait craindre le scorbut; et dans Metz, hôpital de douleur et de mort, les soldats et les ofliciers, malgré les défenses, aftluaient... Bousculant factionnaires ou gendarmes, la troupe pillait les boulangeries. Les officiers achetaient des provisions à tout prix, les habitants se plaignaient du renchérissement. Il avait surpris Massoli marchandant vingt-cinq pots de confitures, Frisch, chargé de se procurer du sel, avait payé vingt francs une livre. Un commandant de corps d'armée, disait-on, avait mis trois cents francs à une poularde truffée.

— Grand bien lui fasse, dit Restaud. Tout le monde ne peut pas faire de pareilles emplettes... et ne voudrait pas!

Il ajouta :

— J'ai le crève-cœur de vendre un de mes chevaux. Pur-sang d'officiers, humbles canassons de troupe,

cheval de colonel ou cheval de trompette, l'entrepreneur de boucherie donnait de tous le même prix dérisoire : 230 francs pièce. On les conduisait par troupeaux à l'île Chambière et, tous les jours, deux ceiit cinquante tombaient, l'os frontal broyé sous un marteau de forgeron. Le nombre des bètes à tuer, faute de les pouvoir nourrir, dépassait les besoins de l'administration des vivres. On livrait le surplus à la municipalité de Metz, aux communes de la banlieue.

— J'ai vendu Guillaume, dit Du Breuil.

Cydalise, en dépit des soins, s'clflanquait; elle avait été malade, ayant mangé des feuilles de hôtre, cueillies par Jubault, qui ce matin-là remplaçait Frisch. Des prescriptions du Quartier général avaient signalé pourtant les arbres nuisibles.

— Dire qu'à celle heure-ci, nuirmura Reslaud avec rage, les Prussiens enlreut peul-ètre à Paris!

Il ferma les poings ; sa mère, ses deux sœurs habitaient rue de Vaugirard... Paris! Sur ce mol, Du Breuil l'ut traversé d'une vision brusque. Le dernier jour de Corinthe hii apparut, le grand tableau de Tony Robert-Fleury, qu'il avait admiré au Salon avec M"" de Guïonic. Même elle ressemblait étonnamment h celle femme agenouillée au premier plan, qui découvrant sa gorge regardait, fascinée d'épouvante au milieu de ses compagnes éperdues, l'entrée du consul Mummius et de ses légions barbares : meurtres, pillage, incendies, vente des captives à l'encan, toute l'horreur d'un peuple en proie au conquérant!... Le dernier jour de Paris!... Une douleur pesante l'étreignit. Paris, avec ses splendeurs, ses musées, la beauté de ses femmes, la grâce de son esprit, Paris aux mains brutales de l'ennemi; Non! une ville semblable ne se laisserait pas violer de la sorte!... Mais, pour y organiser la résistance, il fallait une volonté prompte, des hommes énergiques. Or, à celle heure, quels éléments de trouble fermentaient peut-être? La Révolution, annonçaient les pessimistes, bouleversait tout. A Lyon, à Marseille, à Bordeaux, surgissait au milieu des piques la République rouge, coiffée du bonnet phrygien. Des rumeurs inouïes, — certes, il n'y croyait pas, mais à la longue, quel énervement!... — disaient la France à feu et à sang. Y avait-il un gouvernement? Durait-il encore? Marquis répétait à tout venant que Frédéric-Charles venait d'être proclamé Empereur des Français, il adopterait le Prince Impérial, et la Prusse leur donnerait les provinces Rhénanes pour don de joyeux avènement. Le comte de Cussac tenait de bonne source la restauration probable des d'Orléans.

Paris tiendrait-il? C'était la grande question... Et personne n'osait l'espérer. Reslaud doutait. Du Breuil doutait; sous les dehors frivoles, sous l'apparat de luxe et de plaisir de la capitale, ils ne discernaient point le battement profond du cœur, les merveilleux réservoirs

d'énergie. D'ailleurs, l'opinion unanime les influençait. Barrus seul — mais on haussait les épaules — avait beau l'affirmer : Paris affronterait tout, siège et bombardement, avant de se rendre.

Des arrière-pensées s'agitaient au fond des âmes. Grandis, vieillis depuis dix-neuf ans sous le harnais impérial, ces innombrables soldats de l'armée du Rhin vivaient dans une légende de gloire, pensaient et réfléchissaient peu, accomplissaient leur métier avec une ponctualité blasée. Avec quelles appréhensions, quels doutes ne devaient-ils pas accueillir l'avènement d'un pouvoir nouveau? Que les avancés, que les clairvoyants saluassent l'aube de la République, la masse, restée impérialiste par habitude plus que par fidélité, déplorait la situation; et ceux mêmes qui maudissaient les fautes du régime eussent contribué, sans doute, à sa restauration, pour peu qu'elle ne coûtât point de guerre civile. Du Breuil, lui, quoique à regret, jugeait l'écroulement de l'empire irrévocable. L'avenir demeurait trouble. Mais, dégagée de toutes considérations politiques, au-dessus des hommes mêmes, l'idée de la France, à ses yeux, dominait tout.

En attendant, pas de nouvelles du gouvernement de la Défense nationale. Comment aucun de ses émissaires ne parvenait-il à Metz? Comment Bazaijie, de son côté, n'avait-il pu se mettre en communication?... Les officiers chargés du service des renseignements, Charlys, le commandant Samuel avaient pourtant à leur disposition des hommes sûrs. Le maréchal n'usait d'aucun, décourageait les bons vouloirs. Chaque jour, des gens du pays, ou bien des prisonniers échappés se glissaient par le déversoir des eaux de Gorze, se jetaient à travers les vignes. L'arrivée d'un lieutenant, entré par l'aqueduc, n'avait tiré du maréchal que cette réflexion : — € J'avais cependant donné l'ordre de faire sauter ce conduit! »

Chose étrange, rappela Du Breuil, c'est de l'ennemi, intéressé à le tromper, que le maréchal sollicitait des

renseignements. Le 16, il envoyait son aide de camp, le colonel Boyer, au Quartier général allemand. Le prince Frédéric-Charles était absent. Boyer retournait, le lendemain, aux avant-postes, insistait pour être reçu. La réponse du Prince, parvenue dans la soirée, avait confirmé de tous points la capitulation de Sedan; les armées allemandes étaient devant Paris. Frédéric- Charles se disait autorisé à faire au maréchal toutes communications qu'il désirerait. Un fragment de journal, contenant les noms des membres du Gouvernement de la Défense nationale et quelques décrets rendus et signés par eux, accompagnait cette lettre. Le Prince faisait remarquer qu'ayant pris son origine à l'Hôtel de ville, et non au Corps législatif, la République restait étrangère à une partie de la France, comme aux puissances monarchiques.

— Je n'ai pas de prévention pour ou contre, dit Restaud, je l'acclamerai, si elle nous aide à chasser les Prussiens. Plutôt que de signer une paix honteuse, nous devons lutter jusqu'au bout, vaincre ou mourir!

— Bien pensé, soupira Du Breuil. Que ne peut-on vous entendre dans le cabinet de travail de Bazaine?

Il tendit le bras dans cette direction. Lieu clos, silencieux. Un air de mystère planait depuis quelque temps alentour. Des allées et venues de parlementaires allemands avaient éveillé l'attention. Quelque chose se tramait, qui, pour ceux mêmes qui ne voyaient rien de suspect ni de louche, demeurait clandestin.

Restaud se taisait, pour ne pas juger. Du Breuil dit :

— Mais non! Le maréchal n'ignore pas les sentiments de l'armée, les vôtres, les miens. Si les grands chefs, si ceux qui ont qualité pour cela ne lui font pas entendre la vérité assez haut, les humbles, la foule anonyme a parlé, parle chaque jour. Le maréchal reçoit et lit toutes les lettres non signées. Elles l'adjurent de tenter l'honneur des armes, le supplient d'entrer, lui et ses généraux, en communion avec l'armée qui souffre sans 86 plaindre et qui obéit en mâchant son frein. Vous

avez lu, Restaud, la belle letti'e qu'un des nôtres (Cliar- Ivs, croyait-on), il y a un mois, envoyait à Bazaine? Depuis — il baissa la voix — le ton de respect a changé. Des sommations impérieuses, injurieuses même, le rappellent à ses devoirs, qu'il a oubliés.

— Je veux espérer, dit Restaud. Nous le devons. Que deviendrions-nous sans la foi?

— La foi ! — Du Breuil le regarda avec une amère pitié : — Tenez, la politique est une bien misérable chose... Faut-il donc qu'en certaines âmes l'ambition amoindrisse le sentiment de l'honneur? Est-ce que Bazaine devrait demander des renseignements au prince Frédéric-Charles? Est-ce qu'il devrait prêter une oreille complaisante à ces nouvelles désastreuses qu'on a intérêt à lui faire croire?... — Autre chose. Vous avez vu ces numéros du Figaro, du Monileur de Picims : le Gouvernement prussien ne serait disposé à traiter qu'avec l'Empereur, l'Impératrice régente ou le maréchal, qui tient son commandement de l'Empereur. Hameçon grossier, mais alléchant ; qui sait s'il ne va pas se jeter dessus?

— Nous sommes une force, dit Restaud en hésitant. On peut traiter avec nous.

— Oui, mais à quel prix? Serons-nous les restaurateurs d'un régime déchu? Des prétoriens, alors? Après avoir tiré sur les Prussiens, mitraillerons- nous des Français? Allons-nous rétablir l'ordre dans le sanff de notre pays, si déchiré, si malheureux?... L'armée n'est pas un instrument politique aux mains des ambitieux. Nous ne devons servir que la France. Regardons en face la vérité. Notre inaction nous conduit à l'abîme.

Il ajouta, avec ironie :

— Ah! les lluctuations du maréchal! Sa première pensée n'a-t-elle pas été de reconnaître le gouvernement nouveau? Aussitôt, on gratte les mots impérial, Empereur sur les lettres de nomination de grades et de Légion d'honneur. On commande à rinq)rimeur de nouvelles formules!... On est revenu aux anciennes, depuis.

— Mais, fit Restaud, le maréchal a raison, nous ne

sommes pas déliés de notre serment.

— Ah ! tenons-le seulement jusqu'au bout! Que Bazaine s'inspire de l'exemple de Fabert, dont la statue, sur la place de l'Hôlcl-de-Ville, porte sur son socle ces fières paroles : Si, pour empêcher qu'une place que le lioi ni a confit'e ne tombât au pouvoir de l'ennemi, il me fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et tout mon bien, je ne balancerais pas un moment à le faire!

Un silence d'émotion sourde. Restaud dit enfin :

— Il y a dans notre métier des heures amères : l'impuissance du soldat a beau être passive, elle n'est pas

'résignée. Quelle abnégation, quelle force de renoncement ne laut-il pas pour étouffer la voix de sa conscience!

— Vous en convenez donc! vous, l'iiomme du devoir?

— Oui, c'est vrai, parfois notre devoir est difficile. Du Breuil ajouta :

— Ce n'est rien encore, quand on le connaît. Mais si un jour nous en venions à le chercher?

— Je n'en connaîtrai jamais qu'un, l'obéissance passive!

Et Du Breuil crut revoir Lacoste, si simple, si grand. ïl objecta :

— Jusqu'au bout, quoi qu'il arrive?

— Jusqu'au bout! fit Restaud... Mais une angoisse altérait ses traits ; visiblement, il se livrait en lui un grand combat.

— Ainsi, conclut Du Breuil en cherchant ses mots, car il sentait l'importance de leurs paroles, — ceux qui jugent que les choses ne peuvent durer ainsi, qu'un chef incapable ou ambitieux devrait être remplacé?...

La voix tranchante de d'AvoI vibrait à son oreille : « 11 y a des maréchaux plus anciens! » Restaud l'arrêta court :

— Ne me parlez pas des insoumis, des révoltés! Eussent-ils cjnt fois raison, penserais-je moi-même comme eux. aurais-je mon frère dans le tas, je les ferais fusiller au preniier acte d'insubordination. Où irions-

nous, si l'anarchie dissolvait l'armée? La discipline, Du Breuil, rappelez-vous ce mot terrible et magnifique inscrit à la première page du service intérieur : La discipline, force principale des armées!

Il le regardait en face, avec une fière conviction qui, venant du cœur, y allait droit. Du Breuil, touché, dit :

— Vous avez raison, mon ami.

Le visage de Restaud prit une inxeprimable noblesse:

— Vous n'avez pas sérieusement douté! Un homme comme vous ne pouvait pas douter. C'est à d'autres de se garder des tentations de l'orgueil.

De l'orgueil? Pourquoi ce mot? Comme il cinglait juste d'Avol, que Restaud cependant ne connaissait pas... Oui! de l'orgueil, — noble, certes! mais incompatible avec le renoncement du soldat.... La Discipline, force principale des armées!

— Allons, dit Restaud, il faut essayer de dormir, bon courage !

— Bonsoir, mon ami !

Leurs mains se serrèrent, dans un grand élan d'affection et d'estime. Resinud sorti. Du Breuil se sentit plus seul, plus triste. Pourquoi n'avaient-ils pas soufflé mot de ce mystérieux personnage qui était venu, dans l'après-midi, trouver Bazaine? Quel malaise avait sur leurs lèvres retenu la même question?... Après tout, Restaud, absent depuis midi, parlant peu, pouvait ignorer l'événement de la journée : cet inconnu en costume civil, amené dans le char ù bancs des parlementaires par un ol'licier du général de Cissey. Introduit auprès du maréchal, il s'était entretenu longuement, secrètement, avec lui, avait déclaré venir d'Hastings, où résidait l'Impératrice. On n'en savait pas davantage.

Comment n'avaient-ils point parlé de cela? Bah! ù quoi bon? Que sert d'épiloguer toujours?... Il prêta l'oreille. Une lointaine petite mélodie... Pour plus de certitude, il ouvrit sa fenêtre. Oui, il avait bien entendu. Qui donc s'amusait, à cette heure, à jouer de la flûte? Cela coulait comme un filet d'eau ironique et triste. Cela

ne modulait aucun air précis, et rappelait tous les airs connus. Le musicien improvisait, en se souvenant. Et c'était d'un effet étrang-c, cette plainte grêle et solitaire s'élevant dans le grand silence au-dessus du Ban Saint- Martin, montant dans la nuit pleine du sommeil de l'armée, sur les rêves confus et les lourds cauchemars. A la longue, le son faible, si faible, rien qu'un souille, devenait agaçant comme un bourdonnement d'insecte Du Breuil intrigué, descendit, fit le tour de la maison Le bruit partait de l'écurie; un rais de lumière, tombe d'une lanterne, éclairait le visage de Jubault. Le petit faubourien, son roseau court aux lèvres, tuait-il sa nostalgie, songcait-il à quelque amour de barrière?... Il tyrolisait de si bon cœur que Du Breuil se retint de couper la chanson, d'un coup de poing sur la porte. Remonté dans sa chambre, il entendit encore, lointaine, la bizarre petite voix. Elle avait, dans sa ténuité, quelque chose de touchant, une légèreté qui semblait se moquer. Avec un rien de canaille, elle serinait un air sous lequel Du Breuil, pour les avoir entendu fredonner à Jubault, devinait les paroles :

Malbrough s'en va-Ven gueire,

Dans une bouteille!...

Mais il en reviendi'a dans un panier..

Dans un panier percé!

Le lendemain 24, dans l'après-midi, le retour du mystérieux personnage mettait en émoi les états-majors du Ban Saint-Martin. Airs affairés des chefs, confidences chuchotécs; sur toutes les faces, de l'inquiétude, de la curiosité. Véritablement l'inconnu tenait les âmes en suspens; et les commentaires de se croiser, de se contredire. Pour le soustraire aux curieux, le maréchal avait doimé l'ordre de fermer les portes de sa maison.

— Quelque espion, dit Floppe. Il n'y a qu'à voir d'où il vient. Un agent prussien, sans nul doute! Et, entre

parenthèses, ce monsieur est entré ici comme au moulin. Pourquoi ne l'a-t-on pas retenu aux avantpostes jusqu'à ce que Bazaine eût décidé de le recevoir ou non? Mais le maréchal était sans doute trop pressé pour attendre.

— Vous voyez le mal partout, fit Massoli. Ce monsieur vient rapatrier les médecins luxembourgeois que nous avons à Metz, vous le savez bien.

Et comme Floppe écarquillait les yeux, Massoli précisa :

— Parfaitement, les sept ou huit médecins luxembourgeois venus au début de la guerre pour soigner les blessés!... (Du Breuil en revit un, trop frappant pour qu'il l'eût oublié, le gorille de Borny et de l'ambulance Saint-Clément...) Ces médecins font partie de l'Association internationale de Genève; le blocus les ennuie: ils ont demandé au maréchal de les renvoyer chez eux. On avait craint, jusqu'ici, qu'ils ne divulgassent ce qu'ils ont vu dans nos lignes. Ce monsieur, qui est leur chef, vient les chercher, d'accord avec le général de Stiehle, tout simplement.

— Tout simplement! ricana Floppe. C'est pour cela qu'il est resté enfermé si tard avec le maréchal, au point qu'hier au soir, à onze heures, ils causaient encore!

— Et la preuve, dit Francastel se jetant dans la discussion comme un étourneau, c'est que, lorsque cet individu a voulu rentrer dans les lignes ennemies, il était trop tard; notre clairon de grand'garde a sonné en vain. Le plus étonnant, c'est qu'ayant quitté Moulins, où il a dû coucher, dès cinq heures ce malin, notre liomme était l'evenu à midi de chez les Allemands. En toute, il a raconté à l'officier chargé du service des [iarlementaires, le sieur Arnous-Rivière, un tas de choses, d'un ton péremptoire : qu'il est envoyé par llmpératrice, qu'il apporte une lettre d'elle. Il viendrait prier Bazaine de soutenir avec son armée la cause de la Régence ; Canrobert et Bourbaki doivent être sollicités de concourir à cette restauration.

— C'est bien fort, murmura Restaud incrédule. Et le nom de ce diplomate?

— Vous ne le connaissez pas? demanda Francastel. Il jouit un moment de la curiosité générale et prononça :

— Régnier.

Une déception suivit : ce nom n'apprenait rien. On échafauda mille suppositions, basées sur des liomo nymes. Laune avait entendu parler, autrefois, d'un Régnier, sorte de brouillon aventureux mêlé à la révo lution de 1848, lanceur d'industries malchanceuses... Était-ce le même homme? Cela lui paraissait douteux. Que ferait, au milieu de si grands intérêts, ce personnage de troisième ordre?

Marquis, toujours informé, disait en grand mystère :

— C'est un agent du Gouvernement provisoire, habilement déguisé en membre de l'Internationale! II apporte des nouvelles. L'Empereur n'est pas prisonnier, il vogue vers le Danemark qui se déclare pour nous!

— Mais non, vous n'y êtes pas, cher ami!

Et Floppe, au milieu des rires, insinuait que l'inconnu apportait seulement des flacons de teinture noire pour les cheveux de Massoli. Ils en avaient besoin, ils tournaient au vert-de-gris! Apparemment les réserves des coiffeurs de Metz étaient épuisées... II se tut, Massoli approchait.

Francastel reprit :

— En tout cas, ce n'est pas un agent subalterne. Le maréchal ne se dérangerait pas en personne pour aller chercher Canrobert et Rourbaki!

Razaine, après avoir conféré avec l'inconnu, venait en effet de monter à cheval. L'émissaire parut plus louche encore à Du Rreuil, lorsque Gharlys lui dit, comme s'il ne pouvait se taire plus longtemps :

— Savez-vous ce que je viens d'apprendre du colonel Boyer? Invité par le maréchal à coucher hier soir au

camp français, le nommé Régnier aurait eu le toupet de répondre : — « Non, je ne veux pas rester ici, où il n'y a que de mauvais liouillon de cheval; j'aime mieux aller à Ars, où il y a de bon bouillon de bœuf! » Du bon bouillon de bœuf chez le prince Frédéric-Charles!... C'est moi qui l'aurais reconduit, à coups de cravache! Laune survenait; une fièvre bilieuse lui bistrait les paupières, lui jaunissait le visage :

— Et moi, je l'eusse fait pendre, comme un espion! Ne dit-on pas que le maréchal... Il se mordit les lèvres et se tut.

L'émoi grandissait, quand on sut que Bazaine, qui n'avait trouvé à leurs quartiers généraux ni Canrobert ni Bourbaki, les renvoyait chercher d'urgence, et quand on vit l'un après l'autre arriver les grands chefs. Lebœuf avait fait, vers quatre heures, une courte apparition, mais au silence qui s'était établi, sentant une gêne, il s'était aussitôt retiré. Derrière Canrobert et Bourbaki, les portes s'étaient refermées, soigneusement gardées par les officiers du maréchal, tout confits de mystère.

— Que tripotent-ils là dedans? murmurait Floppe. Messieurs, ce n'est pas juste. 11 n'y en a que pour l'étatmajor de Son Excellence. On nous tient en quarantaine!

— Ne vous désolez pas, Floppe, je sais tout, déclarait Francastel. Ce Régnier est un agent impérialiste. La France est en proie à l'anarchie, une restauration peut seule sauver le pays.

— En admettant qu'il accepte le remède!

— Mais une régence de l'Impératrice avec le Prince Impérial et Bazaine comme grand connétable n'offre rien d'inadmissible, renchérit Francastel.

Massoli triomphait :

— Qu'est-ce que je vous disais, messieurs? avec votre manie de chercher midi à quatorze heures!... Il ne s'agit que du rapatriement des médecins luxembourgeois. Le maréchal leur a fait dire de se rassembler au Ban Saint- Martin Je viens de parler à l'un d'eux ; vous savez, celui qui est si laid et qui grimace comme ça !

Massoli, pour rimiter, devint hideux... Le Gorille! songea Du Breuil. Ce souvenir réveillait en lui une sorte de malaise superstitieux, une répugnance, comme s'il eût conservé la crainte de voir se pencher sur lui, un jour de bataille, dans quelque ambulance perdue, le visage velu, les yeux bleus de cet homme, armé comme à Borny de pinces et de ciseaux, rouges d'avoir travaillé dans la chair pantelante...

Nul doute, en effet, que le négociateur fût venu rapatrier les médecins luxembourgeois ; on les voyait arriver, au crépuscule, presque tous jeunes, souriants, heureux de partir. Le plus ancien venait de recevoir un brevet de Légion d'honneur et le Gorille apportait un képi à croix de Genève, que le sieur Régnier lui avait demandé. Ils disparurent l'un après l'autre dans la maison du maréchal. Cependant, malgré le silence gardé, une part de vérité transpirait : Bazaine négociait. Mais dans quel but, dans quel sens?... La nuit venait. Bourbaki sortit, se dirigeant vers son quartier général de Plappeville. La conférence était donc finie? Non; il revenait peu après. Porte ouverte, porte close. Et le mystérieux envoyé, l'homme bavard et tranchant qu'avait dépeint Arnous-Rivière, restait toujours enfermé avec le maréchal. Pourquoi ne partait-il pas, avec ses médecins luxembourgeois? C'est qu'il dînait avec Bazaine et Bourbaki. La nuit tombée, le capitaine Arnous- Riviè.re reconduisait dans son char à bancs Régnier, avec un homme qu'il ne reconnut pas, coiffé d'un képi à croix de Genève. Dans une autre voiture, les médecins suivaient.

