‹ Le Desert de l'amourChapitre 3 sur 6 · ÉDITIONS BERNARD GRASSET · texte numérisé non relu

ÉDITIONS BERNARD GRASSET

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© Editions Bernard Grasset, 1925.

Charles E. Wilson Library Anderson College Ander 1 Indiana 46011

Pendant des années, Raymond Courrèges avait nourri l'espoir de retrouver sur sa route cette Maria Cross dont il souhaitait ardemment de tirer vengeance. Bien des fois il suivit dans la rue une passante, ayant cru que c'était elle qu'il cherchait. Puis, le temps avait si bien assoupi sa rancune que, lorsque son destin le remit en face de cette femme, il n’éprouva point d’abord la joie mêlée de fureur qu’une telle rencontre aurait dû susciter en lui. À son entrée, ce soir-là, dans un bar de la rue Duphot, il n’était que dix heures et le mulâtre du jazz chantonnaïit pour le plaisir d’un seul maître d’hôtel attentif. Dans la boîte étroite où, vers minuit, piétinaient les couples, ronflait, comme une grosse mouche, un ventilateur. Au portier ‘qui s’étonnait : « On n’est pas habitué à voir Monsieur de si bonne heure... », Raymond n’avait donné d’autre réponse qu’un signe de

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la main pour qu’il interrompît ce bourdonnement. Le portier confidentiel voulut en vain le persuader que « ce nouveau système, sans faire de vent, absorbaïit la fumée », Courrèges l’avait considéré d’un tel air que l’homme battit en retraite vers le vestiaire ; mais au plafond le ventilateur se tut comme un bourdon se pose.

Le jeune homme, alors, ayant brisé la ligne immaculée des nappes, et reconnu dans les glaces sa tête des pires jours, s’était interrogé : « Qu'est-ce qui ne va pas ? » Parbleu, il détestait les soirées perdues et celle-ci le serait à cause de cet animal d’Eddy H... Il avait fallu presque forcer ce garçon, le prendre au gîte pour l’amener au cabaret. Pendant le repas, Eddy s'était excusé, sur une migraine, de son inattention, à peine assis au bord de sa chaise, le corps impatient, déjà tout occupé de quelque plaisir futur et proche ; le café bu, il avait fui, allègre, l’œil vif, l’oreille rouge, les narines ouvertes. Tout le jour, Raymond s'était fait une image charmante de cette soirée et de cette nuit ; mais à Eddy des joies sans doute s'étaient offertes, plus rafraîchissantes qu'aucune confidence.

Courrèges s’étonna de n'être pas seulement déçu et humilié, mais triste. Il était choqué de ce que le moindre camarade lui devenait pré-

cieux ; cela paraissait assez nouveau dans sa vie : jusqu’à trente ans, incapable de ce désintéressement que la camaraderie exige, d’ailleurs fort occupé des femmes, il avait méprisé tout ce qui ne lui semblait pas objet de possession et, enfant goulu, il aurait pu dire : Je n’aime que ce qui se dévore. » Dans ce temps-là, il n’usait de ses camarades que comme de témoins ou de confidents : un ami lui était d’abord une paire d'oreilles. Il aimait aussi se prouver à soi-même qu'il les dominait, les dirigeait ; il avait la passion de l’influence et se flattait de démoraliser avec méthode.

Raymond Courrèges aurait su se faire une clientèle comme son grand-père le chirurgien, comme son grand-oncle jésuite, comme son père le docteur, s’il avait été capable d’asservir à une carrière ses appétits, et si son goût ne l’avait détourné toujours de rien poursuivre qu’une satisfaction immédiate. Pourtant il touchait à l’âge où, seuls, ceux qui s’adressent à l’âme peuvent asseoir leur domination : Courrèges, lui, ne savait qu’assurer à ses disciples le meilleur rendement de plaisir. Mais les plus jeunes souhaitent des complices de leur génération, et sa clientèle s’appauvrissait. En amour, Je gibier longtemps pullule, mais la petite troupe de ceux qui ont commencé avec nous de vivre, se réduit chaque année. Les survivants

aux coupes sombres de la guerre, qu’ils fussent enlisés dans le mariage, ou déformés par le métier, Courrèges, leur voyant le poil grison, cette bedaine, ce crâne, les haïssait d’avoir son âge ; il les accusait d’être les assassins de leur jeunesse et, avant qu’elle les renonçât, de la trahir.

Lui, il mettait son orgueil à compter parmi les garçons d’après-guerre ; — et, ce soir, dans le bar vide encore où ne bourdonne qu’une mandoline assourdie (la flamme de la mélodie meurt, renaît, vacille ), il regarde ardemment, reflété par les glaces, son visage sous des cheveux drus — ce visage que la trente-cinquième année épargne encore. [Il songea que le vieillissement avant de toucher son corps, touchait sa vie. Si c'était son orgueil d’entendre les femmes s'interroger : € Quel est ce grand jeune homme ? » il savait que les garçons de vingt ans, plus perspicaces, ne le comptaient plus parmi les enfants de leur race éphémère. Cet Eddy, peut-être avait-il eu mieux à faire que de parler de soi jusqu’à l’aube dans le vacarme du saxophone ; — mais peut-être aussi ne fait-il autre chose à cette heure, dans un autre bar, que d’expliquer son cœur à un garcon né en 1904 et qui sans cesse l’interrompt de € moi aussi » et de « c’est comme moi ».…

Des jeunes gens survinrent qui avaient pré-

paré, pour traverser la salle, un air de suffisance et de hauteur dont ils furent embarrassés, voyant cette solitude. Autour du barman, ils s’agglutinèrent. Cependant Courrèges n’acceptait jamais de souffrir à cause d’un autre, maîtresse ou camarade. Il s’exerça donc, selon sa méthode, à voir le défaut de proportion entre l’insignifiance d’Eddy H... et le trouble où le laissait un tel abandon. Il eut du plaisir à n’éprouver la résistance d’aucune racine, quand il essaya d’enlever en lui cette herbe de sentiment, Il s’enhardit jusqu’à concevoir qu’il pourrait demain mettre à la porte ce garçon et, sans frémir, envisagea de ne le plus revoir jamais. Ce fut même avec allégresse qu’il se dit : « Je vais le balayer. » Il soupira d’aise ; puis s’aperçut qu’une gêne subsistait en lui, dont Eddy n'était pas le principe. Ah ! oui, c'était cette lettre qu’il toucha dans une poche du smoking. Inutile de la relire : le docteur Courrèges n’usait avec son fils que d’un langage elliptique, facile à retenir

Suis descendu au Grand-Hôtel pour la durée du Congrès de Médecine. À ta disposition, matin avant neuf hevres ; soir après onze heures. Ton père,

Pauz CoURRÈGES.

Raymond murmura : « Plus souvent... », prit à son insu un air de défi. Il en voulait à ce père de ce qu’il ne lui était pas aussi facile de le mépriser que le reste de la famille. A trente ans, Raymond avait en vain réclamé la dot qu'avait reçue sa sœur mariée. Sur le refus de ses parents, il avait coupé les ponts ; mais la fortune appartenait à Mme Courrèges ; Raymond savait bien que son père se fût montré généreux s’il en avait eu le droit, et que l’argent ne lui était rien. Il répéta : « Plus souvent. > mais ne put se défendre de percevoir un appel dans ce message sec. Il n’était point si aveugle que Mme Courrèges, qu’irritaient la froideur et la brusquerie de son mari et qui avait coutume de répéter : & Qu'est-ce que ça me fait qu’il soit bon, si je ne m’en aperçois pas ? Jugez un peu ce que ce serait, s’il était méchant. »

Raymond est gêné par l’appel de ce père trop difficile à haïr. Non, certes, il ne lui répondra pas ; mais tout de même... Plus tard, lorsque Raymond Courrèges se remémora les circonstances de cette nuit, il se souvint de l’amertume dont il avait souffert à son entrée dans le petit bar vide, mais il en oublia les causes, qui étaient la défection d’un camarade appelé Eddy, et la présence à Paris de son père ; il

crut que cette humeur âcre était née d’un pressentiment et qu’un lien existait entre l’état de son cœur, ce soir-là, et l’événement qui approchait de sa vie. Il a toujours soutenu, depuis, que le seul Eddy, ni le docteur Courrèges, n'auraient eu le pouvoir de l’entretenir dans une telle angoisse, maïs qu’à peine assis devant un cocktail, son esprit et sa chair, d’instinct, avaient senti l’approche de celle qui, à la même minute, dans un taxi déjà au coin de la rue Duphot, fouillait son petit sac et disait à son compagnon :

« C’est ennuyeux, j’ai oublié mon rouge. »

Et l’homme répondait :

& Il doit y en avoir au lavabo.

— Quelle horreur ! pour attraper.

— Gladys te prêtera le sien. »

Cette femme entra : un chapeau cloche supprimait le haut du visage et ne laissait voir que le menton où le temps inscrit l’âge des femmes. La quarantième année avait touché deci, de-là ce bas de figure, tiré la peau, amorcé un fanon. Sous les fourrures, le corps devait ‘être ramassé. Aveugle comme au sortir du toril, elle s'arrêta au seuil du bar étincelant. Lorsque la rejoignit son compagnon, qu’une dispute

avec le chauffeur avait retenu, Courrèges, sans le reconnaître d’abord, se dit : « J’ai vu quelque part cette tête-là... ; c’est une tête de Bordeaux. » Et soudain un nom lui vint aux lèvres, tandis qu’il observait cette face cinquantenaire, comme élargie par la satisfaction d’être so1 : Victor Larousselle.. Le cœur battant, Raymond examina de nouveau la femme qui, ayant vu qu’elle était la seule avec un chapeau, l’enleva soudain et secoua, face au miroir, ses cheveux frais coupés. Des yeux apparurent, grands et calmes, puis un front large, mais délimité strictement par les sept pointes jeunes d’une chevelure sombre. Dans le haut de ce visage, s'était concentré tout ce que cette femme recelait de jeunesse survivante. Raymond la reconnut, malgré les cheveux retranchés, le corps épaissi, et cette destruction lente, partie du cou et qui montait vers la bouche et les joues. Il la reconnut comme il aurait fait une route de son enfance, même si les chênes qui l’ombrageaient en avaient été abattus. Courrèges supputait le nombre des années et, après deux secondes, se disait : « Elle a quarante-quatre ans ; j'en avais dix-huit et elle vingt-sept. >» Comme tous ceux qui confondent bonheur et jeunesse, il avait une conscience sourde, mais toujours en éveil, du temps écoulé ; son œil ne cessait de mesurer le gouf-

fre du temps mort ; chaque être qui avait tenu un rôle dans sa destinée, il avait tôt fait de l’insérer à sa place et, voyant le visage, se souvenait du millésime.

< Me reconnaîtra-t-elle ? » Mais se fût-elle si brusquement détournée si elle ne l’avait reconnu ? Rapprochée de son compagnon, elle devait le supplier de ne point demeurer ici, car il répondit à voix très haute, sur le ton d’un homme qui aime que la galerie l’admire : « Maïs non, ce n’est pas triste : dans un quart d'heure, ce sera plein comme un œuf. » Il poussa une table, non loin de celle où était accoudé Raymond, s’assit lourdement, et il y avait sur sa face où le sang affluait, outre tous les signes de la sclérose, une satisfaction sans ombre. Mais comme la femme demeurait debout, immobile, il l’interpella : « Eh bien, qu'est-ce que tu attends ? » Plus de satisfaction, soudain, dans ses yeux ni sur ses lèvres grosses et quasi violettes. Croyant parler à voix basse, il ajouta : « Naturellement, il suffit que ça m'amuse d’être ici pour que tu fasses la tête. » Sans doute lui disait-elle : « Fais attention, on nous écoute », car il cria presque : € Je sais me tenir, peut-être ! et quand même on nous entendrait ! »

Assise non loin de Raymond, la femme s'était rassurée : il aurait fallu que le jeune

homme se penchât pour la voir et il dépendait d’elle de fuir son regard. Courrèges devina cette sécurité, comprit soudain, avec quelle terreur ! que cette occasion, désirée par lui depuis dix-sept ans, pouvait être perdue. Après dix-sept ans, il croyait retrouver intact le vœu d’humilier cette femme qui l’avait humilié, de lui montrer quelle espèce d’homme il était : de ceux qui n’acceptent pas qu’une femelle les roule. Pendant des années, il s’était complu à imaginer les circonstances qui les mettraient face à face et quelle serait alors sa ruse pour asservir, faire pleurer celle devant qui, autrefois, il avait été si pitoyable. Certes, s’il avait reconnu, ce soir, au lieu de cette femme, tout autre comparse de sa vie lorsqu'il était un collégien de dix-huit ans : le camarade qu'il préférait à cette époque ou le pion dont il avait horreur, sans doute, à leur vue, n’eût-il découvert en lui aucune trace de cette préférence ni de cette haïne qu'avait ressenties l’enfant qu’il n’était plus. Mais, pour cette femme, ne se retrouvait-il pas tel que ce jeudi de juin 19.., au crépuscule, sur cette route de banlieue poussiéreuse et qui sentait le lis, devant un portail dont la cloche pour lui ne sonnerait jamais plus ? Maria ! Maria Cross ! De ladolescent hérissé, honteux, qu’il était encore, elle avait fait un homme nouveau qu’il

devait être à tout jamais. Mais elle, cette Maria Cross, qu’elle avait peu changé ! Toujours ces yeux qui interrogent, ce front plein de lumière. Courrèges se disait que son camarade préféré de 19... eût été, ce soir, un homme lourd, déjà chauve, avec une barbe : mais le visage de certaines femmes jusque dans la maturité demeure baïgné d’enfance ; c’est peut-être leur enfance éternelle qui fixe notre amour et le délivre du temps. Elle était là, toute pareille, après dix-sept années de passions inconnues, comme ces vierges noires dont aucune flamme de la Réforme ni de la Terreur ne put altérer le sourire. Ce même homme important l’entretenait encore, dont l’impatience et l’humeur se manifestaient avec bruit parce que les gens qu’il attendait n’arrivaient pas :

« C’est Gladys qui l’aura encore mis en retard... Moi qui suis toujours exact, j’ai horreur des gens qui ne le sont pas. Moi, c’est curieux, je ne peux pas supporter de faire attendre, c’est plus fort que moi. Les gens sont maintenant d’une grossièreté... »

Maria Cross lui toucha l’épaule et dut répéter : € On nous écoute. », car il gronda qu’il ne disait rien qu’on ne pût entendre et qu’il était incroyable que ce fût elle qui prétendît lui apprendre à vivre.

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Sa seule présence livrait Courrèges sans défense à ce qui n’était plus. S'il avait toujours gardé une conscience claire du temps écoulé, il détestait d’en éveiller des images précises et ne redoutait rien autant que les émeutes de spectres ; maïs rien à faire, ce soir, contre ce torrent de visages déchaîné en lui par la présence de Maria : il entendait sonner six heures et les pupitres de l’étude claquaïent ; il n’avait pas même assez plu pour que la poussière fût rabattue, le tramway n’était pas assez éclairé pour qu’il pût achever de lire Aphrodite, — tramway plein d’ouvriers à qui la fatigue du jour donnait une expression de douceur.

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Entre le collège où, chassé de la classe, il était l’enfant sale, errant dans le couloir, collé contre un mur, et la maison de famille en banlieue, s’étendait cet intervalle de temps qui le délivrait, ce long voyage du retour en tramway où il était seul enfin parmi des êtres indifférents, sans regard — l'hiver surtout, parce que la nuit, à peine déchirée de loin en loin par un réverbère ou par les vitres d’un bar, le séparait du monde, l'isolait dans l’odeur de laine mouillée des vêtements de travail ; une cigarette éteinte restait collée aux lèvres tombantes ; le sommeil renversait des faces aux rides charbonnées, un journal glissait des mains lourdes ; cette femme en cheveux levait vers les lampes le feuilleton et sa bouche remuait comme pour une prière. Mais enfin, peu après l’église de Talence, il fallait descendre.

Le tramway, feu de bengale mouvant, éclairait une seconde les ifs et les charmilles nues d’une propriété, puis l’enfant écoutait décroître le vacarme des roues et du trolley, sur la route pleine de flaques, qui sentait le bois pourri, les feuilles. Il suivait alors le petit chemin qui longe le jardin des Courrèges, poussait le portail entrebâillé des communs ; la lampe de la salle à manger éclairait ce massif contre la maison où, au printemps, on plantait les fuchsias qui aiment l’ombre. Déjà Raymond avait le front durci, comme au collège, les sourcils rapprochés au point de n’être plus qu’une seule ligne touffue au-dessus des yeux, le coin droit de la bouche un peu tombant ; il entrait au salon, jetait un bonsoir collectif à des personnes serrées autour d’une lampe parcimonieuse. Sa mère lui demandait combien de fois il faudrait lui dire de racler ses semelles au décrottoir et s’il comptait aller à table « avec ces mains ». Mme Courrèges mère glissait à mi-voix à sa bru : « Vous savez ce que dit Paul, qu’il ne faut pas énerver inutilement le petit. > Aïnsi, dès son apparition, naissaient à son propos d’aigres paroles.

Il s’asseyait dans l’ombre. Penchée sur sa broderie, Madeleine Basque, sa sœur, à l’entrée de Raymond, n’avait pas même levé la tête. Il l’intéressait moins, songeait-il, que le chien.

Raymond, c'était « la plaie de la famille », elle répétait volontiers que & ça ferait un joli coco >» ; et son mari, Gaston Basque, ajoutait : < Surtout avec un père si faible. »

La brodeuse relevait la tête, demeurait une seconde aux écoutes, disait : « Voilà Gaston... », posait son ouvrage. Je n’entends rien », répondait Mme Courrèges. « Si, si, le voilà », et bien qu'aucun bruit ne fût perceptible à toute autre oreille qu’à la sienne, Madeleine se levait, courait sur le perron, disparaissait dans le jardin, guidée par une connaissance infaillible, comme si elle eût appartenu à une espèce différente des autres animaux, où le mâle et non la femelle eût été odorant pour attirer la complice à travers l’ombre. Bientôt les Courrèges entendaient une voix d’homme, le rire complaisant et soumis de Madeleine, ils savaient que le couple ne traverserait pas le salon, mais monteraïit, par une porte dérobée, à l’étage des chambres et ne descendrait qu’au second coup de cloche.

Sous la suspension, la table réunissait Mme Courrèges mère, sa bru Lucie Courrèges, le jeune ménage et quatre petites filles un peu roussottes comme Gaston Basque ; mêmes robes, mêmes cheveux, mêmes taches de son, elles étaient serrées telles que des oiseaux apprivoisés sur un bâton : « Et qu’on ne leur

adresse pas la parole, décrétait le lieutenant Basque. Si on leur adresse la parole, c’est elles qui seront punies ; que tout le monde se tienne pour averti. »

La place du docteur demeurait vide longtemps, même s’il se trouvait à la maison ; il entrait au milieu du repas, avec un paquet de revues. Sa femme lui demandait s’il avait entendu sonner, déclarait qu'avec un service si décousu, il n’y avait pas moyen de garder un domestique. Le docteur remuait la tête comme pour chasser une mouche, ouvrait une revue.

Ce n’était point affectation, mais économie de temps chez un homme surmené, l’esprit assiégé de sollicitudes et qui sait le prix d’une minute. Au bout de la table, les Basque s’isolaient, indifférents à ce qui ne les touchait pas, eux ou leurs petits ; Gaston racontait à mi-voix ses démarches pour ne pas quitter Bordeaux : le colonel avait écrit au Ministère. Sa femme l’écoutait, sans perdre les enfants de l’œil et sans s’interrompre de les éduquer : « N’essuie

pas ton assiette. — Tu ne sais pas te servir de ton couteau ? — Ne te vautre pas comme ca.

— Les mains sur la table — les mains, pas les coudes... — Tu n’auras pas d’autre pain, je t’avertis. — Tu as assez bu comme ça. »

Les Basque formaient un îlot de méfiance et de secret. & [ls ne me disent rien. » Tous

les griefs que Mme Courrèges nourrissait contre sa fille tenaient dans ce « ils ne me disent rien ». Elle soupçonnait Madeleine d’être enceinte, surveillait sa taille, interprétait ses malaises. Les domestiques étaient toujours avertis avant elle. Elle croyait que Gaston avait une assurance sur la vie, mais de combien ? Elle ignorait ce qu'ils avaient touché exactement à la mort du père Basque.

