‹ Le désert de glaceChapitre 57 sur 67 · I.E DÉSERT · texte numérisé non relu

I.E DÉSERT

se vit posant enfin le pied sur ce continent anglais, et déployant le pavillon du Royaume-Uni.

Tandis qu’il sommeillait ainsi, un nuage énorme, de couleur olivâtre, montait sur l’horizon et assombrissait l’océan.

On ne peut se figurer avec quelle foudroyante rapidité les ouragans envahissent les mers arctiques. Les vapeurs engendrées dans les contrées équatoriales viennent se condenser au-dessus des immenses glaciers du ‘nord, et appellent avec une irrésistible violence des masses d’air pour les remplacer. C’est ce qui peut expliquer l’énergie des tempêtes boréales.

Au premier choc du vent, le capitaine et ses compagnons s’étaient arrachés à leur sommeil, prêts à manœuvrer.

La mer se soulevait en lames hautes, à base peu développée; la chaloupe, ballottée par une violente houle, plongeait dans des gouffres profonds, ou oscillait sur la pointe d’une vague aiguë, en s’inclinant sous des angles de plus de quarante-cinq degrés.

Hatteras avait repris d'une main ferme la barre qui jouait avec bruit dans la tête du gouvernail ; quelquefois, cette barre, violemment prise dans une embardée , le repoussait et le courbait malgré lui. Johnson et Bell s’occupaient sans relâche à vider l’eau embarquée dans les plongeons de la chaloupe'.

« Voilà une tempête sur laquelle nous ne comptions guère, dit Altamont en se cramponnant à son banc.

— II faut s’attendre à tout ici, » répondit le docteur.

Ces paroles s'échangeaient au milieu des sifflements de l’air et du fracas des flots, que la violence du vent réduisait à une impalpable poussière liquide; il devenait presque impossible de s’entendre.

Le nord était difficile à tenir; les embruns épais no laissaient pas entrevoir la mer au delà de quelques toises; tout point de repère avait disparu.

Cette tempête subite, au moment où le but allait être atteint, semblait renfermer de sévères avertissements ; elle apparaissait à des esprits surexcités comme une défense d’aller plus loin. La nature voulait-elle donc interdire l’accès du pôle? Ce point du globe était-il entouré d’une fortification d’ouragans et d’orages qui ne permettait pas d’en approcher? .

Cependant, à voir la figure énergique de ces hommes, on eût compris qu’ils ne céderaient ni au vent ni aux flots, et qu’ils iraient jusqu’au bout.

Ils luttèrent ainsi pendant toute la journée, bravant la mort à chaque instant, ne gagnant rien dans le nord, mais ne perdant pas, trempés sous une pluie tiède, et mouillés par les paquets de mer que la tempête leur jetait au visage ; aux sifflements de l’air se mêlaient parfois de sinistres cris d’oiseaux.

Mais au milieu même d’une recrudescence du courroux des flots, vers six heures du soir, il se fit une accalmie subite. Le vent se tut miraculeusement. La mer se montra calme et unie, comme si la boule ne

l’eût* pas soulevée pendant douze heures. L’ouragan semblait avoir respecté cette partie de l’océan polaire.

Que se passait-il donc? Un phénomène extraordinaire, inexplicable, et dont le capitaine Sabine fut témoin pendant ses voyages aux mers groênlandaises.

Le brouillard , sans se lever, s’était fait étrangement lumineux.

La chaloupe naviguait dans une zone de lumière électrique, un immense feu Saint-Elme resplendissant, mais sans chaleur. Le mût, la voile, les agrès se dessinaient en noir sur le fond phosphorescent du ciel avec une incomparable netteté; les navigateurs demeuraient plongés dans un bain de rayons transparents, et leurs figures se coloraient de reflets enflammés.

L’accalmie soudaine de cette portion de l’océan provenait sans doute du mouvement ascendant des colonnes d’air, tandis que la tempête, appartenant au genre des cyclones’, tournait avec rapidité autour de ce centre paisible.

Mais cette atmosphère en feu fit venir une pensée à l’esprit d’Hatteras.

« Le volcan ! s’écria-t-il.

— Est-ce possible ? fit Bell.

— Non! non! répondit le docteur; nous serions' étouffés si ses flammes s’étendaient jusqu’à nous. |

. — C’est peut-être son reflet dans le brouillard, fit Altamont. l

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