‹ Le désert de glaceChapitre 65 sur 67 · RETOUR AU SUD · texte numérisé non relu

RETOUR AU SUD

Trois heures après ce triste dénoùment des aventures du capitaine Hatteras, Clawbonny, Altamont et les deux matelots se trouvaient réunis dans la grotte au pied du volcan.

Là, Clawbonny fut prié de donner son opinion sur ce qu’il convenait de faire.

« Mes amis, dit -il, nous ne pouvons prolonger notre séjour à l’île de la Reine ; la mer est libre devant nous ; nos provisions sont en quantité sufllsante ; il faut repartir et regagner en toute hâte le Fort- Providence, où nous hivernerons jusqu’à l’été prochain.

— C’est aussi mon avis, répondit Altamont; le vent est bon , et dès demain nous reprendrons la mer. »

La journée se passa dans un profond abattement. La folie du capitaine était d’un présage funeste, et, quand Johnson, Bell, Altamont, reportaient leurs idées vers le retour, ils s’effrayaient de leur abandon, ils s’épou-

vantaient de leur éloignement. L’âme intrépide d’Hattcras leur faisait défaut.

Cependant, en hommes énergiques, ils s’apprêtèrent à lutter de nouveau contre les éléments, et contre euxmêmes, si jamais ils se sentaient faiblir.

Le lendemain, samedi 13 juillet, les effets de campement furent embarqués, et bientôt tout fut prêt pour le départ.

Mais avant de quitter ce rocher pour ne jamais le revoir, le docteur, suivant les intentions d’Ilatteras, fit élever un cairn au point même où le capitaine avait abordé l’île ; ce caim fut fait de gros blocs superposés, de façon à former un amer parfaitement visible, si toutefois les hasards de l’éruption le respectaient.

Sur une des pierres latérales, Bell grava au ciseau cette simple inscription :

JOHN NATTERAS

Le double du document fut déposé à l’intérieur du cairn dans un cylindre de fer-blanc parfaitement clos, et le témoignage de la grande découverte demeura ainsi abandonné sur ces rochers déserts.

Alors les quatre hommes et le capitaine, — un pauvre corps sans âme, — et son fidèle Duk, triste et plaintif, s’embarquèrent pour le voyage du retour. Il était dix

LB DÉSERT

heures du matin. Une nouvelle voile fut établie avec les toiles de la tente. La chaloupe, filant vent arrière, quitta rile de la Reine, et le soir, le docteur, debout sur son banc, lança un dernier adieu au Mont-Hatteras, qui flamboyait à l’horizon.

La traversée fut très-rapide ; la mer, constamment libre, offrit une navigation facile, et il semblait vrai^ ment qu’il fût plus aisé de fuir le pôle que d’en approcher.

Mais Hatteras n’était pas en état de comprendre ce qui se passait autour de lui ; il demeurait étendu dans la chaloupe, la bouche muette, le regard éteint, les bras croisés sur la poitrine, Duk couché à ses pieds. Vainement le docteur lui adressait la parole. Hatteras ne l’entendait pas.

Pendant quarante-huit heures, la brise fut favorable et la mer peu houleuse. Clawbonny et ses compagnons laissaient faire le vent du nord.

Le 15 juillet, ils eurent connaissance d’Altamont- Harbour dans le sud ; mais, comme l’océan Polaire était dégagé sur toute la côte, au lieu de traverser en traîneau la terre de la Nouvelle-Amérique, ils résolurent de la contourner et de gagner par mer la baie Victoria.

Le trajet était plus rapide et plus facile. En effet, cet espace que les voyageurs avaient mis quinze jours à passer avec leur traîneau, ils en mirent huit à peine à le franchir en naviguant, et, après avoir suivi les sinuosités d’une côte frangée de fiords nombreux dont ils

DE GI..VCE.

déterminèrent la configuration, ils arrivèrent le lundi soir, 23 juillet, à la baie Victoria.

La chaloupe fut solidement ancrée au rivage, et chacun s’élança vers le Fort-Providence. Mais quelle dévastation! La maison du Docteur, les magasins, la poudrière, les fortifications, tout s’en était allé en eau sous l’action des rayons solaires, et les provisions avaient été saccagées par les animaux carnassiers.