Au salon, après le dîner, Raymond ne répondait pas à la mère qui grondait : « Alors, tu n’as pas de leçons à apprendre ? pas de composition à préparer ? » Il prenait l’une des petites filles, semblait la pétrir de ses fortes mains, l’élevait droite au-dessus de sa tête pour qu’elle pût toucher le plafond, faisait des moulinets avec ce corps flexible tandis que Madeleine Basque, poule hérissée et inquiète, mais que l’exultation de la petite désarmait, criait : & Attention ! tu vas l’estropier… Il est si brutal. » La grand-mère Courrèges posait alors son tricot, relevait ses besicles, un sourire plissait sa figure, elle recueillait, passionnément, ce témoignage en faveur de Raymond : « Par exemple, il adore les enfants, on ne peut pas lui refuser ça ‘iln’y a que les petits qui trouvent grâce devant lui. » Et la vieille soutenait qu'il ne les eût pas aimés s’il n’eût été bon : & Il n’y a qu’à le

voir avec ses nièces pour être sûr que ce n’est pas un mauvais drôle. »

Aimait-il les enfants ? Il prenait n’importe quoi de frais, de tiède et de vivant, comme une défense contre ceux qu’il appelait les cadavres. Raymond jetait sur le canapé le petit corps, gagnait la porte, courait à longues foulées dans les allées pleines de feuilles ; le ciel plus clair entre les branches nues guidait sa course. Au premier étage brülait, derrière une vitre, la lampe du docteur Courrèges. Raymond irait-il se coucher, ce soir encore, sans embrasser son père ? Ah ! c'était assez, le matin, de ces trois quarts d’heure d’un silence hostile : car, dès l’aube, le coupé du docteur emportait le père et le fils. Raymond descendait à la barrière de Saint-Genès et, par les boulevards, gagnait son collège, tandis que le docteur poursuivait sa route vers l'hôpital. Trois quarts d'heure dans cette boîte puant le vieux cuir, entre deux vitres ruisselantes, ils demeuraient côte à côte. Le clinicien, qui, quelques instants plus tard, parlerait d’abondance, avec autorité, à son service et aux étudiants, depuis des mois cherchait en vain le mot qui atteindrait cet être sorti de lui. Comment se frayer une route jusqu’à ce cœur hérissé de défenses ? Quand il se flattait d’avoir trouvé le joint et qu’il adressait à Raymond des paroles longtemps

méditées, il ne les reconnaissait pas, et sa voix même le trahissait — malgré lui, ricanante et sèche. Toujours ce fut son martyre de ne rien pouvoir exprimer de ses sentiments.

Cette bonté du docteur Courrèges n’était célèbre que parce que ses actes en témoignaient ; seuls ils rendaient témoignage à cette bonté enfouie en lui, à cette enterrée vivante. Impossible d’obtenir qu’il acceptât sans bougonner ni remuer les épaules, une parole de gratitude. Cahoté auprès de son fils durant ces aubes pluvieuses, que de fois interrogea-t-il ce visage qui se dérobait! Et malgré soi, le clinicien interprétait des signes sur cette figure de mauvais ange — cette fausse douceur des yeux trop cernés. « Le pauvre enfant me croit son ennemi, songeait le père, c’est ma faute et non la sienne. » Il comptait sans cette prescience des adolescents pour connaître qui les aime. Raymond entendait cet appel, et ne confondait pas son père avec les autres, mais il faisait la sourde oreille ; d’ailleurs, luimême n’aurait su que dire à ce père intimidé, car il intimidait cet homme, et c'était cela aussi qui le rendait de glace.

Pourtant il arrivait que le docteur ne pût éviter de lui faire une remontrance ; mais toujours le plus doucement possible, et s’efforçant de traiter Raymond en camarade :

« Le directeur m’a encore écrit à ton sujet.

Ce pauvre abbé Farge, tu le rendras fou ! Tout prouve, paraît-il, que c’est toi qui as fait circuler en étude ce traité d’obstétrique… tu l’aurais chipé dans ma bibliothèque ; l’indignation de l’abbé Farge me paraît, je l’avoue, exagérée : vous êtes d’âge à connaître la vie et, après tout, mieux vaut avoir recours aux ouvrages sérieux... J’ai écrit dans ce sens au directeur. Mais on a trouvé aussi, dans la caisse à papiers de l’étude, un numéro de La Gaudriole, et naturellement on te soupçonne ; tu es chargé de tous les péchés d'Israël. Fais attention, mon petit, ils finiront par te mettre à la porte, à six mois des examens.

— Non.

— Pourquoi non ?

— Parce que, comme je redouble, j’ai beaucoup de chances pour n’être pas recalé cette fois-ci. Je les connais ! Si tu crois qu'ils se priveraient d’un seul des types qui ait des chances d’être reçu ! Sache bien que s'ils me fichaient à la porte, les jésuites me happeraient. Ils préfèrent que je contamine les autres, comme ils disent, plutôt que de perdre un bachelier pour leur statistique. Tu sais, la gueule triomphante de Farge, le jour des prix : trente candidats présentés, vingt-trois reçus et

LE DÉSERT DE L'AMOUR air

deux admissibles ! Tonnerre d’applaudissements !.… Quels salauds !

— Mais non, mon petit. »

Le docteur appuyait sur & mon petit ». Voici la minute, peut-être, de se glisser dans ce cœur refusé. Depuis longtemps le fils n’avait consenti à quoi que ce fût qui parût être de l’abandon. À travers ces paroles cyniques, fusait une lueur de confiance. De quels mots se servir, et qui ne froisseraient pas l’enfant, pour le persuader qu'il existe des hommes sans calculs ni ruses, que les plus habiles souvent sont les Machiavels d’une cause sublime, et que c’est en voulant notre bien qu'ils nous blessent….

Le docteur cherchait la meilleure formule, et déjà la route de banlieue était devenue la rue d’un matin clair et triste que les laitiers encombraient de leurs carrioles. Encore quelques minutes, et ce serait l'octroi, cette Croix de Saint-Genès qu’adorèrent en passant les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle et où ne s’appuyaient plus que les contrôleurs des omnibus. Ne trouvant pas de mots, il prit cette main chaude dans la sienne, répéta à mi-voix : & Mon petit. », vit alors que Raymond, la tête appuyée contre la vitre, dormait, ou plu- - tôt feignait de dormir. L’adolescent avait fermé les yeux qui peut-être eussent trahi malgré lui une faiblesse, le désir de plier, — visage stric-

tement hermétique, osseux, comme taillé dans le silex, où plus rien de sensible ne subsistait que la double meurtrissure des paupières...

Insensiblement, l’enfant a délivré sa main.

Fut-ce avant cette scène dans la voiture, ou plus tard, que cette femme, qui est là, sur cette banquette, séparée de lui par une seule table et dont il pourrait se faire entendre sans élever la voix, entra dans sa vie ? Elle semble apaisée maintenant et boit sans plus redouter que Raymond la reconnaisse. Par iustants elle tourne les yeux vers lui, mais les détourne aussitôt. Sa voix, qu'il reconnut, domina soudain le vacarme : « Voilà Gladys. » Un couple, à peine entré, s’installa entre elle et son compagnon et ils parlèrent tous à la fois : « Nous n’en finissions pas d’avoir notre vestiaire... — C’est toujours nous qui arrivons les premiers.. — Enfin, puisque vous voilà, c’est l'essentiel. »

Non, ce devait être plus d’une année avant cette scène entre son père et Raymond, dans la voiture, qu’un soir à table (ce devait être à la fin du printemps — la lampe de la salle à manger n’était pas allumée), Mme Courrèges mère avait dit à sa bru : « Lucie, je sais pour

qui sont les tentures blanches que vous avez vues à l’église. »

Raymond avait cru que naissait l’une de ces conversations sans fin dont les multiples phrases insignifiantes venaient mourir autour du docteur. C'était le plus souvent des discussions ménagères ; chacune défendait ses domestiques : Iliade misérable où les querelles de l’office déchaînaient les unes contre les autres, dans l’Olympe de la salle à manger, les déesses protectrices. Souvent aussi, les ménages se disputaient une ouvrière à la journée : « J’ai retenu Travaillote pour la semaine prochaine », disait par exemple Mme Courrèges à Madeleine Basque. La jeune femme protestait qu'il y avait tout le linge des enfants à raccommoder.

« C’est toujours toi qui prends Travaillote.

— Eh bien, fais venir Maria-au-nez-cassé.

— Maria-au-nez-cassé travaille beaucoup plus lentement, et puis elle me fait payer son tramway. »

Maïs, ce soir-là, cette réflexion touchant les tentures blanches de l’église suscita une plus grave dispute. Mme Courrèges mère avait ajouté :

« C’est pour le petit garçon de Maria Cross : ‘il est mort d’une méningite. Il paraît qu’elle a demandé une première classe.

— Quel manque de tact ! »

A cette exclamation de sa femme, le docteur, qui lisait une revue en mangeant sa soupe, avait levé les yeux. Comme elle faisait toujours, l’épouse alors baïissa les siens, mais prit le ton de la colère pour dire qu’il était malheureux que le curé n’eût pas rappelé à la pudeur cette femme entretenue au vu et au su de toute la ville, et qui étalait un luxe insolent : chevaux, voitures, et tout ce qui s’ensuit. Le docteur étendit la main :

« Ne jugeons pas. Ce n’est pas nous qu’elle offense.

— Et le scandale, alors ? ça ne compte pas ? »

À une certaine grimace du docteur, elle comprit qu'il admirait en lui-même comme elle était vulgaire, et elle s’efforça de baisser le ton, mais il ne fallut que quelques secondes pour que de nouveau elle criât qu’une telle femme lui faisait horreur. Cette propriété où avait vécu si longtemps sa vieille amie Mme Bouffard, la belle-mère de Victor Larousselle, était occupée maintenant par une drôlesse… Chaque fois qu’elle passait devant le portail, cela lui fendait le cœur.

Le docteur, d’une voix calme, presque basse, l’interrompit pour dire qu’il n’y avait ce soir, dans cette maison, qu’une mère au chevet de

son enfant mort. Alors Mme Courrèges, solennelle et l’index levé, prononça :

« La justice de Dieu ! »

Les enfants entendirent la chaise que le docteur brusquement écartait de la table. Il mit les revues dans sa poche et, sans autre parole, gagna la porte d’un pas qu’il s’efforçait de ralentir, mais la famille aux écoutes l’entendit monter l'escalier quatre à quatre.

« Qu'est-ce que j'ai dit d’extraordinaire ? »

Mme Courrèges interrogea du regard sa belle-mère, le jeune ménage, les enfants, la domestique. Nul autre bruit que celui des couteaux et des fourchettes et la voix de Madeleine : & Ne mords pas dans ton pain... Laisse cet os. > Mme Courrèges, ayant dévisagé sa belle-mère, dit encore :

« C’est de la maladie. »

Mais la vieille dame, le nez dans son assiette, ne parut pas avoir entendu. Alors Raymond avait éclaté de rire.

« Va-t’en rire dehors, tu reviendras lorsque tu seras calmé. »

Raymond avait jeté sa serviette. Que le jardin était paisible ! Oui, ce devait être la fin du printemps, car il se souvient des capricornes -au vol ronflant et qu’on avait servi des fraises pour le dessert. Il s’assit au milieu de la prairie, sur la pierre chaude d’un bassin dont nul

n’avait jamais vu le jet d’eau. L'ombre de son père errait, au premier étage, d’une fenêtre à l’autre. Dans ce crépuscule poussiéreux et lourd sur une campagne, près de Bordeaux, la cloche sonnait à longs intervalles parce qu'était mort l’enfant de cette même femme qui vide son verre, à cette minute, si près de Raymond qu'il pourrait presque la toucher de sa main tendue. Depuis qu’elle a bu du champagne, Maria Cross regarde plus librement le jeune homme comme si elle ne redoutait plus d’être reconnue. C’est peu de dire qu’elle n’a pas vieilli : en dépit de ses cheveux courts et quoiqu'il n’y ait rien sur elle qui ne soit au goût de cet hiver, tout son corps cependant a gardé la forme des modes de 19... Elle est jeune, mais d’une jeunesse qui s’épanouit et se fixa voici quinze ans — jeune comme on ne l’est plus. Ses paupières ne sauraient paraître plus battues qu’au temps où elle disait à Raymond : « Nous avons des yeux fraternels. »

Raymond se souvient qu’au lendemain de ce soir où son père avait quitté la table, il buvait du chocolat dès l’aube, à la salle à manger, et comme les fenêtres étaient ouvertes sur de la brume, il grelottait un peu dans une

odeur de café frais moulu. Le gravier de l’allée craqua sous les roues du vieux coupé : le docteur était en retard, ce matin-là. Mme Courrèges, vêtue d’une robe de chambre prune, les cheveux tirés et tressés encore selon le rite nocturne, baisa le front de l’écolier qui n’interrompit pas son déjeuner.

« Ton père n’est pas descendu ? »

Elle ajouta qu’elle avait des lettres à lui donner pour la poste. Mais Raymond devinait la raison de sa présence matinale ; à vivre ainsi pressés les uns contre les autres, les membres d’une même famille ont à la fois le goût de ne pas se confier et celui de surprendre les secrets du voisin. La mère disait de la bellefille : « Elle ne me dit jamais rien ; n’empêche que je la connais à fond. » Chacun prétendait connaître à fond tous les autres et demeurer seul indéchiffrable. Raymond croyait savoir pourquoi sa mère était là : « Elle veut se rattraper. >» Après une scène comme celle de la veille, elle rôdait autour de son mari, cherchant à rentrer en grâce. La pauvre femme découvrait toujours trop tard que ses paroles étaient à coup sûr les mieux faites pour froisser le docteur. Comme dans certains rêves douloureux, chaque effort vers son mari l’éloignait de lui ; impossible de rien faire ni de rien dire qui ne lui fût odieux. Empêtrée

d’une maladroite tendresse, elle avançait comme à tâtons, mais, de ses bras tendus, ne savait lui donner que des blessures.

Lorsqu'elle entendit se fermer au premier étage la porte du docteur, Mme Courrèges versa dans la tasse le café brûlant ; un sourire éclaira son visage barbouillé d’insomnie, raviné par la lente pluie des jours besogneux et pareils, — sourire vite éteint dès que parut le docteur, et déjà elle le toisait, méfiante

« Tu as ton chapeau haut de forme et ta redingote ?

— Tu le vois bien.

— Tu vas à un mariage ?

— À un enterrement ?

— Oui.

— Qui est mort ?

— Quelqu'un que tu ne connais pas, Lucie.

— Dis-le-moi tout de même,

— Le petit Cross.

— Le fils de Maria Cross ? Tu la connais ?

Tu ne me l’avais pas dit, tu ne me dis rien.

Pourtant, depuis que nous parlons à table de cette drôlesse… »

Le docteur, debout, buvait son café. Il répondit de sa voix la plus douce, qui témoignait chez lui d’une exaspération à son comble, mais jugulée :

« Après vingt-cinq ans, tu n’as pas encore compris que je parle de mes clients le moins possible. »

Non, elle ne comprenait pas et s’obstinait à trouver stupéfiant d'apprendre au hasard de ses visites que telle dame était soignée par le docteur Courrèges :

« C’est bien agréable pour moi, lorsque les gens s’étonnent : “ Comment ? vous ne le saviez pas ? ” et je suis obligée de répondre que tu n’as aucune confiance en moi, que tu ne me dis jamais rien... C'était le petit que tu soignais ? De quoi est-il mort ? Tu peux bien me le dire, à moi, je ne répète rien ; et d’ailleurs, c’est sans importance, pour des gens comme Ça... »

Le docteur, comme s’il n’avait pas entendu, comme s’il ne la voyait pas, mit son pardessus, cria à Raymond : « Dépêche-toi, sept heures ont sonné il y a longtemps. >» Mme Courrèges trottait derrière eux :

& Qu'est-ce que j'ai encore dit ? Tout de suite, tu te hérisses. »

La portière claqua, un massif de fusains masquait déjà le vieux coupé, le soleil commençait de déchirer la brume ; Mme Courrèges, s’adressant à soi-même des paroles confuses, revint vers la maison.

Dans la voiture, l’écolier observait son père

avec une curiosité ardente, avec le désir de recevoir une confidence. Voici la minute où ils eussent pu se rapprocher, peut-être. Mais le docteur était alors en esprit bien loin de ce garçon dont il avait si souvent voulu la capture ; la jeune proie s’offrait à lui, maintenant, et il ne le savait pas ; il marmonnait dans sa barbe, comme s’il eût été seul : « J’aurais dû faire venir un chirurgien On peut toujours tenter la trépanation.… » Il rejeta en arrière son haut-de-forme hérissé, baïissa une vitre, tendit sa face pileuse vers la route pleine de carrioles. A la barrière, le père répéta distraitement : & À ce soir », maïs il ne suivit

pas Raymond des yeux.

L’été qui vint alors fut celui où Raymond Courrèges eut dix-sept ans. Il se le rappelle torride, sans eau, et tel que depuis nul autre n’accabla de ce ciel intolérable la ville pierreuse. Et pourtant il se souvient de ces étés à Bordeaux, que des collines défendent contre le vent du nord et qu’assiègent jusqu’à ses portes les pins et le sable où la chaleur se concentre, s’accumule, — Bordeaux, ville pauvre en arbres, hors ce Jardin public où il semblait aux enfants mourant de soif que, derrière les hautes grilles solennelles, achevait de se consumer la dernière verdure du monde.

Mais, dans son souvenir, peut-être Courrèges confond-il le feu du ciel, cette année-là, et la flamme intérieure qui le dévastait, lui et soixante garçons de son âge, entre les barrières d’une cour séparée des autres cours par un mur de latrines. Il fallait deux surveillants pour

tenir tête à ce troupeau d'enfants près de mourir, et d'hommes près de naître. Sous la poussée d’une germination douloureuse, la jeune forêt humaine s’étirait en quelques mois, grêle et souffrante, Mais tandis que le monde, ses usages, émondaient presque tous ces baliveaux de bonnes familles, Raymond Courrèges, lui, jetait sans vergogne tout son feu. Il faisait peur et horreur à ses maîtres qui séparaient le plus possible des autres ce garçon au visage déchiré (parce que sa chair d’enfant supportait mal le rasoir). Il était, aux yeux des bons élèves, le sale type dont on raconte qu’il cache dans son portefeuille des photographies de femmes et qu’il lit à la chapelle, sous une couverture de paroissien, Aphrodite. & Il avait perdu la foi... » Cette parole terrifiait le collège comme si, dans un asile de fous, le bruit eût couru que le plus furieux, ayant rompu sa camisole, errait tout nu à travers les jardins. On savait que, les rares dimanches où il échappait à la retenue, Raymond Courrèges jetait aux orties l’uniforme et la casquette qu’ornait le monogramme de la Vierge, qu’il revêtait un pardessus acheté tout fait chez Thierry et Sigrand, se coiffait d’un melon ridicule de policier en civil, et courait les baraques louches de la foire : on l’avait vu au « manège-salon », avec une catin sans âge.

Lorsque, le jour de la distribution solennelle des prix, il fut notifié à une assemblée abrutie de chaleur sous les feuilles déjà grillées, que l’élève Courrèges était définitivement reçu avec la mention « assez bien », lui seul connaissait la raison de cet effort qu’il avait soutenu, en dépit du désordre apparent de sa vie, pour ne pas échouer à l’examen. Une idée fixe l’avait occupé, diverti de toute persécution, lui avait rendu courtes les heures d’arrêt contre le mur crépi du préau : l’idée du départ, de la fuite, dans une aube d’été, sur la grand-route d’Espagne qui passe devant la propriété des Courrèges — route comme alourdie de pavés énormes, souvenir de l’Empereur, de ses canons et de ses convois. Îvresse d’avance savourée de chaque pas l’éloignant un peu plus du collège et de la morne famille ! Il avait été entendu que, si Raymond était reçu, son père et sa grandmère lui donneraient chacun cent francs ; comme déjà il en possédait huit cents, ainsi détiendrait-il le billet de mille, grâce auquel il se flattait de pouvoir courir le monde et dérouler, entre lui et les siens, une route indéfinie. C’est pourquoi, sans que le troublât le jeu des autres, il travaillait durant ses punitions. Parfois il fermait son livre, revenait gou- Jlûment à sa rêverie : des cigales chantaient dans les pins des routes futures ; l’auberge

était fraîche et sombre où il s’asseyait, harassé, dans un village sans nom ; le clair de lune éveillait les coqs et l’enfant repartait à la fraîche avec le goût du pain dans les denis ; et parfois il dormait sous une meule, une paille lui cachait une étoile, la main mouillée du petit jour l’éveillait…

Et pourtant, il n’avait pas fui, ce garçon que ses maîtres et ses parents s’accordaient pour juger capable de tout ; ses ennemis, à leur insu, avaient été les plus forts : la défaite d’un adolescent vient de ce qu’il se laisse persuader de sa misère. À dix-sept ans, il arrive que le garçon le plus farouche accepte bénévolement l’image de soi-même que les autres lui imposent. Raymond Courrèges était beau et ne doutait point d’être un monstre de laideur, de saleté ; il ne discernait pas les lignes pures de sa face, maïs était assuré de ne pouvoir rien exciter chez autrui que le dégoût. Il se faisait horreur et croyait qu’il n’atteindrait jamais à rendre au monde l’inimitié qu’il y faisait naître. Et c’est pourquoi, plus fortement que le désir d’évasion, il éprouvait celui de se cacher, de dérober son visage, de ne point essuyer la haine des inconnus. Ce débauché, dont les enfants de la Congrégation redoutaient de toucher la main, autant qu’eux-mêmes il ignorait la femme et ne se fût point jugé

LE DÉSERT DE L'AMOUR al

digne de plaire à la plus misérable souillon. Il avait honte de son corps. Cette ostentation dans le désordre et dans la saleté, parents ni maîtres ne surent y voir une bravade misérable de l’adolescent pour leur faire croire que sa misère était voulue : pauvre orgueil de cet âge, humilité désespérée.

