II
— Bon ! fit Johnson, voilà des nombres qui ne disent rien à l'oreille ! On ne les comprend plusl
— Aussi, mon digne Johnson, je vais vous donner deux termes de comparaison qui vous resteront dans l’esprit: rappelez-vous qu’il faut soixante-quinze lunes pour faire le poids de la terre, et trois cent cinquante mille terres pour faire le poids du soleil.
— Tout cela est écrasant! fit Altamont.
— Écrasant, c’est le mot, répondit le docteur; mais je réviens au pôle, puisque jamais leçon de cosmographie sur cette partie de la terre n’aura été plus oppoi'tune, si toutefois cela ne vous ennuie pas.
— Allez, docteur I allez! fit Altamont.
— Je vous ai dit, reprit le docteur, qui avait autant de plaisir à enseigner que ses compagnons en éprouvaient à s’instruire, je vous .ai dit que le pôle était un point immobile par rapport aux autres points de la terre. Eh bien! ce n’est pas tout à fait vrai.
— Comment! dit Bell , il faut encore en rabattre?
— Oui, Bell, le pôle n’occupe pas toujours la même place exactement; autrefois, l’étoile - polaire était plus éloignée du pôle céleste qu'elle ne l’est maintenant. Notre pôle est donc doué d’un certain mouvement; il décrit un cercle en vingt-six mille ans environ. Cela vient de la précession des équinoxes, dont je vous parlerai tout à l’heure.
— Mais, dit Altamont, ne pourrait-il se faire que le pôle se déplaçât un jour d’une plus grande quantité?
— Eh ! mon cher Allamont, répondit le docteur, vous touchez là à une grande question que les savants déhat^rent longtemps à la suite d’une singulière découverte.
— Laquelle donc ?
— Voici. En 1771, on découvrit le cadavre d’un rhinocéros sur les bords de la mer glaciale, et, en 1799, celui d’un éléphant sur les côtes de la Sibérie. Comment ces quadrupèdes des pays chauds se rencontraientils sous une pareille latitude? De là, étrange rumeur parmi les géologues, qui n’étaient pas aussi savants que le fut depuis un Français, M. Élie de Beaumont, lequel démontra que ces animaux vivaient sous des latitudes déjà élevées, et que les torrents et les fleuves avaient tout bonnement amené leurs cadavres là où on les avait trouvés. Mais, comme cette explication n’était pas encore émise, devinez ce qu’inventa l’imagination des savants?
— Les savante sont capables de tout , dit Altamont en riant.
— Oui, de tout pour expliquer un fàit; eh bien! ils supposèrent que le pôle de la terre avait été autrefois à l’équateur, et l’équateur au pôle.
— Bahl
— Comme je vous le dis, et sérieusement; or, s’il en tût été ainsi, comme la teiTe est aplatie au pôle de plus de cinq lieues, les mers, transportées au nouvel équateur par la force centrifuge, auraient recouvert des
LH mîSEKT
montagnes deux fois hautes comme l’Himalaya; tous les pays qui avoisinent le cercle polaire, la Suède, la Norwége, la Russie, la Sibérie, le Groenland, la Nouvelle-Bretagne, eussent été ensevelis sous cinq lieues d’eau, tandis que les régions équatoriales, rejetées au pôle, auraient formé des plateaux élevés de cinq lieues!
— Quel changement ! fit Johnson.
— Oh ! cela n’effrayait guère les savants.
— Et comment expliquaient-ils ce bouleversement? demanda Altamont.
— Par le choc d’une comète. La comète est le « Deus ex machina » ; toutes les fois qu’on est embarrassé en cosmographie, on appelle une comète à son secours. C’est l’astre le plus complaisant que je connaisse, et, au moindre signe d’un savant, il se dérange pour tout arranger !
— Alors, dit Johnson, selon vous, monsieur Clawbonny, ce bouleversement est impossible?
— Impossible!
— Et s’il arrivait?
— S’il arrivait, l’équateur serait gelé en vingt-quatre heures 1
— Bon! s’il se produisait maintenant, dit Bell, on serait capable de dire que nous ne sommes pas allés au pôle !