Vers le nord, une aurore boréale emplit le ciel d'une immense clarté rouge, traversée de rayons blancs el d'aigrettes lumineuses. Du Breuil ne put dormir. La petite flûte de Jubault siffla très tard à ses oreilles, avec une persistance de moustique. Le matin, la stupeur fut grande en apprenant que Bourbaki était parti pour Hastings. Le maréchal lui avait prêté ses propres habits civils, jusqu'à ses bretelles. Charlys

sachant Du Breuil très sûr, lui raconta ce qu'il savait. L'Impératrice, avait affirmé Régnier, faisait demander Canrobert ou Bourbaki. Et le premier refusant de quitter Metz, le second avait consenti, mais à certaines conditions : il réclamait un ordre écrit, et la promesse que la Garde ne serait pas engagée pendant son absence... L'objet de cette mission? Ramener la souveraine à Metz en la proclamant régente et traiter avec l'ennemi? Ou bien, l'armée de Metz, transportée dans une zone neutralisée du territoire, protégerait la convocation du Corps législatif et du Sénat, tels qu'ils étaient constitués pendant la dernière session, et les deux Chambres proclameraient un gouvernement régulier; la Prusse s'engagerait à le reconnaître et l'armée à le rétablir?... Que devenait dans tout cela le Gouvernement provisoire si décidé à la lutte, si chaud à la résistance et, qu'on l'aimât ou non, si ardent de cœur, si bon Français?

Traiter avec l'ennemi, cet expédient révoltait Charlys. Pour tous les officiers patriotes, le sort des armes, seul, non le hasard des négociations politiques, avait chance d'élargir la geôle où l'on s'étiolait. Mais le temps pressait : autour de nous, rivant le cercle, une armée solidement retranchée. Et, dans la place, de quoi tenir seulement jusqu'au 18 octobre. Chaque jour usait nos forces, démontait cavaliers et batteries, ruinait l'âme des troupes!

— Où allons-nous, mon cher ami? dit Charlys avec un haussement d'épaules, qui allongeait encore son maigre corps.

Et tout le monde disait cela, et tout passait en paroles et en rage sourde. 11 semblait que, du plus obscur au plus illustre, l'armée, frappée d'un immense vertige, contemplât, avec des yeux sans regards, l'enlisement où elle s'enfonçait inerte, comme en un lent tassement de terres peu à peu affaissées, glissant au gouffre.

Ce jour-là, un dimanche, le départ du général Bourbaki et son remplacement à la tête de la Garde par le

général Desvaux défrayaient toutes les conversations. La stupeur du général Boisjol, l'émotion du commandant Carrouge étaient au comble. D'autres, Massoli, Fraricastel, s'entretenaient d'une liste de décorations signées la veille; leurs yeux brillaient de désir et d'envie. Cet égoïsme mesquin, en des circonstances pareilles, écœura un peu Du Brcuil. 11 faisait beau. De sa fenêtre, il contempla longuement la vaste plaine du Ban Saint-Martin, tour à lour nappe de poussière ou lac de boue; elle étalait, entre une triple ceinture d'arbres rasés, sa terre nue, sa dévastation morne. Il n'eut pas le cœur, bien qu'il fût libre ce jour-là, d'aller voir les Bersheim. 11 avait la bouche amôre, les membres las. L'ennui le dévorait, un dégoût sans nom. Il regarda le calendrier. Les éphémérides portaient en date : — 25 septembre 1799. Le général Massétia bat les Russes de Korsakow, à 7Airichl

Masséna! Il songeait à l'admirable siège de Gènes que rappelaient, l'autre jour, les journaux de Metz^, d'autant plus exaltés que la censure militaire coupait, supprimait leurs articles, prenant à tâche, eût-on dit, de paralyser leur patriotisme. Masséna, le héros de Gênes, de Rivoli, d'Eckmûhl, d'Aspern... Que n'avaient-ils un pareil chef!

Le lundi, Bersheim arrivait au Quartier général. L'excellent homme était très surexcité. Il prit Du Breuil à part :

— La ville est sens dessus dessous, mon ami. Un grand nombre d'habitants rédigent une pétition pour supplier le maréchal de sortir et de s'ouvrir la campagne. En restant ici, il nous mène à notre perte... Qu'il se rende donc, s'il l'ose, avec une armée de 160 000 hommes, mais qu'il s'éloigne auparavant de nos murs! Nous avons des provisions, une garnison suffisante et, soyezen sûr, Bazaine parti, Coffinières fera son devoir!

Devant le visage assombri de Du Breuil, il eut un geste affectueux :

— Metz ne suspecte pas l'armée, croyez-le! Nous supporterions volontiers l'envahissement de nos magasins,

de nos marchés, par les officiers et les soldats. One nous fait l'appauvrissement? Nous affronterons le siège s'il le faut, nous ne demandons qu'à lutter comme Strasbourg, comme Toul, comme tant d'autres villes qui font leur devoir!

— Toul vient de capituler, dit Du Breuil.

— Au moins, répliqua Bersheim, après résistance! Strasbourg, dont le maréchal s'est trop pressé d'annoncer la reddition, Strasbourg tient encore! Mais ici, que faisons-nous?qu'attendons-nous? La famine? Le blé de Metz, qui devait être réservé pour la nourriture des hommes, a été acheté, raflé, par l'administration militaire; les chevaux de l'armée le mangent. C'est du pillage, du gaspillage, et tandis que les vivres baissent d'une façon effrayante, on n'a rien ou presque rien fait pour s'en procurer dans le cercle même de l'investissement. Une telle inertie n'est-elle pas honteuse?

Se faisant l'écho de la ville, il se plaignit amèrement du gouverneur, de son obstination à ne constituer ni le conseil de défense ni le comité de surveillance des approvisionnements. Le conseil municipal s'était occupé pour la première fois, le 14, de la question alimentaire, et le 15, un arrêté de Coffinières avait ordonné le recensement des blés et des farines, fixé le prix de ces denrées en môme temps que celui de la viande de cheval. Mesures sages, mais insuffisantes, et d'ailleurs mal exécutées. Le mal remontait au mois d'août, quand le gouverneur avait refusé de faire affluer dans Metz les ressources des villages environnants, de peur d'alarmer la population.

— Et Bourbaki? 'Va-t-il nous ramener vraiment l'Impératrice et le Prince Impérial?... Que cela séduise des maréchaux qui doivent tout à l'Empire, je le conçois; mais il faudra compter avec la population républicaine de Metz, de Metz qu'on traite comme si elle n'existait pas... Il ne se lèvera donc pas un homme pour oser dire à Bazaine son fait?

Du Breuil eut un sourire mélancolique.

— Au moins, dit Bersheim avec force, Metz, par la voix de son conseil municipal et de son maire, saura se faire entendre, je vous Talleste! Tous les olliciers généraux ou supérieurs ne partagent pas d'ailleurs celte théorie du renoncement passif. Ils sont nombreux, ceux qui veulent rappeler Bazaine à son devoir. Obéissance au chef qui les mène contre l'ennemi, refus d'obéissance au chei qui veut les livrer : voilà ce que j'entends professer chez moi à quelques gens de cœur, le général Boisjol, Barrus, d'Avol, Carrouge...

— Je ne puis discuter cela, dit Du Breuil. Bersheim eut un geste d'impuissance :

— Maisoîi va-t-on? que fait-on? que veut le maréchal? Du Breuil le regarda avec douleur. Que pouvait-il

savoir, lui, infime, des projets de l'homme qui commandait au sort de 200 000 soldats et citoyens, de l'homme au masque lourd, paupières gonflées et regard impénétrable, qui, déguisant sa grandeur sous un visage ou un masque de simplicité, enfermé, retranché derrière les grilles de son parc et les murs de sa maison, ne se montrait jamais aux troupes, ne paraissait jamais en ville, inconnu dans les hôpitaux et les ambulances, terré parmi sa petite cour d'officiers, au milieu de chuchotements suspects et de conciliabules?

— Le temps marche, dit amèrement Bersheim. Qu'a-t-on fait depuis un mois? Où serons-nous dans un mois?

11 y a un mois, c'était, sous l'orage torrentiel, la fausse sortie de Griment. Que de chemin parcouru et sur quelle pente! Où étaient les illusions, les espérances qui persistaient alors?... L'armée, depuis, s'était démoralisée. Chaque jour de désœuvrement et d'inaction corrompait comme une eau stagnante cette foule immobile. Du Breuil songea avec anxiété aux multitudes vautrées sous les petites maisons de toile. De rares et fastidieuses corvées, la lenteur et le vide des heures, une torpeur perpétuelle que secouaient les sonneries de la soupe. Morne et silencieuse vie que celle de ces grands trou-

peaux d'hommes, parqués dans la boue des bivouacs, et passant de l'hébétude du jour à la somnolence de la nuit. Les âmes pourrissaient dans cette oisiveté fiévreuse, ce relâchement l'orcé de la discipline. Veules, amaigris, n'ayant plus de militaire que l'apparence, cette masse de soldats était devenue un ramassis d'affamés, une iiimiense Bête aux innombrables bouches qui, vivant en plein cauchemar son existence machinale, ne gardait d'autre idéal que d'assouvir, matin et soir, le besoin \orace, la faim régulière qui la tourmentait. Et Du Breuil, supputant avec quelle rapidité les approvisionnements s'épuisaient sans être renouvelés, évoqua dans un avenir prochain les magasins à sec, la ville sans ressources, et planant sur la détresse des camps, pour épouvantail suprême, le spectre hâve de la Famine. Bersheim reprit :

— Même on décourage ceux qui tentent quelque chose. Un ingénieur s'est offert à fondre des projectiles de guerre ; la direction de l'Artillerie l'a éconduit. Un de mes amis, M. Cordier, a promis mille francs à qui porterait une lettre à Paris et rapporterait la réponse. Le général Coffinières, après lui avoir demandé sévèrement « à quel titre il se mêlait de ces choses-là b, a dit qu'il entendait conserver la haute main sur l'exécution du projet. M. Cordier lui a présenté quelques émissaires sûrs. On n'en a employé aucun.

Il revenait à Bourbaki. Ce départ était pour tous une véritable obsession.

— S'en aller ainsi, déguisé, au milieu de médecins, la nuit! Ces médecins n'étaient pas plus de sept, et Ton affirme que le sauf-conduit, apporté par Régnier, comptait neuf personnes. Le Quartier général allemand avait donc prévu la sortie de Bourbaki? Comme tout cela est louche!

— Vous êtes bien pessimiste, fit Du Breuil sur un ton de reproche amical... 11 lui semblait que Bersheim parlait en homme influencé. S'il écoutait ce sectaire de Barrus, toujours en révolte, ou d'Avol, si amerl

Resté sou] il se sentit plus malheureux. Il fit pourtant bon accueil au jeune Chartrain, qui, faible encore, avait tenu à venir le remercier de sa bienveillance. Il lut même, pour s'assurer qu'il ne contenait rien d'irrégulier, un billet que le petit fourrier le pria de faire parvenir à son père : M. Chartrain, conseiller d'État... Par une tolérance surprenante, les parlementaires se prêtaient à un échange de lettres particulières, soumise à la censure dans les deux camps...

Le plaisir de sa bonne action dura peu; le spleen le guettait, un spleen noir, avec la sensation de son impuissance découragée, et du temps qui passe, qui pas?e...

Heureusement la journée de Peltre, le lendemain, fit diversion. Le plan d'attaque était impraticable, osait déclarer le commandant Mourgues... Étonnant, le scepticisme des officiers de l'état-major de Bazaine! A les en croire, le soldat ne voulait plus marcher; se battre ne faisait qu'irriter l'ennemi qui se vengeait ensuite sur les villages. A quoi servaient des actions de détail, puisque la grande partie était perdue? Pourquoi ne pas traiter delà paix, prendre sa revanche plus tard?... Il fallait entendre l'accent provençal du petit Mourgues, écho tapageur des propos, plus discrets, de son chef le général Boyer. Car le premier aide de camp de Bazaine portait, depuis hier, les étoiles. — « États de services? ricanait Floppe : — Des tas de services! » Le mot fil fortune. Floppe était la bute noire de ces messieurs, et Mourgues se fût bien gardé de parler si haut en sa présence. Mais Floppe avait pris la veille le service des parlementaires, fonctions délicates, dont une autre créature de Bazaine, le capitaine Arnous-Rivière, venait d'être relevé, et qu'ù tour de rôle les capitaines de l'État major général rempliraient dorénavant chaque jour.

La canonnade du fort de Queulcu, vers neuf heures, retentit au cœur de Du IJreuil. Depuis qu'il avait entendu tonner le Saint-Quentin, lors de sa première mission de parlementaire, il n'écoutait jamais sans émotion cette

grosse voix des forts. On avait travaillé sans relâche, ils étaient aujourd'hui vigoureusement armés. Il eût voulu les voir à l'œuvre, livrés h eux-mêmes, aidant Metz à se défendre seule. Ils le pouvaient.

Le canon redoublait de violence. Du Breuil eut une envie irrésistible de savoir; il partit. Du fort de Quculcu, où il connaissait des offlciers, la i)Iace était bonne. Le q-énéral Lapasset, n'en déplût à Mourgues, avait conçu un liardi coup de main, l'enlèvement du château de Mercy et (le Peltre. Une locomotive blindée, emmenant quelques hommes déterminés, marcherait cependant à toute vitesse sur Courcelles-sur-Nied, y accrocherait les trains de vivres ennemis, et les ramènerait à Metz. Un habile ingénieur de la Compagnie de l'Est, M. Dietz, se chargeait de la manœuvre.

Il faisait une belle journée; les eaux de la Seille, dans la dévastation du paysage, étincelaient. Du Breuil commençait à gravir la côte de Queuleu qui dominait la plaine, avec son clocher pointu; il aperçut à peu de distance des soldats qui escortaient des prisonniers allemands. Un lieutenant qu'il interrogea, les yeux vifs sous un hàle de poussière, les mains noircies de poudre, lui dit avec volubilité :

— Victoire, mon commandant! Le château de Mercy, nettoyé d'une bouchée! Peltre était moins commode, mais on l'a enlevé tout de même, à la fourchette! N'estce pas, les enfants?

Il y eut des rires parmi les soldats, tandis que les prisonniers allemands, raides, continuaient d'avancer, la mine arrogante. Un capitaine ajouta :

— Par malheur, la locomotive blindée n'a pu pousser jusqu'à Courcelles-sur-Nied, l'ennemi averti avait coupé la voie. Mais nous ramenons le traître. Mes hommes l'ont découvert comme il se sauvait de chez un boulanger.

— Tenez, reprit le lieutenant, le voilà!

Et Du Breuil, entre deux soldats, vit passer, les poignets ficelés, fléchissant et défaillant à chaque pas, un misérable paquet, une guenille d'homme, la face cou-

verte de crachats, un œil caché par de la bouse de vache. A sa profonde stupeur, il reconnut Gugl.

— Mais je le connais! murmura-t-il.

Le juif leva la tète; son œil, son visage souillé prirent une expression intense et frénétique. Toute la vie que le misérable possédait encore lui sortit de la peau :

— Che suis innocent, cria-t-il d'une voix déchirante en essayant d'échapper à ses gardiens. Foyez! le gonimandant me gonnait, che le gonnais, che lui ai monté une pelle pague en or! Che suis un honnête homme, un pon bère de famille, tout le monde beut le dire. Che le chure sur la tète de mes enfants!

— Judas! dit un soldat. Un prisonnier allemand, dédaigneusement, se mit à rire.

On entraîna Gugl. Du Breuil détournait les yeux :

— Êtes-vous sûr? demanda-t-il.

— Pas d'erreur, dit le capitaine. Il vendait de l'eaude-vie dans les ateliers du chemin de fer, il a vu les préparatifs, et cette nuit il est allé prévenir l'ennemi. 11 l'a avoué. Son compte est bon.

Un soldat passait, tenant par les pattes un grand lièvre roux, qui saignait :

— Montre, Feitu!

Le soldat avec orgueil éleva la bête.

— Il est venu mourir à mes pieds, dit le capitaine, il avait reçu un pruneau dans la bagarre. Ça fera un fameux civet!

Il eut un petit rire d'enfant, rejoignit le convoi de prisonniers. Un jeune soldat courait en retard; fiévreux, hilare, il parlait tout haut, secouant sa main bandée d'un mouchoir à carreaux :

— Ça ne fait rien, je lui ai mis sa cervelle dans le casque, à ce gros Schwein'

Il avait l'air si content que Du Breuil en éprouva une tristesse. Le regard de Gugl, l'épouvantable avidité de vivre peinte sur ce visage décomposé, lui laissaient une pitié mêlée de dégoût. Il revoyait l'étroite boutique poudreuse, la femme au serre-tête noir, les enfants

presque albinos, puis, ce jour où Gugl lui avait apporté la bague à l'hôlcl de l'Europe, et encore la boîte vitrée de Griment, tabac, rhum, nougat... Le pain blanc des boulangers, par la suite, avait été un excellent « gommerce >. Le juif en portait dans les bivouacs et le vendait fort cher. II s'était mis ensuite au trafic de l'eau-devie; cela ne l'empêchait pas d'acheter des montres, des bijoux. Gugl se multipliait. Un jour on le voyait au 6^ corps, à Saint Éloy; le lendemain au 4®, à Lorry. Les plaisanteries des soldats, leur brutalité exerçaient sur lui une fascination mêlée d'horreur. L'armée, cette bête monstre, l'attirait et le repoussait. Mais il y revenait toujours, tant la tentation du gain était forte. C'est cela qui l'avait perdu, peut-être aussi un besoin natif de trahir, et, vendant de tout, de se vendre à la fin luimême. Il détestait d'ailleurs les Français, étant juif de Dresde. C'est égal, jamais Du Breuil ne l'eûi soupçonné. Et Metz fourmillait d'espions pareils!... Il se souvint alors, tout à coup, de la bague d'opale, se rappela Borny, où il avait cru à son maléfice. 11 fallait donc que la pierre fût fatale à quelqu'un.

Mais le général Lapasset, dont la rude figure rayonnait de plaisir, parut. Derrière lui, sur un lit de bran chages, quatre soldats portaient un cochon gras couronné de feuilles; un artilleur traînait par la patte une récalcitrante truie rose. D'autres brandissaient des chapelets de volaille, des pains embrochés aux baïonnettes. Plus loin, des chasseurs à pied ramenaient des vaches au pis gonflé, des bœufs, des moutons, des chèvres. Un gros sapeur dont la barbe descendait jusqu'au ventre, serrait dans ses bras un agneau, en le couvant du regard. La mère, une brebis boiteuse, suivait bêlante. La joie, la fierté de ces braves gens faisaient plaisir à voir, et plaisir aussi ces bêtes vouées au couteau qui apportaient avec elles l'odeur des champs et des étables, une douceur de paix rustique dans leur démarche lente, leurs yeux vagues et leurs cris plaintifs. Du Breuil remarqua la longue tète aux yeux fermés d'un mouton,

le mufle baveux d'une vache. L"aspect de ces troupeaux lui parut insolite, depuis longtemps il avait cessé d'en voir. Seules, les agonies innombrables des chevaux repaissaient ses regards.

Il crut entendre la voix gaie du capitaine. « Ça fera un fameux civet! » Oui, et de succulents pot-au-feu, de substantiels rôtis. Il eut une vision brève de plats fumants, se retrouva tout à coup au Café Riche, avec d'Avol, le soir de la Marseillaise et de l'Opéra. Il revit l'onctueux maître d'hôtel : c Canetons à la rouennaise? Côtelettes d'agneau? » Certes, au lieu des» éternels biftecks de cheval clairsemés de pommes de terre, il eût payé cher un tel festin. Mais il songeait aux misères du soldat...

Quelle privation, pour la troupe, celle du pain, du savoureux pain bis. On n'avait plus, à la place, qu'une bouchée de pâte spongieuse et sans suc, mêlée de son et de détritus. La viande de cheval, augmentée de ration, n'y suppléait pas. Coriace et filandreuse, elle était indigeste aux estomacs les plus robustes. Pire encore le manque de sel, pourtant indispensable à l'organisme. En ville même, il faisait presque totalement défaut. Les fabrications artificielles n'avaient donné que peu de résultats. On utilisait la source salée de Bellecroix, des corvées allaient y chercher l'eau nécessaire à la soupe, des files interminables de voitures chargées de tonneaux y stationnaient pendant des heures; mais l'insufïisance du débit n'avait pas permis de cristalliser par ébullition les immenses quantités nécessaires. Pour beaucoup, celte privation devenait une souffrance aiguë, intolérable. Voracement, les ofliciers s'étaient disputé le sel, puis la saumure de Metz, enfin un produit que les pharmaciens baptisaient du nom d' « eau salée ». La source de Bellecroix perdant beaucoup de ses propriétés alcalines par la grande consommation qu'on en faisait, un docteur avait proposé d'extraire des fosses à tan la précieuse matière. On avait décliné ses offres, pour ne pas léser, disait-on, les intérêts privés. Dieu sait pourtant

avec quelle avidité les malheureux soldats cherchaient à se procurer ce sel vital. On en avait vu qui mendiaient, dans les maisons; d'autres volaient; certains, aux dépens de leur santé, absorbaient du salpêtre, assaisonnaient leur soupe avec de la poudre ; beaucoup, aux avant-postes, eussent bravé les coups de fusil pour aller voir, dans les fermes, si le saloir, les boîtes à sel suspendues au mur contenaient encore quelques grains.

— Du Breuil!

Au petit galop, sur un cheval en excellente forme, un officier de l'état-major de Frossard le hélait : grand nez, longues moustaches.

— Laisné? Qu'est-ce que vous faites là? Ils se serrèrent la main. Laisné dit :

— Venu aux nouvelles. Demi-succès. Enfin, l'affaire aura toujours montré l'entrain des troupes. Mais si l'on veut des vivres, ce n'est pas là, c'est à Thionville qu'il faut aller en chercher... Il parla d'un grand convoi de biscuit et de farines, affirma que le maréchal en connaissait l'existence, averti la veille ou lavant-veille par un émissaire du colonel Turnier... D'où tenait-il ces détails? Il ajouta :

— Mais Bazaine ne s'en soucie guère. Ce qu'il veut, c'est tirer son épingle du jeu, devenir l'arbitre des destinées du pays. Il se croit encore au Mexique!

Du Breuil caressait l'encolure du cheval, un normand râblé :

— Comment faites-vous pour le conserver en si bel état?

L'aide de camp, vivant dans l'intimité d'un commandant en chef dont la table et les écuries passaient pour bien garnies, répondit avec superbe :

— Je le nourris.

II revint à son idée :

— La maréchale Bazaine n'est pas ennemie d'une douce ambition. Mauvaise affaire, quand le jupon s'en mêle!

Il rappela l'ascendant exercé sur le maréchal par sa première femme et la mort de celle-ci, empoisonnement,

croyait-on, qui aurait mis fin aux péripéties d'un drame d'amour mystérieux. L'animosité du commandant en chef contre Mac-Mahon serait venue de ce que celui-ci, général de brigade à Tlemcen, avait refusé d'apostiller une lettre que Bazaine, colonel alors, écrivait au ministre de la guerre, — une lettre de demande en mariage avec cette femme, Espagnole d'une grande beauté, mais d'origine basse.

— Une bonne fille! dit-il. Je me fierais moins à la seconde. Elle paraît plus compliquée. Ces Mexicaines ont une morale politique à elles.