Ces vacances après sa rhétorique, bien loin d’avoir été celles de son évasion, furent un temps de lâcheté cachée : perclus de honte, il croyait lire du mépris dans les yeux de la servante qui faisait sa chambre, n’osait soutenir ce regard dont le docteur parfois longuement le couvait. Comme les Basque passaient à Arcachon le mois d’août, il ne lui restait plus même les corps d’enfants souples comme des plantes avec lesquels il aimait à jouer sauvagement.

Depuis le départ des Basque, Mme Courrèges répétait volontiers : « C’est tout de même agréable d’être enfin un peu chez soi. >» Aïnsi se vengeait-elle d’un propos de sa fille : « Gaston et moi nous avions bien besoin d’une petite cure de solitude. » En réalité, la pauvre femme vivait dans l’attente d’une lettre quotidienne et l’orage ne grondait pas sans qu’elle vit les Basque au complet dans une pinasse en perdition. Sa maison n’était plus qu’à demi pleine et les chambres vides lui faisaient mal,

Qu’attendre de ce fils toujours à courir les routes, qui rentrait suant et, plein de hargne, se jetait sur la nourriture comme une bête ?

« On me dit : vous avez votre mari... Ah !

ouiche !

— Vous oubliez, ma pauvre fille, comme Paul est occupé.

— J1 n’a plus ses cours, ma mère. Le plus gros de sa clientèle est aux eaux.

—— Sa clientèle de pauvres ne se déplace pas. Et puis son laboratoire, l’hôpital, ses articles. »

L’épouse amère secouait le front : à cette activité du docteur, elle savait bien que l’aliment ne ferait jamais défaut ; qu'il n’y aurait jamais, jusqu’à la mort de cet homme, un intervalle de repos pendant lequel, vacant, oisif, il lui eût accordé le don total de quelques instants. Elle ne croyait pas que cela fût possible ; elle ne savait pas que l’amour, dans les vies les plus pleines, sait toujours se creuser sa place ; qu’un homme d’Etat surmené, autour de l’heure où sa maîtresse l’attend, arrête le monde. Cette ignorance l’empêchait de souffrir. Bien qu’elle connût l’espèce d’amour qui est de talonner un être inaccessible et qui ne se retourne jamais, son impuissance même à obtenir de lui un seul regard attentif l’avait empêchée d'imaginer que le docteur pût être

différent pour une autre femme. Non, elle n'aurait pas voulu croire qu’il existât une femme capable d’attirer le docteur hors de cet univers incompréhensible où s’établissent des statistiques, des observations, où s’accumulent des taches de sang ou de pus retenues entre deux verres, et elle devait vivre des années sans découvrir que, bien des soirs, le laboratoire était resté désert, des malades avaient attendu en vain celui qui les aurait soulagés, maïs qui, dans un salon sombre, étouffé d’étoffes, aimait mieux demeurer immobile, la face tournée vers une femme étendue.

Pour ménager, dans ces jours de labeur, de tels espaces secrets, Le docteur devait redoubler d’activité ; il déblayait sa route encombrée, pour atteindre enfin ce temps de contemplation et d’amoureux silence où un long regard contentait son désir. Parfois, tout près de cette heure attendue, il recevait un message de Maria Cross : elle n’était plus libre, l’homme de qui elle dépendait avait arrangé une partie dans un restaurant de la banlieue ; le docteur n’aurait plus eu la force de vivre si, à la fin de la lettre, Maria Cross n’eût proposé un autre jour. Par un miracle instantané, toute son existence s’organisait autour de ce rendez-vous nouveau ; bien qu'il fût pris heure par heure, il voyait d’un coup d’œil, comme un habile

joueur d’échecs, les combinaisons possibles et ce qu’il fallait déplacer pour être à la minute fixée, immobile, oisif, dans le salon étouffé d’étoffes, la face tournée vers cette femme étendue. Et, quand était passé l’heure où il aurait dû la joindre, si elle ne s'était excusée, il se réjouissait, songeant : « Maintenant ce serait déjà fini, tandis que j’ai encore devant moi tout ce bonheur. » Les jours qui l’en séparaient, il avait de quoi les combler : le laboratoire surtout lui était un havre ; il y perdait conscience de son amour ; la recherche abolissait le temps, consumait les heures jusqu’à ce que soudain ce fût le moment de pousser le portail de cette propriété où vivait Maria Cross, derrière l’église de Talence.

Mais, ainsi dévoré, il observait moins son fils, cet été-là. Dépositaire de tant de secrets honteux, le docteur répétait souvent : « Nous croyons toujours que le “ fait divers ” ne nous concerne pas, que l'assassinat, le suicide, la honte, c’est pour les autres, et pourtant... » Et pourtant il ne sut jamais que, dans cet août mortel, son fils avait été tout près d’accomplir un geste irréparable, Raymond voulait fuir, mais, en même temps, se cacher, n’être pas vu.

Il n’osait pas entrer dans un café, dans un magasin. Il lui arrivait de passer dix fois devant une porte sans se résoudre à l’ouvrir. Cette phobie rendait impossible toute évasion, mais il étouffait dans cette maison. Bien des soirs, la mort lui apparut ce qui est le plus simple ; il ouvrit le tiroir du bureau où son père cachait un revolver d’un modèle ancien : Dieu ne voulut pas qu’il en trouvât les balles. Un après-midi, il traversa les vignes assoupies, descendit vers le vivier, au bas d’une prairie aride : il espérait que les plantes, les mousses enlaceraient ses jambes, qu’il ne pourrait se dépêtrer de cette eau bourbeuse et qu’enfin sa bouche, ses yeux seraient comblés de vase, que nul ne le verrait plus, et qu’il ne verrait plus les autres le voir. Des moustiques dansaient sur cette eau ; des grenouilles, comme des cailloux, troublaient cette ténèbre mouvante. Prise dans des plantes, une bête crevée était blanche. Ce qui sauva Raymond, ce jour-là, ne fut pas la peur, mais le dégoût.

Par bonheur, il n’était pas souvent seul, le tennis des Courrèges attirant la jeunesse des propriétés voisines. Mme Courrèges reprochait aux Basque d’avoir exigé qu’elle fît la dépense de ce tennis, et d’être partis quand ils auraient pu y jouer. Les étrangers seuls en profitaient : une raquette à la main, des garçons vêtus de

blanc, et qu’on n’entendait pas venir sur leurs espadrilles muettes, apparaissaient dans le salon à l’heure de la sieste, saluaient ces dames, s’informaient à peine de Raymond, et puis rentraient dans la lumière bientôt retentissante de leurs play, de leurs out et de leurs rires. « Ils ne se donnent pas la peine de refermer la porte », gémissait Mme Courrèges mère dont l’idée fixe était de ne pas laisser entrer la chaleur. Raymond eût peut-être consenti à jouer, mais la présence des jeunes filles le chassait — ah ! surtout les demoiselles Cosserouge : Marie-Thérèse, Marie-Louise et Marguerite- Marie, trois blondes épaisses à qui trop de cheveux donnaient des migraines — condamnées à porter sur la tête une architecture énorme de tresses jaunes, mal retenue par les peignes et toujours menacée, Raymond les haïssait : qu'est-ce qu’elles avaient à rire tout le temps ? Elles se « tordaient », trouvaient toujours que les autres étaient « pouffants ». Au vrai, elles ne riaient pas plus de Raymond que de quiconque, mais c'était son mal de se croire le centre de la risée universelle. Il avait d’ailleurs une raison précise de les haïr : la veille du départ des Basque, Raymond n'avait osé refuser à son beau-frère la promesse de monter un immense cheval que le lieutenant laissait à l’écurie. Mais, à cet âge-là, Ray-

mond, à peine en selle, avait toujours été la proie d’un vertige qui faisait de lui le plus ridicule cavalier. Les demoiselles Cosserouge, un matin, l’avaient surpris dans une allée forestière, cramponné au pommeau, puis déposé rudement sur le sable. Il ne pouvait les voir sans se souvenir des grands éclats qu’elle firent alors ; en toute rencontre, elles aimaient rappeler les circonstances de sa chute.

Quelle tempête la plus bénigne taquinerie suscite, dans un jeune cœur, à cet équinoxe du printemps ! Raymond ne distinguait pas l’une des Cosserouge des autres et, dans sa haine, il ne considérait que le bloc des Cosserouge, espèce de monstre gras à trois chignons, toujours suant et gloussant sous les arbres immobiles de ces après-midi d’août 19...

Parfois, il prenait le train, traversait la fournaise de Bordeaux, gagnait les docks où, dans l’eau morte que des flaques de pétrole et d’huile tachaient d’arc-en-ciel, s’ébattaient des corps consumés par la misère et par les scrofules. Ils riaient, se poursuivaient ; leurs pieds nus claquant sur les dalles y faisaient de frêles traces mouillées.

Octobre revint : la traversée était accomplie, Raymond avait passé l’endroit périlleux de sa vie, il allait être sauvé, il était déjà sauvé dans cette rentrée où les livres de classe neufs,

dont il avait toujours aimé l’odeur, lui offraient en tableau synoptique, cette année-là qu’il devenait philosophe, tous les songes et tous les systèmes humains. Il allait être sauvé — non par ses seules forces. Mais le temps était proche de la venue d’une femme — celle-là même qui le regarde, ce soir, à travers la fumée et les couples de ce petit bar, et dont le temps n’a pas altéré le front vaste et calme.

Durant les mois d’hiver qu'il vécut avant cette rencontre, il avait été en proie à un engourdissement profond ; une sorte d’hébétude le désarmait ; inoffensif, il n’était plus l'éternel puni. Après ces vacances où l'avait torturé la double obsession de la fuite et de la mort, il accomplissait volontiers les gestes ordonnés, et la discipline l’aidait à vivre ; mais il n’en goûtait que mieux la douceur du retour quotidien, la course de tous les soirs d’une banlieue à une banlieue. La porte du collège franchie, il entrait dans le secret de la petite route humide qui avait tantôt son odeur de brouillard et tantôt son haleine de froid sec ; il était familier aussi avec tous ces ciels ténébreux ou déblayés et rongés d’étoiles, ou tendus de nuages éclairés du dedans par la lune qu’il ne voyait pas ; puis c'était l’octroi, le tramway toujours assailli d’un peuple accablé, sale et doux ; le grand rectangle jaune s’en-

fonçait dans une demi-campagne, plus illuminé que le Titanic, et roulait entre des jardinets tragiques, submergés au fond de l'hiver et de la nuit.

A la maison, il ne se sentait plus l’objet d’une enquête perpétuelle ; l’attention générale avait été reportée sur le docteur.

& Il m'inquiète, disait Mme Courrèges à sa belle-mère, vous êtes bien heureuse de ne pas vous faire de mauvais sang ; j’envie des natures comme les vôtres.

— Paul est un peu surmené, il travaille trop, c’est certain ; mais il a un fonds de santé qui me rassure... »

La bru haussait les épaules et ne cherchait pas à comprendre ce que la vieille marmonnait pour soi seule : & Il n’est pas malade, mais c’est vrai qu'il souffre. »

Mme Courrèges répétait : < Il n’y a pas comme les médecins pour ne pas se soigner. »

A table, elle l’épiait ; il levait vers elle un visage crispé.

« C’est vendredi : pourquoi une côtelette ?

— Il te faut un régime fortifiant.

— Qu’en sais-tu ?

— Pourquoi ne consultes-tu pas Dulac ?

Un médecin ne peut pas se soigner tout seul.

— Mais enfin, ma pauvre Lucie, pourquoi veux-tu que je sois malade ?

— Tu ne te vois pas, tu es à faire peur ; tout le monde le remarque. Hier encore, je ne sais plus qui m’a demandé : « Maïs qu’a donc votre mari ? » Tu devrais prendre de la choléine... Je suis sûre que c’est le foie.

— Pourquoi le foie plutôt qu'un autre organe ? »

Elle déclarait d’un ton péremptoire : & J'ai cette impression. » Lucie avait l’impression très nette que c'était le foie, rien ne l’en eût fait démordre ; et elle entourait le docteur de rappels plus harcelants que des mouches : « Tu as déjà pris deux tasses de café ; je dirai à la cuisine qu'on ne remplisse plus la cafetière : c’est la troisième cigarette depuis le déjeuner, ne proteste pas : les trois bouts sont dans le cendrier. »

& La preuve qu'il se sait malade — disaitelle un jour à sa belle-mère, — c’est qu’hier je l’ai surpris devant une glace ; lui qui ne s’est jamais occupé de son physique, il observait de tout près sa figure, y promenait ses doigts ; on aurait dit qu’il voulait déplisser son front, ses tempes ; il a même ouvert la bouche et regardé ses dents. »

Mme Courrèges mère, par-dessus ses besicles,

observait sa bru, comme si elle eût craint de déchiffrer, sur cette face méfiante, plus qu’une inquiétude : un soupçon. La vieille femme sentait que le baïser de son fils, le soir, était plus appuyé que naguère, et peut-être savaitelle ce que signifiait le poids de cette tête d'homme une seconde abandonnée : elle s’était accoutumée, depuis l’adolescence de son fils, à deviner ces blessures qu’un seul être au monde, celui qui les a faites, pourrait guérir. Mais l’épouse, elle, bien qu’elle fût depuis des années froissée dans sa tendresse, ne croyait pourtant qu’au mal physique ; et chaque fois que le docteur s’asseyait en face d’elle et qu’il appliquait ses deux mains unies sur sa face douloureuse, elle répétait :

« C’est notre avis à tous : tu devrais consulter Dulac.

— Dulac ne me dirait rien que je ne sache.

— Peux-tu t’ausculter toi-même ? »

Le docteur ne répondait pas, attentif à cette angoisse de son cœur contracté, comme tenu et à peine serré par une main. Ah ! certes, il en comptait mieux les battements qu’il n’eût fait dans une autre poitrine, — encore tout haletant de ce jeu auquel il venait de se livrer près de Maria Cross : que c’est difficile d’introduire un mot plus tendre, une allusion amoureuse dans une causerie avec une femme

déférente et qui impose à son médecin un caractère sacré, le revêt d’une paternité spirituelle !

Le docteur revivait les circonstances de cette visite : il avait laissé sa voiture sur la grandroute, devant l’église de Talence, et suivi à pied un chemin plein de flaques. Le crépuscule était si rapide que ce fut la nuit avant qu’il eût franchi le portail. Au bout d’une allée mal entretenue, une lampe rougissait les vitres, au rez-de-chaussée d’un logis bas. Il n’avait pas sonné ; aucun domestique ne l'avait précédé à travers la salle à manger, il était entré sans frapper dans le salon où Maria Cross étendue ne se leva pas ; elle avait même, pendant quelques secondes, poursuivi sa lecture. Puis : « Voilà, docteur, je suis à vous. » Et elle lui offrait ses deux mains, écartait un peu ses pieds pour qu’il püt s’asseoir sur la chaise longue : « Ne prenez pas cette chaise, elle est cassée. C’est luxe et misère, ici, vous savez... »

M. Larousselle avait installé Maria Cross dans cette maison de campagne où le visiteur trébuchait dans les déchirures des tapis, où les plis des rideaux dissimulaient des trous. Parfois Maria Cross demeurait silencieuse ; mais, pour que le docteur pût prendre l'initiative d’une conversation favorable à l’aveu qu’il avait résolu de faire, il n’aurait point fallu que

cette glace, au-dessus de la chaise longue, reflétât une figure rongée de barbe, des yeux sanglants et abîmés par le microscope, ce front déjà chauve à l’époque où Paul Courrèges préparait l’internat. Tout de même, il tenterait sa chance : une petie main pendait, touchait presque le tapis ; il l’avait saisie dans la sienne et dit à mi-voix : € Maria. » Elle n’avait pas retiré sa main confiante: « Non, docteur, je n’ai pas de fièvre. > Et, comme toujours elle ne parlait que de soi, elle avait ajouté : « J’ai fait, mon ami, une chose que vous approuverez : j'ai dit à M. Larousselle que la voiture ne m'était plus nécessaire, qu’il pouvait vendre l’équipage et remercier Firmin. Vous savez comme il est : un homme incapable de rien comprendre à un sentiment noble ; il a ri, a prétendu que, pour un caprice de quelques jours, ce n’était pas la peine de < tout chambarder ici ». Je tiens bon et par tous les temps je n’use plus que du tramway : encore aujourd’hui, pour revenir du cimetière. J’ai pensé que vous seriez content de moi. Je me sens moins indigne de notre petit mort ; je me sens moins... moins... entretenue. »

Ce dernier mot fut à peine prononcé. De beaux yeux pleins de larmes, levés vers le docteur, quêtaient humblement une approbation ; il la donna aussitôt, d’une voix grave et froide,

à cette femme qui l’invoquait sans cesse :

« Vous qui êtes si grand... vous, l’être le plus noble que j'aie jamais connu... dont la seule existence suffit à me faire croire au bien... » I] voulait protester : « Je ne suis pas ce que vous croyez, Maria ; je ne suis qu'un très pauvre homme, dévoré de désirs comme les autres hommes...

— Vous ne seriez pas le saint que vous êtes, répondait-elle, si vous ne vous méprisiez.

— Non, non, Maria : pas un saint ! vous ne pouvez savoir. »

Elle le considérait avec une admiration appliquée ; mais il ne lui arriva jamais de s’inquiéter comme Lucie Courrèges, ni même de remarquer sa mauvaise mine, Le culte forcé que lui vouait cette femme désespérait son amour. Son désir était muré par cette admiration. Le malheureux se persuadait, lorsqu'il était loin de Maria Cross, qu'il n’existait point d'obstacles qu’un amour comme le sien ne pût traverser ; maïs, dès qu’il retrouvait la jeune femme respectueuse et dans l’attente de sa parole, il se rendait à l’évidence de son malheur irrémédiable : rien au monde ne pouvait changer le plan de leurs relations ; elle n’était point maîtresse, mais disciple ; il n’était pas amant, mais directeur. Tendre les bras vers ce corps étendu, l’attirer eût été un geste aussi dément

que de briser ce miroir. Encore ne se doutait-il pas qu'elle attendait avec impatience qu’il ne fût plus là. Elle était fière d’intéresser le docteur et, dans sa vie déchue, prisait très haut ses relations avec cet homme éminent ; mais qu’il l’ennuyait ! Sans pressentir que ses visites fussent une corvée pour Maria, il sentait chaque jour davantage que son secret lui échappait au point qu’un comble d’indifférence à son égard pouvait seul expliquer qu’elle ne s’en aperçüt pas. Si Maria avait éprouvé, ne füût-ce qu’un commencement d’affection, l’amour du docteur lui aurait crevé les yeux ; hélas ! à quel point une femme peut être absente, en face d’une homme que d’ailleurs elle estime et même vénère, et dont le commerce l’enorgueillit, mais qui l’ennuie, c’est ce dont le docteur avait une révélation partielle — suffisante pour l’accabler.

Il s'était levé, interrompant Maria Cross au milieu d’une phrase : « Ah ! lui avait-elle dit, vous ne préparez pas vos sorties, vous |! mais des malheureux vous attendent... Je ne veux pas être égoïste, vous garder pour moi seule. »

Il avait traversé de nouveau la salle à manger déserte, le vestibule ; aspiré l’haleine du . jardin gelé ; et dans la voiture qui le ramenait, songeant à la figure attentive et chagrine de Lucie déjà sans doute inquiète et aux aguets,

il s’était répété : « D’abord ne pas faire souffrir ; il suffit que je souffre ; ne pas faire souffrir. »

« Tu as plus mauvaise mine encore ce soir.

Qu'est-ce que tu attends pour voir Dulac ? Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour nous. On dirait que tu es seul en cause ; ça nous regarde tous. »

Mme Courrèges prenait à témoin les Basque qui sortirent d’un colloque à mi-voix pour joindre docilement leurs instances aux siennes :

« Mais oui, mon père, nous souhaitons tous de vous garder le plus longtemps possible. »

Au seul son de cette voix détestée, le docteur avait honte de ce qui se soulevait en lui contre son gendre : & C’est pourtant un honnête garçon... je suis impardonnable... >» Mais comment oublier les raisons qu’il avait de le haïr ? Durant des années, cela seul dans le mariage avait paru au docteur exactement conforme à ce qu’il avait rêvé : contre le grand lit conjugal, ce lit étroit où, chaque soir, sa femme et lui regardaient dormir Madeleine, leur enfant premier-né. Aucun souffle n’était perceptible ; un pied pur avait repoussé les

couvertures ; entre les barreaux pendait une petite main molle et merveilleuse. C'était une enfant si douce qu’on pouvait la gâter sans péril, et la prédilection de son père la flattait au point qu’elle restait des heures à jouer sans bruit dans le cabinet du docteur : « Vous dites qu’elle n’est pas intelligente, répétait-il, mais elle est mieux qu'intelligente. >» Plus tard, lui qui avait toujours détesté de sortir avec Mme Courrèges, il aimait qu’on le rencontrât avec cette jeune fille : On croit que tu es ma femme ! » Vers ce temps-là, il avait élu, entre tous les étudiants, Fred Robinson, le seul dont il se sentît compris. Le docteur l’appelait déjà son fils et attendait que Madeleine eût dix-huit ans pour conclure le mariage, lorsque, à la fin du premier hiver où elle avait paru dans le monde, la jeune fille avertit son père qu’elle s'était fiancée au lieutenant Basque. L’opposition furieuse du docteur dura des mois et ne fut comprise ni par sa famille, ni par la société. Comment pouvait-il préférer à cet officier riche, bien apparenté, de grand avenir, un petit étudiant sans fortune et sorti on ne savait d’où ? Egoïsme de savant, disait-on.