* — Rassurez-vous, Bell. Pour en revenir à l’immobilité de l’axe terrestre, il en résulte donc ceci : c’est que
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si nous étions pendant l’hiver à cette place, nous verrions les étoiles décrire un cercle parfait autour de nous. Quant au soleil, le jour de l’équinoxe du printemps, le 23 mars, il nous paraîtrait (je ne tiens pas compte de la réfraction ) , il nous paraîtrait exactement coupé en deux par l’horizon, et monterait peu à peu en formant des courbes très-allongées ; mais ici, il y a cela de remarquable que, dès qu’il a paru, il ne se couche plus, il reste visible pendant six mois; puis son disque vient ' raser de nouveau l’horizon à l’équinoxe d’automne, au 22 septembre, et, dès qu’il s’est couché, on ne le revoit plus de tout l’hiver.
— Vous parliez tout à l’heure de l’aplatissement do la terre aux pôles, dit Johnson ; veuillez donc m’expliquer cela,'' monsieur Clawbonny.
— Voici, Johnson. La terre étant fluide aux premiers jours du monde, vous comprenez qu’alors son mouvement de rotation dut repousser une partie de sa masse mobile à l’équateur, où la force centrifuge se faisait plus vivement sentir. Si la terre eût été immobile, elle fut restée une sphère parfaite; mais, par suite du phénomène que je viens de vous décrire, elle présente une forme ellipsoïdale, et les points du pôle sont plus rapprochés du centre que les points de l’équateur de cinq lieues un tiers environ.
— Ainsi, dit Johnson, si notre capitaine voulait nous emmener au centre de la terre, nous aurions cinq lieues de moins à faire pour y arriver?
LB DESERT
— Comme vous le dites, mon ami.
— Eh bienl capitaine, c’est autant de chemin de fait! Voilà une occasion dont il faut profiter.., »
Hatteras ne répondit pas. Évidemment, il n’était pas à la conversation, ou bien il l’écoutait sans l’entendre.
« Ma foi! répondit le docteur, au dire de certains savants, ce serait peut-être le cas dé tenter cette expédition.
— - Ah! vraiment! fit Johnson,
— Mais laissez-moi finit*, reprit le docteur, je Vous raconterai cela plus tard ; je veux vous apprendre d’abbfd comment l’aplatissement des pôles est la caüse de la précession de;s équinoxes, c’est-à-dire pourquoi, chaque année, l’équinoxe du printemps arrive un jour plus tôt qu’il ne le ferait, si la terre était parfaitement ronde. Cela vient tout simplement de ce que l’attraction du soleil s’opère d’une façon différente sur la pattie renflée du globe située à l’équateur, qui éprouve alors un mouvement rétrograde. Subséquenimènt, c’est ce qui déplace un peu ce pôle, comme je vous l’ai dit plus haut. Mais, indépendamment de cet effet, l’aplatissement devrait en avoir un plus curieux et plus personnel, dont nous nous apercevrions, si nous étions doués d’une sensibilité mathématique.
— Que voulez-voüs dire ? demanda Bell.
— C’est que nous sommes plus lourds ici qu’à Liverpool;
— Plus lourds?
DE GLAcfE. iSJ
— Oui! nous, nos chiens, nos fusils, nos inslrunienls !
— Est-il possible?
— Certes, et par deux raisons ; la première, c’est que nous sommes plus rapprochés du centre du globe, qui, par conséquent, nous attire davantage : or cette force attractive n’est autre chose que la pesanteur. La seconde, c’est que la force de rotation, nulle au pôle , étant très-marquée à l’équateur, les objets ont là une tendance à s’écarter de la terre; ils y sont donc moins pesants.
— Comment! dit Johnson, sérieusement, nous n’a- Vons donc pas le même poids en tous lieux ?
— Non, Johlisob ; suivant la loi de Newton, les corps s’attirent en raison directe des masses, et en raison inverse du carré des distances. Ici, je pèse plus parce que je suis plus près du centre d’attraction, et sur une autre planète , je pèserais plus ou moins, suivant la masse de la planète.
— Quoi! fit Bell, dans la lune?...