Triste et décevant spectacle I

Les navigateurs touchaient presque à la fin de leurs provisions, et ils comptaient les refaire au Fort-Providence. L’impossibilité d’y passer l’hiver devint évidente. En gens habitués à prendre rapidement leur parti, ils SC décidèrent donc à gagner la mer de Baffin par le plus court.

a Nous n’avons pas d’autre parti à suivre , dit le docteur; la mer de Baffin n’est pas à six cents milles; nous pouvons naviguer tant que l’eau ne manquera pas à notre chaloupe, gagner le détroit de Jones, et de là les établissements danois.

— Oui, répondit Allamont, réunissons ce qui nous reste de provisions, et partons. »

En cherchant bien, on trouva quelques caisses dt pemmican éparses çà et là, et deux barils de viandt conservée, qui avaient échappé à la destruction. En somme, un approvisionnement pour six semaines, et de la poudre en suffisante quantité. Tout cela fut promptement rassemblé; on profita de la journée pour calfater

çait à raser de près l’horizon, et son disque s’y laissait échancrer chaque jour davantage. Le 30 juillet, les voyageurs le perdirent de vue pour la première fois, c’est-à-dire qu’ils eurent une nuit de quelques minutes.

Cependant la chaloupe filait bien, et fournissait quelquefois des courses de soixante à soixante-cinq milles par vingt-quatre heures; on ne s’arrêtait pas un instant; on savait quelles fatigues à supporter, quels obstacles à franchir, la route de terre présenterait, s’il fallait la prendre, et ces mers resserrées ne pouvaient tarder à se rejoindre ; il y avait déjà des jeunes glaces reformées çà et là. L’hiver succède inopinément à l’été sous les hautes latitudes; il n’y a ni printemps ni automne; les saisons intermédiaires manquent. Il fallait donc se hâter.

Le 31 juillet, le ciel étant pur au coucher du soleil, on aperçut les premières étoiles dans les constellations du zénith. A partir de ce jour, un brouillard régna sans cesse, qui gêna considérablement la navigation.

Le docteur, en voyant se multiplier les symptômes de l’hiver, devint très- inquiet; il savait quelles, difficultés sir John Ross éprouva pour gagner la mer de Baffin, après l’abandon de son navire; et même, le passage des glaces tenté une première fois, cet audacieux marin fut forcé de revenir à son navire et d’hiverner une quatrième année; mais, au moins, il avait un abri pour la mauvaise saison, des provisipns et du combustible.

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LK DÉSERT

Si pareil malheur arrivait aux survivants c\\iForward, s’il leur fallait s’arrêter ou revenir sur leurs pas, ils étaient perdus ; le docteur ne dit rien de ses inquiétudes à ses compagnons ; mais il les pressa de gagner le plus possible dans l’est.

Enfin, le 15 août, après trente jours d’une navigation assez rapide, après avoir lutté depuis quarante-huit heures contre les glaces qui s’accumulaient dans les passes, après avoir risqué cent fois leur frôle chaloupe, les navigateurs se virent absolument arrêtés, sans pouvoir aller plus loin ; la mer était prise de toutes parts, et le thermomètre ne marquait plus en moyenne que quinze degrés au-dessus de zéro ( — 9» centig.).

D’ailleurs, dans tout le nord et l’est, il fut facile de reconnaître la proximité d’une côte à ces petites pierres plates et arrondies que les flots usent sur les rivages ; la glace d’eau douce se rencontrait plus fréquemment.

Altamônt fit ses relevés avec une scrupuleuse exactitude, et il obtint 77® 15' de latitude et 85° 02' de longitude.

«( Ainsi donc, dit le docteur, voici notre position exacte; nous avons atteint le Lincoln -Septentrional, précisément au cap Éden ; nous entrons dans le détroit de Jones ; avec un peu plus de bonheur, nous l’aurions trouvé libre jusqu’à la mer de Baflin. Mais il ne faut pas nous plaindre. Si mon pauvre flatteras eût rencontré d’abord une mer si facile, il fût arrivé rapidement au pôle ; ses compagnons ne l’eussent pas aban-

DK O LA CE.

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donné, et sa tête ne se serait pas perdue sous l’excès des plus terribles angoisses!