Il cligna de l'œil :

— A propos de femmes, notre camarade Décherac ne s'ennuie pas. Je l'ai vu l'autre jour; on le promenait en voiture. Une très jolie personne l'abritait de son ombrelle, et le mari conduisait. Décherac avait l'air du plus heureux des trois! Je lui demanderai de me présenter, comme successeur.

Et le grand Laisné, tirant sa moustache d'un air moitié figue et moitié raisin :

— C'est vrai, mon cher, il n'y en a que pour les blessés !... Nous autres, nous menons une vie do cénobites. Plus d'amour!... Les rares crinolines sortables sont pour les grands chefs, et quant à celles qui tiennent boutique, ptt! ces dames ont trop de clients!

A quelles créatures misérables, à quels pauvres réduits de joie Laisné faisait allusion, Du Breuil le comprit; il eut une petite moue dégoûtée. Depuis le commencement de la guerre, il refaisait l'apprentissage d'une vie mule et pure, toute de labeur intellectuel et de dépense physique. Mais quand il croyait avoir oublié les exigences du cœur et de la chair, des images à l'improviste l'assaillaient. Des silhouettes frêles passaient dans la foule des rues, ou bien il évoquait un amour discret, secret, en une chambre close. M""= de Guïoiiic apparaissait; il revoyait le pointillé de son bas à jour, son cou nu et frais. Puis le nom de liose Noël tintait à ses oreilles, en un heurt léger de verres et d'assiettes. Il songea tout à

coup à la gantière rousse qui, le jour de son d('j)nrt, s'était offerte à lui, dans un sourire. Ses tempes bourdonnèrent. Laisné gouailla :

— Ce n'est pas un convoi de vivres qu'on devrait nous tenir prêt à Thionville, mais des bazars de captives, des troupeaux de belles esclaves, comme chez les anciens... Cent soixante mille hommes privés de tout commerce charnel, pensez à cela!

Il lança une gaillardise un peu rude, puis d'un haussement d'épaules :

— Après tout, je m'en moque, mon hôtesse a de la bienveillance. Et la vôtre?

Sans attendre la réponse, il consulta sa montre et sur un — au revoir! partit au petit galop.

Du Breuil le suivit du regard : cette assurance tranquille chez beaucoup d'officiers braves, mais frivoles, lui causait toujours un dépit. Combien vivaient ainsi au jour le jour, remplissant correctement leur devoir, consolés des malheurs publics par la conscience qu'ils n'y contribuaient pas ! Le sentiment d'une fatalité supérieure adoucissait celui de leur impuissance. Ces philosophes militaires, si nombreux, il les enviait, lui à qui cette impuissance était le plus amer crève-cœur. Que de fois, tout en les repoussant comme des suggestions de l'orgueil, il avait entendu les voix impérieuses qui lui soufflaient l'action, l'initiative. Ah! s'il était Bazaine! Comme il sortirait, quitte à succomber ensuite, s'il le fallait, en rase campagne. Puis il songeait qu'il n'avait que sa vie à perdre. Oui sait quels scrupules, quel vertige pourraient le paralyser, s'il était le chef suprême de tant d'existences?... Mais non, se répétait-il, cette inaction est déshonorante... Plus de pourparlers, de négociations louches. Le combat et, s'il le faut, la mort, la mort simple de Lacoste, de Langlade, de Poterin. La vie n'est pas si précieuse que l'honneur!

Revenant par la plaine du Sablon, il aperçut à l'entrée du village un tumultueux rassemblement; des bras levés, des faces d'ivresse meurtrière se démenaient avec

des glapissements et des huées autour de quelques soldais et d'un officier gesticulant. Du Breuil distingua Gugl lié à un arbre; des fagots s'amoncelaient autour de lui. Son visage n'était qu'une boue sanglante, et de sa bouche, un grand trou noir, sortaient les hurlements convulsifs d'un porc qu'on saigne. Des enfants exécutaient une danse de caraïbes, et l'énorme charretier roux, le convoyeur de Sarrebrùck et de Gravelotte, la brute instinctive des échauffourées populaires, battait le briquet en criant :

— Brûlons l'espion! brûlons l'espion!

Son regard rencontra celui de Du Breuil, qui le reconnut. Bousculant des femmes pareilles à des furies, le charretier beugla :

— A moi, les amis, flambons la vermine!

Mais énergique, l'officier à qui Gugl était confié pro testait : c'était le capitaine au civet. Il jurait d'une voix de tonnerre, disant que le conseil de guerre déciderait, et puis qu'on l'ennuyait, et qu'il n'aimait pas les braillards.

— Entendez-vous, l'homme? déclara-t-il au charretier qui, tète basse, fonçait déjà.

— 11 ne manque plus que ça, ricana la brute, les vl'à qui se mettent avec les Prussiens à c't'heure!

— Bépète un peu !

— Oui, vociféra l'homme, les v'ià qui se... Sa phrase lui resta dans la gorge. Le capitaine, sec et trapu, l'avait enlevé sous les bras; et le souffle coupé, le géant allait rouler dans la poussière. Au milieu de la foule intimidée, encore houleuse, les soldats emportaient Gugl évanoui.

Le soir, la plaine rougeoya. Le fourrage du 3« corps avait réussi à Colombey, le 6" corps avait enlevé Ladonchamps; par représailles, les Prussiens incendiaient le château de Mercy, Peltre, Colombey, les Petites-Tapes. Les flammes éclairaient tous les points de l'horizon. Chacun, le cœur serré, assistait par la pensée à ce retour de l'ennemi furieux, chassant les paysans inof-

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fensifs, propageant, torche en main, la destruction sauvage. Mourgues, cependant, triomphait, et de son accent qui avait la saveur de l'ail :

— Nous \oi\h bien avancés! Tout cela pour quelques prisonniers, quelques bestiaux...

Pourtant les journaux saisis sur les Allemands étaient intéressants. Froissés, tout maculés de crasse et de sang, ils apportaient, dans l'ignorance oîi l'on vivait, l'écho des voix du dehors : Paris tenait bon, des combats sanglants s'étaient livrés sous ses murs; la défense nationale s'organisait partout, la Prusse était disposée à traiter avec Jules Favre, qui venait de se rendre à Ferrières, où s'était établi le grand Quartier général ennemi. Du Breuil retombait dans le cercle des conjectures, des doutes et des craintes. Tout ne prouvait-il pas la nécessité de la guerre à outrance? N'est-ce pas elle qui nous vaudrait de meilleures conditions en fatiguant les envahisseurs? Se résoudrait-on à ce que la Lorraine, l'Alsace, comme ils s'en targuaient bien haut, demeurassent leur proie? Qu'attendait Bazaine?

Là-dessus, les vagues bruits d'une tentative de sortie vers Thionville se répandaient. Le sous-intendant Gaffiot recevait l'ordre de réunir deux jours d'avoine pour tous les chevaux de l'armée à la date du l^'^ octobre. Et Du Breuil apprenait par Charlys que le maréchal attendait avec impatience le résultat des négociations de Régnier. Le 29, malheureusement, tout ce beau plan, fondé sur les mirages d'un hâbleur, ou pis encore, sur les menées d'un espion, s'écroulait. Un parlementaire, envoyé par le général de Stiehle, arrivait au Ban Saint-Martin. Il remettait au maréchal une lettre de Bourbaki, datée d'Hastings, et une du prince Frédéric-Charles, surpris que Bourbaki demandât à rentrer à Metz. « Le général ne devait cependant pas ignorer que, si on ne s'opposait pas à un voyage politique, il était bien entendu que pendant la durée du siège, il ne pourrait rentrer dans la forteresse. Régnier avait dû lui faire connaître cette condition. »

— Pauvre Bourbaki! Encore un dont le Sphinx s'est débarrassé! répétait-on.

Mais Du Breuil pensait, avec plus de raison, que parti confiant dans le succès de sa mission, persuadé que tout serait aussitôt réglé, Bourbaki s'était figuré n'avoir plus à rentrer à Metz. Sa demande à Frédéric-Charles prouvait sans doute qu'il n'avait pu s'entendre avec l'Impératrice, et se trouvait dans une situation fausse.

Le pis est que Bazaine lui-même était joué, et avec quel art, par l'incomparable Bismarck. Une dépêche de Ferrières, le même jour, posait au maréchal cette question : accepterait-il, pour la reddition de son armée, les conditions que stipulerait M. Régnier? Bazaine était bien forcé de répondre au général de Stiehle qu'il ne connaissait pas Régnier. Muni d'un laisser-passer de Bismarck, cet homme s'était dit l'envoyé de l'Impératrice, sans pouvoirs écrits; il s'était informé des conditions auxquelles le maréchal consentirait à négocier une capitulation. « Je lui ai répondu, écrivait Bazaine, que la seule chose que je puisse faire serait d'accepter une capitulation avec les honneurs de la guerre; mais que je ne pouvais comprendre la place de Metz dans la convention à intervenir. » L'honneur militaire ne lui permettait pas de traitera d'autres conditions. Il s'offrait, si le prince Frédéric-Charles désirait de plus complets renseignements, à lui envoyer le général Boyer, son premier aide de camp.

— Voilà, mon cher, dit Charlys avec indignation, ce que Bazaine ose proposer! Une capitulation, d'emblée!... Ce Régnier, savez-vous sur quoi il l'a si bien accueilli? Sur une simple photographie de la maison de l'Impératrice à Hastings, photographie portant la signature du Prince Impérial. Il s'est confié à ce louche individu, il lui a dit que nous n'avions plus de quoi manger que jusqu'au 18 octobre! On ne croira pas ces choses-là plus tard ! Et il propose — pour donner des renseignements? allons donc! — pour entrer en pourparlers plutôt, son Adèle Boyer, son conseiller du Mexique,

Boyer l'Invalide, Boyer, le prôneur d'une « capliviu honorable » !

Il ajouta brusquement :

— Strasbourg s'est rendu hier, après une belle défense. Un silence, et nouant ses mains qui craquèrent :

— Puissions-nous en dire autant! Car pour sortir... je ti'y compte plus!

Pourtant, divers préparatifs semblaient vouloir le démentir. La fameuse sortie sur Thionville allait-elle s'exécuter? On déblayait la voie du chemin de fer, et la communication entre les deux rives, par Longeville, était rétablie. D'oîi sarcasmes de Floppe :

— On s'est bien gardé de détruire, il y a deux mois, les ponts dangereux de Novéant et d'Ars, on s'est moqué des instances des habitants!... Par contre, le seul pont qu'on eût pu conserver sans faute, puisqu'il était sous le canon des forts, et d'ailleurs doublé d'un gué, Bazaine s'est empressé de le faire sauter. Bien la peine, puisque ensuite il a fallu le réparer!...

On s'entretenait de la situation des vivres. Le sousintendant Gaffiot venait, sur ses instances, d'être relevé des lourdes fonctions que lui avaient laissées, le 17 août, l'intendant de Préval, envoyé en mission après l'intendant général Wolf, et qui, depuis, n'avait pu rejoindre, non plus que le commandant Magnan.

Pas brillante, la situation. Quatorze jours de pain, et le 15 plus rien à consommer que de la viande de cheval. Avoine, fourrage et feuilles faisaient également défaut. On donnait aux bètes du tourteau de colza concassé, des betteraves.

— Demain, ce sera des lames de sabre! dit Francastel, goguenard.

Il passait à Metz tout son temps, revenait plein d'histoires et de potins qu'il racontait avec des mines de femme bavarde :

— On croit marcher sur une fourmilière, tant les Messins s'agitent! Bah! ils peuvent faire des pétitions et les présenter au maréchal. Ça n'est pas ça qui l'empêchera de jouer au billard!

— Vous retardez, dit gravement Floppe, c'est au crocket que Son Excellence daigne se prélasser maintenant.

Cette pétition, qui exprimait de façon si digne les sentiments du conseil municipal et ae la population, le maire, M. Maréchal, un ardent patriote, était venu la porter à Bazaine. Celui-ci, bon homme à son ordinaire, affable même, s'était répandu en protestations. Il par tageait exactement les idées de son interlocuteur : le sort de la ville devait rester distinct de celui de l'armée. II se préoccupait de sortir; les petites opérations récentes en annonçaient d'autres plus sérieuses. D'ailleurs, il ne dissimulait pas les difficultés : point de chevaux pour traîner les vivres, le matériel; une sortie sacrifierait beaucoup de monde, encombrerait les ambulances et les hôpitaux déjà pleins... Le maire avait dû se contenter de ces promesses.

Cependant on n'entendait que le gros colonel Jacquemère. D'inextinguibles fluxions le torturaient. Grommelant et soufflant, il se donnait de l'importance depuis que Laune, épuisé parla fièvre, contre laquelle il s'était constamment raidi, gardait la chambre. .lacquemère ne doutait pas de la sortie. On recommandait de nouveau d'alléger les bagages. Le 3 octobre, on faisait distribuer deux jours de biscuit et la dernière ration de lard restant en magasin. La veille, le château de Ladonchamps avait été enlevé pour la seconde fois par le 6« corps. L'avant-veille, le 4' corps s'était emparé du chalet Billaudel et du village de Lessy.

Le 4, le maréchal convoquait chez lui, h quatre heures et demie du soir, les commandants de corps d'armée et

les chefs des différents services. Du Breuil était allé voir Védel à son bivouac. Il ne passait jamais sans tristesse le long du campement de la division du Barail, installée sur les glacis de Metz. Il contempla les longues files blanches et grises des petits chevaux arabes, si vifs autrefois, à présent abattus, couchés sur le flanc, effroyablement maigres. Ils se relevaient encore, par habitude, aux heures des repas, et tirant sur la corde, hennissaient en frappant du pied, appelant en vain les musettes d'avoine ou la botte de fourrage. Ils rongeaient tout ce qui leur tombait sous les dents, le cuir, le bois; ils se mangeaient la crinière et la queue, retrouvant un instant la force de ruer et de mordre; puis ils se recouchaient, une détresse dans leurs yeux vitreux, et leur longue agonie recommençait.

Un officier de chasseurs d'Afrique, qui portait sa barbe grisonnante en éventail, tendit la main à Du Breuil :

— Est-ce vrai, les nouvelles?

C'était le lieutenant-colonel de la Manse. Il avait beaucoup vieilli. Il ne semblait plus le même homme qui, le matin du 19 août, à la Préfecture où bourdonnait l'étatmajor impérial, se plaignait en riant, grisé par la longue étape de nuit, qu'on les eût fait venir d'une traite de Saint-Mihiel à Metz. — « Quelles nouvelles? » répéta Du Breuil... Mais ce qu'on affirmait: les armées de Lyon, de Nantes auraient battu à plate couture les Prussiens entre Étampes et Fontainebleau, Trochu avait achevé leur déroute jusqu'à Épernay. Quantité de Prussiens seraient brûlés dans la forêt de Sénart, des bûcherons ayant allumé l'incendie avec du pétrole... Il eut un geste de doute.

— Tant pis, dit La Manse. Cela n'eût pas nui aux négociations. Car on va traiter, n'est-ce pas? demandat-il avec ironie. Le maréchal Canrobert, en recevant les officiers supérieurs nouvellement promus, leur a dit que la Bégente intervenait auprès du roi de Prusse et que nous sortirions d'ici avec les honneurs de la guerre!... Rien que cela! Excusez du peu!

Ricanant, il écrasa sous son talon une motte de terre ; un escargot qui s'y trouvait craqua et se répandit, en traînée visqueuse.

— Pouah! fit La Manse.

Une bouffée de vent leur jetait aux narines la pestilence du charnier aux chevaux. Et ce dégoût que leur inspirait la laideur des choses n'était rien à côté de celui qui leur montait de l'âme.

Du Breuil s'était remis en route. Un beau soleil à son déclin chauffait la plaine; dans la clarté mélancolique, les derniers arbres balançaient des bouquets de feuilles jaunes. Au bivouac, un sergent lui désigna la tente du capitaine Védel. Elle était plus blanche que ses voisines, tendue avec plus de soin sur un tertre entouré d'ingénieuses rigoles. Védel était assis sur un pliant. Il recousait avec du gros fil un bouton à sa capote. Des écorchures sillonnaient ses fortes mains rouges.

— Tu es tombé?

— Dans les pierres, à l'attaque du château de Ladonchamps.

Il raconta l'afTaire. Ses partisans étaient de rudes gas! Mais quelle misère que de pareils hommes eussent faim! Beaucoup de soldats sans armes allaient déterrer les pommes de terre, près des avant-postes ennemis, qui laissaient faire. Par exemple, au 4^ corps, à Lessy, de pauvres diables de lignards avaient été dupes de leur convoitise. Les Allemands avaient hissé un drapeau blanc, tendu de belles miches de pain croustillantes, d'appétissants quartiers de lard en criant : BonsFrantsous, camurates, nix capout! Les nôtres, un, puis dix, puis cinquante , s'étaient avancés; on les avait harponnés, retenus prisonniers.

— Crois-tu! fît Védel indigné. Les Prussiens appellem ça la pèche aux renseignements.

Le pire est, qu'affamés, certains se faisaient prendre exprès, désertaient même. Il rappela d'autres tours de l'ennemi, les uns, gais : à Ladonchamps, une batterie qu'on redoutait de loin, se trouvait composée de longs

tuyaux de poêle montés sur des avant-trains de charrues. D'autres, sinistres : des détachements en pleine bataille, levant la crosse en l'air et, quand on s'approchait sans défiance, épaulant et faisant feu. Il soupçonna les Prussiens d'employer des balles explosibles; il réclamait une guerre loyale.

Hospitalier, il força son cousin à accepter un « rafraîchissement », un « quart « d'eau-de-vie et d'eau, sucré avec des dragées. Du Breuil éprouvait un réel plaisir à le voir s'agiter, parler de la prochaine sortie. Ce n'est pas lui qui se tourmentait de savoir si Bourbaki allait revenir, si Bazaine négociait! La propreté, la nourriture, l'entretien de sa compagnie, seuls, le préoccupaient.

— Judin va mieux, dit-il. Il s'en tirera, grâce à cette bonne M"e Sorbet. Mais dans les ambulances, c'est terrible; presque tous les amputés succombent à la diarrhée ou au typhus. La pourriture d'hôpital nettoie les autres.

Il regarda Du Breuil dans les yeux, avec une bonne figure énergique :

— C'est comme ça, qu'est-ce que tu veux? Il faut de la philosophie. On en sortira. Je ne comprends pas ceux qui crient, ceux qui ergotent. L'un tranche de la politique, l'autre forge des plans de campagne. C'est si simple de faire son métier.

Tranquille, il se croisa les bras. Il avait la peau du nez qui pelait, des boutons dans la barbe; sa coquetterie n'en souffrait pas. Bien calé dans ses gros souliers, il ressemblait à ces paysans durs que les priva tions fortifient. Il n'avait pas de besoins. Il achetait de son argent des pommes de terre pour ses hommes, mais la souscription, faite en faveur des pauvres de Metz, venait de vider sa bourse. Baste! un bon manteau, une couverture, un morceau de savon, que lui fallait-il de plus? 11 raccompagna Du Breuil, fraternellement, jusqu'à mi-chemin :

— Voilà Judin réformé du coup, dit-il. Manchot, ça

vaut bien la croix? Si la proposition te passe par les mains, tu pourrais l'appuyer?

— Eh bien, et toi? fil Du Brcuil en souriant.

— Moi?... Védel devint rouge : — Mais il y en a d'autres avant. Rien qu'au bataillon, le commandant, un rude homme, n'est pas décoré!

« Un brave garçon, ce Védel! > songeait Du Brcuil en rentrant au Ban Saint-Martin. Mais il ne le disait plus du même ton qu'autrefois. Au lieu de son injuste dédain, il éprouvait une sympathie, presque une admiration.

Restaud l'attendait, en causant avec Gex, Cussac, d'autres officiers des divers états-majors. Le conseil durait encore.

— Le général Coffinières n'y assiste pas, dit le comte de Cussac, mais les oreilles doivent lui tinter. Parions qu'il est sur la sellette!

L'attitude du gouverneur de Metz était en effet criti quée par certains commandants de corps. Il eiit suffi, affirmaient-ils, de quelques perquisitions pour doubler nos approvisionnements, avec les ressources cachées en ville. Sa failjlesse vis-à-vis des journaux était leur second grief : « il visait à la popularité! » Il faut avouer en ce cas qu'il y réussissait mal. Les séances des conseils étaient orageuses, toutes d'aigreur et de récriminations. Bazaine, disait-on, voyait sans déplaisir la zizanie entre ses lieutenants, l'entretenait au besoin en secret, écoutant leurs plaintes, les encourageant avec une bonhomie perfide. On en cita pour preuve, à l'instant même, une bonne histoire. Un journal allemand, trouvé sur un prisonnier, parlait des fourgons, bondés de vin de Champagne, du général Frossard. Un journal de Metz aussitôt reproduisait l'article, et pour toute réponse aux réclamations du général, faisait connaître que l'article avait été inséré « par ordre »!

Au milieu des exclamations, le commandant Gex tourna vers la villa du maréchal son fin profil hébraïque et se contenta de sourire.

— A propos, dit le capitaine de Verdier, un des offi-

ciers de Soleille, qui avec ses longues jambes ressemblait à un échassier, vous savez que le pauvre Sanglier va très mal.

— Blache? Mais, fit Du Breuil, les jours précédents on avait de bonnes nouvelles...

— La dysenterie, paraît-il...

— Bon! fît Restaud en voyant des ordonnances arrêter les chevaux qu'ils promenaient, des sentinelles rectifier la position, — le conseil est fini.

Les marécliaux parurent : Canrobert les traits animés, Lebceuf mécontent, mâchonnant ses grosses moustaches, Ladmirault et Frossard soucieux. Quelles nouvelles? On s'interrogeait; Jacquemère, qui était au mieux avec Boyer, bavarda. Le maréchal avait proposé de sortir vers Thionville. Lebœuf avait fait de fortes objections, le rôle assigné à ses divisions lui paraissait trop lourd. Le maréchal avait répondu : « Sortir de nos lignes sans combattre est impossible. Je vous ai présenté le plan qui m'a paru offrir le moins de difficulté; si vous ne l'acceptez pas, veuillez m'en indiquer un autre qui sera discuté à son tour, et nous ferons ensuite ce qui aura été décidé par le conseil... »

Laune, que Du Breuil alla saluer, et qui, maigri encore, les dents serrées, grelottait la fièvre sur son lit, lui dit :

— Je ne comprends rien k toutes ces discussions : on dirait que le maréchal cherche toujours à rejeter sur ses subordonnés une responsabilité qui incombe à lui seul. Que n'ordonne-t-il? On lui obéira!

Il ajouta, et il fallait qu'il se morfondît bien dans sa solitude pour céder à un pareil accès de confidence, si peu dans son caractère :

— Le malheur, mon cher, est que beaucoup envisagent la captivité de guerre comme un malheur léger, tant leur désir de conserver l'armée intacte est grand. C'est cela qui nous perd : les arrière-pensées intéressées, les calculs politiques! L'espoir de conclure avec cet agent de Bismarck une fois déçu, voilà nos grands chefs qui se demandent s'ils ne feraient pas mieux de

se rallier au Gouvernement nouveau. Hier, c'était la régence, aujourd'hui la république. Sauvons nos titres et nos situations. Heureux ceux qui, comme moi, n'ont rien à perdre !