Les raisons du docteur étaient trop particulières pour qu’il en püût rien dire à son entourage. Dès sa première objection, il s’était senti devenir un ennemi pour cette fille chérie ; il

se persuada qu’elle se fût réjouie de sa mort, qu'il n’était plus rien à ses yeux qu’un vieux mur à abattre pour rejoindre le mâle qui l’appelait. Par besoin de voir clair, il avait mis le comble à son opiniâtreté, et pour mesurer la haine de l’enfant qu’il avait préférée. Sa vieille mère elle-même était contre lui et se fit complice des jeunes gens. Mille intrigues se nouaient dans sa propre maison pour que les fiancés se pussent rejoindre à son insu. Lorsqu'il céda enfin, il reçut le baiser de sa fille sur la joue ; il souleva un peu ses cheveux comme autrefois, pour toucher des lèvres son front. On continuait de dire autour de lui :

« Madeleine adore son père, elle a toujours été sa préférée. >» Jusqu'à la mort sans doute, entendrait-il la jeune fille l’appeler : mon petit papa chéri ».

En attendant, il faudrait supporter le commerce de ce Basque. L’antipathie du docteur à son égard se trahissait en dépit d’un immense effort. & C’est étonnant, disait Mme Courrèges, Paul a un gendre qui pense comme lui sur tous les points, et il ne l’aime pas. » Voilà bien ce que le docteur ne pouvait pardonner à ce garçon dont l'esprit déformant lui renvoyait la caricature de ses plus chères idées. Le lieutenant était de ces êtres dont l’approbation nous accable et nous porte à mettre en doute des

vérités pour lesquelles nous eussions versé noire sang.

« Mais oui, mon père ; soignez-vous pour vos enfants, souffrez qu’ils prennent votre parti contre vous-même. »

Le docteur quitta la salle sans répondre. Plus tard, le ménage Basque réfugié dans sa chambre (territoire sacré dont Mme Courrèges disait : « Je n’y mets jamais les pieds ; Madeleine m'a laissé entendre que ça ne lui était pas agréable ; ce sont des choses que l’on n’a pas besoin de me dire deux fois, et que je sais comprendre à demi-mot >), le ménage se déshabillait en silence. Le lieutenant, à genoux, la tête enfouie dans le lit, se retourna soudain et demanda à sa femme :

« La propriété fait-elle partie des acquêts ?

— Je veux dire, a-t-elle été achetée par tes parents depuis leur mariage ? »

Madeleine le croyait, mais n’en était pas sûre.

« Ce serait intéressant à savoir, parce qu’au cas où ton pauvre père... nous aurions droit à la moitié. »

Il se tut de nouveau ; puis soudain demanda

l’âge de Raymond et parut ennuyé qu'il n’eût que dix-sept ans.

« Qu'est-ce que ça peut te faire ? pourquoi me demandes-tu ça ?

— Pour rien... »

Peut-être songeait-il qu’un mineur complique toujours une succession, car, s'étant levé, il dit :

« Pour moi, j'espère bien que ton pauvre père ne nous quittera pas avant quelques années. »

Le lit immense s’ouvrait dans l’ombre devant le couple. Ils y allaient comme ils se mettaient à table à midi et à huit heures : le moment d’avoir faim.

Durant ces mêmes nuits. Raymond parfois s’éveillait : il ne savait quoi de chaud et de fade ruisselait sur sa face, coulait dans sa gorge, et sa main tâtonnante cherchait une allumette : alors il voyait le sang jaillir de sa narine gauche, tacher sa chemise, ses draps ; il se levait et, transi, regardait dans la glace son long corps maculé d’écarlate, essuyait à sa poitrine ses doigts gluants de sang, s’amusait de sa figure barbouillée, feignait d’être à la fois l’assassin et l’assassiné.

Ce fut un soir comme un autre soir, — à la fin de janvier, alors qu’en ces régions déjà l’hiver décline, — que Raymond, dans le tram d'ouvriers, s’étonna de voir en face de lui cette femme. Bien loin de souffrir d’être chaque soir confondu dans cette cargaison humaine, il se persuadait d’être un émigrant ; il était assis parmi les voyageurs de l’entrepont et le vaisseau fendait les ténèbres ; les arbres étaient des coraux, les passants et les voitures, le peuple obscur des grandes profondeurs. Traversée trop brève, pendant laquelle il ne serait pas humilié : aucun de ces corps qui ne fût aussi négligé que le sien, aussi mal tenu. Quand parfois son regard rencontrait un regard, il n’y déchiffrait aucune moquerie ; tout de même son linge était plus propre que cette chemise mal attachée sur un poitrail de bête velue. Il se sentait à l’aise parmi ces gens — bien loin de

se douter qu’il eût suffi d’une parole pour que tout à coup surgît le désert qui sépare les classes comme il sépare les êtres ; toute la communion possible était sans doute atteinte par ce contact, par cette immersion commune dans un tramway fendant la banlieue nocturne. Raymond, si brutal au collège, ici ne repoussait pas la tête ballottée d’un garçon de son âge, à bout de forces, et dont le sommeil défaisait le corps, le déliait comme un bouquet.

Or, ce soir-là, il vit en face de lui cette femme, cette dame. Entre deux hommes aux vêtements souillés de cambouis, elle était assise, vêtue de noir, la face découverte. Raymond se demanda plus tard pourquoi, sous ce regard, il n’avait pas d’abord éprouvé la honte que lui donnait la dernière des servantes. Non, aucune honte, aucune gêne ; peut-être parce que dans ce tramway il se sentait anonyme, et qu'il n’imaginait aucune circonstance qui le pût mettre en rapport avec l’inconnue. Mais surtout il ne déchiffrait sur ses traits rien qui ressemblât à de la curiosité, à de la moquerie, à du mépris. Comme elle l’observait pourtant ! Avec l’application, la méthode d’une femme qui avait dû se dire : « Ce visage va me consoler des minutes misérables qu’il faut vivre dans une voiture publique ; je supprime le monde autour de cette sombre figure angélique. Rien ne peut

m'offenser : la contemplation délivre ; il est devant moi comme un pays inconnu ; ses paupières sont les bords ravagés d’une mer ; deux lacs confus sont assoupis aux lisières des cils. L’encre sur les doigts, le col et les manchettes gris, et ce bouton qui manque, cela n’est rien que la terre qui souille le fruit intact, soudain détaché de la branche, et que, d’une main précautionneuse, tu ramasses. »

Et lui aussi, Raymond, plein de sécurité puisqu'il n’avait à craindre de cette inconnue aucune parole, qu'aucun pont ne les reliait l’un à l’autre, il la contemplait avec cette insistance tranquille qui retient notre regard sur une planète. (Comme son front est resté pur ! Courrèges le regarde à la dérobée, ce soir, baigné d’une lumière qui ne vient pas du petit bar rutilant, qui est cette lumière d’intelligence dont il est si peu commun qu’un visage de femme soit touché — mais qu’elle y est émouvante alors, et qu’elle nous aide à concevoir que Pensée, Idée, Intelligence, Raison soient des mots féminins !)

Devant l’église de Talence, la jeune femme s’était levée, ne laissant aux hommes abandon:nés que son odeur ; et ce parfum se dissipa avant que Raymond fût descendu. Il faisait peu froid, ce soir de janvier ; l’adolescent ne songeait pas à courir ; déjà la brume recelait

cette douceur secrète de la saison qui approchait. La terre était nue mais elle ne dormait

plus.

Raymond, absorbé, ne vit rien, ce soir-là, à la table de famille, où pourtant jamais son père n’avait montré une figure si malade — au point que Mme Courrèges en demeura muette : il ne fallait pas risquer de le « frapper », dit-elle aux Basque après que le docteur fut monté avec sa mère ; mais elle prendrait sous son bonnet de consulter Dulac en secret. Le cigare du lieutenant empestait la salle ; debout contre la cheminée, il répétait : « Il n’y a pas d’erreur, ma mère c’est un homme touché. » Sa parole à la fois brève et bredouillante était celle du commandement ; et comme Madeleine opposait à sa mère :

& Il ne s’agit peut-être que d’une crise... »

Le lieutenant l’interrompit :

€ Mais non, Madeleine : le cas est grave ; ta mère a raison. »

La jeune femme ayant risqué une objection, il cria :

€ Mais puisque je te dis que ta mère a raison ! Cela ne te suffit pas ? »

Au premier étage, Mme Courrèges mère avait frappé doucement à la porte de son fils assis devant des livres ouverts. Elle ne lui avait posé aucune question, et, muette, tricotait. S’il n’en pouvait plus de silence et de refoulement, s’il avait besoin de parler, elle s’offrait, prête à tout entendre ; un instinct sûr la retenait pourtant de provoquer aucune confidence. Et lui songea quelques instants à ne pas retenir ce cri qui l’étouffait ; mais il aurait fallu remonter si loin, reprendre toute la chaîne de ses douleurs jusqu’à la douleur de ce soir... Et comment expliquer cette disproportion entre sa souffrance et ce qui l’avait fait naître ? Car il n’y avait rien eu de plus que ceci : à l’heure fixée, le docteur avait couru chez Maria Cross ; une domestique l’ayant averti que Madame n’était pas encore rentrée, ce lui fut une première angoisse ; il avait accepté d'attendre dans le salon désert où une pendule battait moins vite que son cœur. Une lampe éclairait les poutrelles prétentieuses du plafond ; sur la table basse, près du divan, tous ces bouts de cigarette dans un cendrier : « Elle fume trop... elle s’intoxique. >» Que de livres ! Mais aucun dont les dernières pages fussent coupées. Son œil suivit les plis déchirés des grands rideaux de soie

déteinte. Il répéta : « Luxe et misère, misère et luxe... », regarda la pendule, puis sa montre, décida qu'il partirait dans un quart d'heure ; et alors le temps parut se précipiter. Pour qu'il ne lui semblât pas trop court, le docteur se défendit de penser à son laboratoire, à l’expérience interrompue. Il s'était levé et, rapproché de la chaise longue, s'était mis à genoux ; après avoir craintivement regardé du côté de la porte, il avait enfoui sa tête dans les coussins...

Quand il se releva, son genou gauche fit ce craquement habituel. Il se campa devant une glace, toucha du doigt sa temporale gonflée, émit cette réflexion que celui qui l’eût surpris à cette minute l’aurait cru fou. Selon sa coutume de travailleur qui réduit tout en formules, il avait prononcé : « Dès que nous sommes seuls, nous sommes des fous. Oui, le contrôle de nous-mêmes par nous-mêmes ne joue que soutenu par le contrôle que les autres nous imposent. >» Hélas ! il avait suffi de ce raisonnement pour épuiser le quart d’heure de grâce qu'il s'était accordé.

Comment expliquer à sa mère qui guette une confidence la détresse de cette minute, le renoncement exigé, l’arrachement à ce triste bonheur quotidien d’une conversation avec Maria Cross ? Le tout n’est pas de vouloir se confier, ni même d’avoir près de soi une confi-

dente, fût-ce notre mère. Qui de nous possède la science de faire tenir dans quelques paroles notre monde intérieur ? Comment détacher de ce fleuve mouvant telle sensation et non telle autre ? On ne peut rien dire dès qu’on ne peut tout dire. Et d’ailleurs cette vieille femme qui est là que comprendrait-elle à cette musique profonde de son fils, à ces dissonances déchirantes ? Ce fils d’une autre race, puisqu'il est d’un autre sexe... Rien que cela, le sexe, nous sépare plus que deux planètes. Devant sa mère, le docteur se rappelle sa douleur, mais ne la raconte pas. Las d’attendre Maria Cross, il se souvient qu’il avait ramassé son chapeau, lorsque des pas avaient résonné dans le vestibule ; et sa vie avait été comme suspendue. La porte s'était ouverte, non devant la femme attendue, mais devant Victor Larousselle.

« Vous gâtez trop Maria, docteur. »

Aucun soupçon dans la voix. Le docteur avait souri à cet homme impeccable, sanguin, vêtu de beige, éclatant de complaisance et de satisfaction :

« Quel gibier pour vous autres médecins, ces neurasthéniques, ces malades imaginaires. Hé ? Non, je blague : on connaît votre désintéressement... Mais j’ai une sacrée veine que Maria soit tombée sur un oiseau rare de votre espèce. Savez-vous pourquoi elle ne rentre pas ? Ma-

dame a renoncé à sa voiture : c’est sa dernière lubie. Entre nous, je la crois un peu timbrée ; chez une jolie femme, c’est un charme de plus, hé ? Qu'en pensez-vous, docteur ? ce sacré Courrèges ! ça me fait plaisir de vous voir ; restez à dîner ; Maria sera contente ; elle vous adore. Non ? au moins, attendez son retour ; il n’y a qu'avec vous que je peux parler d’elle. »

« Il n’y a qu'avec vous que je peux parler d’elle.. » Tout d’un coup, chez ce gros homme glorieux, cette petite phrase déchirante. « Cette passion, s’était dit le docteur dans la voiture qui le ramenait, scandalise la ville, et il n’y a pourtant que cela de noble dans cet imbécile. À cinquante ans, il se découvre capable de souffrir à cause d’une femme dont il a pourtant conquis le corps ; maïs cela ne lui suffit plus. Son monde, ses affaires, son écurie, il existe désormais pour lui, en dehors de cet univers, un principe supérieur de souffrance. Tout n’est peut-être pas fou dans la conception romantique des passions. Maria Cross ! Maria ! douleur, douleur de ne l’avoir pas vue — mais surtout quel signe qu’elle n’ait pas même songé à m’avertir ! Il faut que je compte bien peu dans sa vie ; elle renonce à me voir sans même y arrêter sa pensée. Je mets l’infini dans des minutes qui ne sont rien pour elle. »

Des paroles réveillent le docteur : sa mère

n’en peut plus de silence ; elle aussi a suivi la pente de ses préoccupations secrètes et ne songe plus à la blessure inconnue de son fils ; elle revient à ce qui l’obsède, ses rapports avec sa bru :

& Je fais le dos rond ; je ne réponds jamais que : “ Hé bien, ma fille, à votre aise... comme vous voudrez ! ” Je ne suis pas contrariante. Depuis que Lucie m’a fait sentir que c’était elle qui avait la fortune. Dieu merci, tu gagnes assez d’argent. Il est certain que, lorsque tu l’as épousée, tu avais de l’avenir, maïs rien de plus ; et elle, une Boulassier, d’Elbeuf ! Je sais bien que leurs usines n'étaient pas alors ce qu’elles sont devenues ; tout de même, elle aurait pu faire un mariage plus riche : “ Quand on en a, on en veut , comme elle m’a dit un jour à propos de Madeleine. Enfin, ne nous plaignons pas : s’il n’y avait pas les domestiques, ça marcheraïit.

— Ce qu'il y a de terrible dans la vie, ma pauvre maman, c’est de faire vivre dans une même cuisine des domestiques qui n’ont pas les mêmes maîtres. »

Il toucha des lèvres le front de sa mère, laissa la porte entrouverte pour qu’elle y vit clair, et il répétait machinalement : « Ce qu’il ya de plus terrible dans la vie... »

Le lendemain, la lubie de Maria Cross touchant son équipage durait encore puisque Raymond, dans le tramway, vit l’inconnue assise à la même place, et ses yeux calmes reprenaient possession du visage de l’enfant, voyageaient autour des paupières, suivaient l’orée des cheveux obscurs, s’attardaient à la lueur des dents entre les lèvres. Il se souvint de ne s’être pas rasé depuis l’avant-veille, toucha du doigt sa joue maigre, puis cacha honteusement ses mains sous la pèlerine. L’inconnue baïssa les yeux et il ne s’aperçut pas d’abord que, faute de jarretelles, une de ses chaussettes avait glissé et découvrait sa jambe. Il n’osait la tirer, mais changea de position. Pourtant, il ne souffrait pas : ce que Raymond avait haï chez les autres, c'était le rire, le sourire, même retenu ; il surprenait le moindre frémissement aux commissures d’une bouche, savait ce que signifiait une lèvre inférieure mordue... Mais cette femme-là le contemplait avec une face étrange, à la fois intelligente et animale, oui, la face d’une bête merveilleuse, impassible, qui ne connaît pas le rire. Il ignorait que son père souvent plaisantait Maria Cross sur cette façon d’accrocher à sa figure le rire comme un masque, qui tom-

bait d’un coup sans que le regard eût rien perdu de son imperturbable tristesse.

Lorsqu'elle fut descendue devant l’église de Talence, et qu’il ne vit plus que le cuir de la banquette, un peu affaissé là où elle s'était assise, Raymond ne doutait plus de la revoir le lendemain ; il n’aurait pu donner à son espoir aucune raison valable ; simplement, il avait foi. Ce soir, après dîner, il monta dans sa chambre deux brocs d’eau brûlante, décrocha son tub, et le lendemain se réveilla une demi-heure plus tôt, parce qu'il avait décidé de se raser chaque jour, désormais.

Les Courrèges eussent pu observer durant des heures le bourgeon d’un marronnier sans rien comprendre au mystère de l’éclosion ; de même ils ne virent pas au milieu d’eux ce prodige : comme un premier coup de bêche met au jour le fragment d’une statue parfaite, le premier regard de Maria Cross avait décelé dans le collégien sale un être neuf. Sous la chaude contemplation d’une femme, ce corps à l’abandon fut pareil aux jeunes troncs rugueux d’une forêt antique et où, soudain, bouge une déesse engourdie. Les Courrèges ne virent pas le miracle, parce que les membres d’une famille trop unie ne se voient plus les uns les autres. Raymond était depuis des semaines un jeune homme soucieux de sa tenue, converti à l’hy-

drothérapie, sûr de plaire et occupé à séduire, que sa mère le considérait toujours comme un collégien malpropre. Une femme, sans prononcer de paroles, par la seule puissance de son regard, transformait leur enfant, le pétrissait à nouveau, sans que les Courrèges reconnussent sur lui les traces de cet enchantement inconnu.

Dans le tramway qui n’était plus éclairé, à l’époque où les jours allongent, Raymond osait à chaque fois un geste nouveau : il croisait les jambes, découvrait des chaussettes soignées et tirées, des souliers comme des miroirs (il y avait un cireur à la Croix de Saint-Genès) ; il n’avait plus de raisons pour cacher ses manchettes ; il mit des gants ; un jour, il se déganta et la jeune femme ne put se défendre de sourire à la vue de ces ongles trop carminés où une manucure avait eu fort à faire ; mais, rongés pendant des années, ils eussent gagné à ne pas attirer encore l’attention. Tout cela n’était que l'apparence d’une résurrection invisible ; la brume amassée dans cette âme peu à peu se dissipait sous cette attention grave, toujours muette, mais que l’accoutumance rendait plus familière. & Il n’était peut-être pas un monstre et, comme les autres jeunes hommes, détenait le pouvoir de capter le regard d’une femme :

plus que son regard peut-être ! » En dépit de

leur silence, le temps seul tissait entre eux une trame qu'aucun mot, qu'aucun geste n’eussent pu rendre plus résistante. Ils sentaient qu’une heure était proche où s’échangerait la première parole. mais Raymond ne faisait rien pour en hâter l’approche : forçat timide, il lui suffisait de ne plus sentir ses chaînes ; ce lui était pour l’instant une joie suffisante que de devenir un autre tout à coup. Avant que l’inconnue l’eût regardé, n’était-il réellement qu’un écolier sordide ? Nous avons tous été pétris et repétris par ceux qui nous ont aimés et pour peu qu'ils aient été tenaces, nous sommes leur ouvrage, — ouvrage que d’ailleurs ils ne reconnaissent pas, et qui n’est jamais celui qu’ils avaient rêvé. Pas un amour, pas une amitié qui n’ait traversé notre destin sans y avoir collaboré pour l’éternité. Le Raymond Courrèges de ce soir, dans le petit bar de la rue Duphot, ce garçon de trente-cinq ans, serait un autre homme si en 19, étant en classe de Philosophie, il n’avait vu s’asseoir en face de lui, dans le tramway du retour, Maria Cross.

