VIU
« Qu'est-ce qu’il faudra que je dise au jardinier ? »
Dans une allée déserte du Parc Bordelais, Maria Cross s'efforce de décider Raymond à venir chez elle où il ne risque plus de rencontrer personne. Elle insiste et a honte d’insister, se sent corruptrice en dépit d’elle-même. Cette phobie de l’enfant qui naguère passait et repassait devant un magasin sans oser entrer, comment n’y verrait-elle pas le signe d’une pure alarme ? Et c’est pourquoi elle proteste :
« Surtout, Raymond, n’allez pas croire que je veuille... n’allez pas imaginer.
— Ça m’embête de passer devant le jardinier.
— Mais puisque je vous dis qu’il n’y a pas de jardinier. J’occupe une propriété vide, que M. Larousselle n’arrive pas à louer ; il m’a mise là comme gardienne. »
Raymond éclata de rire :
« C’est vous la jardinière, quoi ! »
La jeune femme plie les épaules, dérobe son visage, balbutie :
« Toutes les apparences m’accablent. On n’est pas obligé de savoir que j'étais de bonne foi quand j’ai accepté cette place. Il fallait l'air de la campagne pour François. »
Raymond connaît l’antienne et se dit à part soi : € Cause toujours... » et l’interrompt :
« Alors vous dites qu’il n’y a pas de jardinier. mais les domestiques ? »
Elle le rassura : le dimanche, elle donnait congé à Justine, son unique bonne ; c'était une femme mariée à un chauffeur qui venait coucher le soir pour qu’il y eût un homme dans cette maison mal fermée : la banlieue n’est pas sûre ; mais le dimanche après-midi, Justine sortait avec son mari. Raymond n’aurait qu’à entrer ; il traverserait la salle à manger à gauche : le salon était au bout.
Il creuse le sable avec son talon, l’air absorbé ; derrière les troènes, grincent des balançoires ; une marchande leur offre des petits pains poussiéreux, des bâtons de chocolat dans du papier jaune, Raymond dit qu’il n’a pas goûté, achète un croissant, une bouchée au praliné. A cette minute, devant cet
enfant qui déchire le pain de son goûter, Maria connaît son destin inexorable : rien de trouble en elle, à la naissance de ses désirs ; et pourtant tous ses actes offraient un aspect monstrueux. Lorsque, dans le tramway, cette figure commençait d’être le repos de ses yeux, non, elle ne pensait pas à mal : pourquoi eüût-elle résisté à une tendresse si peu suspecte ? un être qui a soif, d’ailleurs, ne se méfie pas d’une source qu’il rencontre. & Oui, je veux le recevoir dans ma maison, mais parce que dans la rue, sur un banc de jardin public, je ne saurais atteindre son secret. N’empêche que du dehors, cela seul paraît : une femme de vingtsept ans, une femme entretenue attire chez elle un adolescent — le fils du seul homme qui lui ait jamais fait confiance et qui se soit gardé de lui jeter la pierre. > Et après qu'ils se furent séparés, un peu avant la Croix de Saint- Genès, elle songeait encore : « Je veux qu'il vienne, pas pour le mal, non, pas pour le mal : cette pensée me donne la nausée. N’empêche qu’il se méfie et comment ne se méfierait-il pas ? Tous mes actes ont une face innocente tournée vers moi et une face abominable tournée vers le monde. Mais c’est le monde peut-être qui voit juste. » Elle prononça un nom, puis un autre... Si elle était méprisée pour des actes où sa volonté fut surprise, elle
se souvint de ceux qu’elle avait accomplis dans le secret, qu’elle était seule à connaître.