Du Breuil le laissait reposer... 11 trouvait le soir son lit bordé d'une grande couverture ouatée. M""= Guimbail l'avait entendu dire que les nuits étaient fraîches. Elle rougissait toujours quand elle le rencontrait dans Tcscalicr; il la trouvait maintenant presque jolie, tant il est vrai qu'un sentiment vif transforme le plus ingrat visage. Si la solitude pesait à tant d'hommes dans la force de l'âge, qui sait, se demandait-il, ce que pouvait, dans son prude isolement, éprouver, vis-à-vis de tous ces militaires, la maigre veuve? Par bien des petits soins, des prévenances furtives, elle lui laissait deviner sa prédilection. Restaud en avait même plaisanté. Frisch exploitait à son profit ces bonnes dispositions, se faisant dorloter à la cuisine.

Le lendemain matin, l'espoir d'un départ se confirma. On évacuait toutes les ambulances de l'armée sur la ville, on renvoyait les hommes malingres dans la place. Les batteries, par manque de chevaux, étaient réduites à quatre pièces; dans la cavalerie, à peine pourrait-on former un escadron par régiment. Une lettre du général Coffinières, apportée par le capitaine Chagres, demandait en même temps au maréchal d'élever à 29 000 hommes l'effectif de la garnison.

Floppe taquinait le capitaine Chagres; il avait beau jeu. Une récente mésaventure du gouverneur avait égayé l'Élat-major général. Coffinières ne s'était-il pas avisé d'écrire au Gouvernement provisoire une longue lettre d'adhésion, et de la confier au ballon qui emportait chaque jour les correspondances sur papier pelure? Cette lettre dépeignait la situation de la ville, l'état des esprits, et renfermait des plaintes amères contre Bazaine. Le ballon était tombé dans les mains des Prussiens, et Frédéric-Charles venait de se donner le malin plaisir de renvoyer au maréchal la missive compromettante, sou-

lignée au crayon rouge. Bazaine ne s'était pas ému, avait même affecté de plaisanter sur le mauvais carac. tère du général Coffinières.

— Ainsi, Chagres, vous voilà converti à la République? ricanait Floppe.

Chagres, homme simple au mufle de bœuf endormi, répondait :

— Mon ami, je me fiche de la République.

— Mais, Chagres, est-ce que la ville tiendra longtemps, une fois que vous serez seuls?

— Mon ami, je me fiche de la ville, répondait le gros homme avec flegme, je me fiche de Bismarck, je me fiche de Bazaine, je me fiche même de vous, si vous tenez à le savoir.

Cependant la sortie restait en suspens. Lebœuf insistait sur la difficulté de déboucher avec ses seules troupes, demandait que la Garde lui fût adjointe. Néanmoins, dans la journée, chacun croyait partir. Bien des visages rayonnaient. On faisait le soir une distribution extraordinaire aux chevaux, deux jours d'avoine et de foin. Des cavaliers gorgèrent par affection leurs bètes, qui moururent. Les officiers, celte nuit-là, couchèrent tout habillés, attendant dans la nuit froide l'ordre qui ne venait pas. Du Breuil s'endormit tard, en rêvant que },{[ùe Guimbail, non, c'était Rose Noël, non, la gantière rousse, entrait sans bruit et se penchait à son chevet.

Au matin, il était envoyé à Lessy, avec mission de s'assurer si le 4« corps était prêt. Au retour, il trouvait un singulier changement. D'étranges nouvelles. On venait d'inviter Leboiuf à faire une opération sur Courcellcs-sur-Nied. « Ce n'est pas le chemin de Thionville! > maugréait Floppe. Mais le plus étonnant était la lettre que Coffinières venait d'écrire au maréchal. 11 lui reprochait d'abandonner Metz après ea avoir épuisé les approvisionnements, il affirmait que la ville ne pouvait résister sans l'armée ; il faisait entrevoir 15 (JUO nouveaux blessés, veuant, à la suite du combat, s'entasser dans les ambulances, déjà remplies par 20 000 malades. Cette sortie,

c'était, à brève échéance, la chute de la ville et la perte de la Lorraine. Il rejetait sur le maréchal la responsabilité des événements et en appelait, d'avance, au jugement de la postérité.

— Y comprenez-vous quelque chose? répétait Charlys avec exaspération, c'est la troisième fois qu'il insiste pour nous retenir ici, sachant cependant bien que seules les ressources de la ville peuvent nous alimenter, puisque nos magasins sont vides. Espère-t-il donc que la présence de Bazaine dégagera sa responsabilité et couvrira ses fautes?

Il ajoutait :

— Le maréchal a, cet après-midi, une conférence avec le gouverneur de Metz et le général commandant l'artillerie. Mauvais symptôme. Rappelez-vous le malin de Grimont. Ces messieurs vont fournir d'excellentes raisons de rester coi.

Il voyait juste. L'ordre de < boucaner » des chevaux, car on ne pouvait, faute de sel, préparer des conserves, marqua, presque immédiatement, une intention de séjour.

— Pas étonnant, disait Francastel, un fœnrich prisonnier vient de déclarer que l'ennemi est au courant de nos projets, et s'apprête à nous recevoir, cinq contre un. Dame ! le maréchal réfléchit.

Mourgues, exubérant, attribuait cette fluctuation à des nouvelles apprises, le matin même, dans des journaux saisis sur des prisonniers : l'armistice se négociait; on avait communiqué à Jules Favre les conditions imposées par le roi de Prusse et on attendait, le soir, à Ferrières, la réponse du gouvernement de la Défense nationale.

Mourgues ajoutait :

— Le fort de Montretout est aux mains des Prussiens. Maîtres des hauteurs qui dominent Paris, ils peuvent le bombarder à leur aise. Les Parisiens terrifiés (il faisait sonner les rr) forceront le gouvernement à se soumettre. Dès lors, pourquoi tenter le sort d'un combat? Atten dons, tout va s'arranger.

— Attendre! répétait Charlys, attendre que nous ayons mangé notre dernier iBorceau de pain? Attendre que la faiblesse nous fasse tomber les armes des mains? Parce que vous ne maigrissez pas (Mourgues avait de l'embonpoint), — est-ce que vous ne voyez pas l'épuisement des soldats, combien ils sont hâves, pâles, exténués? Cela crève le cœur, pourtant!

— C'est justement pour remplir nos magasins, disait d'Homolle, autre officier du maréchal, que Lebœuf a reçu l'ordre d'enlever les grands approvisionnements de Courcelles-sur-Nied.

Il n'y eut à cela qu'un empêchement : Lebœuf venait expliquer le lendemain qu'il jugeait l'opération impossible. Bazaine n'insistait pas, et ordonnait à Canrobert de faire exécuter un fourrage sur les fermes des Grandes et des Petites-Tapes, sur Bellevue et Saint-Rémy. Les voltigeurs de la Garde soutiendraient l'opération. Le 3« et le 4« corps feraient diversion de leur côté. L'attaque devait commencer à onze heures. Mais les troupes, par suite de la transmission tardive des ordres, n'entrèrent en ligne que vers une heure. Le soir, Restaud, envoyé sur le terrain, rapporta des nouvelles :

— Le 3« et le 4° corps ont mollement donné, le 6^, avec élan. Boisjol, sous les yeux du maréchal, a crânement enlevé les voltigeurs de la Garde. J'ai rencoHlré un officier allemand prisonnier. Des tringlots près de moi ont ricané. Mais lui s'est redressé : — c Ça n'est pas bien de rire, a-t-il dit, et me regardant : — Ne soyez pas si flers, votre tour approche! »

Reslaud ajoutait :

— Malheureu.^ement le fourrage, sous le feu violent de l'ennemi, n'a pu s'exécuter. Les troupes rentrent en bon ordre.

Connu, le bulletin! Toujours le même. Pour que rien n'y manquât, le soir, les deux Tapes, incendiées par les Prussiens, flambèrent. Et 1 250 blessés allèrent grossir les ambulances où l'on ne guérissait plus, où l'on mourait.

Le 8 au matin, ciel sombre, temps froid, la pluie

Frisch, qui allumait un feu maigre dans la cheminée, demanda :

— Est-ce que mon commandant se rappelle les bourgeois chez qui il a couché, à Moulins, le soir de la bataille de Borny?

Les Poiret? Oui, c'était cela, le vieux ménage affairé, aux yeux d'angoisse, à la voix faible et criarde. Poiret? Le bonhomme rencontré à la bifurcation de la route de Moulins-lès-Metz, quelques jours après Saint-Privat? Eh bien?

— Il voudrait parler à mon commandant, il a dit à ^me Guimbail que c'était un grand secret.

Du Breuil descendait chez son hôtesse. Une casquette de fourrure entre les doigts, le vieillard, lèvres serrées, paupières basses, semblait tout confit d'impor tance :

— Commandant, dit-il, bien que vous ne m'ayez pas reconnu, je vous ai rencontré souvent depuis le soir de Borny, je viens m'ouvrir à vous parce que votre visage m'inspire de la confiance. Écoutez-donc! — Il baissa la voix en regardant autour de lui : — Votre maréchal nous trahit tous! Je l'ai vu allez chez les Prussiens!

— Monsieur Poiret, un homme de votre âge... Le vieillard reprit avec énergie :

— Un homme de mon âge, commandant, sait ce qu'il dit, quand il a vu. C'était le 26 septembre, un lundi soir. Je portais une bouteille d'eau-de-vie aux francstireurs d'Ars pour leur faire boire la goutte. Il faut vous dire que j'ai un cousin parmi eux. Je me suis arrêté au bout du pont. J'entends arriver des chevaux et je vois passer le maréchal Bazaine avec un trompette d'artillerie et un chasseur ou un hussard, qui portait un fanion blanc. Un peu plus tard, ils sont revenus seuls. Je leur ai dit : < Comment, vous revenez seuls? » Ils m'ont répondu : « Oui. Nous avons l'ordre de rentrer au Ban Saint-Martin. » Même, j'ai donné une prise de tabac au trompette. Où était donc allé Bazaine? chez les Prussiens, monsieur!

Il parlait avec un grand air de sincérité. La figure inquiète de M™« Guimbail se montra dans l'entre-bâillenient de la porte.

— Était-ce bien le maréchal? fît Du Breuil.

— Oui, oui, c'était lui, avec ses cheveux blancs et son cheval rouge; je le connais bien. Quelques jours auparavant, h Moulins, il m'a parlé, et se retournant vers M. Arnous-Rivière, son âme damnée du Mexique, il lui a ordonné de faire fermer les cabarets à neuf heures, et défense que personne ne circulât dans les rues!

Du Breuil restant incrédule, il s'irrita :

— Si j'étais le seul, encore! Mais un menuisier de Moulins, Paquin (c'est son nom), par deux fois a reconnu le maréchal qui se rendait vers les lignes d'Ars et l'a vu entrer chez les] Prussiens. Je suis un vieil homme tranquille, quel intérêt aurais-je à venir vous raconter cela pour m'altirer des ennuis! Je vous le dis et je vous le répète... 11 étendit la main solennellement : — Bazaine va comploter avec l'ennemi !

Du Breuil, afin de calmer la surexcitation croissante du vieillard , cherchait à le convaincre qu'il s'était trompé, et non sans peine le congédiait, en lui recommandant le silence.

— C'est bien fort! se disait-il une fois seul, c'est impossible! Il y songea tout le jour. Le lendemain, une lugubre corvée lui échut; il allait au cimetière de l'armée, dans l'île Chambière, s'assurer qu'il était impossible de rendre le corps d'un lieutenant de dragons d'Oldenbourg, mort à l'hôpital et réclamé avec instance par sa famille. 11 contempla la tombe recouverte où selon toute probabilité, lui expliqua le gardien, reposait l'officier prussien, au milieu de deux mille cadavres des deux nations, enfouis sur huit rangs de hauteur. Non loin de là, une fosse béante attendait les hécatombes nouvelles. Au fond, vingt-quatre cadavres étendus côte à côte dans un linceul ù l'air libre, montraient qui une tête, qui un bras. Leur immobilité avait quelque choese de terrifiant. Ils recevaient la pluie avec

une raideur macabre dont le comique glaçait. A l'angle de la fosse, un peu de terre, dans un glissement insensible, s'éboulait. Le gardien fumait sa pipe, il avait une barbe rare et des yeux bleus très pâles, qui ne s'étonnaient plus de rien :

— Dans les premiers temps, dit-il, on les basculait par tombereaux, tout nus, en salade.

Du Breuil traversait ensuite le bivouac des lanciers de la Garde. Dans la boue, sous l'ondée, les grands chevaux étiques, sans crinière et sans queue, le poil enlevé montrant le cuir, se tenaient debout sur leurs jambes de faucheux ou couchés dans les flaques. Par endroits gisait une bète morte, à laquelle ses voisins mangeaint les oreilles. Un cheval aux yeux fous se précipita sur Du Breuil, les oreilles coincées, les dents en avant. Point d'hommes pour garder ces agonies résignées ou furieuses. Sous les tentes inondées, les lanciers cuvaient leur dégoût de vivre, vautrés dans le sommeil; ou bien, les yeux ouverts, en une torpeur d'alcool et de tabac, ils rêvassaient au pays, à la paix, au repos, puisqu'on ne voulait pas les mener se battre. Le bâillement de l'un d'eux, géant blond , exhala, dans l'ouverture d'une mâchoire rouge, un grognement de fauve.

Poignant alors, le souvenir de Lacoste! Comme il eût souffert de voir cela!... Du Breuil aperçut, auprès d'une jument étendue, si évidée que les côtes lui crevaient la peau, deux lanciers accroupis. L'un était cet homme de garde qui, portant le falot, l'avait conduit à travers la caserne de Saint-Cloud chez Lacoste, avait ensuite éclairé leur ronde; l'autre, le vieux Saint-Paul. Il introduisait une poignée de paille entre les dents de la bète. Mais sans avoir la force de mâcher, elle haletait par saccades, à petits souffles qui semblaient sur sa misérable carcasse faire courir les frissons suprêmes, les dernières ondes de la vie.

— Rien à faire, Gouju, dit le maréchal des logis. Porte ça à mon vieux Clairon.

Et Du Breuil vit cet homme rude se pencher sur la

jument, baiser les naseaux caves avec une tendresse impuissante et découragée :

— Adieu, Musette, dit-il d'une voix rauque. Musette! une douleur aiguë, atroce, traversa Du

Breuil. Comment reconnaître, dans ce long cadavre vivant, la fine bête au poil lustré qui, dans son box à Saint-Cloud, réveillée d'un demi-sommeil, avait henni vers son maître, — la jument piaffante qui, le jour du départ de la Garde pour Boulay, quittait d'un trot leste riiotel de l'Europe tandis que Titan, par bonds lourds, voilait autour d'elle? Musette, que Lacoste avait tant aimée, c'était Musette, ce pauvre animal moribond, cette dépouille pour la fosse !

A trois pas de là, Gouju caressait un vieux cheval de troupe tout muscles, tout nerfs, véritable anatomie d'écorché. Il broyait de ses dents jaunes la paille. Saint-Paul s'approcha et, le contemplant avec des yeux fixes et secs, sembla reporter sur lui toute son affection. Gouju, ému, détournait la tète.

— Maréchal des logis! appela Du Breuil. Saint-Paul le regarda, lui vit un visage bouleversé.

Leurs âmes si différentes, si lointaines, rapprochées par une commune pitié, malgré la distance du rang et l'abîme des castes, fraternisèrent. Du Breuil, d'un élan de cœur où sa sympathie, sa gratitude cherchaient à s'exprimer, tendit la main au vétéran. Saint-Paul hésita, devint rouge, prit cette main, et ce fut, entre l'officier et le soldat, une longue étreinte silencieuse. En abaissant les yeux, Du Breuii remarqua le pied blessé de Saint-Paul:

— Vous souffrez toujours?

Gouju osa intervenir :

— Il ne veut pas aller à l'ambulance.

— Je ne veux pas crever de pourriture! fit l'autre.

Il expliqua en deux mots son remède, bien simple : de l'eau-de-vie sur la plaie, puis, avec son couteau, il enlevait au fur et à mesure la chair pourrie, comme on creuse un fruit véreux.

Du Breuil cherchait quelques bonnes paroles, une

manière d'obliger, de secourir le vétéran; il craignit de le blesser, sourit tristement et dit, en touchant son képi :

— A des temps meilleurs!

Saint-Paul, raide, la main au bonnet de police, salua. La discipline avait rétabli la barrière. Du Breuil rentrait en ville.

— Commandant! dit une voix. M. Dumaine, toujours gras, toujours rose, mais piteux sous la pluie, l'air inquiet d'un chien qui rôde, s'accrochait à lui, et roulant les yeux, demandait :

— Est-il vrai que Bourbaki soit en prison à l'École d'application! On affirme qu'il voulait sortir à tout prix et qu'il a dit son fait à Bazaine! D'autres répètent que le maréchal le garde dans sa maison du Ban Saint- Martin, avec des canons braqués, de crainte qu'on ne vienne l'enlever.

Du Breuil essayait de se dépêtrer du gros homme.

— Vraiment, répétait Dumaine, vous m'assurez que Bourbaki est sorti avec ce Bégnier?... Mais c'est si invraisemblable! Bien peu de gens y croient. Tout à l'heu're encore, des soldats prétendaient qu'il avait giflé Bazaiue et que le maréchal, l'ayant tué en duel, l'avait fait enterrer dans son parc!

Du Breuil, pour détourner la conversation, parlait des Bersheim. Dumaine, mal à l'aise, éluda: « Il ne les avait pas vus depuis longtemps, il avait été souffrant >, et son regard, sa voix mielleuse, laissaient deviner un mensonge. Il s'esquiva.

Du Breuil s'était promis de prendre des nouvelles de Blache à l'école Samt-CIément. Il tomba sur Décherac, pâle encore, qui accompagnait M™'' de Fontades. Ils sortaient d une confiserie où ils avaient, en croquant des mirabelles, attendu que la pluie cessât. M™» de Fontades portait à son corsage un bouquet de roses d'automne, délicates comme la pâleur de son teint. Elle avait les paupières meurtries, une grâce d'amoureuse. Son attitude indiquait une mainmise sur Décherac, qui paraissait ravi. Il allait reorendre son service dans

quelques jours, annonça-t-il. C'est par ordre du médecin — il sourit h son amie — qu'il prenait l'air. Il ajouta :

— Metz est funèbre d'ailleurs. On ne rencontre que des écloppés, des béquillards; avant-hier, par le beau temps, c'était un véritable défilé d'invalides.

M™* de Fontades respira ses roses. De toutes les rues, de toutes les maisons, de tous les pavés transsudait, dans l'air mouillé, un relent de phénol et de chlore, qui ne parvenait pas à étouffer l'odeur affreuse des plaies purulentes et des chairs décomposées. Décherac tint à accompagner Du Breuil; il estimait Blache. Tous trois marchèrent de front, M™« de Fontades entre eux, sous son parapluie qui leur faisait gouttière dans le cou.

— Le Père Desroques?

II était très malade, leur apprit un Père jésuite : son dévouement l'avait épuisé. « C'est un flambeau qui va s'éteindre >, avait dit le médecin.

— Le commandant Blache?

Le Père eut un geste d'impuissance :

— Une opération si bien réussie!... la guérison s'annonçait... et puis, du jour au lendemain, la dysenterie... il n'y a plus d'espoir.

A pas légers, les deux officiers et M""® de Fontades — le Père jeta sur elle un regard inquiet — s'avançaient dans le dortoir. Un blessé attira leur attention, si grand que sa tête et ses pieds dépassaient presque le lit. C'était Couchorte. Une armature d'osier soulevait ses draps en arc de cercle, pour qu'aucun contact ne l'effleurfit. Il paraissait gigantesque de la sorte. Sa ronge face tuméfiée se tourna vers eux, ses moustaches énormes se retroussaient, les yeux lui sortaient de la tète; il mâchonna une phrase incohérente.

— II est resté frappé, dit tout bas le Père, et avec une admiration naïve : — quel dommage, un si bel homme!

Le Père était tout petit, tout ratatiné, si faible qu'une chiquenaude l'eût renversé. Là-bas, celte forme raidie, ce visage terreux dont la peau trop large flottait et pen-

dait, ce corps miné, réduit à rien, c'était Blache. Son œil terne ne les reconnut pas. /

— Blache, c'est nous, Du Breuil, Décherac, vos amis!, Rien ne bougea. Les dents saillantes du Sanglier,

hargneusement montrées , rappelaient les crocs de la bote acculée qui va mourir.

Une émotion poignante saisit Du Breuil, gagna môme le léger Décherac. Ils revoyaient Blache infatigable au travail, impassible au feu, dévoué à son maître, le maréchal Lebœuf, comme ces dogues grondants qui sont les plus fidèles. Des hommes de cette trempe, il y en avait peu. N'était-ce pas une stupide ironie, une cruauté révoltante du sort, que ce vieux soldat eût échappé aux balles, aux obus, à la pointe des sabres et des baïonnettes, fût sorti par de miraculeux hasards des champs de bataille en flamme, pour venir, misérable et solitaire, agoniser dans ce lit d'hôpital, vidé par une mort fétide, dans les souillures les plus abjectes!

— Blache, me reconnaissez-vous? C'est moi. Du Breuil. Un silence pénible; le visage terreux restait rigide. Et

pourtant Blache les voyait, Blache les entendait. Du Breuil allongea la main pour prendre celle que son vieux camarade laissait pendre sur les draps, mais avec une pudeur farouche le Sanglier la retira. Que de choses tenaient dans un geste pareil ! Quelle humiliation, quelle révolte, quel reproche! « Laissez-moi mourir! pourquoi contempler rna misère? » semblait dire Blache.

Du regard. Du Breuil, Décherac et M™^ de Fontades se consultèrent. Le silence était si lourd qu'ils étouffaient; ils se sentaient honteux, comme d'une involontaire injure, faite à ce que la souffrance et la mort ont de plus sacré. M™° de Fontades ôta le bouquet de roses de son corsage et, l'ayant baisé, elle le plaça, par une inspiration pieuse, sur le lit, contre la poitrine du Sanglier. Quelque chose d'indéfinissable parut sur le visage de Blache. De ses doigts tremblants il prit avec précaution, avec lenteur les roses, il les respira, et cet homme

qui avait vu la mort en face et que rien n'émouvait, se tourna vers la muraille et pleura.

Du Breuil et Décherac s'en allèrent sur la pointe des pieds; M"" de Fontades les suivait avec un visage altéré.

En sortant, le parapluie d'un monsieur très élégant heurta le capuchon de Du Breuil.

— Maxime !

La figure maigre s'éclaira ; Judin souriait, le bras droit en écharpe. Son parapluie le gêna pour saluer. Son infirmité lui causait plus de chagrin que de douleur physique. Devant la jeune femme surtout, à laquelle on le présentait, son humiliation fut visible. M'"' de Fontades avait poussé un petit cri :

-*- Le vicomte Judin! Mais était-il parent de...

Il se trouva qu'il était en effet parent par alliance d'une tante à elle, un peu son cousin par conséquent. Elle l'invita bien vite à dîner, ravie de trouver en lui un homme de son monde, de ses goûts, — et pour que Décherac ne fût pas jaloux, elle lui pressait le bras gentiment.

— Il y a donc à Metz des tailleurs chic? demandait Du Breuil.

11 retrouvait, pincé dans une redingote, — pantalon gris-perle, guêtres blanches et souliers vernis, — son Judin, le Judin du Cercle, des parties avec Bloomfîeld, Lapoigne, Peyrode, le Judin d'un temps qui lui paraissait si loin, si loin...