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Ce fut son père qui, le premier, devait reconnaître cet homme nouveau dans Raymond. Un dimanche de ce printemps finissant, il s’assit à table plus absorbé que de coutume, au point d'entendre à peine le bruit d’une dispute entre son gendre et son fils. Il s'agissait des courses de taureaux dont Raymond avait la passion ; il était parti ce dimanche-là après la mise à mort du quatrième taureau, pour ne pas manquer le tram de six heures ; sacrifice inutile : justement l’inconnue ne s’y trouvait pas.

« C’était dimanche, il aurait dû s’en douter, elle lui avait fait manquer deux taureaux... » Ainsi songeait-il, tandis que le lieutenant Basque professait :

« Je ne comprends pas que ton père te permette d’assister à cette boucherie. »

La réponse de Raymond : « C’est tordant ces

officiers qui ont horreur du sang », déchaîna le tumulte. Le docteur entendit soudain :

« Non, mais tu ne m'as pas regardé !

— Je te regarde et je ne vois qu’un blancbec.

— Un blanc-blec ? répète-le. »

Ils s'étaient levés ; toute la famille se précipita. Madeleine Basque criait à son mari :

« Ne réponds pas, ça n’en vaut pas la peine, ça n’a pas d'importance venant de lui!» Le docteur suppliait Raymond de s’asseoir :

« Assieds-toi, et mange, et que ce soit fini. » Le lieutenant criait qu’on l’avait traité de 14che ; Mme Courrèges affirmait que Raymond n’avait pas voulu dire cela. Cependant chacun s’était rassis : une secrète connivence les faisait s’employer tous à éteindre ce feu. L’esprit de famille leur inspirait une répugnance profonde pour ce qui menaçait l'équilibre de leurs caractères. L’instinct de conservation inspirait à cet équipage embarqué pour la vie sur la même galère, le souci de ne laisser s’allumer à bord aucun incendie.

C’est pourquoi le silence régnait maintenant dans la salle. Une légère pluie s’arrêta soudain de crépiter sur les marches, et les odeurs qu’elle avait délivrées baignèrent la famille silencieuse. Quelqu'un se hâta de dire : « Il fait déjà plus frais. » A quoi une voix répondit

LE DÉSERT DE L'AMOUR réri

que cette pluie n’était rien, qu’elle n’abattrait même pas la poussière. Cependant, le docteur, avec stupeur, observait ce grand fils auquel il ne pensait plus guère et qu'il avait peine à reconnaître. Lui-même, précisément ce dimanche-là, sortait d’un long cauchemar ; il s’y était débattu depuis le jour déjà lointain où Maria Cross avait manqué au rendez-vous, et l’avait laissé tête à tête avec Victor Larousselle. Cette journée de dimanche qui s’achevait, l’une des plus cruelles de sa vie, l’avait rendu libre enfin (du moins le croyait-il). Le salut lui était venu d’une fatigue immense, d’une lassitude sans nom ; vrai, il avait trop souffert, ce jour-là ! Plus de désir que celui de tourner le dos à la bataïlle, de se terrer dans sa vieillesse. Presque deux mois déjà, depuis son attente vaine dans le salon « luxe et misère >» de Maria Cross, jusqu’à cet après-midi horrible où il vient de rendre les armes enfin! A cette table maintenant silencieuse, le docteur de nouveau oublie son fils et se rappelle chaque circonstance de ce dur voyage ; il le refait en esprit étape par étape.

Son insupportable souffrance avait commencé dès le lendemain du rendez-vous manqué, par cette longue lettre d’excuses :

C’est un peu votre faute, cher grand ami, lui disait Maria dans cette missive lue et relue durant ces deux mois, c’est vous qui m'avez inspiré cette pensée de renoncer à ce luxe horrible et dont j'ai honte : n'ayant plus ma voiture, je ne saurais rentrer assez tôt pour vous recevoir à notre heure habituelle ; j'arrive au cimetière plus tard ; j y demeure aussi plus volontiers : vous ne sauriez imaginer comme la Chartreuse est calme à la fin du jour, pleine d'oiseaux qui chantent sur les tombes. Il me semble que mon petit m'approuve, qu'il est content de moi. Quelle récompense je trouve dans ce tram d'ouvriers qui me ramène ! Vous allez croire que je m'exalte trop ; mais non : je suis heureuse d’être là, au milieu de ces pauvres dont je ne suis pas digne. Je ne saurais vous dire à quel point j'aime ces retours en tramway. On » se mettrait maintenant à deux genoux pour que j accepte de remonter dans la voiture qu < on » m'a donnée, je n'y consentirais pas. Mon cher docteur, qu'importe en somme de ne plus nous voir ? Votre exemple, vos enseignements me suffisent ; nous sommes unis au-delà de toute présence. Comme l’a écrit excellemment Maurice Maeterlinck : « Un temps viendra, et il n’est pas loin, où les âmes s’apercevront sans l'intermédiaire des corps. »

Ecrivez-moi : vos lettres me suffisent, mon cher directeur de conscience !

Dois-je continuer à prendre mes cachets ?

et mes piqüres ? Il ne me reste plus que trois ampoules ; faut-il acheter une autre boîte ?

Même si elle ne l’avait si cruellement blessé, cette lettre eût déplu au docteur par ce qu’elle révélait de complaisance, de fausse humilité satisfaite. Connaissant les plus tristes secrets des hommes, le docteur professait à leur égard une mansuétude sans limites. Un seul vice pourtant l’exaspérait : chez les êtres déchus, cette adresse pour embellir leur déchéance. C’est l’infirmité dernière où l’homme puisse atteindre : lorsque son ordure l’éblouit comme un diamant. Non que Maria Cross fût accoutumée à ce mensonge. Elle avait même d’abord séduit le docteur par cette passion qu’elle avait de voir clair en elle et de n’y rien embellir. Elle insistait même volontiers sur la noblesse de sa mère demeurée veuve très jeune et qui, pauvre institutrice dans un chef-lieu de canton, lui avait, disait-elle, dispensé un exemple admirable : « Maman a peiné pour payer les frais de mon éducation au lycée ; elle me voyait déjà

Sévrienne. Elle a eu la joie, avant de mourir, d'assister à mon mariage, qui était inespéré. Votre gendre Basque a bien connu mon mari, aide-major dans son régiment. Il m’adorait, me rendait heureuse. Depuis sa mort, avec mon petit, j'avais à peine de quoi vivre, mais j’aurais pu m'en tirer : ce n’est pas le besoin qui m'a perdue, mais peut-être ce qu’il y a de plus vil : le désir d’une belle position, la certitude d’être épousée.… Et maintenant, ce qui me retient encore auprès de “ lui”, c’est cette lâcheté devant la lutte à reprendre, devant le travail, la besogne mal payée. » Souvent, depuis ces premières confidences, le docteur l’avait entendue s’humilier, se condamner sans miséricorde. Pourquoi, tout à coup, ce goût détestable de se donner des louanges ? Ce n’était pourtant pas cela qui, dans la lettre, l’atteignait le plus cruellement ; il lui en faisait grief parce qu’il se mentait à lui-même et n’osait sonder cette autre blessure profonde — la seule qui lui fût insupportable : Maria ne souhaitait plus de le voir ; elle envisageait allégrement leur séparation. Ah ! cette phrase de Maeterlinck touchant les âmes qui s’apercevront sans l’intermédiaire des corps, que de fois l’écoutat-il en lui, pendant que le client raconte son cas avec des détails sans fin, ou lorsque, affolé, ânonne le candidat qui ne sait pas ce qu’est une

une hémoptysie ! Certes, il avait été fou de croire qu'une jeune femme püût avoir le goût sensible de sa présence. Fou ! fou ! mais quel raisonnement nous préserverait de cette insupportable douleur, lorsque l’être adoré dont l’approche est nécessaire à notre vie même physique, se résigne d’un cœur indifférent (satisfait peut-être ) à notre absence éternelle ? Nous ne sommes rien pour celle qui nous est tout.

Le docteur fit, durant cette période, un effort pour se vaincre. & Je l’ai encore surpris devant son miroir, répétait Mme Courrèges, il commence à se frapper. > Sa misérable face de quinquagénaire fatigué, le docteur savait qu’aucun spectacle ne pouvait mieux le disposer au calme, à la sérénité du désespoir total. Ne plus penser à Maria que comme à une morte, attendre soi-même la mort, en doublant la dose du travail, — oui, se rosser, se tuer, atteindre la délivrance grâce à l’opium d’une besogne forcenée. Mais lui qui se scandalisait de ce que les autres se mentaient à eux-mêmes, il se dupa encore : Elle a besoin de moi ; je me dois à elle comme à tout malade... » Il lui écrivit qu’il jugeait nécessaire de la suivre, qu’elle avait certes raison de prendre le tramway ; mais pourquoi sortir tous les jours ? Il la priait de lui en indiquer un où elle resterait à la maison.

Il se rendrait libre pour venir la voir à l'heure habituelle.

Pendant toute la semaine, il attendit une réponse. Chaque matin, un coup d’æil lui suffisait sur l’amas des prospectus, des journaux : « Elle n’a pas encore écrit. » Il se livrait à des calculs : « J’ai mis ma lettre à la poste samedi ; il n’y a qu’une distribution le dimanche ; elle ne l’a eue que lundi ; pour peu qu’elle ait attendu deux ou trois jours avant de répondre. ce serait même étonnant que j'aie une réponse aujourd’hui. À partir de demain, je pourrai commencer à être ennuyé. »

Un soir, rentrant exténué, 1l trouva la lettre :

… Ma visite au cimetière, c’est pour moi une obligation sacrée: Par tous les temps, je suis décidée à faire ce pèlerinage. C’est au crépuscule que je me sens le plus près de notre petit ange. Il me semble qu’il connaît l'heure de la venue, qu’il n'attend. C’est absurde, je le sais : mais le cœur a ses raisons, comme dit Pascal. Je me sens heureuse, pacifiée quand je monte enfin dans le tram de six heures. Vous savez que c’est un tram d'ouvriers ? mais cela ne me fait pas peur ; je suis tout près du peuple, moi, et pour m'être séparée de lui en apparence, ne n'en suis-je pas rapprochée d’une autre manière ? Je regarde ces hommes : ils

me paraissent aussi solitaires que moi-même — comment vous expliquer ? aussi déracinés, déclassés. Ma maison est plus luxueuse que la leur, c’est tout de même un garni. Rien n’est à moi, comme rien n'est à eux. Pas même nos corps. Pourquoi ne passez-vous pas à la maison, très tard, avant de rentrer chez vous ?

Je sais que vous n'aimez pas rencontrer M. Larousselle, mais je l’avertirai que j'ai besoin de vous voir seule ; il vous suffira, après la consultation, d'échanger quelques phrases de politesse. Vous avez oublié de me répondre à propos des cachets et de mes piqüres.

Le docteur avait d’abord déchiré cette lettre dont il jeta les débris. Puis, à genoux, il les ramassa, se releva péniblement. Ne savait-elle pas qu’il ne pouvait souffrir l’approche de Larousselle ? Dans cet homme, il n’était rien qui ne lui parüt haïssable ; — ah ! c'était bien la même espèce que Basque... cette lippe sous les moustaches teintes, ces bajoues, cette carrure, proclamaient une complaisance de soi inaltérable. Ses larges cuisses, sous le cover-coat, étaient l’image de la satisfaction infinie. Parce que Larousselle trompait Maria Cross avec ce qu’il y avait de plus bas, on disait à Bordeaux « qu’il avait Maria Cross pour la montre ». Le docteur était presque seul à savoir que Maria

demeurait la passion du grand Bordelais, sa défaite secrète et dont il crevait de rage. Il l’avait achetée tout de même, il était seul à la posséder, cet imbécile ! Devenu veuf, peut-être l’aurait-il épousée, s’il n’avait eu ce fils, unique héritier de la maison Larousselle, qu’une armée de nurses, de précepteurs, de prêtres préparait à ses destins augustes. Impossible d'exposer cet enfant au contact d’une telle femme, ni de lui léguer un nom diminué par une mésalliance.

« Que voulez-vous que je vous dise, mon père, répétait Basque, fort attaché aux grandeurs de sa ville, je trouve ces sentiments-là très nobles. Larousselle a de la branche, il a en tout un chic

épatant, c’est un gentleman : je ne sors pas de là. »

Maria qui connaissait le dégoût que le docteur avait de cet homme, comment osait-elle lui fixer un rendez-vous à l’heure précise où il ne pourrait que se trouver nez à nez avec l’objet de son exécration ? Il en vint à se persuader qu'elle avait prémédité cette rencontre pour se défaire de lui. Après avoir écrit puis déchiré, pendant plusieurs semaines, les lettres les plus furieuses et les plus folles, il lui en adressa un enfin, brève et sèche, dans laquelle il lui exposait que, puisqu'elle ne pouvait se résoudre à demeurer chez elle un seul après-midi, c’était sans doute qu’elle se portait le mieux du monde

et qu'elle n’avait plus besoin qu’il s’occupât de la soigner. Elle lui envoya, par retour du courrier, quatre pages d’excuses et de protestations, et l’avertit qu’elle l’attendrait toute la journée, le surlendemain, qui était un diman:che :

… M. Larousselle assistera aux courses de taureaux ; il connaît mon peu de goût pour ce genre de spectacle. Venez partager mon goüter. Je vous attendrai jusqu’à cinq heures et demie.

Jamais le docteur n’avait reçu d’elle une lettre si peu sublime et où il fût moins question de santé et de traitement ; il la relut plusieurs fois et souvent la touchait dans sa poche, persuadé que cette entrevue ne serait pas comme toutes les autres et qu’il y pourrait déclarer sa passion. Mais comme cet homme de science avait maintes fois noté que ses pressentiments ne se réalisaient pas, il se répétait : « Non, non ; ce n’est pas un pressentiment.…. il n’y a rien dans cette attente qui ne soit logique : je lui ai écrit une lettre de dépit, à quoi elle a répondu avec amitié ; donc il dépend de moi que les premières paroles donnent à la conversation un tour plus intime, plus confidentiel.. »

Dans sa voiture, entre le laboratoire et l’hôpital, il se représentait cette entrevue, ne se lassait pas de faire les demandes et les réponses. Le docteur était de ces imaginatifs qui ne lisent jamais de romans parce qu'aucune fiction ne vaut pour eux celles qu’ils inventent et où ils tiennent le rôle essentiel. Son ordonnance une fois signée, il était encore dans l'escalier du client que déjà, comme un chien retrouve l'os enterré, il revenait à ses imaginations dont parfois il avait honte et où ce timide goûtait la joie de plier les êtres et les choses selon sa volonté toute-puissante. Dans le domaine spirituel, ce scrupuleux ne connaissait aucune barrière, ne reculait pas devant d’affreux massacres — jusqu'à supprimer en esprit toute sa famille pour se créer une existence différente.

Pendant les deux jours qui précédèrent son entrevue avec Maria Cross, s’il ne songea pas à écarter les suggestions de ce genre, ce fut que, dans cet épisode qu’il inventait pour sa joie, il n’était nécessaire de supprimer personne, — mais simplement de rompre avec sa femme, comme il avait vu faire tel de ses confrères, sans aucune autre raison que le morne ennui qu'il éprouvait à vivre auprès d’elle. A cinquante-deux ans, il est temps encore de savourer quelques années d’un bonheur, peut-être empoisonné de remords, — mais celui qui n’a

rien eu, pourquoi résisterait-il, fût-ce à une ombre de joie ? Sa présence ne servait même pas à rendre heureuse l’épouse la plus amère. Sa fille, son fils ? depuis longtemps il avait renoncé à être aimé d’eux. La tendresse de ses enfants, ah ! dès les fiançailles de Madeleine, il savait ce qu’en valait l’aune ; quant à Ravymond, ce qui est inaccessible ne vaut pas qu’on s’y sacrifie.

Cette imagination où il se complaisait, le docteur sentait bien qu’elle était assez différente de ses songeries habituelles. Même quand il supprimait d’un coup toute une famille, sans doute éprouvait-il un peu de honte, maïs aucun remords — plutôt le sentiment d’être ridicule : il s’agissait là d’un jeu superficiel où son être profond n’était pas intéressé. Non, il n’avait jamais pensé qu'il pût être un monstre et ne se croyait pas différent des autres hommes qui, selon lui, étaient tous des fous dès qu’ils se trouvaient seuls avec eux-mêmes et hors du contrôle d’autrui.

Mais, au long des quarante-huit heures qu’il vécut dans l’attente de ce dimanche, il sentit bien que de toute sa force il adhérait à un rêve et que ce rêve devenait un espoir. Sa conver-

sation prochaine avec cette femme, il en écoutait dans son cœur la résonance et en était au point de ne pouvoir plus imaginer que d’autres paroles que celles qu’il inventait dussent être prononcées par eux. Sans cesse il en retouchait le scénario dont l'essentiel tient dans ce dialogue :

« Nous sommes l’un et l’autre au fond d’une impasse, Maria. Nous ne pouvons plus rien que mourir contre un mur, ou vivre en revenant sur nos pas. Vous ne sauriez m'’aimer, vous qui n’avez jamais aimé. Il reste de vous livrer toute au seul homme capable de ne rien exiger en échange de sa tendresse. »

Ici, il croyait entendre les protestations de Maria :

& Vous êtes fou ! mais votre femme ? vos enfants ?

— Îls n’ont pas besoin de moi. Un enterré vivant a le droit, s’il le peut, de soulever la pierre qui l’étouffe. Vous ne sauriez mesurer le désert qui me sépare de cette femme, de cette fille, de ce fils. Les mots que je leur adresse n'arrivent même plus jusqu’à eux. Les animaux, quand leurs petits sont grands, les chassent. Et le plus souvent, d’ailleurs, les mâles ne les connaissent pas. Ces sentiments qui survivent à la fonction, c’est une invention des hommes. Le Christ le savait, qui a voulu être

préféré à tous les pères et à toutes les mères et qui a osé se glorifier d’être venu séparer l'épouse de l’époux et les enfants de ceux qui les ont mis au monde.

— Vous ne prétendez pas être Dieu.

— Ne suis-je pas pour vous son image ? Ne me devez-vous pas le goût d’une certaine perfection ? (Ici, le docteur s’interrompit : « Non, non, ne pas introduire de métaphysique ! »)

— Mais votre situation, vos malades ? toute cette existence d’homme bienfaisant.… songez quel scandale.

— Si je mourais, il faudrait bien qu’on se passât de moi. Qui est indispensable ? Or, c’est bien de mourir qu'il s’agit, Maria : mourir à cette pauvre vie recluse et besogneuse, pour renaître avec vous. Ma femme garderait la fortune qui lui appartient. Je ne serais pas en peine de vous faire vivre : on m'offre une chaire à Alger, une autre à Santiago. Je laisserais à mes enfants ce que j’ai pu mettre de côté jusqu’à ce jour... »

À cet endroit de la scène imaginaire, la voiture s’arrêtait devant l’hôpital ; le docteur en franchissait le seuil, l’air encore absent, avec les yeux d’un homme qui sort d’un enchantement ignoré. Sa visite terminée, il rentrait dans son rêve, plein d’une avidité secrète, se répétait : & Je suis un fou... et pourtant... » Il en

connaissait, parmi ses confrères, qui avaient réalisé ce beau songe. C’est vrai que si leur vie de désordre avait préparé l’opinion à ce scandale, toute la ville avait coutume de professer que le docteur Courrèges était un saint. Mais quoi ! justement parce qu’il avait usurpé cette réputation, quelle délivrance que de n’en plus subir le poids immérité ! Ah ! être méprisé enfin ! Alors il saurait adresser à Maria Cross d’autres paroles que des encouragements au bien et que des conseils édifiants ; il serait un homme qui aime une femme et qui la conquiert avec violence.

Le soleil de ce dimanche enfin se leva. Le docteur avait coutume, ce jour-là, de ne faire que les visites indispensables sans passer par le cabinet qu’il avait en ville, toujours assiégé de clients, mais dont il n’usait guère que trois fois dans la semaine pour sa consultation. Il avait en horreur cette pièce au rez-de-chaussée d’une maison tout entière occupée par des bureaux; et il eût été incapable, disait-il, d’y lire ni d’y écrire une ligne. Comme à Lourdes, les plus misérables ex-voto trouvent leur place, le docteur avait réuni entre ces quatre murs tout ce dont l’avait comblé sa clientèle reconnais-

sante. Après avoir haï ces bronzes d’art, ces terres cuites autrichiennes, ces amours en poussière de marbre comprimée, ces biscuits, ces baromètres-calendriers, il en était au point de se sentir une sorte de goût pour ce musée horrible et de se réjouir lorsqu'il recevait une « œuvre d’art » d’une laideur plus singulière : « surtout, pas d’ancien! » se disaient les uns aux autres les clients soucieux de faire plaisir au docteur Courrèges.