Elle poussa le portail qu’ouvrirait Raymond, dimanche, pour la première fois ; remonta l’avenue pleine d’herbe (il n’y a pas de jardinier). Le ciel était si chargé qu'il paraissait incroyable que la nue ne crevât pas, — ciel comme découragé par la soif universelle. Les feuilles pendaient, flétries. La bonne n’avait pas fermé les persiennes ; de grosses mouches se cognaient aux plinthes. Maria n’eut que la force de jeter son chapeau sur le piano ; ses souliers salirent la chaise longue, — aucun autre geste possible que d’allumer une cigarette. Ah ! il y avait cela aussi : cette mollesse de son corps en dépit de l’imagination la plus fiévreuse. Que d’après-midi perdus à cette place, le cœur malade à force de fumer ! Que de plans d'évasion, de purification, échafaudés et détruits ! Il aurait fallu d’abord se lever, faire des démarches, voir des gens... « Mais si je renonce à l’amendement de ma vie extérieure, il reste de ne plus rien me permettre que ma conscience réprouve, ou dont elle s’inquiète. Aïnsi ce petit Courrèges... » C'était entendu, elle ne l’attirait chez elle que pour la seule douceur déjà connue dans le tram de six heures : le réconfort d’une présence, une contemplation triste et unie, — mais ici, goûtée
de plus près que dans le tram, et plus à loisir. Rien que cela ? rien que cela ? Lorsque la présence d’un être nous émeut, à notre insu nous frémissons des prolongements possibles, des perspectives indéterminées nous troublent. « Je me fusse vite fatiguée de le contempler, si je n’avais su qu'il répondait à mon manège et qu’un jour nous échangerions des paroles... Aïnsi je n’imagine rien entre nous, dans ce salon, qu’un échange de propos confiants, de caresses maternelles, de baisers calmes ; — mais aie donc le courage de t’avouer que tu pressens, au-delà de ce pur bonheur, toute une région interdite à la fois et ouverte : pas de frontière à franchir, un champ libre où s’enfoncer peu à peu, une ténèbre où disparaître comme par mégarde.. Et Après ? qui nous défend le bonheur ? ne saurais-je le rendre heureux, ce petit ?.… Voilà le point où tu commences à te duper : c’est l’enfant du docteur Courrèges, de ce saint docteur... Il n’admettrait pas que la question fût posée, lui ! Tu lui disais en riant un jour que la loi morale au-dedans de lui était aussi éclatante que le ciel étoilé au-dessus de sa tête. »
Maria entendit des gouttes sur les feuilles, ‘un roulement d’orage hésitant, ferma les yeux, se recueillit, concentra sa pensée sur le visage chéri de l’enfant si pur (qu’elle voulait croire
si pur), et qui, pourtant, à cette minute, hâte le pas, fuit le mauvais temps, et songe : € Papillon dit qu’il vaut mieux brusquer les choses ; il dit : “ Avec ces femmes-là, la brutalité il n’y a que ça, elles n’aiment que ça...” Et perplexe, le garçon regardait le ciel grondant, et tout d’un coup il se mit à courir, sa pèlerine sur la tête, prit par le plus court, sauta un massif, aussi agile qu’un bouquetin.
L’orage s’éloignait, mais il était là encore et le silence même le décelait. Alors Maria Cross sentit naître en elle une inspiration dont, elle en était sûre, il n’y avait pas lieu de se méfier ; elle se leva, s’assit à sa table, écrivit : « Ne venez pas dimanche, décidément, ni dimanche, ni jamais. C’est pour vous seul que Je consens à ce sacrifice. » Ici, elle aurait dû signer, mais un démon lui souffla d’ajouter une page encore : < … Vous aurez été l'unique joie d’une vie atroce et perdue. Dans nos retours de cet hiver, je me reposais en vous qui ne le saviez pas. Mais ce visage que vous me donniez, n’était que le reflet d’une âme dont je souhaitais la possession : ne rien ignorer de vous, répondre à vos inquiétudes, écarter les branches devant vos pas, devenir pour vous plus qu’une mère, mieux qu’une amie. J'ai rêvé cela... mais il ne dépend pas de moi d’être une autre. Vous respiriez malgré vous, malgré
mot, l'atmosphère corrompue où j'étouffe.. » Elle écrivit longtemps encore. La pluie s’était installée et l’on n’entendait aucun bruit que ce ruissellement. Les fenêtres des chambres furent fermées. Des grêlons retentirent dans l’âtre. Maria Cross prit un livre ; mais il faisait trop sombre et, à cause de l’orage, les lampes ne s’allumèrent pas. Alors elle s’assit devant son piano ; elle jouait penchée en avant, la tête comme attirée par ses mains.
Le lendemain, qui était vendredi, Maria éprouva une joie confuse de ce que l’orage avait brouillé le temps et elle passa en robe de chambre une journée de lecture, de musique et de paresse, cherchant à se rappeler chaque terme de sa lettre, à imaginer comment réagirait le petit Courrèges. Le samedi, après une matinée pesante, la pluie recommença de tomber, et Maria connut alors d’où venait son plaisir : le mauvais temps lui serait une raison de ne pas sortir, dimanche, comme elle en avait eu d’abord l’intention, — si le petit Courrèges venait au rendez-vous, malgré la lettre, elle serait là. S’étant éloignée un peu de la fenêtre d’où elle regardait gicler les gouttes sur l’allée, elle prononça alors d’une voix ferme
et comme pour un engagement solennel :
«Quelque temps qu’il fasse, je sortirai. »
Où irait-elle ? Si François eût été vivant, elle l’aurait emmené au cirque... Quelquefois elle allait au concert et occupait seule une loge ou, plus volontiers, une baignoire ; mais le public avait vite fait de l’y reconnaître : elle devinait son nom au mouvement des lèvres ; les jumelles la livraient de tout près et sans défense à ce monde ennemi. Une voix prononçait : € Il n’y a pas à dire, ces femmes-là savent s'habiller. — A coup d’argent, ce n’est pas difficile. — Et puis ces femmes-là n’ont à penser qu’à leur corps. » Parfois, un ami de M. Larousselle quittait la loge du Cercle et venait la saluer ; à demi tourné vers la salle il riait haut, fier d’adresser la parole en public à Maria Cross.