— Parbleu! dit Judin, j'ai le propre tailleur du maréchal et du général Boyer. Ces messieurs viennent de se commander des habits bourgeois. Vous voyez que je suis informé. Boyer a même dit à cet homme qui lui prenait mesure : — «Si je dois défiler devant les Prussiens, j'aime autant que ce ne soit pas en uniforme! > Textuel!... Pour moi, j'ai rendu ma capote et mon pantalon rouge. Réformé! Mais, vous savez, sans le dévouement de M"« Sorbet, j'y passais !

M"" de Fontades, intriguée, flairant du romanesque, réclamait des détails. Était-elle jeune, cette demoiselle

Sorbet, et jolie?... Mais pourquoi rester dans la rue à recevoir la pluie? Que ne montaient-ils tous trois chez elle? Son mari serait charmé... Du Brcuil s'excusait, Judin voulut le reconduire. On se sépara. Décherac, emmené par sa jolie garde-malade, criait :

— Bonjour à Restaud.

Seuls, Du Brcuil et Judin se regardèrent, joyeux de s'être retrouvés; puis leur sourire, s'effaçant lentement, laissa paraître sur leurs visages l'inquiétude et l'angoisse de l'heure présente.

— Eh bien, mon pauvre Pierre?

Du Breuil ne répondit pas. Judin reprit :

— J'habite maintenant à l'hôtel du Nord. Quantité d'officiers se réunissent au cercle. Il n'y a qu'un haro sur Bazaine. Peut-être là-bas, au Ban Saint- Martin, ne vous faites-vous pas une idée de l'agitation de Metz?

— Possible! dit Du Breuil. Mais qu'en sort-il? du vent.

— Hum ! fit Judin, si le vent soufflait en tempête ! Tant d'indignations pourraient bien aboutir à une révolte générale. Quel est l'obstacle au vœu de toute la ville et de toute l'armée? Un seul homme, Bazaine!

— Eh bien, riposta Du Breuil, l'écarterez-vous? Comment?

La chose lui semblait absurde, inconcevable. Allait-on supprimer le maréchal? Par quel moyen? La violence? C'était fou : on ne pouvait sans crime sortir de la légalité. La persuasion? Obtenir qu'il se démît de son commandement, cédât la place à un autre? était-ce probable?

— N'y a-t-il, hasarda Judin, aucun espoir de le convaincre? Si l'on faisait appel à son honneur, à son patriotisme, et, s'il reste sourd, à son intérêt, au sentiment de la responsabilité qu'il encourt? La France lui demandera compte de son inaction, de ses pourparlers avec l'ennemi !

— Eh! qui le convaincra? fît Du Breuil impatienté, — qui parlera plus haut que son inconscience, que son ambition, que son égoïsme? Il n'a ni égaux, ni maître.

— Cependant, objecta Judin, il est inouï que

200 000 hommes dépendent de l'ineptie ou de la trahison d'un seul. Voilà maintenant Bazaine qui consulte les généraux de division, qui leur fait demander leur avis sur la situation, comme s'il ne se sentait pas encore assez couvert par la complicité des commandants de corps. Je dînais avant-hier chez le gros père Chenot; arrive un message de Canrobert, l'invitant à venir conférer avec lui. 11 a fait une singulière grimace en murmurant : « C'est cela, on uous appelle pour donner l'absolution générale ! »

— Je sais. La réunion a eu lieu hier chez les commandants de corps. La plupart des généraux, si j'en juge par quelques-uns qui n'ont pas tu leur avis, ont admis la possibilité d'une convention militaire : on laisserait l'armée, avec armes et bagages, se retirer sur un point neutre du territoire. Sinon, ils se déclarent prêts à mourir à la tête de leurs troupes. Paroles que tout cela, Maxime! L'ennemi ne peut pas, ne veut pas nous accorder une capitulation autre que celle de Sedan. Il nous amuse, la famine arrive, et quand nous voudrons mourir en combattant, il sera trop tard, voilai

— Alors, demanda Judin, comment cela va-t-il finir?

— Mal, conclut Du Breuil. Bénissez votre réforme, qui vous épargnera sans doute la captivité en Allemagne.

Judin protesta, devenu soudain pourpre :

— Non, non! Pierre! ne dites pas des choses pareilles I c'est impossible.

Il pensait : < C'est honteux! » Mais en lui-même retentissait la voix secrète qui, plus haut que les fanfaies de la diane ou de l'extinction des feux, criait à chacun, matin et soir, la prophétie fatale, sans parvenir à secouer la stupeur de cette foule fascinée, semblait-il, par l'approche inexorable de son destin.

— Regardez! dit-il.

Derrière les vitres ruisselantes d'un café, des officiers parlaient haut, avec de grands gestes. Du Breuil reconnut deux vieilles figures de connaissance : le colonel la Maisonval et le capitaine Lapruae — Oreste

et Pylade. Ils faisaient une partie d'écarté; on devinait à la façon dont ils jouaient que ces cartes-là leur étaient plus familières que celles de géof^raphie. c — C'est bien le Rhin, n'est-ce pas, qui passe à Sarrelouis? — Pardon, mon colonel, c'est la Moselle! »...

— De mon fauteuil dans le salon de M"o Sorbet, dit Judin, je les voyais tous les jours à la même heure passer devant la fenêtre, allant au café; le capitaine soutenait son colonel boiteux... Entrons-nous?

— Non, dit Du Breuil, merci.

La nuit tombait vite, il rentrait percé jusqu'aux os au grand Quartier général.

— Vous savez, dit Francastel, après -demain on ne donnera plus rien aux chevaux. Dans cinq jours, plus de pain! Dans onze jours!... Il claquait de l'ongle sur sa dent.

Et Du Breuil eut la vision de l'immense Bête aux deux cent mille bouches. Tourmentée d'un besoin vorace et régulier, elle avait englouti depuis deux mois des montagnes d'approvisionnements, tari des rivières de vin. Des moissons entières s'étaient égrenées avec les piles innombrables des sacs ; des troupeaux avaient été dévorés par centaines. Il fut hanté par l'image des soldats affamés. Les uns mâchaient avec un dégoût avide la viande de cheval mal cuite, dépecée de la minute. D'autres s'arrachaient les morceaux de pain. Tous, dans leur maigreur blême, prostrés ou fébriles, avaient une tension bestiale des traits. Ceux qui pouvaient se procurer des provisions se cachaient pour manger, pris d'un égoïsme farouche. Tous les liens étaient rompus. Les chefs et les soldats n'osaient plus se regarder en face. Chacun devenait sauvage. Seules, les heures des distributions rapprochaient encore cette foule inassouvie. Mais bientôt, quand les derniers chevaux, morts d'inanition, auraient servi de pâture, que devenir, qu'espérer?

Le 10, sous la pluie incessante qui transformait le

Ban Saint-Martin en lac, la fange rejaillissait sous les roues des voitures et les fers des chevaux. Les commandants de corps, les chefs de service arrivaient; et, sous la présidence du maréchal, se tenait le conseil suprême d'oîi, selon ses propres termes, devait sortir « la solution définitive de la situation de l'armée ». Il durait interminablement. Allait-il en résulter une inspiration désespérée, mais glorieuse, ou cet éternel acquiescement, cette résignation désolée aux circonstances? Le général Jarres, qui y assistait, mais comme toujours sans voix délibérative, parut. Avec anxiété, des généraux, les colonels Charlys, Jacquemère, l'entourèrent. Quantité d'officiers de tous grades et de toutes armes se pressaient aux nouvelles. Du Breuil apprit alors le compte rendu de la séance.

On s'y était déchiré, se rejetant les responsabilités au visage. Coffinières, accusé de pactiser avec l'opposition politique qui fermentait à Metz, sommé de prescrire de nouvelles réquisitions en ville et de réprimer la licence des journaux trop pal ii<)li(jues, trop républicains, au gré du conseil, avait justifié sa conduite, et produit les griefs de Metz. Sur son insistance, on avait décidé de laisser à la place les approvisionnements nécessaires pour prolonger sa défense, au cas où l'armée s'éloignerait

Passant à la question militaire, la nécessité d'un parti immédiat avait été reconnue. Tous les rapports des commandants de corps d'armée concluaient à une capitulation honorable, ou h une vigoureuse sortie en masse. Le maréchal avait démontré l'inipossibilitc de celle-ci. Seule restait donc la voie d'un expédient politique. En s'adressant au roi de Prusse, au nom de l'ordre et de la paix, on le trouverait peut-être disposé à utiliser l'armée du Rhin pour le rétablissement ou le maintien d'un pouvoir stable : l'Empire, sous-entendait chacun, et sinon le gouvernement de fait établi à Paris et à Tours, ou tout autre... Coffaiières — et il fallait l'en louer — avait alors protesté : « Il n'était pas admissible que les Prussiens nous laissassent rentrer en France pour rétablir l'ordre; ces ouvertures ne serviraient qu'à traîner jusqu'à l'épuisement de nos faibles ressources. Ne valait-il pas mieux tenter d'abord le sort des armes? On négocierait ensuite, si le malheur voulait qu'on y fût réduit. « Mais la majorité avait passé outre; d'abord les pourparlers, et si les conditions de l'ennemi portaient atteinte à l'honneur militaire, on essaierait alors de se frayer un chemin par la force. Sentant l'urgence, Ladmirault avait demandé que les négociations fussent entamées dans les quarante-huit heures. On avait désigné sur-le-champ le général Boyer pour se rendre à Versailles, auprès du roi de Prusse.

— C'est désastreux, désastreux! répétait Jacquemère. La veille, il penchait, après des confidences de Boyer, vers un accord avec l'ennemi. La dernière influence qui agissait sur lui réglait ses opinions.

Quand Laune sut la décision du conseil, il fut pris d'un grand frisson, son teint verdit sous un flot de bile; il se raidit pourtant. A quoi bon se répandre davantage en paroles? La discipline étouffait ses révoltes. L'amère conscience qu'il avait de la situation l'éclairait sur son devoir : servir sans dévier, avec la rectitude d'un outil d'acier.

Mais Charlys s'écriait :

— Quelle responsabilité ils porteront devant l'histoire! Ils croient sauver l'armée et s'étayent sur une planche pourrie qui craque sous leurs pieds. Ils se noieront, et nous serons tous noyés avec eux, oui, noyés dans cette boue!

D'un grand geste, il indiquait le bourbier qui s'étendait sous la fenêtre, les cloaques des camps, Metz dans le flot limoneux de son fleuve, sous le déluge.

— Messieurs, disait Floppe après le dîner, une triste nouvelle! Notre éminent chef le colonel Laune a la jaunisse. Quant au colonel Charlys, il m'a tout l'air d'un conspirateur. Bazaine n'a qu'à se bien tenir!

Le H, le temps se remit au beau. Du Breuil sortit, autant pour échapper à lui-même que pour fuir sa petite chambre, ses camarades, la maison close du maréchal. Le Ban Saint-Martin lui était devenu odieux. 11 allait à Metz. Le va-et-vient tromperait son cœur malado, son esprit torturé. 11 passerait chez les Bcrsheim, Pourquoi fuyait-il cette maison hospitalière? Quelle mauvaise honte le retenait, tour à tour repoussé, attiré? D'une part, oui, c'était d'Avol, leur malentendu grandissant; il lui en coûtait de revoir l'ami par lequel il avait souffert, souffrirait encore. Mais, d'autre part, c'était Anine; elle l'invitait par la grâce parlante de son silence, le charme sérieux de son sourire. Il la revoyait toujours si digne, si fiére, telle qu'après les allusions perfides de d'Avol à M"'^ de Guionic elle lui était apparue dans le couloir.

Que pcnse-t-elle, qu'éprouve- t-elle, se demandait-il, celte jeune fille renfermée, maîtresse de ses émotions, d'an tact si sûr, d'une volonté si égale? Elle lui semblait de plus en plus une de ces âmes pondérées de la Lorraine, une vraie fille de Metz la Pucelle. Par moments il la confondait avec la cité dont elle incarnait l'orgueil placide, l'invioléprestige. Quand il entendaitlesdoléances indignées des Messins tremblant que leur ville servît à payer la rançon de la paix, c'est à Anine qu'il songeait. Metz à l'ennemi, Metz prussienne, c'était Anine qu'il

s'imaginait avec un affreux serrement de cœur, une haine jalouse. Il se rappela ses adieux, le matin de Borny, et ce qu'il avait éprouvé alors d'indicible. Depuis, tout le travail obscur de sa pensée, l'invisible, l'intangible, ce qu'on ne prononce pas, ce qu'on ne s'avoue pas! Au nom seul d'Anine, il devenait triste : rien d'amer, mais quelque chose de grave et d'ému qui descendait dans les profondeurs de son être; il se raidissait alors, se fermait à une émotion si pénétrante qu'elle en devenait douloureuse. Ensuite, pendant des jours, il écartait le souvenir avec une pudeur ombrageuse, comme s'il craignait de le profaner.

En arrivant à la porte de France, un médecin-major, tout rouge sous ses cheveux blancs, — tiens, le père Riscard! — fondit sur lui, en agitant sa canne, avec sa brusquerie de vieux polichinelle auquel il ne manquait que les bosses :

— Une fameuse nouvelle, mon ami! Allez à Metz! Tout est sens dessus dessous!

Sans vouloir rien dire, il s'éloignait en sautillant. Sur le pont des Morts, un officier des zouaves de la Garde, lancé au pas de course, s'arrêta tout essoufflé pour crier :

— Sauvés, mon commandant, sauvés! La canaille nous vient en aide! Les voyous nous délivrent!

— Quelle canaille? Quels voyous?

— La population de Paris s'est levée en masse! elle a écrasé les Prussiens! Il y a une dépêche! Où est-elle? Je la cherche! Mais au Ban Saint-Martin, mon commandant, vous avez dû la voir?

Il reprenait sa course. Des passants interrogèrent Du Breuil, des groupes bourdonnaient à tous les coins de rue. Les femmes parlaient avec une volubilité saccadée. Un gros de monde, soldats et Messins, faisaient cercle autour d'un caporal de ligne :

— La dépêche! lui criait-on. Lisez!

Du Breuil fendit la foule. « Je l'ai copiée, dit le caporal, sur un chiffon de papier tenu par un officier. Lui-même

l'avait copiée je ne sais oîi. » — Lisez! Lisez! criait la foule. Le caporal lut : — « Trois victoires devant Paris. 180 000 hommes hors de combat. L'armée prussienne en retraite sur Chàlons. Les Irancs-tireurs des Vosges et de la Franche-Comté ont repris Lunéville. Ils marchent sur Nancy, ^ue Metz tienne bon. Signé : Bazaine. »

Une explosion de vivats, de bravos, de cris! Partagé entre un absurde espoir et une rageuse incrédulité, Du Breuil s'était retourné pour contempler les visages fiévreux, frémissants d'attente, de curiosité, de foi aveugle Les moins expressifs, ceux même que la vieillesse ossitiait, étaient tout pétris d'une âme passionnée; quelquesuns atteignaient au vertige, à la folie. L'exaltation de la ville, grandissante à mesure qu'il avançait, lui fut pénible : partout des gardes nationaux en armes gesticulaient. Ce bouillonnement d'écume sur le feu retomberait à plat, dès que la froide vérité serait connue. Arrêté dix fois, forcé de répondre aux interrogations, il atteignit la demeure des Bersheim. Le petit Thibaut, blême, maigre — où étaient ses joues de pomme rose? — jouait avec des têtards, pullulant dans une grande cuve. Des tonneaux à côté rappelaient la menace de bombardement du 16 septembre, les précautions prises; leur eau avait croupi, devenue couleur de feuille morte.

— Bonjour, m'sieu!... Le gamin fit le salut militaire : — Ma petite sœur est bien malade.

— Vèux-tu bien ne pas déranger monsieur!

Louise, énorme et près de son terme, s'élançait de la buanderie; Du Breuil l'interrogea. Ilélas! oui! sa petite fille avait une fièvre de cheval. « C'est cet air puant! Une enfant qui se portait si bien à la ferme! » Dans les maisons voisines, trois nourrissons étaient morts... Plus de lait! Du pain de boulange. On rencontrait dans les rues beaucoup de ])etits cercueils. Partout des robes noires, des boutiques fermées avec celle étiquette aux volets : Pour cause de décès! Et penser que derrière leurs abris, bien au chaud, les Prussiens s'empiffraient de saucisse aux pois. « J'en ai vu de prisonniers, monsieur,

c'est dégoûtant, comme ils sont gras! » Une crise d-^ larmes la suffoquait, elle rentra dans sa buanderie.

La vieille Lishcth cependant introduisait Du Breuil, avec des exclamations : — Avait-il donc été malade, qu'on ne le voyait plus? La maison n'était pas gaie, c'est vrai. Il allait trouver l'ambulance à demi vidée, mais pas par la guérison. Seigneur! Le vieux capitaine, ce brave homme si résigné, — le caporal blessé à Noisseville, qui avait vu le père et la mère de la Louise, les vieux Larrouy, écrasés dans leur ferme, — l'autre, un petit lieutenant qui ressemblait à une fdle, que le bon Dieu eût leur âme : ils avaient bien souffert!...

Grand'mère Sopliia, M™« Bcrsheim, Anine, successivement arrivaient au salon. Toutes trois associées, fondues en un seul dévoûment par leur ministère de charité, le contemplaient avec une expression de visage si semblable qu'il en fut frappé. Il s'émut de voir à quel point la douleur les avait identifiées. La joie du retour de Maurice s'était plus vile dissipée que la douleur d'avoir perdu André, et toutes ces morts dans leur maison, toutes ces agonies dans la rue, le quartier, la ville, les camps, les avaient saturées d'horreur. Leurs yeux secs semblaient taris; mais tandis que chez la grand'mère Sophia les traits conservaient une bonhomie admirable, on lisait dans les beaux yeux clairs de M™° Bersheim une révolte que la religion n'apaisait pas. Une émotion soudaine avait transfiguré Anine ; elle n'avait eu pour Du Breuil qu'un regard, mais éloquent : de leur court serrement de main, il gardait une expression d'élan, de confiance; le bonheur qu'il en éprouva fut mâle et grave. Les trois femmes en deuil le contemplant toujours, paraissaient attendre, espérer de lui une parole d'espoir, un acte d'énergie, une pesée quelconque, si légère fûtelle, sur le destin tragique qui les écrasait tous. Il sentit cruellement son impuissance.

— Comment va Maurice?

— On l'a, comment dites-vous? réincorporé, fil M™« Bersheim, dans un régiment de ligne, au camp du Sablon.

Il e?t de service. \'ous ne le verrez pas aujonrd'liui.

— Etd'Avol? deiuanda-t-il.

— Presque guéri; il rentre demain àson rùiJîimenl, dit la grand'mère.

Le silence retomba, lourd comme un reproche. Dos voix fortes, qui venaient du jardin, se disputaient.

— Vous trouverez auprès de mon mari, reprit IM^^^^Bersheim, beaucoup de vos camarades. Ils sont en grande conférence.

— Vous n'y serez pas de trop, quand ce ne serait que pour conseiller le calme et l'entente, dit Anine.

Elle soulevait un store, poussait la fenêtre. Du Breuil apercevait une réunion houleuse; des faces inquiètes, d'autres cordiales se tournaient vers lui. La discussion continuait, aussi haut, aussi fort. Il serrait des mains. D'Avol feignit de ne pas le voir; — peut-être sa conversation avec Gex l'absorbait-elle vraiment, — il abandonna sa main comme à un indilTérent, puis s'étonnant :

— Tiens, Pierre? Tu es donc des nôtres? Nous avons semé, en ton absence.

Il se retourna vers Gex :

— Changarnier est trop vieux, Canrobert seul est notre homme. Croyez-vous qu'il consentira?

Gex, prudent, venu là pour flairer le vent, rrpondit :

— Soyez assuré que Bazaine ne se démettra en faveur de personne. Dès lors une acceptation de Canrobert me paraît impossible. Sa loyauté, son caractère chevaleresque, son respect de la discipline ne lui permettent aucune situation fausse.

Le comte de Cussac s'approchait. D'Avol le sonda sur Ladmirault, il faisait la même réponse.

— Ils sont tous trop vieux, dit Bersheim avec un haussement d'épaules. La volonté s'émousse à partir d'un certain âge. Tous les généraux en chef devraient avoir trente ans.

Cependant, malgré les interruptions de Barrus, Carrouge invectivait le Gouvernement provisoire :

— C'est honteux, disait le vieux commandant de la Garde impériale, honteux! ces hommes du 4 septembre qui choisissent pour faire une révolution le moment où l'ennemi foule le sol de la patrie!

Barrus protesta, les yeux enflammés, la voix vibrante :

— L'épée de la France gisait dans la boue, ces hommes l'ont relevée pour frapper l'ennemi. Personne n'a renversé l'empire. Il est tombé de lui-même, comme une chose pourrie.

— Vous parlez en démagogue! criait Carrouge.

— Je parie en patriote. Toute la France s'est prononcée contre lui, nous sommes les seuls à le reconnaître encore.

Carrouge affirma :

— Nous sommes liés par notre serment!

— Notre serment à qui ? A un Empereur prisonnier? A une Impératrice en fuite? sommes-nous les soldats d'un homme ou d'un pays? Où est la France? à Wilhemshohe? à Hastings ?

— Barrus a raison, intervint Bersheim. S'il n'y a plus d'Empire, la patrie reste! En quoi le serment du maréchal l'empèche-t-il de remplir ses devoirs militaires? Quelles que soient leurs opinions politiques, des soldats ne doivent avoir d'autre idée que de quitter Metz et de se soustaire par tous les moyens à la capitulation honteuse qui se prépare !

Avec son bon sens têtu, c'est à ce point qu'il ramenait la discussion, toujours prête à s'écarter au gré des récriminations stériles.

— Là-dessus, gronda Carrouge, d'accord, il faut trouer, trouer à tout prix !

— Soyons pratiques! lançait un carabinier enthousiaste. Que ceux qui veulent contraindre Bazaine lèvent la main !

— Pardon, dit un autre — le mince capitaine de Serres, de la batterie de d'Avol, — par le mot contraindre, vous ne pouvez entendre qu'un pression morale, respectueusement conforme à la discipline. Or, seuls.

nous l'avDns reconnu, les officiers généraux ont qualité pour tenter une démarche auprès du maréchal. Recrutons-en îe plus possible.

Le lieutenant Thomas, fidèle à la hiérarchie, et les yeux plus rouges que jamais, approuva de la tète. Un capitaine du génie, figure ardente et triste, prit alors la parole. Ses sentiments étaient élevés, mais une sécheresse déclamatoire gâtait les choses fortes qu'il disait. € Depuis longtemps, les yeux perspicaces lisaient dans le jeu de Bazaine. C'était un incapable doublé d'un traître. La pression qu'il exerçait sur les journaux, la démoralisation systématique qu'il propageait dans l'armée, ne laissait pas d'illusions sur son but : restaurer l'Empire pour en tirer profit. Il fallait donc agir, mais agir sur l'heure. Passé le 13, une sortie devenait impossible; l'armée était trop affaiblie. Recruter de nouveaux généraux, perdre du temps, à quoi bon? le nombre n'y ferait rien. Une voix suffit, pourvu qu'elle parle net. Si Bazaine avait l'oreille dure, eh bien, on offrirait le commandement suprême à d'autres! »... — Venez-vous à la grande réunion? demanda-t-il, les instants pressent. Ce n'est pas dans trois jours, c'est demain que les généraux qui ont du cœur devraient parler au maréchal!

