‹ Le désert de glaceChapitre 16 sur 67 · II · texte numérisé non relu

II

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reste de notre voyage. Pourtant il ne faut pas nous endormir dans les délices de Capoue, et nous ferons bien de nous remettre en chemin.

— Nous ne devons pas être éloignés de plus de quarante-huit heures du Porpoise, dit Altaraont, dont la parole redevenait presque libre.

— J’espère, dit en riant le docteur, que nous y trouverons de quoi faire du feu.

— Oui, répondit l’Américain.

— Car, si ma lentille de glace est bonne , reprit le docteur, elle laisserait à désirer les jours où il n’y a pas de soleil, et ces jours-là sont nombreux à moins de quatre degrés du pôle !

— En effet, répondit Altamont avec un soupir! à moins de quatre degrés! mon navire est allé là, où jamais bâtiment ne s’était aventuré avant lui 1

— En route , commanda Hatteras d’une voix brèvel

— En route ! » répéta le docteur en jetant un regard inquiet sur les deux capitaines.

Les forces des voyageurs s’étaient promptement refaites; les chiens avaient eu large part des débris de t l’ours, et l’on reprit rapidement le chemin du nord.

Pendant la route, le docteur voulut tirer d’ Altamont quelques éclaircissements sur les raisons qui l’avaient amené si loin , mais l’Américain répondit évasivement.

« Deux hommes à surveiller, dit le docteur à l’oreille du vieux maître d’équipage.

DF, GLACE

— Oui ! répondit Johnson. ^

— Hatteras n’adresse jamais la parole à l’Américain, et celui-ci paraît peu disposé à se montrer reconnaissant! Heureusement, je suis là.

— Monsieur Clawbonny, répondit Johnson, depuis que ce Yankee revient à la vie, sa physionomie ne me va pas beaucoup.

— Ou je me trompe fort, répondit le docteur, ou il doit soupçonner les projets d’Hatteras!

— Croyez-vous donc que cet étranger ait eu les mêmes desseins que lui ?

— Qui sait? Johnson ! Les Américains sont hardis et audacieux; ce qu’un Anglais a voulu faire, un Américain a pu le tenter aussi!

— Vous pensez qu’Altamont?...

— Je ne pense rien , ^répondit le docteur, mais la situation de son bâtiment sur la route du pôle donne à rélléchir.

— Cependant , Altamont dit avoir été entraîné malgré lui !

— Il le dit! oui, mais j’ai cru surprendre un singulier sourire sur ses lèvres.

— Diable ! monsieur Clawbonny, ce serait une fâcheuse cii*conslance qu’une rivalité entre deux hommes de cette trempe.

— Fasse le ciel que je me trompe, Johnson, car cette situation pourrait amener des complications graves, sinon une catastrophe 1

— J’espère qu’Altamont n’oubliera pas que nous lui avons sauvé la vie !

— Ne va-t-il pas sauver la nôtre à son tour? J’avoue que sans nous il n’existerait plus, mais sans lui, sans son navire, sans ces ressources qu’il contient, que deviendrions-nous?

— Enfin, monsieur Clawbonny, vous êtes là, et j’espère qu’avec votre aide tout ira bien.

— Je l’espère aussi, Johnson. »

Le voyage se poursuivit sans incident; la viande d’ours ne manquait pas, et on ‘en fit des repas copieux ; il régnait même une certaine bonne humeur dans la petite troupe, grâce aux saillies du docteur et à son aimable philosophie; ce digne homme trouvait toujours dans son bissac de savant quelque enseignement à tirer des faits et des choses. Sa santé continuait d’être bonne ; il n’avait pas trop maigri malgré les fatigues et les privations; ses amis de Liverpool l’eussent reconnu sans peine, surtout à sa belle et inaltérable humeur.

Pendant la matinée du samedi, la nature de l’immense plaine de glace vint à se modifier sensiblement; les glaçons convulsionnés, les packs plus fréquents, les hummocks entassés, démontraient que l’ice-field subissait une grande pression; évidemment, quelque continent inconnu, quelque île nouvelle, en rétrécissant les passes, avait dû produire ce bouleversement. Des blocs de glace d’eau douce, plus fréquents et plus considérables, indiquaient une côte prochaine.

Il existait donc à peu de distance une terre nouvelle, et le docteur brûlait du désir d’en enrichir les cartes de l’hémisphère boréal. On ne peut se figurer ce plaisir de relever des côtes inconnues, et d’en former le ^ tracé de la pointe du crayon ; c’était le but du docteur, si celui d’Hatteras était de fouler de son pied le pôle même, et il se réjouissait d’avance en songeant aux noms dont il baptiserait les mers, les détroits, les baies, les moindres sinuosités de ces nouveaux continents; certes, dans cette glorieuse nomenclature, il n’omettrait ni ses compagnons , ni ses amis , ni « sa Gracieuse Majesté », ni la famille royale, mais il ne s’oublierait pas lui-même, et il entrevoyait un certain « cap Clawbonny » avec une légitime satisfaction.

Ces pensées l’occupèrent toute la journée ; on disposa le campement du soir suivant l’habitude, et chacun veilla à tour de rôle pendant cette nuit passée près de terres inconnues.

Le lendemain, le dimanche, après un fort déjeuner fourni par les pattes de l’ours, et qui fut excellent, les voyageurs se dirigèrent au nord , en inclinant un peu vers l’ouest ; le chemin devenait plus diflBcile ; on marchait vite cependant.

Altamont, du haut du traîneau, observait l’horizon avec une attention fébrile ; ses compagnons étaient en proie à une inquiétude involontaire. Les dernières observations solaires avaient donné pour latitude exacte 83® 35', et pour longitude 120® 15'; c’était la situation assi-

gnée au navire américain ; la question de vie ou de mort allait donc recevoir sa solution pendant cette journée.

Enfin, vers les deuxheuresde l’après-midi, Altamont, se dressant tout debout, arrêta la petite troupe par un cri retentissant, et montrant du doigt une masse blanche que tout autre regard eût confondue avec les ice-bergs environnants, il s’écria d’une voix forte :

« Le Porpoise ! »

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