Mais, hors le concert de Sainte-Cécile, elle n’était plus allée nulle part, même du vivant de François, depuis que des femmes, au Music- Hall, l’avaient insultée. Les maîtresses de ces messieurs la haïssaient parce qu’elle n’avait jamais consenti à souffrir leur commerce. Une seule, pendant quelques jours, trouva grâce à ses yeux, cette Gaby Dubois qui lui avait paru une € jolie âme » pour quelques propos échangés un soir, au Lion Rouge, où Larousselle Vavait traînée, Le champagne entrait pour
beaucoup dans l’effervescence spirituelle de cette Gaby. Les deux jeunes femmes s'étaient vues chaque jour pendant deux semaines. Maria Cross, avec une rage patiente, s’était efforcée vainement de rompre les liens qui rattachaient son amie à d’autres êtres. À une matinée de l’ Apollo où, peu après leur brouille, dans l’excès de son ennui, elle avait échoué, seule comme toujours et attirant sur soi l’attention de toute la salle, elle avait entendu, d’un rang de fauteuils qui touchait à sa baignoire, jaillir le rire aigu de Gaby, d’autres rires, des lambeaux d’injures proférées à mi-voix
« Cette traînée qui joue à l’impératrice... cette. qui le fait à la vertu... » Il semblait à Maria qu'elle ne voyait plus aucun profil dans la salle : rien que des faces de bêtes tournées vers elle. Le théâtre enfin redevenu sombre, et les yeux étant tous rivés sur une danseuse nue, elle avait pu fuir.
Elle ne voulut plus jamais sortir sans le petit François. Depuis un an qu’il n’est plus là, lui seul encore a pu l’attirer dehors, cette pierre pas plus grande qu’un corps d’enfant, bien qu’on doive suivre, pour la trouver, l’allée du cimetière qui porte comme indication : grands corps. Mais sur la route qui mène à l’enfant mort, il a fallu qu’elle rencontrât cet enfant vivant.
Le dimanche matin, un grand vent régnait, —— non de ceux qui ne savent que balancer des cimes:; mais ces souffles puissants du Sud et de la mer qui, dans un effort immense, trainent tout un pan ténébreux de ciel. Une seule mésange rendait sensible à Maria le silence de milliers d’oiseaux. Tant pis, elle ne sortirait pas : le petit Courrèges avait reçu sa lettre ; elle connaissait assez sa timidité pour être sûre de son obéissance. N’eût-elle rien écrit, il n’aurait pu sans doute se décider à franchir le portail. Et elle sourit parce qu’elle le voyait en esprit creusant de son talon l’allée et répétant, l’air buté : « Et le jardinier ? » Pendant son déjeuner solitaire, elle écouta l’orage tout proche. Les chevaux ailés du vent couraient follement, leur tâche finie, et s’ébrouaient dans les branches. Sur le fleuve, sans doute avaientils ramené, du fond de l’Atlantique déchiré, des mouettes prudentes et les goélands qui ne se posent pas ; jusqu'’au-dessus de cette banlieue, on eût dit que leur souffle imposait aux nuages la lividité des varechs, et qu’ils éclaboussaient les feuilles d’une écume amère. Penchée sur le jardin, Maria sentit sur ses lèvres cette saveur glacée. Il ne viendrait pas; même si elle n’avait pas écrit, comment fût-il sorti par
un temps pareil ? Elle eût été dans l’angoisse qu'il ne vint pas, Ah! mieux valait cette sécurité, cette certitude qu'il ne viendrait pas. Pourtant s’il n’y a rien en elle qui ressemble à l’attente, pourquoi ouvrir le buffet de la salle à manger et s'assurer qu'il reste du porto ? La pluie enfin crépita, compacte, traversée de soleil. Maria ouvrit un livre, lut sans comprendre, recommença la page patiemment, vainement ; s’assit au piano, mais ne jouait pas si fort qu’elle ne püt entendre la porte d’entrée. Elle eut le temps de se dire pour ne pas défailir : « C’est le vent, ce doit être le vent. » Et elle répétait encore : « C’est Le vent », malgré ce bruit de pas hésitants dans la salle à manger. Elle n’eut pas la force de se lever ; et déjà il était là, embarrassé de son chapeau ruisselant. Il n’osait faire un pas, elle n’osait l’appeler, assourdie par le tumulte en elle d’une passion qui rompt sa digue et se rue pour une revanche forcenée, qui envahit en une seconde, qui emplit exactement la capacité du corps et de l’âme, qui recouvre les sommets et les basfonds. Et cependant elle prononçait avec sévérité des paroles ordinaires :