— Bien dit, Rossel! cria d'Avol.

Un autre capitaine, Boyenval, nomma deux généraux, s'offrit à faire auprès d'eux des démarches immédiates. Il partit, accompagnant Rossel, le carabinier, de Serres et quelques autres, des jeunes gens qui parlaient haut, faisaient sonner leurs sabres. Gex et Cussac sortirent peu après.

Les récriminations croissaient toujours. Carrouge, très animé, écoutait, sans les entendre, les plaintes d'un vieux bourgeois de Metz, M. Krudger, dont le fils était un des membres les plus actifs du conseil municipal :

— Comparez, disait-il avec exaspération, ces deux feuilles de Y Indépendant de la Moselle d'aujourd'hui. Voici les épreuves, sabrées par la censure, et voici le numéro du journal, mutilé, avec des vides! Si cela continue, les

journaux de Metz paraîtront bientôt en blanc. Coftinières et Bazaine ne tolèrent que la prose communiquée par eux, les mauvaises nouvelles, les rectifications h l'avantage de l'ennemi. Comparez, regardez!

— Ma foi, s'écriait Bershcim, les coupures soni instructives, écoulez cela : « Les nouvelles apportées sont bonnes, très bonnes, que les j^essimislcs prennent donc confiance', et n'entendons plus prononcer ce mot qxii fait monter la rougeur au front : Capitulation! » Biffé! pourquoi?

— Pis encore! reprit M. Krudger. Un article du colonel Humbert, secrétaire de la bibliolhôque de l'École d'application, démontrait que la situation n'est pas désespérée, que la France s'arme. Coffinières vient de l'anéantir sur épreuves. Et voilà ce que vous ne soupçonneriez jamais : le colonel Humbert n'a pris la plume qu'après la visite d'un officier d'état-major, venu de la part de Bazaine, demander l'ouvrage de Thiers où il est question des capitulations de Baylen, de Gènes et de Dantzig!

Il y avait là une douzaine d'officiers, quelques-uns appuyés sur des béquilles, d'autres le bras en écharpe, pâles encore de leur séjour à l'ambulance. Tous se regardèrent avec indignation. D'Avol ricana en regardant Du Breuil :

— Jolie commission! Tu connais peut-être l'envoyé? un de tes camarades?

Plus sèchement qu'il n'aurait voulu. Du Breuil répondit :

— J'ignore. En toutcas, il n'est pas responsable, ilobéit.

— Oui, oui, l'obéissance passive, connu! Elle mène loin!... Mais moi, je le déclare, quand le joug est honteux, on le brise ! Reconnais-tu qu'à l'heure qu'il est, une sortie avec ou sans espoir, seule, peut sauver l'honneur du drapeau? Oui ou non?

Du Breuil fronça le sourcil. Il pressentait le choc. Son cœur aimant en souffrait, autant que son amourpropre froissé à vif. Pourquoi d'Avol était-il à ce point entier, fougueux?

— Je le reconnais, concéda-t-il enfin.

— Alors tu approuves la démarche que certains généraux vont faire auprès de Bazaine?

— J'approuve tout ce que la discipline tolère, rien au delà.

— Donc, fit d'Avol, tu nous blâmes, si Bazaine se refuse ù sortir, de lui substituer un chef meilleur? Tu nous blâmerais de préférer la révolte à l'opprobre, en un mot, s'il le faut, tu capituleras?

Du Breuil se retourna; Anine était derrière eux, accompagnée de sa mère. Leur présence lui fouetta le sang; il se redressa sous l'insulte :

— Je t'ai répondu. Que Bazaine, ou un chef régulièrement investi du pouvoir, nous mène à la trouée, je serai à mon poste!

— En attendant, tu te croises les bras. Tu te dis : je suis couvert, j'obéis. On me commande de marcher, je marche; on me commande de rendre mes armes, je les rends. La discipline, toujours! Et tu ne songes pas qu'au-dessus de cette discipline inerte, aveugle, sans âme, il y a une loi supérieure, le sentiment de l'honneur?

— Halte! fit Du Breuil avec fermeté. Ne mêlons pas, s'il te plaît, un pareil mot à une discussion courtoise. Je crois entendre l'honneur aussi bien que toi.

D'Avol lui jeta un regard noir, mais se tut; son bras à l'écharpe tressaillait. Un grand malaise, un grand silence... M™» Bersheim et son mari paraissaient fort en peine; Anine demeurait impassible, comme si elle n'eût rien entendu.

— Il est certain, dit M. Krudger conciliant, que nous pouvons tenir plus longtemps encore qu'on ne croit. Nos ressources vont être augmentées par les réquisisitions prescrites en ville; désormais, pas un grain de blé ni de farine ne sortira de Metz. La distribution prochaine des caries de consommation réglementera le gaspillage. Mais, ajoula-t-il en regardant sa montre, il me semble que la réunion des officiers de la garde natio* nale à l'hôtel de ville se prolonge bien.

A ce moment, Gustave Le Martrois accourut, si échauffé que le verre de ses lunettes était couvert d'une buée. Il annonça d'un air inspiré qu'une émeute se préparait, et il en paraissait tout fier, car il professait des sentiments républicains avancés, alarmes de sa mère, la prudente M'°''Le IMartrois... — Les délégués des officiers delà garde nationale, conduits par le maire, expliquat-il, venaient de se rendre chez le gouverneur, pour obtenir, s'il était possible — son air fut ironique, — des renseignements sûrs... Ces bruits de négociation, cette prétendue grande victoire, tout cela aflolait la ville. Pendant ce temps, un des officiers demeurés à la maison commune avait brisé le buste de l'Empereur; un autre, au milieu d'applaudissements et de sifflets, avait arraché et jeté sur la place l'aigle du drapeau. On s'était un peu bousculé et, dans la bagarre, une de leurs connaissances, M. Dumaine, venait de recevoir quelques bons horions.

— Bien fait! dit Bersheim, ce gros égoïste! cet accapareur! Croyez-vous qu'à la dernière visite domiciliaire, on a découvert dans sa cave plus de trente-six sacs de farine, de blé, des tonneaux de harengs, des jambons, des paniers d"œufs, des conserves... De quoi nourrir un régiment! Il se gorgeait en cachette sans rien donner aux pauvres, ni aux blessés. Nous lui avons signifié de ne jamais remettre les pieds ici, tant sa conduite nous a révoltés !

Cependant Carrouge, furieux, exigeait de Gustave des détails; l'aigle arrachée et jetée sur la place l'indignait :

— Tas de braillards! dit-il, en raccrochant son sabre. J'y vais !

On ne put le retenir, mais d'Avol et le vieux M. Krudger, par précaution, l'accompagnèrent. Tous les officiers présents gardaient un air contraint. Cet aigle, étincelant à la hampe des drapeaux, avait, de ses ailes d'or ouvertes, traversé l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, tous les champs de bataille de l'Europe. Du Breuil, bien qu'il se crût résigné à la catastrophe oii, pour la seconde

fois, la dynastie avait sombré, sentit l'affront et murmura :

— L'anarchie commence ! et l'on voudrait que de vrais soldats portassent atteinte à la discipline? Allons, c'est criminel! Comment d'Avol ne voit-il pas à quel gâchis effroyable, à quel chaos une conjuration militaire peut nous mener?

Il lui sembla qu'Anine inquiète le dévisageait, cherchait à le pénétrer, à le comprendre. Il crut, sous son calme apparent, la sentir flottante, irrésolue. L'héroïsme de d'Avol — héroïsme facile, tout de nerfs et de bile, d'orgueil et de bravade — devait la séduire ! Mais peutêtre aussi comprenait-elle, avec sa droiture, son bon sens, à quel douloureux sacrifice s'immolaient ceux qui voulaient garder jusqu'au bout l'inflexible respect de la règle? Sans doute elle se demandait, comme lui-même, où était le devoir?

Comment le démêler, dans ces heures troubles? Comment l'appliquer surtout? Qu'il était cruel de le chercher dans l'aigreur, les récriminations et les reproches! Combien il était pénible, ce devoir discuté, qui mettait face à face les anciens amis, décliirait les consciences les plus sincères! D'Avol?... Restaud?... La discipline? L'honneur?...

Le 12, Du Breuil lut sur la feuille nouvelle de son calendrier : Bataille cVElchingcn, 1805. Quel reproche, ces souvenirs glorieux, ces noms flamboyants! Hier Masséna; aujourd'hui Ney, le héros de la Moscowa, Ney qui, à Waterloo, disait : « Je voudrais que tous ces boulets m'entrassent dans le ventre! » Ney qui se fût fait sauter sur une poudrière, plutôt que de se rendre!

D'heure en heure, la situation empirait. Le maréchal avait, dans un communiqué, démenti la prétendue grande victoire. La veille, toute distribution aux chevaux avait cessé; dans deux jours le pain manquerait. Frédéric-Charles avait d'abord refusé de laisser partir Boyer, puis, sur avis favorable de Versailles, consenti. Son parlementaire venait d'arriver : Boyer était autorisé à se rendre auprès du Roi; un train express l'attendait à Ars; l'aide de camp du Prince l'accompagnerait.

Le général était parti vers midi.

— Belle occasion, dit Francastel, de montrer auxPrus siens ses étoiles neuves !

— Peuh! des étoiles filantes! fit méchamment Floppe. Cependant le conseil, convoqué par le maréchal à la

suite du refus primitif de Frédéric- Charles , tenait séance. Devant cette solution favorable qui répondait au vœu de presque tous les membres, on n'avait eu qu'à s'occuper des dernières manifestations de la ville. Fros-

Lï: DESASTRE 381

sard et Lebœuf demandaient avec violence que l'aigle fût rétablie sur la hampe du drapeau de l'hôtel de ville. On attachait, répondait Coffinières, trop d'importance à cet événement. II lui fallait un ordre écrit. Mais Bazaine gardait le silence. Coffinières réclamuU alors à nouveau qu'on séparât le sort de la ville et celui de l'armée; le •20 octobre, il ne pourrait plus rien céder des ressources de la place.

— Hé! hé! votre patron s'agite, disait Floppe au capitaine Chagres. Encore un que Bazaino a joliment roulé! Vous y voyez clair, maintenant, hein? vous faites la grosse voix, vous voulez sauver Metz! Trop tard! mon gros. Si nous y passons, vous y passerez aussi!

Chagres haussa les épaules, c'était un homme très brave, mais que la discussion ennuyait. Il avait, l'autre jour, fait descendre à un braillard l'escalier de son bureau, d'un coup de pied dans le derrière.

Dans la soirée, bien des pensées suivaient Boyer. Réussirait-il dans cette étrange mission à laquelle les plus sages ne songeaient qu'avec malaise? Il allait, disait-on, proposer au roi de Prusse les clauses suivantes : La ville laissée à elle-même pour se défendre; évacuation des blessés; départ de l'armée avec armes et bagages pour le sud de la France ou l'Algérie, sous la condition d'y rester jusqu'à la fin de la guerre... Mais pourquoi le vainqueur accepterait -il de semblables offres?... Par humanité? une sortie, même infructueuse, pouvant coûter aux Prussiens 20 à 30 000 hommes? — Bien sentimental, cela, pour un ennemi qui ne voyait que les résultats, sacrifiait tout au bul!... Par avantage politique? l'armée du Pdiin, seule, étant capable de rétablir l'ordre social? — Espoir chanceux, espoir précaire! Au cas improbable où le Roi et ses conseillers l'accueilleraient, l'armée suivrait-elle ses chefs?

Et cependant, si intense était le besoin d'espérer, que ies âmes bien trempées, de solides courages, des hommes dont on ne pouvait suspecter l'honneur, en arrivaient à se cramponner à ce dernier moyen de salut.

La fièvre où chacun vivait enfantait des cauchemars; toute vie normale était abolie. Il fallait faire la part de ces circonstances uniques : cette armée bloquée, tenue dans l'ignorance des événements tragiques qui se succédaient autour d'elle, passant des sursauts de l'espoir délirant à la plus morne prostration. Pis qu'une absence totale de nouvelles : des rumeurs insensées, grands soulïles invisibles qui faisaient vaciller les âmes. Nul espoir du dehors. Un gouvernement partagé fuyant luimême devant l'ennemi, ou bloqué dans Paris, qui certainement ne pouvait tenir! Certes, s'ils avaient connu l'héroïque défense de la capitale, les efforts désespérés du Gouvernement provisoire, tous ces généraux d'Afrique, d'Italie et de Crimée, ces chefs glorieux du conseil sui)rême n'eussent pas été frappés d'un tel engourdissement de l'honneur militaire, d'une telle paralysie de la volonté. Beaucoup venaient à se demander si une boucherie nouvelle était nécessaire. Sans chevaux pour traîner les canons, sans cavalerie, rien que des fantassins forcés de franchir un cercle foudroyant d'obus et de balles, n'irait-on pas à un monstrueux massacre? La captivité n'offrait aux gens de cœur que l'image d'une catastrophe pire, et la honte d'une humiliation à laquelle la mort était préférable. Pourquoi donc alors se refuser à une convention honorable qui permettrait de sortir avec armes et bagages? Gagner du temps semblait la plus pressante nécessité... Ne pouvait-on croire aussi — on avait tant besoin de croire ! — que les commandants en chef cédaient à un devoir d'humanité en s'efforçant de sauvegarder, des souffrances de la captivité comme des horreurs du massacre, cette foule lamentable de soldats amaigris, courbés, phtisiques par centaines? Était-il invraisemblable de supposer que ces maréchaux et ces généraux eussent senti quelque pitié devant les faces innombrables de leurs soldats, ces faces jaunes et hâves, sur lesquelles ils pouvaient lire une anxiété si étrange?... Hélas! quel manque de perspicacité, quel triste aveuglement, eu ce cas! S'être laissés acculer de la sorte!

Car le malheur, pensaient Du Breuil, Restaud, Laune, bien d'autres, est que ces considérations humaines, justifiables, si l'on voulait oublier quels arrière-mobiles personnels s'y mêlaient, reposaient sur l'irisement d'une bulle de savon. Que Bismarck la crevât d'un souffle, tout s'évanouissait. L'ennemi, fidèle à sa tactique, aurait gagné du temps, et l'armée du Rhin, roulant sur la pente par le seul poids de ses chevaux morts et de ses hommes sans force, se réveillerait au fond du sépulcre.

Le 13, on attendait Boyer dans la soirée. Quelle probabilité cependant qu'il pût revenir sitôt? Du Breuil, retenu par son service, n'eut tout le jour pour distraction que les interminables conversations de ses voisins : il en était écœuré. D'avance, il savait ce que chacun allait dire; les manies, les tics de tous lui étaient familiers. Massoli, qui crachotait, l'exaspérait, autant que Francastel louchant avec satisfaction sur ses moustaches en croc. Tristes heures, à entendre, h regarder tomber la pluie. Elle dévidait à perte d'horizon son écheveau de fils gris; on entendait le sanglot des gouttières dégorgées. Et Du Breuil songeait aux bivouacs gluants, aux petites tentes percées, aux soldats couchés sur une paille devenue fumier, à ceux qui, pour trouver du bois, saccageaient les dernières charpentes, à ceux qui, observant un armistice lacite, blottis dans les fossés d'avantpostes, regardaient, sous leur capuchon pointu, les casques ennemis également immobiles dans un lointain de brume et d'eau.

Il se disait : « Qu'est-ce que je fais ici? Gomme les autres, j'attends le retour de Boyer, après avoir attendu celui de Bourbaki. > Il se représentait le voyage du conseiller intime de Bazaine : quelles émotions pouvait ressentir un général français, à ti'averser son pays mis à feu et à sang, sous la conduite du gardien courtois, mais inflexible, qui l'empêchait d'échanger la moindre parole avec ses compatriotes? Sans doute, il préparait les arguments, les paroles persuasives qui allécheraient le vieux Guillaume et ses dogues soup«ionneux, Moltke

et Bismarck. Et, malgré lui, Du Breuil subissait une impression pénible. Boyer semblait trop, vraiment, avec sa figure ingrate, l'agent d'affaires d'une négociation louche.

Reviendrait-il seulement? Qu'était devenu Bourbaki, dupe d'une mission semblable? Bourbaki dont le départ, l'absence inexplicables avaient affolé Metz à ce poinl qu'une députation récente s'assurait que le général n'élnit p;i enfermé à l'École d'application sur l'ordre de Bazaine.

La pluie tombait, tombait sans relâche; Du Brouilla contemplait avec navi'cment. Elle allait contribuer, autant que la famine, à notre perte. Elle amollissait l'âme, éteignait le feu de la révolte. Des révolutions, l'histoire en témoigne, ont été noyées par un orage. Que dire de ces flots, dont le ruissellement nuit et jour balayait toute action énergique? Du Breuil pensa : la conjuration est dans l'eau. Pour courir les camps, pour recruter des adhérents, il ne faut pas que la boue colle aux semelles, que le vent et la pluie vous aveuglent. Le maréchal, dans sa maison chaude, pouvait jouer à l'aise au billard, tandis que les meneurs de la grande réunion, les Rossel, les Boyenval, d'Avol, Carrouge, Charlys s'évertuaient, trempés, crottés, exténués de rage et de fatigue!

Cette première démarche, où l'on avait bien spécifié que toutes les formes de la discipline seraient respectées, cette visite en corp--. de quelques généraux à Bazaine n'avait abouti à rien. En vain Boisjol, éloquent dans sa rudesse, avait dit quelques mots étranglés par l'émotion; en vain Chenot avait insinué, avec bonhomie, les avantages d'une sortie. Bazaine, surpris du blâme implicite de cette démonstration, avait dissimulé, pris son air de rondeur : — « Il était décidé à ne pas capituler, il leur en donnait Vaasurance formelle. Le général Ijoyer allait arrêter à Versailles une convention miliîaire, qui permettrait à l'armée de quitter honorablement la place. Dans quarante-huit heures, on saurait s'il avait réussi. S'il échouait, le maréchal pensait comme

eux qu'il fallait sortir à tout prix. » Et prenant la carte, il improvisait un plan de marche ; sur les deux rives de la Moselle, cette fois, dans la direction du sud. 11 ajournait des mesures immédiates, en se déclarant prêt; ajoutait que sa situation à l'armée était peu agréable, et que si un autre, quel qu'il fût, voulait s'en charger, il la lui abandonnerait volontiers.

« Oui, comptez là-dessus! » avait grommelé Carrouge. Il se confiait à Du Breuil : on allait chercher un chef qui consentît à entraîner l'armée et les corps d'officiers. Soutenu par les adhésions des généraux décidés à trouer, il irait trouver le maréchal, le prierait de se mettre à leur tête, sinon, de les autoriser à agir. Ou le maréchal prendrait la direction du mouvement, ou son refus môme le condamnerait. On était dégagé vis-à-vis de lui, parles paroles qu'il prononcerait; les règles essentielles de la discipline demeuraient sauves... Mais Du Breuil regardait la pluie. Elle infiltrait en lui le doute, le découragement.

€ Ah! si Bourbaki était là! répétait Carrouge. Il nous en aurait tiré, lui! Nous avons bien Deligny, il a étudié à fond la sortie, il a son plan... Mais voudra-t-il? c'est une grave responsabihté. » — Hé non! songeait Du Breuil, Deligny ne voudrait pas; tous ceux qu'on mettait en avant se récuseraient, Cissey comme Deligny, Ladmirault comme Cissey, Canrobert comme Ladmirault... Canrobert?... son rang, son ancienneté, son caractère l'eussent, certes, désigné aux suffrages de tous; mais l'altitude effacée qu'il avait prise dès le début, les votes qu'il avait émis, le liaient. Sa loyauté d'ailleurs se refusait aux intrigues et aux arrière-pensées; il répondait de Bazaine comme de lui-même, il affirmait qu'on ne capitulerait pas... Non, non, aucun des chefs ne prendrait le commandement suprême. Tout le monde était prêt à obéir, personne à commander.

La pluie, toujours la [tluie... Elle entrait le long des fenêtres, glissait sous la porte, tachait le parquet à chaque entrée ruisselante d'officiers. Elle avait fini par

bercer Massoli de son bruit doux et monotone. Il s'endormait quand on vint le réveiller : le maréchal faisait demander des renscig-ncments confidentiels sur la route du sud. Charlys était chargé d'envoyer des émissaires pour s'assurer encore de l'état des défenses sur les routes de Château-Salins, de Nomény et do Coin-sur- Seille. Francastel, qui revenait de chez le maréchal, annonça qu'on allait requérir tous les chevaux des habitants pour atteler l'artillerie. Du Hreuil, sceptique, — il les connaissait tant, ces faux départs ! — entendait comme une obsession la voix bourrue de Carrouge : « Oui, oui, comptez là-dessus! »

Le lendemain au réveil, Frisch lui parla de détonations lointaines entendues dans la nuit. Jubault, dit-il, prétendait que c'était le tonnerre, car il y avait eu un violent orage coupé de grêle. Mais non, ce devait bien être le canon. Et Frisch hasarda :

— C'est peut-être une armée de secours?

Du Breuil eut un sourire triste, et sans réponse arracha la feuille de la veille au calendrier. Elle mit à jour : 14 octobre 1806 : léna! La foudroyante campagne de Napoléon : en 17 jours, la monarchie prussienne détruite, anéantie!... Quelle nouvelle victoire, les jours suivants, allait le frapper au visage? Quel fait d'armes glorieux lui ferait savourer davantage l'ignominie de sa situation? Bersheim lui avait prêté des livres, pour tuer l'insomnie de ses nuits et le vide de ses journées. Les Mémoires de Napoléon remplissaient son âme d'une acre nostalgie. Quelle époque, et qu'il y eût voulu vivre! Jamais un maréchal de France n'eût songé à transiger de la sorte. Dupont à Baylen n'avait rendu que 25 000 hommes, et son nom seul était un opprobi-e!

La canonnade lointaine retentissait toujours. Le bombardement de Thioii ville, supposaient les uns, de Longwy, hasardaient les autres Décherac, reprenant son service au Quartier général — on lui flt fête, — apporta des nouvelles de Metz. Coffinières, accusé de duplicité et de trahison par une population exaltée, en avait assez. Il

venait, dans un mouvement d'humeur, d'envoyer sa démission au maréchal.

— C'est sans doute le général Laveaucoupet qui le remplacera? risqua Massoli.

— Non, dit Décherac, la succession est trop lourde pour qu'il accepte. Le maréchal passera la main dans le dos de Goffînières, qui se laissera persuader. Il est entre l'enclume et le marteau, ce pauvre gouverneur. Metz lui reproche d'être trop impérialiste, Bazaine et ses lieutenants d'être trop républicain. 11 ne sait plus à qui entendre.

Il raconta les troubles : Coffinières avait signifié, l'avant-veille, aux commissions de perquisition réunies à l'hôtel de ville, que le produit de leurs opérations serait versé, non pas aux greniers de la ville, mais aux magasins militaires. Grand tapage, d'autant que le gouverneur avait annoncé le départ prochain de l'armée et le bombardement inévitable qui suivrait, en ajoutant : « On devra dès lors s'attendre à des choses effroyables! »

— De plus, reprit Décherac, hier, Coffinières a appris par lettre au conseil municipal l'affreux état des ressources de la ville et de l'armée. Là-dessus, indignation, stupeur de ces messieurs exprimant, dans une adresse, leur douloureux étonnement. Coffinières a répondu aujourd'hui par une reconnaissance du gouvernement de la Défense nationale. Les manifestations durent encore !

