‹ Le désert de glaceChapitre 17 sur 67 · LE PORPOISE · texte numérisé non relu

LE PORPOISE

Le 2h mars était ce jour de grande fête, ce dimanche des Rameaux , pendant lequel les rues des villages et des villes de l’Europe sont jonchées de fleurs et de feuillage; alors les cloches retentissent dans les airs, et l’atmosphère se remplit de parfums pénétrants.

Mais ici, dans ce pays désolé, quelle tristesse, quel silence ! un vent âpre et cuisant, pas une feuille desséchée, pas un brin d’herbe!

Et cependant, ce dimanche était aussi un jour de réjouissance pour les voyageurs , car ils allaient trouver

enfin ces ressources dont la privation les eût condamnés à une mort prochaine.

lis pressèrent le pas; les chiens tirèrent avec plus d’énergie, Duk aboya de satisfaction, et la troupe arriva bientôt au navire américain.

Le Porpoise était entièrement enseveli sous la neige; il n’avait plus ni mât, ni vergue, ni cordage ; tout son gréement fut brisé à l’époque du naufrage; le navire se trouvait encastré dans un lit de rochers complètement invisibles alors. Le Porpoise, couché sur le flanc par la violence du choc, sa carènç entr’ouverte, paraissait être inhabitable.

C’est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent, après avoir pénétré non sans peine à l’intérieur du navire; il fallut déblayer plus de quinze pieds de glace, poùr arriver au grand panneau ; mais à la joie générale, on vit que les animaux dont le champ offrait des traces nombreuses avaient respecté le précieux dépôt de provisions.

(I Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourriture assurés, cette coque ne me paraît pas logeable.

— Eh bien, il faut construire une maison de neige , répondit Hatteras, et nous installer de notre mieux sur le continent.

— Sans doute, reprit le docteur; mais ne nous pressons pas, et faisons bien les choses ; à la rigueur, on peut se caser provisoirement dans le navire; pen-

tE DÉSERT

dant ce temps nous bâtirons une solide maison, capable de nous protéger contre le froid et les animaux. Je me chaîne d’en être l’architecte , et vous me verrez à l’œuvre !

— Je ne doute pas de vos talents , monsieur Clawbonny, répondit Johnson; installons-nous ici de notre mieux, et nous ferons l’inventaire de ce que renferme ce navire; malheureusement, je ne vois ni chaloupe, ni canot, et ces débris sont en trop mauvais état pour nous permettre de construire une embarcation.

— Qui sait! répondit le doctéur, avec le temps et la réflexion, on fait bien des choses; maintenant, il n’est pas question de naviguer, mais de se créer une demeure sédentaire : je propose donc de ne pas former d’autres projets, et de faire chaque chose à son heure.

— Cela est sage, répondit Hatteras; commençons par le plus pressé. »

Les trois compagnons quittèrent le navire, revinrent au traîneau, et firent part de leurs idées à Bell et à l’Américain; Bell se déclara prêt à travailler; l’Américain secoua la tête en apprenant qu’il n’y avait rien à faire de son navire : mais, comme cette discussion eût été oiseuse en ce moment, on s’en tint au projet de se réfugier d’abord dans le Porpoise, et de construire une vaste habitation sur la côte.

A quatre heures du soir, les cinq voyageurs étaient installés tant bien que mal dans le faux pont; au moyen d’esparres et de débris de mats, Bell avait installé un

Digilized by Coogk

plancher à peu près horizontal ; on y plaça les couchettes durcies par la gelée, que la chaleur d’un poêle ramena bientôt à leur état naturel; Altamont, appuyé sur le docteur, put se rendre sans trop de peine au coin qui lui avait été réservé; en mettant le pied sur son navire, il laissa échapper un soupir de satisfaction, qui ne parut pas de trop bon augure au maître d’équipage.

(( Il se sent chez lui , pensa le vieux marin , et on dirait qu’il nous invite ! »

Le reste de la journée fut consacré au repos; le temps menaçait de changer sous l’influence des coups de vent de l’ouest ; le thermomètre placé à l’extérieur marqua vingt-six degrés ( — 32° centig.).

En somme, le Porpoise se trouvait placé au delà du pôle du froid, et sous une latitude relativement moins glaciale, quoique plus rapprochée du nord.

On acheva ce jour-!à de manger les restes de l’ours, avec des biscuits trouvés dans la soute du navire et quelques tasses de thé; puis la fatigue l’emporta, et chacun. s’ endormit d’un profond sommeil.

Le matin, Hatteras et ses compagnons se réveillèrent un peu tard; leurs esprits suivaient la pente d’idées toutes nouvelles; l’incertitude du lendemain ne les préoccupait plus; ils ne songeaient qu’à s’installer d’une confortable façon. Ces naufragés se considéraient comme des colons arrivés à leur destination, et, oubliant les souffrances du voyage, ils ne pensaient plus qu’à se créer un avenir supportable.

« Ouf! s’écria le docteur en se détirant les bras, c’est quelque chose de n’avoir point à*se demander où l’on couchera le soir, et ce que l’on mangera le lendemain.

— Commençons par faire l’inventaire du navire, » répondit Johnson.

Le Porpoise avait été parfaitement équipé et approvisionné pour une campagne lointaine.

L’inventaire donna les quantités de provisions suivantes : six mille cent cinquante livres de farine, de graisse, de raisins secs pour les poudings, deux mille livres de bœuf et de cochon salé, quinze cents livres de pemmican , sept cents livres de sucre, autant de chocolat, une caisse et demie de thé pesant quatre-vingtseize livres, cinq cents livres de riz, plusieurs barils de fruits et de légumes conservés, du lime-juice en abondance, des graines de cochlearia, d’oseille, de cresson, trois cents gallons de rhum et d’eau-de-vie ; la soute offrait une grande quantité de poudre, de balles et de plomb; le charbon et le bois se trouvaient en abondance. Le docteur recueillit avec soin les instruments de physique et de navigation, et même une forte pile ds Bunzen qui avait été emportée dans le but de faire des expériences d'électricité.

En somme, les approvisionnements de toutes sortes pouvaient suffire à cinq hommes pendant plus de deux ans, à ration entière ; toute crainte de mourir de faim ou de froid s’évanouissait.

DR GLACR.

M Voilà notre existence assurée, dit le docteur au capitaine, et rien ne nous empêchera de remonter jusqu’au pôle.

— Jusqu’au pôle ! répondit Hatteras en tressaillant.

— Sans doute , reprit le docteur ; pendant les mois

d’été, qui nous empêchera de pousser une reconnaissance à travers les terres? ^

— A travers les terres, oui I mais à travers les mers ?

— Ne peut-on construire une chaloupe avec les planches du Porpoisef

— Une chaloupe américaine, n’est-ce pas? répondit

dédaigneusement Hatteras, et commandée par cet Américain! » *

Le docteur comprit la répugnance du capitaine, et ne jugea pas nécessaire de pousser plus avant cette question. Il changea donc le sujet de la conversation.

« Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur nos approvisionnements, reprit-il, il faut construire des magasins pour eux et une maison pour nous. Les matériaux ne manquent pas et nous pouvons nous installer très-commodément. J’espère, Bell, ajouta le docteur en s’adressant au charpentier, que vous allez vous distinguer, mon ami ; d’ailleurs, je pourrai vous donner quelques bons conseils.

— Je suis prêt, monsieur Clawbonny, répondit Bell ; au besoin, je ne serais pas embarrassé de construire au moyen de ces blocs de glace une ville tout entière avec ses maisons et ses rues...

Page 1