« Vous n’avez donc pas reçu ma lettre ? »
I demeura interdit. (« Elle veut te faire marcher, lui avait répété Papillon. Ne la laisse pas manœuvrer; arrive les mains dans les po-
ches.… ») Mais, devant ce visage qu’il crut plein de courroux, Raymond baïssait une tête d'enfant puni. Et Maria toute frémissante, comme si elle eût retenu entre les murs du salon étouffé d’étoffes un faon effarouché, n’osait aucun geste. Il était venu, bien qu’elle eût fait l’impossible pour l’éloigner : aucun remords n’empoisonnait donc son bonheur et elle s’y pouvait livrer tout entière. Au destin qui de force lui jetait l’enfant en pâture, elle protestait qu’elle saurait être digne de ce don. Qu’avait-elle redouté ? Rien en elle, à cette minute, que l’amour le plus noble, et la preuve, c'était les pleurs qu’elle refoulait, songeant à François : il fût devenu un grand garçon pareil à celui-là, dans bien peu d’années... Elle ne savait pas que sa grimace pour retenir des larmes, Raymond l’interprétait comme un signe d'humeur, peut-être de colère. Cependant, elle disait :
< Après tout, pourquoi pas? Vous avez bien fait de venir. Posez donc votre chapeau sur une chaise. Cela ne fait rien qu’il soit mouillé : ce velours de Gênes en a vu bien d’autres...
Un peu de porto ? Oui ? Non ? C’est oui. »
Et tandis qu’il buvait, elle disait :
« Pourquoi ai-je écrit cette lettre ? Je ne le sais pas moi-même... Les femmes ont des
lubies. d’ailleurs je savais bien que vous viendriez tout de même. »
Du revers de la main, Raymond essuya ses lèvres.
< Pourtant j’ai bien failli ne pas veuir. Je me disais : elle sera sortie... J’aurais l’air d’un idiot.
— Je ne sors guère, depuis mon deuil... Je ne vous ai jamais parlé de mon petit François ? »
François venait, sur la pointe des pieds, comme s’il eût été vivant. Ainsi peut-être sa mère l’aurait-elle retenu afin de rompre un tête-à-tête périlleux. Raymond voyait là une feinte pour le tenir en respect ; mais Maria ne songeait au contraire qu’à le rassurer et, bien loin de le redouter, se croyait redoutable. D'ailleurs, cette intrusion de l’enfant mort, elle n’y avait pas eu recours : le petit garçon s’était imposé comme ceux qui entendent la voix de leur mère au salon et qui entrent sans frapper. Puisque l'enfant est là, c’est le signe qu’il n’y a rien que de pur en tout ceci. De quoi te troublais-tu, pauvre femme ? Le petit François est debout contre ton fauteuil, il sourit, il ne rougit pas.
« Il doit y avoir un peu plus d’un an qu’il est mort ? Je me rappelle très bien le jour
de l’enterrement.. maman a fait une scène à mon père... ?
Il s’interrompit ; il aurait voulu revenir sur ces paroles.
« Pourquoi une scène ? Ah! oui... je comprends. Même ce jour-là, on n'avait pas pitié. »
S’étant levée, Maria prit alors un album, le posa sur les genoux de Raymond :
« Je veux vous montrer ses photographies.
Votre père seul les connaît. Le voilà à un mois dans les bras de mon mari ; à cet âge-là, ça ne ressemble à rien, sauf pour la maman.
Regardez-le à deux ans, qui rit avec un ballon dans ses bras. Là, voyez, nous étions à Salies : il était faible déjà; j'avais dû prendre sur mon maigre capital pour payer cette saison; mais il y avait un docteur d’une charité, d’une bonté. Il s’appelait Casamajor.. C’est lui qui tient l’âne par la bride... »
Penchée sur Raymond pour tourner les pages, elle ne voyait pas la figure furieuse du garçon qui ne pouvait bouger, les genoux écrasés par l’album. Il haletait, il tremblait de violence au repos.