Ce dimanche où il s’était persuadé qu’une entrevue avec Maria Cross allait changer son destin, il avait consenti à recevoir vers trois heures, dans son cabinet de consultation, un homme d’affaires, neurasthénique et qui ne pouvait disposer d’une seule heure de loisir dans la semaine. Le docteur s’y était résigné : ainsi pourrait-il sortir, à peine le déjeuner fini, et user des derniers instants avant la minute ardemment attendue et redoutée. Il ne demanda pas sa voiture, ni n’essaya de monter dans les tramways envahis : des grappes humaines s’accrochaient aux marchepieds, car il y avait un match de rugby, et c'était la première corrida de l’année : les noms d’Algabeno et de Fuentes éclataient sur des affiches jaunes et rouges. Bien que la course ne dût commencer qu’à quatre heures, la foule déjà, dans les ternes rues du dimanche aux magasins fermés,

coulait vers les arènes. Les jeunes gens avaient des canotiers à rubans de couleur, des chapeaux de feutre gris clair qu’ils croyaient espagnols: et ils riaient dans un nuage de caporal. Les cafés soufflaient sur la chaussée leur fraîche haleine d’absinthe, Le docteur ne se souvenait pas d’avoir erré ainsi à travers la cohue, sans autre souci que de tuer les heures qui le séparaient d’une certaine heure. Un tel désœuvrement, qu'il paraissait étrange à cet homme surmené ! Il ne savait pas ne rien faire, voulut penser à cette expérience commencée, mais ne put voir en lui que Maria Cross étendue et lisant.

Soudain il n’y eut plus de soleil, et le peuple inquiet regarda au ciel une nuée lourde.

Quelqu'un prétendit avoir senti une goutte ; mais le soleil ruissela de nouveau. Non, l’orage n’éclaterait pas avant que le dernier taureau eût fini de souffrir.

Peut-être, songeait le docteur, les choses ne se passeraient pas exactement comme il l’avait imaginé ; mais Ce qui était sûr — mathématiquement sûr — c'était qu'il ne quitterait pas Maria Cross sans qu’elle connût son secret :

la question serait posée enfin ! Deux heures et demie... Une heure encore à tuer avant la consultation. Il toucha au fond de sa poche la clef de son laboratoire. Non, à peine arrivé,

il faudrait repartir. La foule s’émut comme en proie à un vent brusque. On criait : « Les voilà! » Dans de vieilles victorias dont les cochers étaient sordides et glorieux, parurent les matadors étincelants et leurs quadrillas. Le docteur s’étonnait de ne rien discerner de bas sur ces durs visages émaciés : l’étrange clergé rouge et or, violet et argent ! De nouveau un nuage tua la lumière et ils levèrent leurs faces maigres vers l’azur terni. Le docteur fendit la foule; et maintenant il suivait d’étroites rues désertes. Une fraîcheur de cave régnait dans son cabinet, où des femmes en terre cuite et en albâtre souriaient sur des colonnes de malachite. Le battement d’un cartel genre ancien était plus lent que celui d’une petite pendule en faux Delft, au centre de la large table où une femme « modern-style », de son derrière posé sur un bloc de cristal, pressait des papiers. Ces figures semblaient chanter en chœur ce titre d’une revue que le docteur venait de déchiffrer à tous les carrefours de la ville : N'y a que ça de bon! — jusqu’à ce taureau en simili bronze, le mufle sur sa vache. Le docteur, d’un coup d’œil, admira sa collection, et prononça à mi-voix : € L’époque la plus basse de l’espèce humaine. » Il poussa un volet, fit poudroyer un rayon de feu. Il parcourait la pièce, se frottait les mains, se disait : & Il ne faudra

pas de préparation, mais que les premier mots soient une allusion à ma détresse, lorsque j'ai cru qu’elle ne souhaitait plus de me voir. Elle s’étonnera : je lui protesterai que je ne peux plus vivre sans elle et alors peut-être, peutétre

Il entendit sonner, alla ouvrir lui-même, introduisit son client. Ah! celui-là n’interromprait pas sa rêverie; il n’y avait qu’à le laisser aller : ce neurasthénique ne semblait rien exiser des médecins que la patience de l’écouter. Sans doute se faisait-il d’eux une idée mystique, car il ne reculait devant aucune confidence, montrait sa plaie la plus secrète. Le docteur était déjà revenu en esprit auprès de Maria Cross : & Je suis un homme, Maria, un pauvre homme de chair comme les autres. On ne peut pas vivre sans bonheur; je le découvre trop tard, — mais pas trop tard pour que vous consentiez à me suivre ? » Comme le client avait fini de parler, le docteur, avec cet air de dignité, de noblesse qu’on admirait, prononça : & Il faut d’abord que vous ayez foi en votre volonté. Si vous ne vous croyez pas libre, je ne peux rien pour vous. Tout notre art échoue contre une idée fausse. Si vous vous croyez la proie impuissante de vos hérédités, qu’espérezvous de moi ? Avant d’aller plus loin, j’exige un acte de foi dans votre pouvoir de dompter

en vous toutes ces bêtes qui ne sont pas vousmême. »

Tandis que l’autre l’interrompait vivement, le docteur, s'étant levé et rapproché de la fenétre, feignit de regarder, entre les volets mi-clos, la rue vide. Il éprouvait jusqu’à l’horreur cette survivance en lui des paroles menteuses qui ne correspondent plus qu’à une foi morte. Comme nous recevons la lumière d’un astre éteint depuis des siècles, des âmes autour de lui entendaient l’écho d’une foi qu’il avait perdue. Il revint vers la table, s’aperçut que la petite pendule de faux Delft marquait quatre heures, congédia son client.

& J’ai bien le temps », se disait le docteur courant presque sur le trottoir. Comme il atteignait la place de la Comédie, il vit le tramway assiégé par le peuple que dégorgeaient les cinémas. Pas un seul fiacre. Il dut prendre la file et cependant ne cessait de consulter sa montre ; habitué à sa voiture, il avait mal mesuré son temps. Îl essayait de se rassurer : en mettant tout au pis, il aurait un retard d’une demiheure; cela n’est rien pour un médecin. Maria l’avait toujours attendu. Oui, maïs dans sa lettre elle avait écrit : jusqu’à cinq heures et demie... cinq heures, déjà! « Hé bé! ne poussez pas comme ça, dites donc! » lui cria une dame épaisse et furieuse dont le plumet cha-

touillait son nez. Dans le tram comble, surchauffé, il regretta d’avoir mis sa jaquette et, transpirant, eut peur d’avoir la figure sale, de sentir fort.

Six heures n’avaient pas encore sonné, lorsqu’il descendit devant l’église de Talence. Il hâta le pas d’abord, puis, fou d'inquiétude, se mit à courir bien que son cœur lui fit mal. Une nuée d’orage enténébrait le ciel. Le dernier taureau devait saigner sous ce ciel sombre. Entre les grilles des petits jardins, des branches de lilas poussiéreux attendaient la pluie comme des mains tendues. Le docteur courait sous des gouttes tièdes et espacées vers la femme qu'il voyait déjà sur la chaise longue et ne détachant pas tout de suite ses yeux du livre ouvert... Mais comme il approchait du portail, soudain il la vit qui sortait. Ils s’arrêtèrent. Elle était essoufflée : elle avait couru comme lui.

Elle dit, d’un air imperceptiblement dépité :

€ J’avais écrit : cinq heures et demie. »

Il la couvrait d’un œil lucide :

« Vous avez quitté le deuil. »

Elle regarda sa robe d’été et répondit :

< Le mauve n’est pas du demi-deuil alors? »

Comme déjà tout était différent de ce qu’il avait imaginé! Une lâcheté immense lui inspira ces paroles :

€ Puisque vous ne comptiez plus sur moi et

que vous êtes peut-être attendue ailleurs, ce sera pour une autre fois. »

Elle répondit sur le ton le plus vif :

< Qui voulez-vous qui m’attende? Vous êtes drôle, docteur. »

Elle remontait vers la maison et il la suivait, elle laissait traîner sa robe de taffetas mauve dans la poussière; comme elle baïssait la tête, il voyait sa nuque. Elle songeait que si elle avait donné rendez-vous au docteur un dimanche, c'était dans la persuasion que, ce jour-là, l’enfant inconnu ne prendrait pas le tram de six heures. Mais tout de même, folle de joie et d'espoir parce que le docteur n’était pas venu à l’heure fixée, elle avait couru à tout hasard, se disant :

« N’y eût-il qu’une chance sur mille qu’il ait pris le tram habituel, à cause de moi... Ah! ne pas manquer cette joie. >» Hélas! elle ne saurait jamais si l’enfant inconnu, ce dimanchelà, avait été triste dans le tram de six heures, en ne la voyant pas. La pluie lourde s’écrasait sur les marches du perron qu’elle gravit en hâte, et elle entendait derrière elle souffler le vieux, Ah! l’importunité de ces êtres, à qui notre cœur ne s'intéresse pas, et qui nous ont choisis, et que nous n’avons pas choisis! — si extérieurs à nous, dont nous ne désirons rien savoir, dont la mort nous serait aussi indiffé-

rente que la vie... et pourtant ce sont ceux-là qui remplissent notre existence.

Ils traversèrent la salle à manger, elle poussa les volets du salon, enleva son chapeau, s’étendit, sourit au docteur qui cherchait désespérément quelque lambeau des phrases préparées. Elle lui dit :

« Vous êtes essoufflé... Je vous ai fait marcher trop vite.

— Je ne suis pas si vieux. »

Il leva les yeux, comme il faisait toujours, vers la glace au-dessus de la chaise longue. Hé quoi, ne se connaissait-il pas encore ? Pourquoi, à chaque fois, ce coup au cœur, cette stupeur désolée s’il se fût comme attendu à voir sa jeunesse lui sourire ? Et déjà il demandait : « Et cette santé ? > sur ce ton paternel et un peu grave qu'il prenait toujours quand il parlait à Maria Cross. Elle ne s'était jamais sentie aussi bien portante, et elle éprouvait à l’annoncer au docteur un plaisir qui la payait de sa déception. Non, l'enfant inconnu, aujourd’hui dimanche, ne devait pas être dans le tram. Mais demain, demain il y serait sans doute, et déjà elle était toute tournée vers cette joie future, vers cet espoir chaque jour déçu et renaissant qu’il se passerait peut-être du nouveau, qu’il lui adresserait la parole enfin.

€ Vous pouvez, sans inconvénient, inter-

rompre vos piqûres. (il regardait dans la glace cette barbe clairsemée, ce front aride et se souvint des paroles brülantes qu’il avait préparées ).

— Je dors, je ne m'ennuie plus, figurezvous, docteur : et pourtant, je n’ai envie de rien lire. Je ne saurais venir à bout du Voyage de Sparte; vous pouvez le reprendre.

— Vous ne voyez toujours personne ?

— Pensez-vous que je sois femme à me commettre, tout d’un coup, avec les maîtresses de ces messieurs — moi qui les ai fuies jusqu’à présent comme la peste ? Je suis seule à Bordeaux de mon espèce, vous le savez bien : je ne peux frayer avec personne. »

Oui, elle l’avait dit souvent, mais comme une plainte, et jamais d’un air si paisible, si heureux. Le docteur discernait que cette longue flamme ne s’étirait plus vers le ciel, qu’elle ne brülait plus en vain, qu’elle avait trouvé tout près de la terre un aliment inconnu de Jui. [1 ne put se retenir de dire d’un ton agressif que si elle ne voyait pas ces dames, elle voyait quelquefois ces messieurs. Il se sentit rougir, entrevit que la conversation pouvait prendre le tour qu’il avait si ardemment dé- -siré ; et en effet, Maria demanda en riant :

« Ah ! çà, docteur, seriez-vous jaloux ? Mais c’est qu'il me fait une scène de jalousie !.…

Non, rassurez-vous, je plaisante, — ajoutat-elle aussitôt, — je sais qui vous êtes. »

Comment douter qu’elle avait voulu rire en effet, et qu’elle n’aurait pu même imaginer que le docteur éprouvât un sentiment de cet ordre ? Elle l’observait avec inquiétude :

« Je ne vous ai pas blessé ?

— Si, Maria, vous m'avez blessé. »

Mais elle ne comprit pas de quelle blessure il voulait parler, protesta de son respect, de sa vénération : ne s’était-il pas abaïssé jusqu’à elle ? N’avait-il pas daigné parfois l’élever jusqu’à lui ? D’un geste aussi faux que l'était cette phrase, elle saisit la main du docteur, l’approcha de ses lèvres. Il la retira brusquement. Maria Cross froissée se leva, s’approcha de la fenêtre, et elle: regardait le jardin noyé. Le docteur s'était levé aussi ; elle lui dit sans se retourner :

« Attendez la fin de l’averse. »

Il demeurait debout dans le salon sombre.

En homme méthodique, il usait de cette minute atroce pour arracher de lui tout désir, tout espoir. Eh bien, oui, c'était fini ; tout ce qui touchait à cette femme ne le concernait plus ; il était hors du jeu. Sa main fit, dans le vide, le geste de déblayer. Maria se retourna pour lui crier :

& Il ne pleut plus. »

Et comme il demeurait immobile, elle ajouta que ce n’était pas pour le mettre à la porte, mais qu'il ferait bien de ne point laisser passer cette éclaircie. Elle lui offrit un parapluie qu’il accepta d’abord, puis refusa parce qu’il s’en voulait d’avoir pensé : < Il faudra le rapporter ; ce sera une occasion de revenir. »

Il ne souffrait pas ; il jouissait de l’orage finissant, pensait à lui-même, ou plutôt à cette part de lui-même comme à un ami dont on accepte la mort en songeant qu’il ne souffre plus. La partie était jouée et perdue ; il n’y avait plus à revenir là-dessus ; rien ne devait plus compter pour lui que son travail. Hier, on lui avait téléphoné du laboratoire que le chien n’avait pas survécu à l’ablation du pancréas. Robinson pourra-t-il s’en procurer un autre à la fourrière ? Les trams passaient chargés d’une foule éreintée et chantante ; mais il était content de marcher dans cette banlieue pleine de lilas et qui sentait la vraie campagne à cause de la pluie d’orage, du crépuscule.

Fini de souffrir ; fini de se jeter comme un forcené contre le mur de son cachot. Cette force toute-puissante, depuis son enfance, que l’approche de tant de créatures avait épandue hors

de lui, il la ramenait, il la refoulait au plus profond de son être. Renonciation totale.

En dépit des panneaux-réclames, des rails luisants, en dépit des cyclistes courbés sur le guidon où étaient ficelés des lilas flétris, la banlieue se muait en campagne, les bars devenaient des auberges pleines de muletiers qui repartiraient au clair de lune ; — et ils rouleraient toute la nuit comme des morts, étendus dans leurs charrettes, face aux étoiles. Sur les seuils, des enfants déjà paysans jouaient avec des hannetons engourdis. Ne plus se jeter contre ce mur. Depuis combien d’années s’était-il usé à ce morne assaut ? Il se revît sanglotant (il y avait presque un demi-siècle) au chevet de sa mère, un matin de rentrée :

et elle lui criait : « Tu n’as pas honte de pleurer, petit paresseux, petit imbécile ? » et elle ne savait pas qu'il n’y avait rien d’autre en lui que le désespoir de se séparer d’elle ; et depuis. Il ébaucha encore le geste de déblayer, de faire place nette : « Voyons, se dit-il, demain matin. » et comme il se fût fait une piqûre de morphine, il s’inocula le souci quotidien : ce chien mort... tout à recommencer. Mais ne devait-il avoir enregistré assez de faits, à cette heure, pour que son hypothèse fût confirmée ? Que de temps perdu ! quelle honte !

Lui qui ne se doutait pas que le genre humain

fût intéressé à chacun de ses gestes dans son laboratoire, qu’il avait gâché de journées ! La science exige d’être servie avec passion, elle ne souffre pas de partage : < Ah ! je ne serai jamais qu’un demi-savant. » Il crut voir un feu entre les branches et c’était la lune qui se levait. Les arbres apparurent qui cachaient la maison où étaient réunis ceux qu'il avait le droit d’appeler : les miens. Combien de fois déjà avait-il trahi le serment qu’alors il renouvela dans son cœur : & À partir de ce soir, je rendrai Lucie heureuse » ? Et il hâtait le pas, impatient de se prouver que, cette fois, il saurait ne pas faiblir. Il voulut songer à leur première rencontre, il y avait vingt-cinq ans, dans un jardin d'Arcachon, — rencontre arrangée par un de ses confrères. Mais, ce qu’il découvrit en lui, ce ne fut pas la fiancée de ces temps lointains, cette pâle photographie effacée, — ce qu'il vit, ce fut une jeune femme qui a pris le demi-deuil, folle de joie parce qu’il est en retard, et qui se hâte vers un autre. quel autre ? Le docteur sentit une douleur aiguë, s’arrêta une seconde, et soudain courut pour élargir la distance entre lui et cet être qu’aimait Maria Cross ; et il en éprouvait en effet du soulagement, comme si chaque pas ne l’eût à son insu rapproché de ce rival inconnu.

Ce fut pourtant ce soir-là qu’à peine passé le

seuil de la salle à manger, au moment où Raymond et son beau-frère étaient aux prises, il eut conscience de cet épanouissement, et de ce brusque printemps dans l'étranger qu'il avait mis au monde.

On s’était levé de table ; les enfant tendaient le front aux lèvres distraites des grandes personnes. Ils gagnèrent leurs chambres, escortés de la mère, de la grand-mère, de l’aïeule.

Raymond s'était rapproché de la porte-fenêtre. Le docteur fut frappé du geste qu’il eut pour prendre une cigarette dans un étui de cuir, pour la tasser et l’allumer ; un bouton de rose pendait à sa boutonnière, ses pantalons avaient le pli qu’il fallait. Le docteur songea : « C’est étonnant comme il ressemble à mon pauvre père... » Oui, c'était le portrait de ce chirurgien qui, jusqu’à près de soixante-dix ans, dilapida pour les femmes la fortune que lui avait value la pratique de son art. Il avait été le premier à introduire à Bordeaux les bienfaits de l’antisepsie ; jamais il n’avait prêté la moindre attention à son fils qu’il n’appelait que « le petit » comme s’il ne se fût pas souvenu de son prénom. Une femme l’avait ramené un soir, la bouche tordue et bavante ; on ne re-

trouva ni sa montre, ni son portefeuille, ni la bague en brillants de son petit doigt. « Je n’ai hérité de lui qu’un cœur capable de passion mais pas le don de plaire. ce sera pour son petit-fils. »

Le docteur regardait Raymond tourné vers le jardin — cet homme qui était son fils. Après ce jour de fièvre, il aurait aimé se confier, ou plutôt s’attendrir ; demander à son enfant : « Pourquoi ne nous parlons-nous jamais ?

Crois-tu que je ne saurais pas te comprendre ? Y a-t-il si loin d’un père à un fils ? Qu'est-ce donc que les vingt-cinq années qui les séparent ? J’ai le même cœur qu’à vingt ans, et tu es sorti de moi : il y a des chances pour que nous ayons en commun des inclinations, des dégoûts, des tentations. ce silence entre nous, qui le rompra le premier ? » L’homme et la femme, aussi éloignés qu’ils puissent être l’un de l’autre, se rejoignent dans une étreinte. Et même une mère peut attirer la tête de son grand fils et baiser ses cheveux ; mais le père, lui, ne peut rien, hors le geste que fit le docteur Courrèges posant la main sur l’épaule de Raymond, qui tressaillit et se retourna. Le père déroba ses yeux et demanda

« Pleut-il encore ? »

Raymond, debout sur le seuil, tendit le bras vers la nuit :

« Non, il ne pleut plus. »

Il ajouta, sans tourner la tête : « Bonsoir. » et le bruit de ses pas décrut.

A ce moment, Mme Courrèges demeura stupéfaite parce que son mari lui demandait de faire un tour au jardin. Elle dit qu’elle allait chercher un châle. Il l’entendit monter, puis descendre avec une hâte inaccoutumée.

& Prends mon bras, Lucie, la lune est cachée, on n’y voit goutte.

— Mais l’allée est blanche. »

Comme elle s’appuyait un peu à lui, il remarqua que la chair de Lucie avait la même odeur qu’autrefois quand ils étaient fiancés et qu'ils demeuraient assis sur un banc, ces longs soirs de juin... c'était le parfum même de ses fiançailles que cette odeur de chair et d’ombre.

Il lui demanda si elle n’avait pas remarqué ce grand changement dans leur fils. Non, elle le trouvait toujours aussi maussade, grognon, buté. Il insista : Raymond se laissait moins aller ; il avait plus de maîtrise sur soi, — quand ce ne serait que ce soin nouveau qu’il avait de sa tenue.

€ Ah! oui, parlons-en ; Julie bougonnait hier parce qu’il exige qu’elle repasse, deux fois par semaine, ses pantalons.

— Tâche de raisonner Julie qui a vu naître Raymond...

— Julie est dévouée ; mais le dévouement a des limites. Madeleine a beau dire : ces domestiques ne font rien. Julie a mauvais caractère, c’est entendu ; mais je comprends qu’elle soit furieuse d’être obligé de faire l’escalier de service et une partie du grand escalier. »

Un rossignol parcimonieux ne donna que trois notes. Ils traversaient le parfum d’amande amère d’une aubépine. Le docteur reprit à mi- Voix :

« Notre petit Raymond...