— Alors, dit Altamont, nous n’avons plus qu’un parti à prendre : abandonner la chaloupe et rejoindre en traîneau la cote orientale du Lincoln.

— Abandonner la chaloupe et reprendre le traîneau, bien, répondit le docteur; mais, au lieu de traverser le Lincoln, je propose de franchir le détroit de Jones sur les glaces et de gagner le Devon-Seplenlrional.

— Et pourquoi ? demanda Altamont .

— Parce que plus nous nous approcherons du détroit de Lancastre, plus nous aurons de chances d’y rencontrer des baleinière.

— Vous avez raison, docteur, mais'je crains bien que les glaces ne soient pas encore assez unies pour nous offrir un passage praticable.

— Nous essayerons, » répondit Clawbonny.

La chaloupe fut déchargée ; Bell et Johnson reconstruisirent le traîneau ; toutes ses pièces étaient en bon état; le lendemain les chiens y furent attelés, et l’on prit le long de la côte pour gagner l’ice-field.

Alors recommença ce voyage tant de fois décrit, fatigant et peu rapide ; Altamont avait eu raison de se défier de l’état de la glace ; on ne put traverser le détroit de Jones, et il fallut suivre la côte du Lincoln.

Le 21 août, les voyageurs, en coupant de biais, arrivèrent à l'entrée du détroit du Glacier ; là, ils s’aventurèrent sur l’ice-field, et le lendemain, ils atteignirent l’île

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Cobourg, qu’ils traversèrent en moins de deux jours au milieu des bourrasques de neige.

Ils purent alors reprendre lu route plus facile des champs de glace, et enfin, le 2k août, ils mirent le pied sur le Devon-Septentrional.

« Maintenant, dit le docteur, il ne nous reste plus qu’à traverser cette terre et à gagner le cap Warender à l’entrée du détroit de Lancastre. »

Mais le temps devint affreux et très-froid ; les rafales de neige, les tourbillons reprirent leur violence hivernale ; les vpyageurs se sentaient à bout de forces. Les provisions s’épuisaient, et chacun dut se réduire au tiers de ration, afin de conserver aux chiens une nourriture proportionnée à leur travail.

nature du sol ajoutait beaucoup aux fatigues du voyage; cette terre du Devon-Septentrional était extrêmement accidentée ; il fallut franchir les monts Trauter par des gorges impraticables, en luttant contre tous les éléments déchaînés. Le traîneau, les hommes et les chiens faillirent y rester, et plus d’une fois le désespoir s’empara de cette petite troupe, si aguerrie, cependant, et si faite aux fatigues d’une expédition polaire. Mais, sans qu’ils s’en rendissent compte, ces pauvres gens étaient usés moralement et physiquement ; on ne supporte pas impunément dix-huit mois d’incessantes fatigues, et une succession énervante d’espérances et de désespoirs. D’ailleurs, il faut le remarquer, l’aller se fait avec un entraînement, une conviction.

DK GLACE.

une foi, qui manquent au retour. Aussi, les malheureux se traînaient avec peine ; on peut dire qu’ils marchaient par habitude, par un reste d’énergie animale presque indépendante de leur volonté.

Ce ne fut que le 30 août qu’ils sortirent enfin de ce chaos de montagnes, dont l’orographie des zones basses ne peut donner aucune idée, mais ils en sortirent meurtris et à demi gelés. Le docteur ne suffisait plus à soutenir ses compagnons, et il se sentait faillir lui-même.

Les monts Trauter venaient aboutir à -une sorte de plaine convulsionnée par le soulèvement primitif de la montagne.

Là, il fallut absolument prendre quelques jours de repos; les voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l’autre ; deux des chiens d’attelage étaient morts d’épuisement. .

On s’abrita donc derrière un glaçon, par un froid de deux degrés au-dessous de zéro ( — 19®centig.); personne n’eut le courage de dresser la tente.

Les provisions étaient fort réduites, et , malgré l’extrême parcimonie mise dans les rations, celles-ci ne pouvaient durer plus de huit jours ; le gibier devenait rare, et regagnait pour l’hiver de moins rudes climats. La mort par la faim se dressait donc menaçante devant ses victimes épuisées.

