‹ Le désert de glaceChapitre 61 sur 67 · COURS DE COSMOGRAPHIE POLAIRE · texte numérisé non relu

COURS DE COSMOGRAPHIE POLAIRE

Il va sans dire que, pour se mettre à table, on s’asseyait à terre.

« Mais, disait Clawbonny, qui ne donnerait toutes les tables et toutes les salles à manger du monde pour dîner par quatre -vingt- neuf degrés, cinquante- nepf minutes et quarante -cinq secondes de latitude boréale! »

Les pensées de chacun se rapportaient en effet à la situation présente ; les esprits étaient en proie à cette prédominante idée du pôle nord. Dangers bravés pour l’atteindre, périls à vaincre pour en revenir, s’ou- Idiaient dans ce succès sans précédent. Ce que ni les anciens, ni les modernes, ce que ni les Européens, ni les Américains, ni les Asiatiques n’avaient pu faire jusqu’ici, venait d’être accompli.

Aussi le docteur fut-il bien écouté de ses compagnons quand il raconta tout ce que sa science et son inépui-

sable mémoire purent lui fournir à propos de la situation actuelle.

Ce fut avec un véritable enthousiasme qu’il proposa de porter tout d’abord un toast au capitaine.

<( A John Hatteras! dit-il.

— A John Hatteras ! firent ses compagnons d’uno seule voix.

— Au pôle nord I » répondit le capitaine, avec un accentétrange, chez cet être jusque-là si froid, si contenu, et maintenant en proie à une impérieuse surexcitation.

Les tasses se choquèrent, et les toasts furent suivis de chaleureuses poignées de mains.

« Voilà donc , dit le docteur , le fait géographique le plus important de notre époque ! Qui eût dit que cette découverte précéderait celles du centre de l’Afrique ou de l’Australie I Vraiment, Hatteras, vous ôtes audessus des Sturt et des Livingstone, des Burton et des Barth ! Honneur à vous I

— Vous avez raison, docteur, répondit Altamont; il semble que, par les difficultés de l’entreprise, le pôle nord devait être le dernier point de la terre à découvrir. Le jour où un gouvernement eût absolumeiit voulu connaître le centre de l’Afrique, il y eût réussi inévitablement à prix d’hommes et d’argent; mais ici, rien de moins certain que le succès, et il pouvait se présenter des obstacles absolument infranchissables.

— Infranchissables! s’écria Hatteras avec véhémence»

il n’y a pas d'obstacles infranchissables, il y a des volontés plus ou moins énergiques, voilà tout!

— Enfin, dit Johnson, nous y sommes, c’est bien. Mais enfin, monsieur Clawbonny, me direz-vous une bonne fois ce que ce pôle a de si particulier?

— Ce qu’il a, mon brave Johnson, il a qu’il est le seul point du globe immobile pendant que tous les autres points tournent avec une extrême rapidité.

— Mais je ne m’aperçois guère, répondit Johnson, que nous soyons plus immobiles ici qu’à Liverpool 1

— Pas plus qu’à Liverpool vous ne vous apercevez de votre mouvement; cela tient à ce que, dans ces deux cas, vous participez vous-même à ce mouvement ou à ce repos! Mais le fait n’en est pas moins certain. La terre est douée d’un mouvement de rotation qui s’accomplit en vingt-quatre heures, et ce mouvement est supposé s’opérer sur un axe dont les extrémités passent au pôle nord et au pôle sud. Eh bien ! nous sommes à l’une des extrémités de cet axe nécessairement immobile.

— Ainsi, dit Bell, quand nos compatriotes tournent rapidement, nous restons en repos?

— A peu près, car nous ne sommes pas absolument au pôle !

— Vous avez raison, docteur! dit Hatteras d’un ton grave et en secouant la tête, il s’en faut encore de quarante-cinq secondes que nous ne soyons arrivés au point précis 1

— C’est peu de chose, répondit Altamont, et nous pouvons nous considérer comme immobiles.

— Oui, reprit le docteur, tandis que les habitants de chaque point de l’équateur font trois cent quatrevingt-seize lieues par heure I

— Et cela sans en être plus fatigués! fit Bell.

— Justement! répondit le docteur.

— Mais , reprit Johnson , indépendamment de ce mouvement de rotation, la terre n’est-elle pas douée d’un autre mouvement autour du soleil ?

— Oui , un mouvement de translation qu’elle accomplit en un an.

— Est-il plus rapide que l’autre? demanda Bell.

— Infiniment plus, et je dois dire que, quoique nous soyonsau pôle, il nous entraîne comme tous les habitants de la terre. Ainsi donc, notre prétendue immobilité n’cst qu’une chimère : immobiles par rapport aux autres points du globe, oui ; mais par rapport au soleil, non.

— Bon, dit Bell, avec un accent de regret comique, moi qui me croyais si tranquille I il faut^renoncer à celte illusion! On ne peut décidément pas avoir un instant de repos en ce monde.

— Comme tu dis, Bell, répliqua Johnson; et nous apprendrez-vous, monsieur Clawbonny, quelle est la vitesse de ce mouvement de translation ?

— Elle est considérable, répondit le docteur; la terre marche autour du soleil soixante-seize fois plus vite qu’un boulet de vingt-quatre, qui fait cependant

cent quatre-vingt-quinze toises par seconde. Sa vitesse de translation est donc de sept lieues six dixièmes par seconde ; vous le voyez, c’est bien autre chose que le déplacement des points de 1‘équateur.

— Diable I fit Bell, c’est à ne pas vous croire, monsieur Clawbonny ! Plus de sept lieues par seconde, et cela quand il eût été si facile de rester immobiles, si Dieu l’avait voulu !

— Bon ! fit Âltamont, y pensez-vous, Bell I Alors, plus de jour, plus de nuit, plus de printemps, plus d’automne, plus d’été, plus d’hiver!

— Sans compter un résultat tout simplement épouvantable! reprit le docteur.

— Et lequel donc? fit Johnson.

— C’est que nous serions tombés sur le soleil !

— Tombés sur le soleil ! répliqua Bell avec surprise.

— Sans doute. SL ce mouvement de translation venait à s’arrêter, la teri’e serait précipitée sur le soleil en soixante-quatre jours et demi.

— Une chute de soixante-quatre jours! répliqua Johnson.

— Ni plus ni moins, répondit le docteur; car il y a une distance de trente-huit millions de lieues à parcourir.

— Quel est donc le poids du globe terrestre? demanda Altamont.

— Il est de cinq mille huit cent quatre-vingt-un quatrillons de tonneaux.

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