— Dans la lune, mon poids, qui est de deux cents livres à Liverpool, ne serait plus que de trente-deux!
— Et dans le soleil?
. — Oh ! dans le soleil, je pèserais plus de cinq mille
livres !
— Grand Dieu! fit Bell, il faudrait un cric alors poui soulever vos jambes !
— Probablement ! répondit le docteur, en riant de
l’ébahissement de Bell; mais ici la différence n’est pas sensible, et, en déployant un effort égal des muscles du jarret, Bell sautera aussi haut que sur les quais de la Mersey.
— Oui! mais dans le soleil? répétait Bell, qui n’en revenait pas.
— Mon ami, lui répondit le docteur, la conséquence de tout ceci est que nous sommes bien où nous sommes, et qu’il est inutile de courir ailleurs !
— Vous disiez tout à l'heure, reprit Altamont, que ce serait peut-être le cas de tenter une excursion au centre de la terre! Est-ce qu’on a jamais pensé à entreprendre un pareil voyage ?
— Oui, et cela termine ce que j’ai à vous dire relativement au pôle. 11 n’y a pas de point du monde qui ait donné lieu à plus d’hypothèses et de chimères ! Les anciens, fort ignorants en cosmographie, y plaçaient le jardin des Hespérides. Au moyen âge, on supposa que la terre était supportée par des tourillons placés aux pôles, sur lesquels elle tournait; mais, quand on vit les comètes se mouvoir librement dans les régions circumpolaires, il fallut renoncer à ce genre de support. Plus tard, il se rencontra' un astronome français, Bailly, qui soutint que le peuple policé et perdu dont parle Platon, les Atlantides, vivait ici même. Enfin, de nos jours, ou a prétendu qu’il existait aux pôles une immense ouverture, d’où se dégageait la lumière des aurores boréales, et par laquelle on pouvait pénétrer dans l’intérieur du
globe ; puis, dans la sphère creuse, on imagina l’existence de deux planètes, Pluton et Proserpine, et un air lumineux par suite de la forte pression qu’il éprouvait.
— On a dit tout cela? demanda Altamont.
— Et on l’a écrit, et très-sérieusement. Le capitaine Synness, un de nos compatriotes , proposa à Humphry bavy, Humboldt et Arago de tenter le voyage I Mais ces savants refusèrent.
— Et ils firent bieni
— Je le crois. Quoi qu’il en soit, vous voyez, mes amis, que l’imagination s’est donnée libre carrière à l’endroit du pôle, et qu’il faut tôt ou tard en revenir à la simple réalité.
— D’ailleurs, nous verrons bien, dit Johnson, qui ^n’abandonnait pas son idée.
— Alors, à demain les excursions, dit le docteur, souriant de voir le vieux marin peu convaincu, et s’il y a une ouverture particulière pour aller au centre de la terre, nous irons ensemble I »
LE DKSEUT
oiiAPnnE XXV.
LE MONT HATTËRAi. ,
Après cette conversation substantielle, chacun, s’arrangeant de sou mieux dans là grotte, y trouva bientôt le sommeil.
Chacun, sauf Hatteras. Pourquoi cet homme extraordinaire ne dormit-il pas?
Le but de sa vie n’était-il pas atteint? IN’avnit-il pas accompli les hardis projets qui lui tenaient au Cœur? Pourquoi le calme ne succédait-il pas à l’agitation dans cette âme ardente? Ne devait-on pas croire que, ses projets accomplis, Hatteras retomberait dans une sorte d’abattement, et que ses nerfs détendus aspireraient au repos? Après le succès, il semblait même naturel qu’il fût pris de ce sentiment de tristesse qui suit toujours les désirs satisfaits.
Mais non. 11 se montrait plus surexcité. Ce n’était cependant pas la pensée du retour qui l’agitait ainsi. Voulait-il aller plus loin encore? Son ambition de voyageur n’avait-elle donc aucune limite, et trouvait-il le
monde trop petit, parce (ju’il en avait fait le tour?
