‹ Le désert de glaceChapitre 56 sur 67 · LES APPROCHES DU PÔLE · texte numérisé non relu

LES APPROCHES DU PÔLE

Le temps s’écoulait au milieu de celte incertitude. Rien ne se montrait à celte circonférence si nettement arrêtée. Pas un point qui ne fût ciel ou mer. Pas même à la surface des flots , un brin de ces herbes terrestres qui firent tressaillir le cœur de Christophe Colomb marchant à la découverte de l’Amérique.

Hatteras regardait toujours.

Enfin , vers six heures du soir, une vapeur de forme indécise, mais sensiblement élevée, apparut au-dessus

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du niveau de la mer ; on eût dit un panache de fumée ; le ciel était parfaitement pur : donc cette vapeur ne pouvait s’expliquer par un nuage ; elle disparaissait par instant, et reparaissait, comme agitée.

Hatteras fut le premier à observer ce phénomène; ce point indécis, cette vapeur inexplicable, il l’encadra dans le champ de sa lunette, et pendant une heure encore il l’examina sans relâche.

Tout à coup, quelque indice certain, apparemment, lui vint au regard, car il étendit le bras vers l’horizon, et d’une voix éclatante il s’écria :

« Terre î terre ! »

A ces mots, chacun se leva comme mû par une commotion électrique.

Une sorte de fumée s’élevait sensiblement au-dessus de la mer.

« Je vois! je vois! s’écria le docteur.

— Oui ! certes !... oui, fit Johnson.

— C’est un nuage, dit Altamont.

— Terre! terre! » répondit Hatteras avec une iné- , hranlable conviction.

Les cinq navigateurs examinèrent encore avec la plus grande attention.

Mais comme il arrive souvent aux objets que leur éloignement rend indécis, le point observé semblait avoir disparu. Enfin les regards le saisirent de nouveau, et le docteur crut même surprendre une lueur rapide à vingt ou vingt-cinq milles dans le nord.

« C’est un volcan ! s’écria-t-il.

— Un volcan? fit Altamont.

— Sans doute,

— Sous une latitude si élevée 1

— Et pourquoi pas? reprit le docteur; l'Islande n’estcllc pas une terre volcanique et pour ainsi dire faite de volcans?

— Oui ! l’Islande, reprit l’Américain ; mais si près du pôle!

— Eh bien, notre illustre compatriote, le commodore James Ross, n’a-t-il pas constaté, sur le continent austral, l’existence de VErebus et du Tcrror, deux monts ignivomes en pleine activité par cent soixantedix degrés de longitude, et soixante-dix-huit degrés de latitude ! Pourquoi donc des volcans n’existeraient-ils pas au pôle nord ?

— Cela est possible, en effet, répondit Altamont.

— Ah! s’écria le docteur, je le vois distinctement: c’est un volcan !

— Eh bien, fit flatteras, courons droit dessus.

— Le vent commence à venir de bout, dit Johnson.

— Bordez la misaine, et au plus près. »

Mais cette manœuvre eut pour résultat d’éloigner la chaloupe du point observé, et les plus attentifs regards ne purent le reprendre.

Cependant on ne pouvait plus douter de la proximité de la côte. C’était donc là le but du voyage entrevu, sinon atteint, et vingt- quatre heures ne se n. 15

passeraient pas sans doute sans que ce nouveau sol ne fût foulé par un pied humain. La Providence, après leur avoir permis de s’en approcher de si près, ne voudrait pas empêcher ces audacieux marins d’y attérir.

Cependant, dans les circonstances actuelles, personne ne manifesta la joie qu’une semblable découverte devait produire ; chacun se renfermait en lui-même et se demandait ce que pouvait être cette terre du pôle. Les animaux semblaient la fuir ; à l’heure du soir, les oiseaux, au lieu d’y chercher un refuge, s’envolaient dans le sud à tire-d’ailes I Était-elle donc si inhospitalière qu’une mouette ou un ptarmigan n’y pussent trouver asile ? Les poissons eux-mên;ies, les grands cétacés fuyaient rapidement cette côte à travers les eaux transparentes. D’où venait ce sentiment de répulsion, sinon de terreur, commun à tous les êtres animés qui hantaient cette partie du globe?

Les navigateurs avaient subi l’impression générale ; ils se laissaient aller aux sentiments de leur situation, et, peu à peu, chacun d’eux sentit le sommeil alourdir ses paupières.

Le quart revenait à Hatteras! 11 prit la barre; le docteur, Altamont, Johnson et Bell, étendus sur les bancs, s’endormirent l’un après l’autre , et bientôt ils furent plongés dans le monde des rêves.

Hatteras essaya de résister au sommeil ; il ne voulait ’ rien perdre de ce temps précieux; mais le mouvement

DE OLACE.

lent de la chaloupe le berçait insensiblement, et il tomba malgré lui dans une irrésistible somnolence.

Cependant l’embarcation marchait à peine; le vent ne parvenait pas à gonfler sa voile détendue. Au loin , quelques glaçons immobiles dans l’ouest réfléchissaient les rayons lumineux et formaient des plaques incandescentes en plein océan.

Hatteras se prit à réver. Sa pensée rapide erra sur toute son existence; il remonta le cours de sa vie avec cette vitesse particulière aux songes, qu’aucun savant n’a encore pu calculer ; il fit tin retour sur ses jours écoulés; il revit son hivernage, la haie Victoria, le Fort- Providence, la maison du Docteur, la rencontre de l’Américain sous les glaces.

Alors il retourna plus loin dans le passé; il réva de son navire, du Foncard incendié, de ses compagnons, des traîtres qui l’avaient abandonné. Qu’étaienl-ils devenus? 11 pensa à Shandon, à Wall , au brutal Pen. Où étaient-ils? Avaient-ils pu gagner la mer de Baflin à travers les glaces?

Puis, son imagination de rêveur plana plus haut encore, et il se retrouva à son départ d’Angleterre, à ses voyages précédents, à ses tentatives avortées, à ses malheurs. Alors il oublia sa situation présente, sa réussite prochaine, ses espérances à demi réalisées. De la joie son rêve le rejeta dans les angoisses.

Pendant deux heures ce fut ainsi ; puis, sa pensée reprit un nouveau cours ; elle le ramena vers le pôle ; il

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