Il ajouta :

• — Les femmes de Metz, qui ont été si admirables pour nos blessés, se montrent les plus excitées. Les gardes nationaux sont en effervescence. En ce moment même, ils demandent à Coffinières de monter la garde dans les forts. Leurs députés vont offrir à Changarnier de se mettre à leur tête. « Nous sommes trahis, vendus! > crient-ils. On a déposé une couronne d'immortelles sur la tête de la statue de Fabert, on a mis un drapeau dans sa main.

— C'est une pétaudière, dit Massoli. Si j'étais gouverneur de Metz...

Décherac le regarda bouche bée. Il avait, le jour de sa blessure, le 31 août, quitté un Massoli aux cheveux cirage, et le Massoli qui lui parlait avait les cheveux comphHcnient blancs. Son étonnement fît rire.

Bersheiin, M. Krudger, dont la grande barbe était perlée de pluie, d'autres bourgeois de Metz arrivèrent. Ils voulaient voir le maréchal. On entendait au loin des détonations, ne reconnaissait-on pas le bruit des fusillades, celui des mitrailleuses? Certainement, affirmait M. Krudger, les Prussiens avaient été battus sous Paris, mis en fuite. Un lieutenant de la garde nationale, comme dans un transport de fièvre chaude, répétait : « Nos frères, nos frères de la Loire! L'armée de secours! Elle se bat à Gravelotte! Messieurs, aux armes, aux armes! » Deux notables furent eufin introduits auprès du maréchal. Bersheim confirmait à Du Breuil l'agitation extraordinaire de Metz. La veille au soir, vers neuf heures, une foule houleuse stationnait sur la place de rHôtel-de-Ville. Coffinières s'était présenté devant le conseil : sur son honneur, sur son épée, avait-il juré, il ne capitulerait jamais.

— A dix heures, le conseil a levé la séance ; les derniers coups du beffroi pour le couvre-feu sonnaient, les groupes ont fait silence, les grilles de l'hôtel de ville ont été ouvertes. Notre vénérable maire, tète nue, entouré de ses collègues, se tenait sur les premiers degrés de l'escalier d'honneur. Des hommes portant des lampes éclairaient le groupe. D'une voix émne, il a lu tout haut l'adresse qu'il était chargé de transmettre à Coffinières. C'était poignant, je vous jure.

Il ajouta :

— Voilà le conseil de dcfeuse et le comité de surveillance des approvisionnements enfin constitués! Cinq commissions perquisitionnent. Il est bien temps!

Le lieutenant de la garde nationale dit à Du Breuil avec frénésie :

— Bazaine trahit, mon commandant! Il va tous les jours dîner chez Frédéric-Charles. Un de mes amis se promenait avant-hier soir du côté de la ferme Frescati. Près du chemin de 1er, il entend des pas de chevaux. 11 se cache dans un fossé. Trois cavaliers arrivent. A hauteur du passage à niveau, l'un dit : — « C'est ici, maréchal, que nous devons mettre pied à terre. » Une ordonnance emmène les chevaux, tandis que les autres se dirigent du côté de la route de Jouy. Mon ami a entendu un roulement de voiture qui s'arrêtait et retournait, emportant le maréchal et ses acolytes.

Bersheim hochait la tête. Ma foi, tout devenait possible. Lui aussi, la fièvre qui fait voir partout embûches, perfidies, trahison, le gagnait. N'avait-on pas interdit aux gérants des journaux, sous peine de suspension de leur feuille, d'annoncer le départ de Boyer?

Les deux notables sortij^ent de chez le maréchal peu satisfaits. Bazaine ne croyait pas que la canonnade indiquât une bataille. Sans doute, les Prussiens bombardaient Verdun. A un de ses interlocuteurs qui lui signalait des ressources de grains, il avait répondu, avec un haussement d'épaules : e Oui, je sais où il y du blé, c'est en Beaiice, et du bétail, c'est en Normandie! »

Ils s'en allèrent, dans le char à bancs qui les avait amenés. La barbe blanche de M. Krudger flottait au vent...

— Des nouvelles de Boyer, messieurs! dit le colonel Jacquemère. Un parlementaire vient d'apporter un télégramme daté de Versailles, annonçant son arrivée après un voyage de quarante-huit heures; il allait voir immédiatement M. de Bismarck.

La surprise et le désappointement furent grands. Boyer ne pouvant rentrer avant deux ou trois jours, l'imminence des mesures à prendre frappait les plus indolents. Massoli se pencha sur le phm où l'on traçait les ouvrages élevés par l'ennemi. Francastel recopiait une note sur les emplacements des troupes allemandes.

On reparlait de la sortie. On allait payer par anticipation la solde d'octobre et de novembre.

— Hé! hé! ricanait Floppe, le maréchal tient à ses petits écus! ça se comprend! Les quartiers d'une solde de 180 000 francs par an sont bons à prendre.

Ces propos trompaient mal l'attente et l'angoisse. On sentait trop que le sort de l'armée était suspendu à la réussite de Boyer; et déjà, un mot chuchoté par l'étatmajor de Bazaine, trop tard, faisait courir le glas des dernières espérances et des vains efforts. L'agonie de l'armée du Pdiin avait commencé. Des soldats en maraude, entrés à Metz, malgré la fermeture des portes et les défenses, prenaient le pain de force dans les boulangeries. Beaucoup rôdaient, devant les maisons, Bersheim en avait vu un tomber de faiblesse dans sa cour.

Le 15, le 16, l'attente et l'inaction consumèrent Du Breuil. Dimanche lugubre, dans sa chambre. Judin, [)ar bonheur, venait le voir. Metz se calmait un peu. Le maréchal, n'ayant trouvé personne qui voulût remplacer Coffînières, l'avait forcé en ternies aimables à reprendre sa démission. < L'un et l'autre, lui écrivait-il, nous avons fait, dans l'esprit des règlements, tout ce qu'il était possible de faire »... L'esprit des règlements? Allons donc! La lettre morte. Oser parler de vaines formules, quand la vie d'une armée, le salut d'une place de guerre sont en jeu!... Du Breuil, d'ailleurs, était las d'entendre parler delà ville, dont les griefs, à la longue, l'irritaient. N'était-ce pas l'armée, après tout, qui avait mis les forts en défense, l'armée qui, par sa présence, avait évité un bombardement? Les malheureux soldats, grelottant de froid et crevant de faim dans leurs bivouacs, l'intéressaient davantage. Judin lui raconta la démarche des délégués de la garde nationale auprès de Ghangarnier. Le vieux brave les avait indisposés par l'éloge de Bazaine et l'apologie de la discipline. Évidemment personne ne se mettrait en avant. Cissey, Ladmirault, tous ceux qu'on avait pressentis, s'étaient dérobés. Le mare-

chai avait reçu les officiers de la garde nationale et répété que si l'on trouvait mauvaise sa manière de commander, on n'avait qu'à nommer un autre chef. Pour couper court aux f mtatives des meneurs, sachant qu'ils avaient arrêté tout un plan de surprise et d'occupation des forts et des postes de la ville, il avait mandé les capitaines Rossel et Boyenval, admonesté le premier, fait mettre le second en prison au Saint- Quentin.

Judin, qui allait et venait par la chambre, s'arrêta devant les éphémérides du calendrier :

— 16 octobre 1803 : Prise d'Ulm par les Français... Diable, fit-il, l'histoire a l'esprit cruel!

Le lendemain, Du Breuil, qui sentait peser sur lui une angoisse d'heure en heure plus lourde, fut étonné d'apprendre que le maréchal, pressenti par Jarras sur la nécessité de s'ouvrir le passage, avait répondu que, le 18 et le 19 étant les anniversaires de la bataille de Leipsick, on ne pouvait combattre ces jours-là. Le 18 juin 1855, choisi par nos alliés les Anglais comme l'anniversaire de Waterloo, notre tentative de vive force avait échoué à Malakoff... Singulière réponse!... Superstition? Défaite pour ne rien tenter?

Boyer arrivait enfin, sur les trois heures, et s'enfeimait aussitôt avec le maréchal. Son voyage avait encore duré quarante-huit heures. A l'aller, le train n'avait pu dépasser une station au delà de Château-Thierry, tunnels et ponts coupés. La poste prussienne l'avait conduit jusqu'à Villcneuve-Saint-Georges, d'où il avait tourné autour de Paris, pour gagner Versailles. Au retour, même itinéraire.

La nouvelle de son arrivée courait comme une flambée de poudre. L'armée anxieuse voulut connaître son destin. Généraux, officiers de tous grades aflluèrent au Quartier général, mais Boyer se montrait très réservé sur la réponse donnée par le roi, feignant d'être assez satisfait et de compter sur une solution favorable. Quant aux renseignements obtenus sur l'état de la France, il les

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déclara lamentables. Une horrible anarchie la démein brait. Le gouvernement de la Défense nationale, déjà divisé entre Paris et Tours, se déchirait à Paris même, au point que Gambetla et Kératry avaient dû se sauver en ballon pour échapper à l'animositô de leurs collèiriies et à celle de la population. Le fantôme de pouvoir établi à Tours fuyait jusqu'à Toulouse, on disait même jusqu'à Pau. Le nord demandait la paix, Rouen, le Havre réclamaient des garnisons prussiennes; Lyon avait proclamé un gouvernement révolutionnaire, Marseille un autre, le Midi tentait de se séparer, l'Ouest se constituait à part, au nom du principe catholique. Un semblant d'armée, 40 000 mobiles sur la Loire, venait d'être battue à Artenay, à quelques lieues d'Orléans. Une Assemblée nationale devait sortir des élections des IG et 17 octobre, mais ce décret ayant été rapporté, elles restaient ajournées à la délivrance du territoire! La dictature demeurait aux mains de Gambetta. A tant de calamités venait s'ajouter encore l'ingratitude d'un pays qui nous devait tant : l'Italie réclamait la possession de Nice et de la Savoie!

Le 18, le conseil se réunissait pour entendre ce navrant récit, connaître le résultat des négociations et prendre un nouveau parti : Bismarck ne voulait traiter du sort de l'armée qu'à condition de la voir rester fidèle au gouvernement de la régence, seule capable de faire la paix et de la rétablir. Il fallait donc s'adresser à l'Impératrice. Le général Boyer repartirait de suite pour aller la supplier de reprendre le pouvoir et d'entrer en pourparlers avec le Quartier général de Versailles. L'armée par reconnaissance lui assurerait son appui; on irait avec elle dans une ville ouverte où l'on convoquerait les anciens corps de l'État; là, le Gouvernement impérial serait restauré, la paix signée.

Du Breuil et Décherac passèrent dans la chambre de Restaud une soirée lugubre, chacun complétant ce que disait l'autre, dressant un noir et terrible tableau des misères connues, envisageant tour à tour l'impasse

funèbre où Bazaine avait engagé l'armée, et que fermait un mur infranchissable de cimetière.

— En résumé, déclarait Du Breuil, Paris et ses forts (iennent toujours. Quant aux fâcheuses nouvelles répandues par Boyer, elles sont toutes de source allemande. H n'a pas communiqué au conseil les journaux qu'il a rapportés!... Est-ce parce qu'ils mentionnent des actes modérés du gouvernement de la Défense nationale et sont en désaccord avec ses récits pessimistes? — Vous doutez? fit-il, à un geste de protestation de Restaud : l'h bien, oui! il a rapporté deux journaux. Le médecin (hi maréchal les a lus!... J'augure mal d'une mission dont le récit commence par un mensonge. D'ailleurs, hii a-t-il été si difficile d'interroger des compatriotes? II a échangé quelques mots au retour avec le maire lie Bar-le-Duc. A Versailles, sa présence a causé une manifestation à l'hôtel des Réservoirs, le bruit s'étant répandu de l'arrivée d'un général français. On a dû faire l'impossible pour lui faire parvenir des renseignements! Dans la maison qu'il habitait, un barbier, une vieille servante ont été mis à sa disposition... Si tenu au secret qu'il ait été, n'a-t-il pu se procurer d'autres détails? Mais, enfin, croyons Boyer sur parole. Les conditions qu'il expose en sont-elles moins un leurre? Que veut Bismarck? nous traîner jusqu'à l'épuisement complet! Pour que Bazaine en juge autrement, il faut que l'ambition l'aveugle ou que le péril le fascine!

— Pourquoi? objecta Décherac. La proposition de Bismarck est peut-être notre salut. Réfiéchissez! Dans le désordre actuel, la restauration impériale peut offrir assez d'avantages à la Prusse pour qu'elle cherche à l'assurer par sa modération.

Restaud hasarda, mais sans conviction et comme s'il cherchait à se persuader lui-même :

— Puisqu'on a tant fait que d'entrer dans cette voie périlleuse des négociations, l'acceptation de l'Impératrice sauverait tout. Nous ne sommes pas déliés de notre serment; nous n'avons reçu aucune communication du

Gouvernement provisoire. Si l'Impératrice vient loyalement se confier à nous, l'armée suivra cette femme belle et malheureuse, et pour ma part...

— Mais songez donc, Restaud, dit Du Breuil, que si l'Impératrice refuse, notre dernière espérance s'évanouit! Pensez-vous que Boyer ait chance de réussir là où Bourbaki a sans doute échoué. Car je n'augure rien de bon de son silence. Il faut être bien malades pour croire à de pareils fantômes de fièvre! Dans quelques jours la faim aura raison de cette foule démoralisée, à bout de patience et de résignation. Bismarck joue de nous comme le chat de la souris. Et l'inepte Bazaine et le conseil aveugle ne le voient pas!... Ils décidaient, il y a une semaine, que les ouvertures seraient entamées dans les quarante-huit heures, et que si les conditions de l'ennemi portaient atteinte à l'honneur militaire, on essayerait de se frayer passage par la force... Voilà des résolutions formelles! Ils se déjugent aujourd'hui. Bien plus, ils se raccrochent à la branche cassée, au régime déchu; ils n'envisagent même pas l'horreur d'une guerre civile, et dans cette tentative criminelle, pas un ne se demande si l'armée les suivra?...

— Nous le saurons demain, dit Restaud, puisque aujourd'hui même les commandants de corps d'armée ont réuni les généraux, les chefs de corps et de services pour leur exposer l'état des choses et connaître leur sentiment.

— Oui, railla Du Breuil, et l'on escompte si bien les réponses des généraux que, sans attendre de les connaître, Bazaine, aussitôt après la séance, a fait demander à Frédéric-Charles le sauf-conduit pour Boyer.

Les trois officiers jusqu'à deux heures du matin échangeaient leurs réflexions. Changarnier, sur l'invitation de Bazaine, avait assisté au conseil; son expérience était précieuse, on pouvait s'abriter derrière!

— Avez-vous remarqué, dit Du Breuil, que tout ce qui pouvait frapper, abaisser le moral de l'armée, le maréchal vient de le faire? Nos pertes, depuis le début de la

guerre, établies avec soin ! que l'on sache bien que nous avons perdu 40 000 hommes, plus de 300 officiers et 24 officiers généraux! Les forces ennemies, dénombrées en regard de l'infériorité des nôtres! Tous les journaux insérant par ordre la nomenclature, certainement exagérée, des travaux de siège allemands! Et que dire des communications officielles faites aux troupes, aujourd'hui môme : énuméralion en dix-huit paragraphes desdits ouvrages, avec emplacement des corps d'armée!

— Ajoutez, fit Décherac, la corruption par les faveurs, les médailles, les croix données à profusion.

— Ah! murmura Du Breuil avec désespoir, si le maréchal voulait encore sortir!

Décherac hocha la tète tristement :

— Il est déjà bien tard. Dans trois ou quatre jours, que sera-ce? La dissolution commence. Des milliers d'hommes débandés vont chaque nuit, au delà de» avant-postes, fouiller le sol, arracher les pommes de terre. Une sorte d'armistice règne. Le feu allemand a cessé sur certains points; on s'abouche avec l'ennemi, qui fait miroiter à nos hommes l'espoir d'une paix immédiate. Pour tout dire, le soldat est dégoûté, il n'en veut plus.

— Qu'on essaie, dit Du Breuil, on verra!

Décherac et Restaud partis, les déclarations des membres du conseil harcelèrent son esprit de doutes navrants. Ne devait-on pas les croire, ces hommes d'une bravoure éprouvée, lorsqu'ils avaient affirmé l'impossibilité d'une tentative de vive force? Et en quels termes? — Frossard : On ne peut sorlir. — Ladmirault : On sera ramené, on no peut compter sur les troupes, mais il est prêt à obéir. — Canrobert : C'est une évasion, non une sortie. Pas de succès à espérer; au bout, nous attendent la dispersion, le désastre. — Soleille : Pas de sortie; rien ne l'épouvante autant que la pensée des désordres inévitables qui suivraient; on ne franchira môme pas les premières lignes ennemies.

Mais alors, pourquoi ces avis diamétralement opposés 1

— Lebœuf : Il ne croit pas au succès, mais demande qu'on tente une folie glorieuse! — Desvaux : Sortons nprèsavoirlaissénos troupes sousMetzjusqu'à cequ'elles n'y puissent plus vivre; on peut encore exiger d'elles un sacrifice! — Coffinières : Il répète ce qu'il a déjà dit lors de la première conférence : si l'on ne peut obtenir des conditions honorables, il faut essayer de se frayer un chemin par les armes! Et tandis que les sept autres se ralliaient aux négociations, Lebœuf et Coffinières votaient non.

C'étaient eux qui avaient raison, Lebœuf, rachetant en partie ses fautes d'ancien ministre de la guerre, Coffinières essayant de réparer son imprévoyance et sa faiblesse. Qui pouvait connaître les chances d'une résolution désespérée? Mais on ne les avait pas écoutés... Quelle ôlrange contradiction, en outre, de la part de ce conseil, qui, au moment de tenter la démarche la plus hasardeuse, décidait à l'unanimité que le commandant en chef ne saurait accepter aucune délégation pour ratifier cette démarche même, l'armée devant rester en dehors de toute négociation politique ! — Est-ce manque de logique? se demandait Du Breuil... Qui trompe-t-on? Veulent-ils se faire illusion à eux-mêmes?...

Le lendemain 19, un second conseil de guerre se réunissait; Boyer partait aussitôt après. Séance orageuse. Une chaude intervention de Changarnier avait rallié les suffrages à la démarche auprès de l'Impératrice. Au milieu des récriminations les plus aigres, on avait violemment accusé Coffinières de surexciter la ville, on lui reprochait d'avoir reconnu dans ses actes offi ciels le gouvernement de la Défense nationale. Un chef de corps le traitait de président de ta République de Metz, et demandait sa destitution immédiate. Un autre s'écriait qu'il ne se pardonnerait jamais d'avoir contresigné sa nomination. Coffinières répondait que sa démission avait été offerte, il en renouvelait l'offre au maréchal, qui refusait. De nouveau, il insistait sur la séparation complète de la ville et de l'armée, et rappe-

lait que, le lendemain 20, il s'était engagé à ne plus fournir de vivres à l'armée. L'intendant général s'était ému. Les hommes, à qui l'on n'avait pu prolonger les distributions de pain que par un extrême rationnement, n'auraient plus, dans deux jours, que de la viande de cheval. Chaque membre du conseil, décidait-on, userait de son influence sur les ofliciers et les troupes, pour leur Faire accepter la solution désirée.

Le 20, le 21, la pluie, toujours. Du Breuil, Restaud, l'insouciant Décherac même, {)assaient par toutes les formes de l'attente maladive. Le vendredi. Du Breuil, pendant une éclaircie, fit le tour du Ban Saint-Martin.- Il s'arrêtait auprès de chaque bivouac; tous étaient mornes. C'était l'heure de la soupe; les feux de bois mouillé s'allumaient avec peine, un vent violent rabattait la fumée aux visages. Les soldats trempés dans leurs manteaux, penchant des dos perclus, se coulaient, leurs gamelles à la main, sous les tentes, avalaient leur bouillon de cheval sans pain ni sel et s'endormaient bien vite. Sommeil de jour, sommeil de nuit, une torpeur continue hébétait ces hommes qui avaient trop souffert. Du Breuil avait détourné les yeux, pour ne pas voir les chevaux. 11 en mourait maintenant un millier par jour. Les tombereaux à cadavres ne suffisaient pas à les conduire aux fosses, on ne parvenait même plus à les abattre et à les enfouir. Charognes et squelettes, ils empestaient l'air, pourrissaient la boue.

Barrus, en train de propager dans les camps ses idées de révolte, était sorti d'une tente d'officier. Sa barbe, qu'il ne rasait plus, poussait drue et noire; ses yeux brûlaient :

— Eh bien, dit-il, l'infamie se consomme! Nos chefs font appel, sans pudeur, à l'Empire qui nous a perdus! Mais l'histoire racouLera un jour ces ténébreuses machinations. La communication verbale que les chefs de corps ont faite à leurs officiers est inouïe, sans exemple. Et la déclaration aux gén luux!

Il la récita de mémoire ;

— * Si la Rége7ite donne son acquiescement aux propositions de paix, elle sera représentée par le maréchal Bazaine. L'armée ne touchera pas de vivres demain; et après-demain on lui donnera du vin et de la viande. Dans trois jours Varmée française quittera Metz avec le consentement des Priissiens, pour aller rétablir l'ordre en France. On demande aux chefs de corps de faire de nombreuses propositions pour la croix et la médaille. Les officiers toucheront la solde du mois de novembre. t> — Mais ce qu'on iio sait pas, ajouta-t-il, c'est les termes du traité qu'emporte Boyer : Bazaine y stipule des pouvoirs si étendus qu'ils lui donnent la dictature. Et personne pour agir! Les Messins ergotent et se disputent comme les Grecs de Byzance. Il y a des moments où j'ai envie de pénétrer chez Bazaine et de lui brûler la cervelle. On me fusillera, qu'est-ce que ça me fait?

Il eut un geste désespéré, son exaltation grandit :

— Regardez, les routes sont des rivières, les bivouacs des marais! Les tentes ont pris la couleur de la terre; ne dirait-on pas, à voir leurs longues files, les tumulus d'un cimetière? Ces hommes en loques sont des spectres plutôt que des soldats! Voilà ce que Bazaine a fait de la plus belle armée de la France!

Brusquement, il tira un papier de sa poche, dit . — c Tenez, lisez cela ! » et s'éloigna rapidement. Cela, c'était une proclamation manuscrite des gardes nationaux de Metz à leurs frères de l'armée, un appel aux armes.

A quoi bon? songeait Du Breuil avec rage. L'armée se résignera, parce qu'elle est impuissante. Et la ville? Que peut-elle?... Mais s'avouer cela lui était la pire humiliation. Être ainsi ligotté, jugulé, étouffé; vouloir et ne pouvoir, ne rien être, ne rien oser, avoir aux poignets les menottes, au cou le carcan du devoir et de l'obéissance passive!...

Le dimanche 23, par un temps affreux, il allait à Metz; il fut surpris de rencontrer en route d'Avol, monté sur un admirable pur-sang plein de feu. Les deux mains libres, il maîtrisait de la gauche, avec un tact sûr, la bête indocile. Sans le vouloir, il éclaboussa d'une ruade

Du Breuil, qui fronça le sourcil, en secouant sa manche tachée. D'Avol s'arrêta, mécontent; et avec un sourire agressif :

— Il a besoin d'être sorti, il ne demande qu'à charger!