Quoi qu’il en soit, il ne put dormir. Et cependant cette première nuit passée au pôle du monde fut pure et tranquille. L’ile était absolument inhabitée. Pas un oiseau dans son atmosphère enflammée, pas un animal sur son sol de cendres, pas un poisson sous ses eaux bouillonnantes. Seulement au loin, les sourds ronflements de fa montagne à la tête de laquelle s’échevelaient des panaches de fumée incandescente.
Lorsque Bell, Johnson, Altamont et le docteur se réveillèrent, ils ne trouvèrent plus Halteras auprès d’eux. Inquiets, ils quittèrent la grotte, et ils aperçurent le capitaine debout sur un roc. Son regard demeurait invariablement fixé sur le sommet du volcan. 11 tenait à la main ses instruments ; il venait évidemment de faire le relevé exact de la, montagne.
Le docteur alla vers lui et lui adressa plusieurs fois la parole avant de le tirer de sa contemplation. Enfin, le capitaine parut le comprendre.
« En route I lui dit le docteur, qui l’examinait d’un œil attentif, en route ; allons faire le tour de notre île ; nous voilà prêts pour notre dernière excursion.
— La dernière, fit Hatteras avec cette intonation de la voix des gens qui rêvent tout haut; oui, la dernière, en effet. Mais aussi, reprit-il avec une grande animation, la plus merveilleuse I »
Il parlait ainsi, en passant scs deux mains sur son front pour en calmer les bouillonnements intérieurs.
.LE DÊSEItT
En ce moment, Altamont, Johnson et Bell le rejoignirent; Hatteras parut aloi% sortir de son état d’hallucination.
O Mes amis, dit-il d’une voix émue, merci pour votre courage, merci pour votre persévérance, merci pour vos efforts surhumains qui nous ont permis de mettre le pied sur cette terre !
— Capitaine, dit Johnson, nous n’avQps fait qu’obéir, et c’est à vous seul qu’en revient l’honneur.
— Non! non! reprit Hatteras avec une violente effusion, à vous tous comme à moi! à Altamont comme à nous tous I comme au docteur lui-même ! Oh ! laissez mon cœur faire explosion entre vos mains I II ne peut plus contenir sa joie et sa reconnaissance! »
Hatteras serrait dans ses mains celles des braves compagnons qui l’entouraient. Il allait, il venait, il n’était plus maître de lui.
« Nous n’avons fait que notre devoir d’Anglais, disait Bell. •
— Notre devoir d’amis, répondait le docteur.
— Oui, reprit Hatteras, mais ce devoir, tous n’ont pas su le remplir. Quelques-uns ont succombé! Pourtant, il faut leur pardonner, à ceux qui ont trahi comme à ceux qui sè sont laissés entraîner à la trahison ! Pauvres gens! je leur pardonne. Vous m’entendez, docteur!
— Oui, répondit le docteur, que l’exaltation d’Hatteras inquiétait sérieusement.
— Aussi, reprit le capitaine, je ne veux pas que
DK OLACK.
cette petite fortune qu’ils étaient venus chercher si loin, ils la perdent. Non! rien ne sera changé à mes dispositions, et ils seront riches... s’ils revoient jamais l’Angleterre ! »
Il eût été difficile de ne pas être ému de l’accent avec lequel Hatteras prononça ces paroles.
« Mais, capitaine, dit Johnson en essayant de plaisanter, on dirait que vous faites votre testament.
— Peut-être, répondit gravement Hatteras.
— Cependant, vous avez devant vous une belle et longue existence de gloire, reprit le vieux marin.
— Qui sait I » fit Hatteras.
Ces mots furent suivis d’un assez long silence. Le docteur n’osait interpréter le sens de ces dernières paroles.
Mais Hatteras se fit bientôt comprendre, car d’une voix précipitée, qu’il contenait à peine, il reprit :
« Mes amis, écoutez-moi. Nous avons fait beaucoup jusqu’ici, et cependant il reste beaucoup à faire. »
Les compagnons du capitaine se regardèrent avec un profond étonnement.
« Oui, nous sommes à la terre du pôle, mais nous ne sommes pas au pôle même I
— Comment cela? fit Altamont.
— Par exemple ! s’écria le docteur, qui craignait de deviner.
— Oui! reprit Hatteras avec force, j’ai dit qu’un Anglais