Altamont, qui montrait un grand dévouement et une véritable abnégation, profita d’un reste de force, et réso-

lut de procurer par la chasse quelque nourriture à ses compagnons.

11 prit son fusil, appela Duk, et s’engagea dans les plaines du nord ; le docteur, Johnson et Bell le virent s’éloigner presque indifféremment. Pendant une heure, ils n’entendirent pas une seule fois la détonation de son fusil, et ils le virent revenir sans qu’un seul coup eût été tiré ; mais l’Américain accourait comme un homme épouvanté.

« Qu’y a-t-il? lui demanda le docteur.

— ^ Là-bas 1 sous la neige ! répondit Altamont avec un accent d’effroi, en montrant un point de l’horizon.

— Quoi?

— Toute une troupe d’hommes 1...

— Vivants ?

— Morts... gelés... et même... »

L’Américain n’osa Achever sa pensée, mais sa physionomie exprimait la plus indicible horreur.

Le docteur, Johnsou, Bell, ranimés par cet incident, trouvèrent le moyen de se relever et se traînèrent sur les traces d’ Altamont, vers cette partie de la plaine qu’il indiquait du geste.

Ils arrivèrent bientôt à un espace resserré, au fond d’une ravine profonde, et là, quel spectacle s’offrit à leur vue !

cadavres déjà raidis, à demi enterrés sous ce linsortaient çà et là de la couche de neige ; ici

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un bras, là une jambe, plus loin des mains crispées, des têtes conservant encore leur physionomie menaçante et désespérée !

Le docteur s’approcha, puis il recula, pâle, les traits décomposés, pendant que Duk aboyait avec une sinistre épouvante.

« Horreur! horreur I » fit-il.

— Eh bien? demanda le maître d'équipage.

— Vous ne les avez pas reconnus? fit le docteur d’une voix altérée.

— Que voulez-vous dire?

— Regardez! »

Cette ravine avait été naguère le théâtre d’une dernière lutte des hommes contre le climat, contre le désespoir, contre la faim même, car, à certains restes horribles, on comprit que les malheureux s’étaient repus de cadavres humains, peut-être d’une chair encore palpitante, et, parmi eux, le docteur avait reconnu Shandon, Pen, le misérable équipage du Forward; les forces firent défaut, les vivres manquèrent à ces infortunés ; leur chaloupe fut brisée probablement par les avalanches ou précipitée dans un gouffre, et ils ne purent profiter de la mer libre ; on peut supposer' aussi qu’ils s’égarèrent au milieu de ces continents inconnus. D’ailleurs, des gens partis sous l’excitation de la révolte ne pouvaient être longtemps unis entre eux de cette union qui permet d’accomplir les grandes choses. Un chef de révoltés n’a jamais qu’une

puissance douteuse 'entre les mains. Et sans doute, Shandon fut promptement débordé.

Quoi qu'il en soit, cet équipage passa évidemment par mille tortures, mille désespoirs, pour en arriver à cette épouvantable catastrophe; mais le secret de leurs misères est enseveli avec eux pour toujours dans les neiges du pôle.

« Fuyons! fuyons! » s’écria le docteur.

Et il entraîna ses compagnons loin du lieu de ce désastre. L’horreur leur rendit une énergie momentanée. Ils se remirent en marche.

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A quoi bon s’appesantir sur les maux qui 'frappèrent sans relâche les survivants de l’expédition? Eux-mémes, Jls.ne purent jamais retrouver dans leur mémoire le souvenir détaillé des huit jours qui s’écoulèrent après l’hotrible, découverte des restes de l'équipage. Cepen* dant, le 9 septembre, par un miracle d’énergie, ils se trouvèrent au cap .Horsburg, àil’extréraité du Bevon- Septentrional.

Ils mouraient de faim; ils n’avaient pas mangé depuis quaranterhuit heures, et leur dernier repas fut fait de la chair de leur dernier chien esquimau. Bell ne pouvait aller, plus loin, et, letvieux Johnson $e sentait mourir.

lis étaient sur le rivage de la mer de Baffin prise en partie, c’est-A-dire sur le chemin de l'Europe. >Â trois milles de la côte, les flots, libres déferlaient avec bruit sur les .vives arêtes du champ de glace.

Il fallait, attendre le passage problématique d’un ba* leinier, et combien de jours encore?...

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