— Un nouveau cheval? fît Du Breuil.

— Oui, des écuries de l'Empereur. Le prince d'Eylau me l'a vendu. Je le nourris du meilleur blé.

— Tu te mets bien ! le maréchal a pourtant défendu la semaine dernière de nourrir les chevaux ainsi, fit Du Breuil en essayant de sourire, mais son aigreur perçait.

D'Avol dit :

— Désormais je ne prends conseil que de moi-même. Fou serait le soldat qui, voulant trouer, laisserait dépérir son cheval, rouiller ses armes. Oui veut la fin, veut les moyens... N'est-ce pas, mon vieux? — Il flatta l'encolure du pur-sang.

La bête tressaillit, prête à bondir des quatre pieds, l'œil brillant, le poil en sueur. D'Avol regarda de haut son ami :

— Eh bien, ton Juif? on l'a fusillé!

— Quel Juif?

— L'espion Gugl! Tu ne portes donc plus ta bague? Du Breuil eut un « Non! » sec.

— Tu vas chez les Bersheim? continua d'AvoI. Tu y trouveras Anine. Elle sera charmée de te voir, n'en doute pas.

Stupéfait, Du Breuil le regarda. Le visage de d'Avol était mauvais :

— Bien du plaisir, fit-il, et sans autre adieu il rassembla son clieval qui piaffait. Puis, se ravisant :

— Un conseil! Tu as porté sur moi un blâme l'autre jour, en mon absence, devant Anine.

— Moi?

— Oui, toi! Tu as dit qu'il était criminel de vouloir sortir par une conjuration de l'impasse honteuse où nous sommes embourbés.

— Je le pense.

— C'est possible, ne le dis plus.

— Pourquoi ?

— Parce que je m'abstiens, moi, de dire devant Anine comment je juge ton inaction!

— Tu m'as pourtant blessé devant elle.

— Et toi, qui m'attaques par derrière!

Il y eut un dur, affreux silence; ils se pénétraient jusqu'au fond de l'âme. D'Avol reprit :

— Et puis, pendant que j'y suis, mon cher, retiens cela : j'ai donné quelquefois des leçons de correction, je n'en ai jamais reçu.

— Il est encore temps.

— Tu dis?

— Tu n'entends pas? C'est ton cheval qui t'en einpcche?

D'Avol devint pâle :

— Tu me provoques! Du Breuil répondit :

— Je suis las de tes railleries et de tes dédains. Je ne les mérite pas.

— Je n'aime pas les fourbes, reprit d'Avol avec une fureur sourde. Qui t'a introduit chez les Bersheim? Pourquoi me dessers-tu auprès d'Anine? Est-ce que je n'ai pas compris vos regards, vos silences, l'accord de vos sourires?

— Ne parlons pas de cette jeune fîlle, Jacques. Nous n'en avons le droit ni l'un ni l'autre!

Le visage de d'Avol prit une rigidité douloureuse :

— Si, puisque tu l'aimes! Eh bien, qu'elle juge entre nous! Moi, du moins, je risque ma vie pour l'honneur

— El moi, fît railleusemeni Du Breuil, je risque l'iion iieur pour sauver ma vie? C'est cela que vous voulez dire?

— Vous m'en épargnez le soin.

Du Breuil fît avec hauteur :

— Votre cheval s'impatiente...

D'Avol lui cria :

— Nous nous reverrons?

Et dans son regard, où se mêlaient jalousie, haine.

reproches, parut toute l'horreur d'une affection qui s'in- IVcte de venin. Il eut un geste d'adieu, de menaces. Son clieval, éperon au liane, dans un bond de surprise l'emportait à travers un rejaillissement de flaques. Du Breuil éprouvait une douleur cuisante, mêlée de regrets, de remords; son orgueil crispé ne l'empêchait pas de s'attendrir. En perdant d'Avol, il sentit combien son ami lui avait été cher. Il maudit cette affreuse guerre qui aigrissait le sang, exaspérait les caractères. L'appel au verdict d'Anine lui laissait une anxiété profonde. Ainsi Jacques s'avouait, se proclamait son rival, et tous deux luttaient, sans savoir ce que la jeune fille, enjeu de leur querelle, penserait de se voir ainsi disputée. Rien qu'en se rejetant son nom, ne lui faisaient-ils pas offense? Du Breuil souffrit, à voir ses doutes, ses soupçons réalisés... Quoi! d'Avol l'avait aimée, désirée! Entreprenant, peut-être lui avait-il avoué son amour?... La jalousie l'ôtreignit... Il connut la haine; et en même temps l'injustice des accusations de son ami le révoltait. Fourbe, lui, si discret, si réservé! lui qui ne pensait à Anine qu'avec une respectueuse ferveur!

Dans la cour des Bersheira, un petit sous-lieutenant, blême et grelottant sous la pèlerine, le salua. Maurice, trois jours avant, avait reçu l'épaulette. Il arrivait du camp, lui aussi; les fièvres d'Afrique l'avaient repris. Il tremblait comme un vieux. Bersheim sortit d'une des pièces du rez-de-chaussée accompagné du docteur Sohier. 11 avait vieilli, le père Coupc-Toujours : le surmenage, trop d'amputations!... Sa lèvre se relevait en une moue de dégoût et ses yeux exprimaient une violente antipathie pour tout ce qu'il apercevait. 11 en avait trop vu, il en avait assez!

— Que voulez- vous que j'y fasse? disait-il. Cette enfant a une bonne fièvre typhoïde. Si elle s'en tire, elle aura de la chance.

Il parlait de la fillette des Thibaut

— Et la mère qui est sur le point d'accoucher! elle choisit bien son moment!... Et celui-là, fit-il en tâtant le

pouls de Maurice. Va, mon garçon, lu peux avaler ta quinine. Si Boyer ne nous tire pas d'ici, nous y claquerons tous!

Il eut un geste de colère contre le ciel sombre, la pluie, la ville pleine de blessés, avec son odeur de fièvre et de pourriture.

— Le Père Desroques se meurt, victime de sa charité et de son dévouement, dit Bersheim à Du Breuil, vous saviez combien nous l'aimions.

A ce moment, Maurice toussa, d'une quinte sèche, violente, prolongée. Tout le monde le regarda, dans un silence. Sohier, brusquement furieux, répétait :

— Avale ta quinine, mon garçon, et porte de la laine sur le corps!

Un malaise pénible suivit son départ. On entra dans le cabinet de travail de Bersheim, Maurice s'éclipsait.

— Le général Boisjol sort d'ici, annonça Bersheim, il est outré. Chaque jour est une bataille perdue, m'a-t-il dit. Eh bien, quoi de neuf? Boyer?

Une dépèche du Luxembourg avait annoncé un retard de vingt-quatre heures, éprouvé par le général. Son retour ne pouvait tarder. Du Breuil ne savait rien d'autre, sinon des racontars sur l'échec de Bourbaki... L'Impératrice lui aurait laissé voir à quel point on avait abusé de sa crédulité. Ce Régnier, elle ne le connaissait pas, avait refusé de le recevoir; le passeport dont il s'était autorisé, cette photographie, signée du Prince Impérial, venait de l'entourage. Elle-même, avec un noble patriotisme, répugnait à se jeter au travers des volontés de la France. Du Breuil eut aux yeux l'image de la souveraine, traversant les salons de Saint-Cloud, avec son charme despotique, ses yeux altiers, dans tout l'éclat de sa beauté blonde. Un tel visage ne pouvait tromper : elle conserverait, fîère jusqu'au bout, la majesté du renoncement et du silence... Boyer, à Versailles, avait vu une lettre de Bourbaki au roi de Prusse ; le général, autorisé sur ses instances à rentrer enfin à Metz, remerciait Guillaume. Comment, dès lors, n'étail-il

pas encore revenu, sans doute il avait été se mettre aux ordres du Gouvernement de la Défense. Le maréchal, d'autre part, venait de se décider à envoyer des émissaires au pouvoir nouveau. Deux interprètes, Valcourt et Prieskiev\itch, avaient emporté une dépèche, où Bazaine, se plaignant de n'avoir reçu aucune nouvelle, en réclamait d'urgence; car la famine, sous peu, allait le forcer à prendre un parti dans l'intérêt de la France et de l'armée.

— Connnent, fit Bersheim indigné, le voilà qui court deux lièvres à présent? Ah! oui, je comprends, si l'Impératrice refuse, il aura cherché à se mettre en règle avec le gouvernement de fait. Il ne songe qu'à lui, toujours à lui, un peu tard à la vérité. Que son armée pourrisse et meure de misère, que lui importe!... On a fusillé des traîtres pour moins que cela!

Il reprit :

— Décidément, c'est la fin de Metz, la fin de l'armée, la fin de tout. Coffinières a fait savoir au conseil que, le 28, les habitants mangeront leur dernière bouchée de pain. Alors, c'est bien simple, si l'armée nous abandonne, les Allemands entreront ici au bout de quelques jours; et quand ils auront pris possession de Metz, ils ne la rendront jamais, jamais! Ils déchireront un grand morceau de la France et en feront de la terre prussienne. Que deviendrons-nous. Messins, Français? Pour moi, je m'expatrierai avec les miens! Je dirai adieu à cette ville où ma famille a vécu, où mon père et' ma mère reposent au cimetière. Ma fortune, je n'en parle pas, j'en laisserai les ruines derrière moi. La guerre m'aura tout pris; mon fils André est mort, et celui qui me reste est faible et malade! Mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de douleurs !...

Bersheim, accoudé sur son bureau, éclata en sanglots. Du Breuil en eut le cœur chaviré :

— Mon pauvre ami... du courage. Rien n'est perdu... Boyer peut réussir... Nous pouvons encore trouer!... Demain, c'est rinconnu !

Mais il n'y croyait pas, et Bershcim n'y croyait pas davantajjc; c'était pour les deux hommes une horrible détresse. La porte s'ouvrit, Anine entra. Elle vit son père qui pleurait; elle s'élança, l'entourant de ses bras :

— Père!... vous, si brave! Vous qui donnez l'exemple... Quoi, vous aussi, fit-elle, en se tournant vers Du Breuil, qui avait les yeux pleins de larmes — si j'étais homme, non, je ne pleurerais pas. On ne pleure pas, lorsqu'on a rempli son devoir et qu'on n'a rien à se reprocher.

Dans le lourd cauchemar qui l'oppressait, Du Breuil sentit un allégement inexprimable; elle l'absolvait donc, elle comprenait, elle le plaignait. Elle ne se payait pas de mots et de bravades. Elle lui faisait crédit d'honneur, elle ne doutait pas qu'il eût fait, qu'il fût prêt à faire tout le possible.

— Votre conscience est là, père!

Elle se tourna encore vers Du Breuil. Il ne put se méprendre à l'affectueux éclat de son regard.

— Si vous saviez, dit-elle, avec un enthousiasme touchant, tout ce qu'il a dépensé de dévouement, de zèle, de charité dans ces trois mois. Mais nos ouvriers, nos blessés, tous ceux qui nous connaissent s'en souviendront. Allez, père! Si Metz doit succomber, ce ne sera pas de votre faute! Ce ne sera celle d'aucun soldat, d'aucun officier de cette armée vaillante! A ceux qui ont la responsabilité d'en supporter le poids. Pour eux le blâme, pour eux la honte. Si Metz cesse d'être française, nous partirons ensemble et nous nous serrerons davantage pour moins sentir le froid de Texil!...

— Ah! murmura Bersheim, si l'armée voulait! C'était son dernier cri de révolte; il ne s'expliquait

pas ce que l'armée pouvait faire, par quels moyens elle devait agir. Pour lui, elle n'avait qu'à se ruer en masse, en foule aveugle; il oubliait qu'il faut des chefs aux soldats, un cerveau moteur à ce corps de géant muet.

— Père, dit doucement Anine, crois-tu que nos amis ne veuillent pas... Il faut pouvoir!

Nos amis : en disant ce mot, elle enveloppait Du Breuil d'un regard de pitié, de bonté loyales... Il en eût chaud au cœur.

— Certes! déclara-t-il, on est allé aussi loin qu'on a pu sans ruiner la discipline. Lapasset, Bisson ont réclamé des troupes et oITert de trouer. Desvaux, Deligny, Boisjol ne demandent qu'à foncer avec la Garde; mais il faut un ordre!

— Ah! fit Bersheim, je comprends que Bazaine n'ose se montrer en ville, il y serait insulté, honni; les pavés, d'eux-mêmes, se soulèveraient pour le lapider.

Du Breuil, tristement, rentrait à l'éternel Ban Saint- Martin. Marquis, rencontré sur la place Fabert, lui confia que le comte de Paris était roi de France avec Thiers et Trochu pour ministres. La paix était signée, elle nous coûtait 4 milliards. Marquis paraissait désolé :

— Juste au moment où les gens résolus allaient percer! Il fatigua Du Breuil de ses hâbleries. Autour d'eux,

Metz offrait un lamentable spectacle ; partout des groupes crottés, des remous de houle populaire. Dans les bas quartiers, des malades en guenilles, des bandes de faméliques assiégeant les boulangeries fermées par ordre, car on n'y délivrait plus de pain qu'à heures fixes et sur la présentation de cartes individuelles. De retour au Quartier général. Du Breuil retrouva l'oisive et morne attente. Un pauvre petit plaisir : parmi les listes de décorations, le nom de Judin lui sautait aux yeux. Il n'y trouva pas ceux de Reslaud, ni de Védel. Avec une frénésie honteuse, ambitions, égoïsmes, bassesses faisaient assaut dans le cabinet du maréchal. Il signait toutes les propositions pour la médaille, pour la croix, apaisant ainsi les aigreurs, l'hoslililé, assouvissant dans les âmes le plus vil amour-propre, aux dépens de la solidarité dans le malheur commun.

Le 24, pluie torrentielle. Frisch,en poussant la porte, apportait avec ses sabots la boue et le froid du dehors :

— Mon commandant, il n'y a i)lus d'avoine pour Cydalise. Mais j'ai trouvé un sac de graines de bette-

raves à acheter. Le cheval du capitaine Restaud est bien malade... Il hasarda : — On dit qu'il y a des régiments où les hommes pleurent de faim.

Trois heures après, l'arrivée d'un parlementaire apportant une dépêche de Frédéric-Charles détruisait les dernières espérances de Bazaine : Bismarck télégraphiait l'échec de Boyer. L'Impératrice s'était refusée à toute espèce de transaction, comme à tout traité ayant pour base une cession de territoire. Le gouvernement impérial, décidément, ne trouverait en France nul appui. Le roi ne voulait pas l'imposer. Le maréchal n'avait d'ailleurs donné aucune des garanties demandées comme base première de toute convention, c'est-à-dire la cession de la ville de Metz et la signature des chefs de l'armée reconnaissant la régence et s'engageant à la rétablir. Dans ces conditions, il n'y avait plus lieu de continuer les négociations politiques. La question se posait militairement; c'était aux événements de la guerre à la résoudre.

Chose étrange, Du Breuil la pressentait, l'attendait, cette réponse du chancelier, et pourtant elle le frappa d'une déception si cruelle, qu'une rage indicible lui montait au cœur. Le maréchal et son conseil joués, dupés! L'Impératrice, avec une grandeur digne, refusait de s'entremettre; la partie de l'Empire était perdue depuis le premier jour. Bismarck, en faisant luire le mirage des négociations, nous avait acculés à l'épuisement final! 11 levait le masque, maintenant! Quel parti allait prendre le conseil, convoqué sur l'heure? quelles résolutions énergiques et désespérées?... Avec des transes mortelles d'espoir et de doute, il attendait la décision du maréchal, tout en échangeant de temps à autre une parole avec Restaud et Décherac. Certains visages lui paraissaient alors odieux. Massoli, Francastel, Floppe... Laune, mal guéri de sa jaunisse, avait retrouvé sa raideur sèche. Charlys, toujours dehors, courait les camps; sa maigreur accusait de plus en plus sa silhouette à la Don Quichotte.

Quand cette séance interminable prit fin, Du Breuil et ses compagnons apprirent que le i-ecours aux armes était jugé impossible. Crédules jusqu'au bout, Bazaine et son conseil investissaient le général Changarnier de la pénible mission de parlementer avec le vainqueur. Avec l'autorité de son nom illustre, le vétéran consentait à aller demander au prince Frédéric-Charles les conditions suivantes : Neutralisation de l'armée sur place et armistice de ravitaillement; offre de faire appel aux députés et aux pouvoirs en exercice lors de la constitution de mai 1870, pour traiter de la paix. Si ce premier article n'était pas accepté, demander l'internement sur un point du territoire pour y remplir la même mission d'prdre; sinon, obtenir, dans les clauses d'une capitulation pour manque de vivres, l'envoi de l'armée en Algérie.

— Non, fit Du Breuil, se bercer encore d'espoirs politiques en un pareil moment, cela dépasse toute imagination !

Les opinions des commandants en chef étaient sévèrement discutées. Seuls, Desvaux, Lebœuf et Coffinières avaient réclamé une sortie désespérée. La Garde, avait dit Desvaux, suivrait ses généraux et ses officiers. Mais tous les autres s'étaient élevés contre une sortie partielle; Ladmirault, prêt d'ailleurs à obéir, entrevoyait le plus >rand désastre; Frossard et Soleille confirmaient ses dires; la cavalerie était à pied, l'artillerie ne pouvait être traînée. Toutes directions de sortie avaient été reconnues impraticables. Plus de pain, la viande allait manquer. Il ne restait qu'à traiter.

Du Breuil passa une nuit funèbre. En vain appelait-il le sommeil; mille pensées ardentes, taons furieux, le dévorèrent. Les ténèbres l'étouffaient. En dépit du froid, de l'humidité des murs, il haletait, le sang aux tempes; il ralluma sa bougie. Où était-il? Pourquoi était-il làl Jamais l'horreur de la situation ne lui était apparue à ce point saisissante.

Voilà donc où, d'heure en heure, de minute en minute, par nonchalance, par inertie, au leurre des pourparlers

incertains, on en était arrivé... La capitulation !... Malgré les éclairs qui lui avaient, en certains moments de lucidité, dévoilé la pente ténébreuse, il n'avait jamais sondé la profondeur du gouffre. Toutes les protestations de sa conscience indignée se firent alors jour. Ses révoltes contenues s'ameutèrent contre le chef qui, par son imprévoyance, son incurie, son incapacité, avait préparé le désastre qu'achevaient aujourd'hui son égoïsme et son ambition. Il revécut ces trois mois, tant d'heures dont aucune n'avait été sans souffrance. Les fautes, inconscientes ou voulues, du maréchal l'obsédaient.

C'étaient, au moment de la retraite sur Verdun, le 14 août, la mise à l'écart de son indispensable collaborateur, le général Jarras, la lenteur des ordres, tardifs et insuffisants, les ponts non détruits, l'emploi d'une seule route quand il s'en offrait quatre, le licenciement du train auxiliaire qui portait les vivres; puis, sitôt débarassé de l'Empereur, cet incompréhensible arrêt, le 10 août, après le glorieux combat de Rezonville. Ensuite le retour sous Metz, que ne justifiaient ni l'état des vivres ni celui des munitions, la façon honteuse dont il avait laissé écraser Canrobert le 18, malgré ses appels pressants et réitérés. Il avait trompé l'Empereur en alléguant le manque de vivres pour ne pas reprendre sa marche, en laissant croire, le 19, qu'il allait gagner Montmédy, — ce qui avait déterminé Mac-Mahon à lui porter secours, enfin en annonçant au ministre de la guerre, le 26 août, qu'il ne pouvait forcer les lignes ennemies, tandis qu'il assurait à Mac-Mahon qu'il percerait quand il voudrait!

Une fois rentré dans le camp retranché, — s'il était décidé à n'en pas sortir, quelles mesures avait-il prises pour approvisionner son armée? Aucune. Les ressources des environs de Metz, il ne les avait pas fait rentrer. Et celles qui existaient, il les avait dilapidées en ne rationnant pas immédiatement l'armée et la ville, en laissant les soldats gaspiller les denrées et le pain, en donnant aux chevaux 2e blé ou le seigle qui eussent

nourri les hommes... Mais peut-être avait-il compté sortir? — La conférence de Grimont n'était alors qu'une comédie. Il avait trompé ses lieutenants : non content de leur cacher la marche de l'armée de Châlons, qu'une dépêche lui avait apprise, il s'était bien gardé de leur communiquer ses propres dépèches à l'Empereur, éiu ministre, au maréchal. Il avait, sachant les approvisionnements reconstitués, laissé Soleille affirmer qu'il n'y avait plusdemunitions que pourunebataille. Etpourquoi n'avait-il pas percé à Noisseville, le 31 août et le l®"" septembre? Depuis Sedan, qu'avait-il lait, sinon d'entamer des ouvertures avec l'ennemi : les renseignements demandés au prince Frédéric-Charles, Régnier pris pour confident, Bourbaki se rendant librement à Hastings, Boyer envoyé à Bismarck, puis à l'Impératrice?

Jusqu'au bout il avait déguisé la vérité. Le 10 octobre il avait tu ses pourparlers, l'incident Régnier, les motifs du départ de Bourbaki, les dépôts de vivres de Thionville et de Longwy ! Les négociations que le conseil était d'avis d'engager, il n'avouait pas les avoir déjà tentées lui-même sans succès ! Le 18, il interceptait les journaux apportés par Boyer. Il exagérait les mauvaises nouvelles, les faisait répandre dans les camps. Par tous les moyens, le maréchal avait cherché à énerver son armée, i briser en elle toute énergie, à la transformer en eunuque docile, en instrument passif de sa politique.

Qu'avait-il donc rêvé, ce soldat heureux, ce parvenu de la guerre, enrichi d'honneurs? Par quel travail souterrain de la pensée en était-il descendu à cet égoïsme féroce, à ce monstrueux aveuglement? Et comment, pourquoi? Par quel vertige d'ambition? L'espoir de supplanter Trochu, de s'imposer à l'Empereur, à la France, comme le sauveur, l'arbitre des destinées du pays? Bien misérable spéculation ! Calcul indigne d'un chef créé pour les manœuvres de la guerre, non pour celles de la politique. La politique, toujours fatale aux généraux qui s'y fourvoyaient! Pourtant, l'exemple de Dumouriez, de Pichegru, de Moreau était là. Plus récemment encore

Cavaignac, Bedeau, Lamoricière étaient venus se casser les reins sur ce tremplin funeste. Mais quel avertissement, quelle voix eussent réveillé sa conscience torpide? Comment! pas une fois, il n'avait été ému par la détresse de ses soldats, leur faim, leur misère ! Jamais le râle des blessés n'était parvenu à son oreille; jamais il n'avait mis le pied dans les hôpitaux ou les ambulances! Inconnu aux troupes mêmes, passant obscur et sans escorte au milieu d'elles, vite retiré dans sa louche maison, il semblait étranger à toutes ces souffrances dont il avait la garde, à toutes ces vies dont l'honneur lui avait été confié.

Les fautes, les erreurs de chacun ne couvraient pas les siennes. En vain avait-il cherché à s'abriter derrière ceux qu'il laissait écraser dans le péril. La loi était formelle. Il commandait à tous, il payerait pour tous. Les portes de l'histoire s'étaient ouvertes devant lui : l'une menait vers des champs de lauriers sous la lumière; l'autre entre-bâillait sa sentine obscure.

Il avait choisi.

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