— Nous ne remplacerons pas Julie, voilà ce qu’il faut se répéter. Tu me diras qu’elle fait partir toutes les cuisinières ; mais bien souvent, c’est elle qui a raison. Ainsi Léonie.. »

Il demanda résigné :

« Quelle Léonie ?

— Tu sais bien, cette grosse. non, pas la dernière. celle qui n’est restée que trois mois ; elle ne voulait pas faire la salle à manger. Ce n’était pourtant pas le travail de Julie... »

Il dit : « Les domestiques de maintenant ne sont pas ceux d'autrefois. »

I] sentait en lui descendre une marée — un reflux qui entraînait des confidences, des aveux, des abandons, des larmes.

« Nous ferions mieux de rentrer.

—— … Madeleine me répète que la cuisinière lui fait la tête ! mais ce n’est pas à cause de Julie. Cette fille veut de l’augmentation ; ici elles n’ont pas autant de bénéfice qu'à la ville, bien que nous ayons de très gros marchés :

sans cela, elles ne resteraient pas.

— Je vais rentrer.

— Déjà ? »

Elle sentit qu’elle l’avait déçu, qu’elle aurait dû attendre, le laisser parler, elle murmura :

« Nous ne causons pas si souvent... »

Au-delà des misérables paroles qu’elle accumulait en dépit d’elle-même, au-delà de ce mur que sa vulgarité patiente avait édifié jour par jour, Lucie Courrèges entendait l’appel étouffé de l’enterré vivant, oui, elle percevait ce cri de mineur enseveli, et en elle aussi à quelle profondeur ! une voix répondait à cette voix, une tendresse s’agitait.

Elle fit le geste d’incliner la tête sur l’épaule de son mari, devina son corps rétracté, cette figure close, leva les yeux vers la maison, ne put se défendre de remarquer

& Tu as encore laissé él EtÉ allumée chez toi. »

Et elle regretta cette parole aussitôt. Il hâta le pas pour s'éloigner d’elle, gravit rapidement le perron, soupira d’aise parce que le salon

était désert, et put gagner, sans avoir rencontré personne, son cabinet. Là, enfin, assis devant la table, il pétrit à deux mains sa face exténuée, puis fit encore le geste de déblayer….

C'était ennuyeux que ce chien fût mort ; on ne s’en procurait pas si aisément. Mais, d’autre part, avec toutes ces histoires idiotes, il n’avait pas suivi les choses d’assez près. « Je m’en suis trop remis à Robinson. Il a dû se tromper de date pour la dernière injection. >» Mieux valait tout recommencer sur nouveaux frais... Ce serait bien assez désormais, que Robinson prît la température de la bête, recueillit et analysât les urines.

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Une interruption de courant arrêtait les tramways et ils étaient immobiles au long des boulevards, pareils à de jeunes chenilles processionnaires. Il fallut cet incident pour que Raymond Courrèges et Maria Cross se fissent signe enfin. Pourtant, au lendemain de ce dimanche où ils ne n'étaient pas vus, l’angoisse de ne plus se rejoindre jamais les avait tourmentés tous les deux, et chacun avait résolu de faire le premier pas. Mais elle voyait en lui un écolier candide et qui se scandalise d’un rien, et lui comment eût-il osé parler à une femme ? À travers la foule il devina sa présence, bien que pour la première fois elle fût vêtue d’une robe claire ; et elle, un peu myope, le reconnut de loin, car il avait dü, ce jour-là, pour quelque cérémonie, revêtir l’uniforme du collège, et sa pèlerine pas attachée était jetée avec négligence sur les épaules

(pour imiter les élèves de l'Ecole de Santé navale.) Des voyageurs montaient dans le tramway, décidés à attendre ; d’autres s’éloignaient par groupes. Raymond et Maria se rejoignirent près du marchepied. Elle dit à mi-voix, sans le regarder, de façon qu’il pût croire qu’elle ne s’adressait pas à lui :

« Après tout, je n’ai pas si loin à aller. »

Et lui, la tête un peu détournée, les joues en feu

« Pour une fois, ce ne serait pas désagréable de faire la route à pied. »

Alors elle osa fixer les yeux sur ce visage que jamais elle n’avait vu de si près :

« Depuis le temps que nous revenons ensemble, il ne faut pas perdre l’habitude. »

Ils firent quelques pas en silence. Elle regardait à la dérobée cette joue brülante, cette chair trop jeune que le rasoir faisait saigner. D'un geste encore puéril, il soutenait sur ses reins, à deux mains, une serviette usagée, pleine de livres ; et l’idée s’ancra en elle que c'était presque un enfant ; elle en éprouva une émotion confuse, faite de scrupule, de honte et de délice. Lui se sentait perclus de timidité, paralysé comme naguère lorsqu'il lui paraissait surhumain de franchir le seuil d’une boutique ; il était stupéfait d’être plus grand qu’elle ; la paille mauve du chapeau lui cachait presque

tout le visage, mais il voyait le cou nu, l’épaule un peu hors de la robe. La terreur lui vint de ne pas trouver un seul mot pour rompre le silence, de gâcher cette minute :

« C’est vrai que vous n’habitez pas loin...

— Oui, l’église de Talence est à dix minutes des boulevards. »

Ayant tiré de sa poche un mouchoir taché d’encre, il s’essuya le front, vit l’encre, cacha le mouchoir.

< Maïs vous, peut-être, monsieur, avez-vous un plus long trajet.

— Oh! non : je descends peu après l’église. »

Et il ajouta très vite :

« Je suis le fils Courrèges.

— Le fils du docteur ? »

Il dit avec élan :

& Il est connu, n'est-ce pas ? »

Comme elle avait levé la tête pour le regarder, il vit qu’elle avait pâli. Cependant elle disait

« Le monde est petit, décidément... surtout ne lui parlez pas de moi.

— Je ne lui parle jamais de rien ; et d’ailleurs je ne sais pas qui vous êtes.

— Mieux vaut que vous ne le sachiez pas. »

De nouveau, elle le couva d’un long regard :

le fils du docteur ! ce ne pouvait être qu’un

collégien très naïf, très pieux. Il fuirait avec horreur quand il connaîtrait son nom. Comment aurait-il pu l’ignorer ? Le petit Bertrand Larousselle avait été élevé jusqu’à l’année dernière dans le même collège. le nom de Maria Cross y devait être fameux... Il insistait, moins par curiosité que par peur du silence.

« Si, si, dites-moi votre nom... Moi je vous ai bien dit le mien... »

Au seuil d’une boutique, la lumière horizontale embrasait des oranges dans une vannerie. Les jardins étaient comme englués de poussière ; un pont traversait la voie qui naguère émouvait Raymond parce que les trains y roulent vers l’Espagne. Maria Cross songeait : < Me nommer, c’est peut-être le perdre... mais n’est-ce pas mon devoir de l’éloigner ? » Elle souffrait et jouissait de ce débat. Elle souffrait réellement mais éprouvait une satisfaction obscure à murmurer : « C’est tragique... »

& Quand vous saurez qui je suis. » (elle ne put se défendre de songer au mythe de Psyché, à Lohengrin).

Il éclata de rire trop bruyamment — mais avec abandon enfin :

€ On se rencontrerait tout de même dans le tram... Vous vous êtes aperçue que je fais exprès de prendre celui de six heures. non ?

quelle blague ? parce que, vous savez, quel-

quefois j'arrive assez tôt pour celui de moins le quart... mais je fais exprès de le laisser filer à cause de vous. Et même hier, je suis parti après le quatrième taureau pour ne pas vous rater ; et justement vous n’y étiez pas ; et il paraît que Fuentes a été prodigieux pour son dernier. Maintenant qu’on s’est parlé, qu'est-ce que vous voulez que ça y fasse, comment vous vous appelez ? Avant, je me fichais de tout... Depuis que je sais que vous me regardez... »

Ce langage que Maria eût jugé si bassement vulgaire chez un autre, elle y trouvait un goût de verdeur délicieux et plus tard, chaque fois qu’elle traverserait la route à cet endroit, elle se souviendrait de ce que déchaînèrent en elle ces misérables paroles de l’écolier, une tendresse, un bonheur...

€ Il faudra bien que vous me le disiez votre nom... et puis je n’aurai qu'à le demander à papa. Ce sera facile ; une dame qui descend toujours devant l’église de Talence.

— Je vous le dirai ; mais il faut me jurer que vous ne parlerez jamais de moi au docteur. »

Elle se doutait, maintenant, que son nom ne l’éloignerait pas ; mais elle feignit de se croire encore menacée : & Remettons-nous-en au destin », se disait-elle — parce qu’au fond elle était sûre de gagner. Un peu avant d’attein-

dre l’église, elle voulut qu’il partît seul : « A cause des fournisseurs qui la reconnaîtraient et feraient des histoires ».

« Oui, mais pas avant de savoir. »

Elle prononça vite, sans le regarder :

« Maria Cross.

— Maria Cross ? »

Elle fit avec son ombrelle des trous dans la terre, et ajouta très vite :

« Attendez de me connaître... »

Il la regardait, ébloui :

€ Maria Cross ! »

C'était là cette femme dont il avait entendu murmurer le nom, un jour d’été, sur les Allées de Tourny, à l’heure du retour des courses... Elle passait dans sa èalèche à deux chevaux... quelqu'un, près de lui, répétait : « Ces femmeslà, tout de même ! » Et soudain il se rappela aussi l’époque où un traitement de douches l’obligeait à quitter le collège dès quatre heures : il dépassait sur la route le jeune Bertrand Larousselle, plein de morgue déjà, ses longues jambes guêtrées de cuir fauve ; tantôt un domestique l’escortait et tantôt un prêtre, ganté de noir et le col haut. Entre tous les « grands », Raymond jouissait, chez les & moyens », d’un affreux prestige ; le pieux et pur Bertrand dévorait des yeux, lorsqu'il passait près de lui,

le « sale type », sans se douter qu’aux yeux du sale type, il était lui-même un enfant mystérieux. Mme Victor Larousselle vivait encore à cette époque, et des bruits absurdes couraient la ville et le collège : Maria Cross, disait-on, voulait se faire épouser et exigeait de son amant qu'il mît sur la paille tous les siens ; d’autres assuraient qu’elle attendait que Mme Larousselle fût morte de son cancer, pour pouvoir se marier à l’église. Plusieurs fois, derrière la vitre d’un coupé, Raymond avait aperçu, auprès de Bertrand, cette mère exsangue dont les dames Courrèges et Basque disaient : En voilà une qui a souffert ! Quelle dignité dans son martyre ! On peut dire qu’elle fait son purgatoire sur la terre. Moi, un homme comme ça, je lui cracherais mon mépris à la figure et je le planterais là... » Un jour, Bertrand Larousselle sortit seul ; il entendait derrière lui siffler le sale type, et il se hâtait ; mais Raymond réglait son pas sur le sien et ne quittait pas des yeux le pardessus court ni la casquette d’une étoffe anglaise si jolie. Que tout ce qui touchait à cet enfant lui paraissait précieux ! Le petit Bertrand s'étant mis à courir, un cahier glissa de sa serviette ; quand ïl s’en aperçut, Raymond déjà l’avait ramassé ; l’enfant revint sur ses pas, blême de peur et de colère : « Rendez-le-moi ! »

Mais Raymond ricanait, lisait à mi-voix sur la couverture : Mon Journal.

« Ça doit être bien intéressant, le journal du petit Larousselle….

— Rendez-le-moi. »

Raymond, au pas de course, franchit le portail du Parc Bordelais, prit une allée déserte ; derrière lui, il entendait une pauvre voix haletante : « Rendez-le-moi ! je le dirai ! » Mais le sale type, à l’abri d’un massif, narguait le petit Larousselle maintenant à bout de souffle et qui, couché dans l’herbe, pleurait à gros sanglots.

« Tiens, le voilà, ton cahier... ton journal... idiot ! »

Il relevait l’enfant, lui essuyait les yeux, époussetait le pardeësus anglais. Quelle douceur inattendue, chez ce brutal ! Le petit Larousselle y paraissait sensible et déjà souriant à Raymond qui, soudain, ne put résister à une fantaisie grossière :

& Dis, tu l’as vue quelquefois, Maria Cross ? »

Bertrand écarlate avait ramassé sa serviette

et pris le large sans que Raymond eût songé à le poursuivre.

Maria Cross. c’était elle qui le dévorait des yeux maintenant... [l l'aurait crue plus grande,

plus mystérieuse. Cette petite femme en mauve, c'était Maria Cross. Voyant le trouble de Raymond, elle se méprit, balbutia :

& Ne croyez pas. N’allez pas surtout croire... Ÿ

Elle tremblait devant ce juge qui lui paraissait angélique ; elle ne discernait pas l’âge de l’impureté, ne savait pas que le printemps est souvent la saison de la boue et que cet adolescent pouvait n’être que souillure. Elle n’eut pas la force de supporter le mépris qu’elle imaginait dans le garçon ; et sur un adieu jeté presque à voix basse, déjà elle fuyait ; mais il la rejoignit :

& A demain soir, n'est-ce pas, au même tramway ?

— Vous le voulez ? »

En s’éloignant, elle se retourna deux fois vers lui immobile et qui songeait : « Maria Cross a le béguin pour moi. » Il répétait, comme s’il ne pouvait croire à sa fortune & Maria Cross a le béguin pour moi. »

Il respirait le soir comme si l’essence de l’univers y eût été contenue et qu’il se fût senti capable de l’accueillir dans son corps dilaté. Maria Cross avait le béguin pour lui. Le dirait-il à ses camarades”? maïs aucun ne voudrait le croire. Déjà apparaissait l’épaisse prison de feuilles où les membres d’une seule famille

vivaient aussi confondus et séparés que les mondes dont est faite la Voie Lactée. Ah ! cette cage n’était pas à la mesure de son orgueil, ce soir. Il la contourna, s’enfonça dans le couvert d’un bois de pins, le seul qui ne fût pas clôturé et qu’on appelait le Bois de Berge. La terre où il se coucha était plus chaude qu'un corps. Les aiguilles de pin creusèrent dans ses paumes des signes.

Quand il entra dans la salle à manger, son père coupait les pages d’une revue et répondait à une observation de sa femme

& Je ne lis pas : je regarde les titres. »

Nul ne parut entendre le bonjour de Raymond que sa grand-mère

& Eh! c’est mon drôle... »

Et comme il passait près de sa chaise, elle le retint et l’attira :

« Tu sens la résine.

— J'ai été dans le Bois de Berge. »

Elle le toisa avec complaisance et marmonna, sur un ton de tendresse, cette injure : € Canaille ! »

Il lampait sa soupe à grand bruit, comme un chien. Tous ces gens, qu’il lui paraissaient petits ! Il planait dans le soleil. Seul son père

lui semblait proche : il connaissait Maria Cross, lui ! il avait été chez elle, l’avait soignée, l’avait vue au lit, avait appuyé sa tête contre sa poitrine et son dos... Maria Cross ! Maria Cross ! ce nom l’étouffait comme un caillot de sang ; il en sentait dans sa bouche la douceur chaude et salée ; et enfin le tiède flot de ce nom gonfla ses joues, lui échappa :

€ J’ai vu Maria Cross, ce soir. »

Le docteur aussitôt le dévisagea d’un regard fixe. Il demanda :

« Comment as-tu su que c'était elle ?

— J'étais avec Papillon qui la connaît de vue.

— Oh! oh! — s’écria Basque, — Raymond pique un fard ! »

Une petite fille répéta :

& Oui, oui, tonton Raymond pique un fard ! »

Il remuait les épaules en bougonnant. Son père, les yeux détournés, posa encore une question

« Elle était seule ? »

Et comme Raymond répondait : « seule », le docteur recommença de couper les pages.

Cependant Mme Courrèges disait :

« C’est curieux que ces femmes-là vous intéressent plus que les autres. Qu’y at-il d’extraordinaire à avoir vu passer cette créature ? Du

temps qu’elle était femme de chambre, vous ne l’auriez même pas regardée. »

Le docteur l’interrompit :

« Mais elle n’a jamais été femme de chambre,

voyons ! — D'ailleurs, — proclama Madeleine brusquement, — cela n’aurait rien eu de désho-

norant pour elle, bien loin de là ! »

Et comme la bonne venait de sortir, emportant un plat, elle interpella sa mère avec aigreur

« On dirait que tu fais exprès d’indisposer les domestiques, de les blesser. Irma est justement très susceptible.

— C’est incroyable. II faut prendre des gants maintenant.

— Traite tes domestiques comme ïil te plaira ; mais ne fais pas partir ceux des autres... surtout quand tu les obliges de servir à table.

— Comme si tu te gênais avec Julie... toi qui passes pour ne pas pouvoir garder une domestique. Tout le monde sait que lorsque les miens s’en vont, c’est à cause des tiens... »

La rentrée de la servante interrompit le débat qui reprit en sourdine dès qu’elle eut regagné l'office. Raymond observait avec complaisance son père : si Maria Cross avait été femme de chambre, eût-elle existé encore à

ses yeux ? Soudain, le docteur leva la tête, et, sans regarder personne, prononça :

< Maria Cross est la fille de cette institutrice qui dirigeait l’école de Saint-Clair lorsque ton cher M. Labrousse y était curé, Lucie.

— Quoi ? cette harpie qui lui a fait tant de misères ? qui avait préféré ne plus aller à la messe plutôt que de ne plus occuper avec ses élèves les premiers rangs de la grand-nef ? Eh bien, ça ne m'étonne pas. Bon sang ne peut mentir.

— Tu te rappelles, — dit Mme Courrèges mère, — ce pauvre M. Labrousse racontait que le soir des élections où le marquis de Lur- Saluces avait été battu par un petit avocat de Bazas, l’institutrice était venue le narguer avec toute sa bande sous les fenêtres du presbytère, et qu’à force d’avoir tiré des bombes en l’honneur du nouveau député, elle avait les mains noires de poudre...

— Tout ça, c’est du joli monde. »

Mais le docteur ne les écoutait plus ; et au lieu de monter comme chaque soir à son cabinet, il suivit Raymond au jardin.

Le père et le fils avaient envie de causer, ce soir. Une force, à leur insu, les rapprochait, comme s’ils eussent détenu le même secret. Ainsi se cherchent et se reconnaissent des initiés, des complices. Chacun découvrait

dans l’autre l'être unique avec qui s’entretenir de ce qui lui tenait le plus au cœur. Comme deux papillons séparés par des lieues se rejoignent sur la boîte où est enfermée la femelle pleine d'odeur, eux aussi avaient suivi les routes convergentes de leurs désirs, et se posaient côte à côte sur Maria Cross invisible,

& Raymond, tu as une cigarette ? J'ai oublié le goût du tabac. Merci. Nous faisons un tour ? »

Il s'écoutait lui-même avec stupeur, pareil à ce faux miraculé qui voit soudain la plaie se rouvrir qu'il avait crue guérie. Ce matin encore, au laboratoire, il éprouvait cette alléseance qui enchante le fidèle après qu'il a été absous ; cherchant dans son cœur la place de sa passion, il ne la trouvait plus. De quel accent solennel et un peu prudhommesque, s'était-il adressé à Robinson qu'une girl des Bouîfes, depuis le printemps, avait parfois détourné de sa besogne ! < Mon ami, le savant qui possède l'amour de la recherche et qui a l'ambition de se faire des titres, regardera toujours comme du temps perdu les heures, les minutes accordées à la passion... » Et comme Robinson, ayant rejeté en arrière ses cheveux rebelles et essuyé les verres de son binoele sur la blouse brûlée par les acides, risquait :

& L'amour, tout de même...

— Non, mon cher, chez le vrai savant il est impossible que, sauf éclipses passagères, la science ne l’emporte pas sur l’amour. La rancœur lui restera toujours des satisfactions plus hautes qu’il eût goûtées, si toute son ardeur s'était portée vers le but scientifique.

— Il est certain, avait répondu Robinson, que la plupart des grands savants ont pu être des sexuels ; je n’en vois guère qui aient été de vrais passionnés. »

Cette approbation de son disciple, le docteur comprenait, ce soir, pourquoi elle l’avait fait rougir. Un mot de Raymond avait suffi :

& J'ai vu Maria Cross » pour que bougeât en lui la passion qu’il avait crue morte. Ah ! elle n’était qu'engourdie.. une parole entendue l’éveille, la nourrit; et la voici qui s’étire, et bâäille, et se redresse. Faute d’étreindre ce qu’elle désire, elle s’assouvira de paroles. Oui, coûte que coûte, le docteur parlera de Maria Cross.

Rapprochés par le désir de louer ensemble Maria Cross, le père et le fils, dès les premières paroles, ne s’entendirent plus : Raymond soutenait qu’une femme de cette envergure ne pouvait que faire horreur à de pauvres dévotes ; il l’admirait pour sa hardiesse, pour son ambition sans frein, pour toute une vie dissolue qu'il imaginait. Le docteur protesta qu’elle

n’avait rien d’une courtisane et qu’il ne fallait pas en croire le monde :

« Je la connais, Maria Cross ! Je peux dire que pendant la maladie de son petit François, et depuis, j'ai été son meilleur ami... J’ai reçu ses confidences...

— Pauvre papa ! Ce qu’elle a dû se payer ta tête ! Non ? »

Le docteur fit un effort, se maïîtrisa, répondit avec chaleur :

« Non, mon petit : elle se confiait à moi avec une humilité extraordinaire. S’il y a un être au monde dont on peut dire que ses actes ne lui ressemblent pas, c’est bien Maria Cross. Elle a été perdue par une indolence inguérissable. Sa mère, l’institutrice de Saint-Clair, lui avait fait préparer Sèvres, mais son mariage avec un aide-major du 144° interrompit ses études. Pendant ses trois ans de ménage, il n’y a rien eu à dire sur son compte, et si son mari avait vécu, elle eût été la plus honnête et la plus obscure des femmes. On ne lui reprochait rien que cette indolence qui la rend incapable de s'intéresser à son intérieur. Il grondait un peu en rentrant, me disait-elle, de n’avoir pour dîner qu’un plat de nouilles réchauffé sur une lampe à alcool. Elle préférait lire toute la journée, vêtue d’une robe de chambre déchirée, les pieds nus dans ses pan-

toufles. Cette prétendue courtisane, si tu savais ce qu’elle se fiche du luxe ! Tiens, il n’y a pas longtemps encore, elle a décidé de ne plus se servir du coupé que lui avait donné Larousselle, et elle prend le tram comme tout le monde... Qu'est-ce que tu as à rire ? Je ne vois pas ce que cela a de drôle. Mais ne ris donc pas comme ça, c’est agaçant. Quand elle s’est trouvée veuve avec un enfant et qu'il a fallu travailler, tu imagines assez comme cette < intellectuelle >» a dû se sentir démunie... Pour son malheur, une amie de son mari l’a fait entrer comme secrétaire chez Larousselle. Maria n'avait aucune arrière-pensée ; — mais, impitoyable pour ses employés, Larousselle ne lui fit jamais une observation bien qu’elle fàt toujours en retard, et qu’elle n’abattît guère de besogne ; il n’en fallait pas plus pour la compromettre ; quand elle s’en aperçut, impossible de réagir. elle était pour tous « la poule au patron », et leur hostilité lui rendit la position intenable. Elle en avertit Larousselle qui n’attendait que ce moment. Il offrit à la jeune femme, jusqu’à ce qu’elle eût une autre place, de surveiller sa propriété aux portes de Bordeaux, qu’il n’avait pas pu, ou pas voulu louer, cette année-là...

— Et elle a trouvé ça tout ce qu’il y a de plus innocent ?

— Non, évidemment, elle a bien vu où il voulait en venir ; mais la pauvre femme avait la charge d’un loyer trop élevé pour ses moyens, et puis le petit François était atteint d’entérite et le médecin jugeait indispensable qu’il habitât la campagne ; enfin elle se sentait si compromise déjà, qu’elle n’eut pas le courage de renoncer à une telle aubaine. Elle se laissa faire violence.

— C’est le cas de le dire.

— Tu ne sais pas de qui tu parles. Elle a résisté longtemps. Mais quoi ? Elle ne pouvait défendre à Larousselle d’amener des gens, le soir ; elle a été faible, inconséquente, en acceptant de présider ces dîners, je le reconnais. Mais ces fameux dîners du mardi, ces prétendues orgies, j’ai su comme ça se passait... Ils n'étaient scandaleux que parce qu’à ce moment-là l’état de Mme Larousselle avait empiré. Je te jure que Maria ignorait alors que la femme de son patron fût en danger. « Je n’ai pas eu conscience de mal faire, me disait-elle, je n’avais encore rien accordé à M. Larousselle, pas un baiser — rien. Qu’y avait-il de répréhensible à présider cette tablée d’imbéciles ?.… Sans doute éprouvais-je tout de même une sorte d’enivrement à briller devant eux... je jouais à |” “ intellectuelle. ” je sentais que

le patron était fier de moi... Il avait promis de s’occuper du petit. »

— Alors elle t’a fait avaler ça ! »

Quel naïf que son pauvre père ! Mais il lui en voulait surtout de réduire Maria Cross aux proportions d’une petite institutrice honnête et molle, — de lui abîmer sa conquête.

« Elle n’a cédé à Larousselle, qu'après la mort de sa femme, par lassitude, par une sorte de nonchalance désespérée, — oui, c’est bien le mot et c’est elle qui l’a trouvé : nonchalance désespérée ; sans illusions d’ailleurs, lucide, elle ne crut ni à ses simagrées de veuf inconsolable, ni même à ses vagues promesses de l’épouser un jour. Elle connaissait trop ces messieurs, disait-elle, pour garder là-dessus beaucoup d'illusions. Comme maîtresse, elle lui faisait honneur; mais comme épouse ! Tu sais que Larousselle a mis le petit Bertrand au collège de Normandie pour que l’enfant ne soit pas exposé un jour à le rencontrer avec Maria Cross. Au fond il ne la considère pas comme d’une autre race que les grues avec lesquelles il la trompe chaque jour. D'ailleurs, leur intimité physique se réduit à fort peu, je le sais, j’en suis sûr ; cela, mon petit, je te le certifie ; quoique Larousselle soit fou de Maria : il ne serait homme à ne l’afficher que pour < la montre », comme on le

croit à Bordeaux. Mais elle se refuse à lui...

— Alors quoi ? Maria Cross, c’est une sainte ? »

Ils ne se voyaient pas ; pourtant chacun devinait l’hostilité de l’autre, bien qu'ils parlassent à mi-voix. Réunis une seconde par ce nom, Maria Cross, c'était lui qui de nouveau les séparait. L'homme marchait, la tête levée ; l’adolescent regardait la terre et poussait rageusement du pied une pomme de pin.

« Tu me trouves bien sot.. De nous deux, mon petit, c’est toi pourtant le naïf. Ne croire qu’au mal, c’est ne pas connaître les hommes. Oui, tu as dit le mot : chez une Maria Cross dont je sais les misères, une sainte se cache. Oui, peut-être : une sainte. mais tu ne peux comprendre. È

— Laisse-moi rire !

— D'ailleurs tu ne la connais pas, tu ajoutes foi à des racontars. Moi je la connais...

— Et moi... je sais ce que je sais.

— Que sais-tu ? »

Le docteur s’était arrêté au milieu de l’allée obscurcie par les marronniers ; il serrait le bras de Raymond.

€ Mais lâche-moi donc ! Je veux bien, moi, que Maria Cross se refuse à Larousselle.. mais il n’y a pas que lui...

— Menteur ! »

Raymond stupéfait murmura : & ah ! çà...

mais. > Un soupçon lui vint qui, à peine né, s’effaça, ou plutôt s’endormit. Lui non plus ne pouvait introduire l’amour dans l’image qu'il se faisait de ce père exaspérant certes, mais entre ciel et terre, et toujours tel qu’il apparaissait à ses yeux d'enfant : sans passions, sans péché, inaccessible au mal, incorruptible, au-dessus de tous les autres hommes. Il l’entendit dans les ténèbres haleter. Alors le docteur fit un effort surhumain et répéta sur un ton presque joyeux, goguenard :

& Oui, menteur ! blagueur qui veux m'’enlever des illusions. »

Et comme Raymond se taisait, il ajouta :

« Allons, raconte.

— Je ne sais rien.

— Tu as dit tout à l’heure : je sais ce que je sais. »

Il répondit qu’il parlait en l’air, du ton d’un homme résolu au silence. Le docteur n’insista plus. Aucun moyen d’être compris de ce fils, pourtant là encore, tout contre lui ; et il sentait sa chaleur, son cdeur de jeune animal.

« Moi je reste... Tu ne t’assieds pas un instant, Raymond ? Voilà un souffle, enfin. »

Il assura qu'il préférait dormir. Quelques

instants encore, le docteur entendit les coups de pied que l’adolescent donnait à une pomme

de pin, — puis fut seul sous les épaisses feuilles pendantes — attentif au cri d’ardeur et de tristesse que vers le ciel jetait la prairie. Se lever fut un immense effort. L’électricité brülait encore dans son cabinet : « Lucie doit croire que je travaille. Que de temps perdu ! J'ai cinquante-deux ans, non, cinquante-trois.

Quels ragots ce Papillon a-t-il pu ?.… » Il promenait ses deux mains contre un marronnier où il se souvint que Raymond et Madeleine avaient gravé leurs initiales. Et soudain, l’ayant entouré de ses bras, il mit contre l’écorce lisse sa joue, les yeux clos ; puis se redressa enfin et, après qu'il eut épousseté ses manches, arrangé à tâtons sa cravate, marcha vers la maison.

Dans l’allée des vignes, Raymond cependant jouait toujours à pousser du pied une pomme de pin, les mains dans les poches et marmonnant : € Quel gobeur tout de même ! on n’en fait plus comme ça ! » Ah ! lui, il serait à la hauteur, ne s’en laisserait pas conter. Il ne songeait pas à prolonger son bonheur jusqu'aux confins de cette nuit pesante. Toutes les étoiles ne lui eussent servi de rien, ni l’odeur des acacias. La nuit d’été battait en vain ce jeune mâle bien armé, sûr de sa force, à cette minute, sûr de son corps, indifférent à ce que le corps ne peut pas posséder.

Travail, opium unique. Chaque matin, le docteur s’éveillait guéri, comme opéré de ce qui le rongeait ; il partait seul (dans la belle saison, Raymond ne se servait plus de la voiture). Déjà en esprit, il habitait le laboratoire ; et sa passion n'était plus qu’un mal engourdi, dont il gardait une conscience sourde ; il aurait pu le réveiller s’il Pavait voulu : en touchant l’endroit sensible, il était sûr de s’arracher un cri. Mais hier, sa plus chère hypothèse venait d’être contredite par un fait, lui assurait Robinson : une longue série de travaux était menacée d’anéantissement. Quel triomphe pour X.. qui avait dénoncé à la Société de Biologie ses prétendues erreurs de technique !

C’est la grande misère des femmes que rien ne les détourne de l’obscur ennemi qui les ronge. Âlors qu’occupé à son microscope, le

docteur ne sait plus rien de lui-même ni du monde, prisonnier de ce qu’il observe, comme de sa proie un chien à l'arrêt, Maria Cross, étendue toutes persiennes closes, attend cette heure unique du rendez-vous, brève flamme dans sa journée terne. Mais cette heure même, qu’elle est décevante ! Il leur avait fallu renoncer bien vite à faire route ensemble jusqu’à l’église de Talence. Maria Cross allait au-devant de Raymond et le rejoignait non loin du collège, dans une allée du Pare Bordelais ; il se livrait moins encore qu'il n’avait fait le premier jour, et sa gaucherie ombrageuse acheva d’aider Maria à se persuader qu'il était un enfant, bien que parfois un rire, une allusion, un regard en dessous eussent pu la mettre en garde ; mais elle tenait à son ange. Avec des précautions infinies, comme d’un oiseau sauvage et pur, elle s’en approchait sur la pointe des pieds, et retenant son souffle, Tout fortifiait en elle cette fausse image : ces joues pour un rien rougissantes, et cet argot d’écolier et, sur ce Corps puissant, ce reste d’enfance comme une buée. Elle était terrifiée par ce qui n’existait pas dans Raymond et qu’elle y pensait découvrir ; elle tremblait devant la candeur de ce regard, se reprochait d’y avoir éveillé du trouble, une inquiétude. Rien ne l’avertissait qu’en sa présence il songeait seulement

LE DÉSERT DE L'AMOUR 135 au parti qu'il devait prendre : louer un garni ? Papillon connaissait une adresse. mais ce n'était pas assez bien pour une femme comme ça. Papillon disait qu’au Terminus on peut louer une chambre à la journée ; il aurait fallu se renseigner ; mais Raymond avait passé et repassé devant le bureau de l’hôtel sans se résoudre à y pénétrer. Il entrevoyait d’autres difficultés, se faisait des montagnes...

Maria Cross songeait aussi, sans oser lui en rien dire, à V’attirer chez elle, Maïs cet enfant farouche, son oiseau sauvage, elle se défendait de le salir, füt-ce en pensée, — se persuadait seulement que dans le salon étouffé d’étoffes, au fond du jardin assoupi, leur amour s’épandrait enfin en paroles, que cet orage se résoudrait en pluie. Elle n’imaginait rien que peutétre le poids de cette tête contre elle, Il serait un faon, devenu familier à force de soins, et dont elle sentirait dans ses paumes le museau tiède. Elle entreyoyait une longue route, et ne voulait connaître que les caresses les plus proches, les plus chastes, et se défendait de songer aux étapes devenues brûülantes, — à la forêt enfin dont les êtres qui s'aiment écartent les branches pour £’y perdre. Non, non, ils n’iraient pas si loin ; elle ne détruirait pas dans cet enfant ce qui la bouleversait d’adoration et de peur. Comment Jui laisser entendre, sans l’effarou-

cher, qu’il pourrait venir cette semaine dans le salon étouffé d’étoffes et qu’il fallait profiter de ce que M. Larousselle faisait sa tournée en Belgique ?.…

Le docteur, à table, observe Raymond ce soir, et le regarde qui lampe sa soupe ; il ne voit pas son fils, mais l’homme qui lui a dit à propos de Maria Cross : « Je sais ce que je sais. > Qu'est-ce que Papillon a bien pu raconter ? Parbleu, comment douter qu’un inconnu occupe Maria ? & Je m'’obstine à attendre une lettre : il est trop clair qu’elle ne souhaite plus de me voir. C’est le signe qu’elle s’abandonne... à qui ? Plus moyen d'approcher le petit. Insister pour qu’il parle, ce serait me trahir... » Son fils se lève à ce moment, passe la porte sans répondre à sa mère qui lui crie : < Où vas-tu ? » Elle ajoute :

& Il va à Bordeaux presque tous les soirs, maintenant. Je sais qu’il demande la clef du portail au jardinier et qu’il rentre à deux heures par la fenêtre de la & souillarde », Si tu voyais comme il répond à mes observations.

C’est à toi d'intervenir ; tu es d’une faiblesse ! »

Le docteur n’a que la force de balbutier :

« La sagesse est de fermer les yeux. »

Il entend la voix de Basque : « Si c'était mon fils, je te le dresserais.. » Le docteur se lève à son tour, gagne le jardin. S'il osait, il crierait : € Rien n'existe pour moi que mon tourment. » On ne pense jamais que ce sont les passions des pères qui le plus souvent les séparent de leurs fils.

Il rentre, s’assied devant sa table, ouvre un tiroir, y prend une liasse de lettres, relit celles que Maria lui écrivait il y a six mois : « Rien ne me rattache plus à la vie que le désir de devenir meilleure... Il m'importe peu que ce soit dans le secret et que le monde continue à me montrer du doigt ; j'accepte l’opprobre... » Le docteur oublie qu’alors tant de vertu le désespérait et que c'était son martyre que leurs rapports se fussent établis dans le sublime, et qu’il enrageait enfin de sauver celle avec qui il lui eût été si doux de se perdre. Il imagine la moquerie de Raymond lisant cette lettre, s’en indigne, proteste à mi-voix comme s’il n’était pas seul. « Du “ chiqué ? ” du “ chiqué ? ” c’est l’expression chez elle qui est toujours trop littéraire. mais au chevet de son petit François mourant, était-ce aussi du “ chiqué ” cette douleur si humble, ce consentement à souffrir, comme si à travers les préceptes kantiens rabâchés par sa mère, tout le

vieil héritage mystique lui était parvenu intact ?..… Devant ce petit lit jonché de lis (quelle solitude autour de ce cadavre ! quelle réprobation ! ) elle s’accusait, se frappait la poitrine, gémissait que tout était bien ainsi, se félicitait de ce que l’enfant n'avait pas eu le temps d’avoir honte d’elle. » Ici, l’homme de science intervenait : « Le vrai est qu'elle est sincère mais que tout de même il se mêlait à tant de grandeur une satisfaction, — oui, elle satisfaisait son goût de l’attitude. » Maria Cross avait toujours recherché les situations romanesques : ne s’était-elle pas mis en tête d’avoir une entrevue avec Mme Larousselle mourante ?

Le docteur avait eu bien de la peine à lui faire entendre que ces sortes de rencontres ne réussissent qu’au théâtre. N’empêche qu'il avait dû accepter de plaider la cause de la maîtresse auprès de l’épouse, et qu’il avait pu rapporter à Maria l’assurance qu’elle était pardonnée.

Le docteur, s'étant rapproché de la fenêtre et penché dans la demi-ténèbre, occupa son esprit à décomposer la rumeur nocturne : un crissement continu de grillons et de sauterelles, une mare coassante, deux crapauds, les notes interrompues d’un oiseau qui n’était peut-être pas un rossignol, le dernier tram. « Je sais

ce que je sais », a dit Raymond. Qui a pu plaire à Maria Cross ? Le docteur prononce des noms, les rejette ; elle avait en horreur ces gens-là. Mais de qui n’avait-elle pas horreur ? « Rappelle-toi ce que t’a confié Larousselle, le jour qu’il est venu faire prendre sa tension : “ Entre nous, elle n’aime pas ça... vous me comprenez, hein ? elle le supporte quand c’est moi parce que tout de même, c’est moi... C'était roulant, les premiers temps, quand je réunissait ces messieurs. Îls ont tous tourné autour d'elle ; je m’y attendais : quand un ami nous présente sa maîtresse, nous pensons d’abord à la lui chiper, hein ? Je me disais : allez-y, mes bonshommes... ça n’a pas traîné : ils ont été mis au pas. Personne qui connaisse moins les choses de l’amour que Maria et qui y prenne moins de plaisir ; si je le dis, c’est que je le sais. Une innocente, docteur ! plus innocente que la plupart des belles et honnêtes dames qui la méprisent. ” Larousselle avait dit encore :

“ C’est parce que Maria ne ressemble à aucune autre femme que je redoute toujours qu’elle prenne en mon absence une décision absurde ; elle rêvasse toute la journée, ne sort que pour aller au cimetière... Ne la croyez-vous pas sous l'influence de quelque bouquin ? ?

« Oui, peut-être un bouquin, — songe le docteur ; maïs non, je le saurais : c'était ma

partie, cela ! Un bouquin bouleverse la vie d’un homme quelquefois, et encore ! ça se dit. mais d’une femme ? Allons donc ! Nous ne sommes jamais troublés profondément que par ce qui vit — que par ce qui est sang et chair. Un bouquin ? » Il secoua la tête. Bouquin éveilla dans son esprit le mot bouquetin ; et il vit se dresser, auprès de Maria Cross, un chèvre-pied.

Des chats pleuraient longuement dans l'herbe. Un pas fit craquer le gravier de l’allée, une fenêtre fut ouverte : Raymond rentrait sans doute. Puis le docteur entendit marcher dans le couloir ; on frappa à sa porte ; c'était Madeleine. « Papa, tu ne dors pas ? C’est pour Catherine : elle a une toux rauque… ça l’a prise brusquement... J’ai peur du croup.

— Non, le croup ne commence pas comme ça. J'arrive. »

Peu après, comme il sortait de chez sa fille, il éprouva une douleur à gauche, porta la main à son cœur, immobile contre le mur du couloir, dans la nuit : il n’appelait pas ; mais, lucide, entendait le dialogue des Basque derrière la porte :

< Que veux-tu que je te dise, il est savant, c'est entendu ; mais sa science l’a rendu scep-

tique : il ne croit plus aux remèdes ; comment guérir sans remèdes ?

— Puisqu'il nous assure que ce n’est rien, pas même le faux croup.

— N'aie pas peur, dans sa clientèle, il aurait tout de même ordonné quelque chose. Avec sa famille, il ne se fend pas, il ne se met pas en frais. C’est quelquefois embêtant de ne pas pouvoir s'adresser ailleurs.

— Oui, mais c’est bien agréable de l’avoir toujours sous la main, la nuit. Lorsque le pauvre homme ne sera plus là, je ne dormirai plus tranquille à cause des petites.

— Il aurait fallu épouser un médecin ! »

Un rire fut étouffé par un baiser. Le docteur sentit s'ouvrir la main qui serrait son cœur et, à pas de loup, s’éloigna. Il se coucha, ne put supporter la position étendue ; et il demeurait assis sur son lit dans les ténèbres. Tout était endormi, sauf ce froissement de feuilles. « Maria at-elle aimé ? je me rappelle certaines toquades.… par exemple pour la petite Gaby Dubois, qu’elle voulait obliger à rompre avec Dupont-Gunther.. Mais c'était encore une passion du genre sublime... Elle a dû avoir dans ses ancêtres un apôtre de qui elle a hérité le goût de sauver les âmes. Qui donc me disait, à ce propos, que cette Gaby avait raconté des horreurs sur Maria ?.. Je me souviens d’autres

toquades qu’elle a eues... Il y a peut-être de “ça” dans son cas. J’ai remarqué que les gens trop sublimes... Déjà le petit jour ! »

Il rejeta son oreiller, s’étendit avec précaution sans que sa machine en souffrît, perdit conscience.

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