& Le voilà à six ans et demi, deux mois avant sa mort. Îl avait bien repris, n’est-ce pas? Je me suis toujours demandé si je ne l’avais pas fait trop travailler. Votre père m’assure
que non. À six ans, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, même ce qu’il ne pouvait pas comprendre. À force de vivre avec une grande personne... »
Elle disait : & C’était mon compagnon, mon ami... », parce que rien ne distinguait à cette minute ce que François avait été réellement pour elle de ce qu’elle avait espéré de lui.
& I] me posait déjà des questions. Que de nuits j’ai passées dans l’angoisse, en songeant qu’il faudrait un jour lui expliquer... Et si une pensée m'aide à vivre aujourd’hui, c’est qu’il est parti sans savoir... qu'il n’a pas su. qu'il ne saura jamais. »
Elle s'était redressée, ses bras pendaient; Raymond n’osait lever les yeux mais entendait ce corps secoué. Bien qu’ému, il doutait de cette douleur et, plus tard, sur la route, devait se répéter : < Elle se prend elle-même à son jeu... ce qu’elle joue bien du cadavre... Pourtant, ses larmes ?.… » Il était troublé dans l’idée qu’il avait d’elle ; l’adolescent se faisait des & mauvaises femmes » une image théologique, conforme à celle que lui avaient donnée ses maîtres, bien qu’il se crût si défendu contre leur influence. Maria Cross l’entourait comme . une armée rangée en bataille ; les anneaux de Dalila et de Judith tintaient à ses chevilles ; aucune traîtrise, aucune feinte dont il ne crût
capable celle dont les saints ont redouté le regard à l’égal de la mort.
Maria Cross lui avait dit : « Revenez quand vous voudrez, je suis là toujours. » Pleine de larmes, pacifiée, elle l’avait suivi jusqu’à la porte, sans même lui assigner un autre rendezvous. Après son départ, elle s’assit près du lit de François ; elle y portait sa douleur comme un enfant déjà endormi dans ses bras. Elle éprouvait une paix qui peut-être était de la déception. Elle ignorait qu’elle ne serait pas toujours secourue ; non, les morts ne secourent pas les vivants : nous les avons invoqués en vain au bord de l’abîme ; leur silence, leur absence ressemblaient à une complicité.
Il aurait mieux valu pour Maria Cross que cette première visite de Raymond ne l’eût pas laissée sur une impression de sécurité, d’innocence. Elle admirait que tout se fût passé si simplement : « Je me montais la tête... », songeait-elle. Elle croyait éprouver du soulagement, mais commençait à souffrir d’avoir laissé Raymond partir sans qu’ils eussent fixé un rendez-vous. Jamais elle ne s’absentait aux heures où il aurait pu venir. Le jeu misérable des passions est si simple qu’un adolescent le possède à sa première intrigue : Raymond n’avait eu besoin d’aucun conseil pour se résoudre « à la laisser cuire dans son jus ».
Après quatre jours d’attente, elle en était au point de s’adresser des reproches : « Je ne lui ai parlé que de moi, que de François ; je l’ai attristé.. quel intérêt pouvait-il trouver à cet album ? J'aurais dû l’interroger sur sa vie, le
mettre en confiance. Il s’est ennuyé ; il m'a prise pour une raseuse. et s’il ne revenait pas ? »
S’il ne revenait pas! Cette inquiétude eut tôt fait de devenir une angoisse : < … Naturellement! je peux attendre! il ne viendra plus.
on ne l’y prendra plus... à cet âge, on ne pardonne jamais aux gens ennuyeux... Eh bien!
oui, voilà, c’est une affaire finie. » Evidence éclatante, terrible ! Il ne reviendrait jamais. Maria Cross comblait le dernier puits de son désert. Plus rien que du sable. Quoi de plus dangereux dans l’amour que la fuite d’un des complices ? La présence est plus souvent un obstacle : devant Raymond Courrèges, Maria Cross voyait d’abord un adolescent et qu’il serait vil de troubler ce cœur ; elle se souvenait de quel père il était né; ce qui restait d'enfance sur ce visage lui rappelait son enfant perdu : en pensée même elle n’approchait de lui qu'avec une ardente pudeur. Mais maintenant qu’il n’est plus là, et qu’elle doute de le revoir jamais, à quoi bon se méfier de ce flot trouble en elle, de ce remous obscur ?
Si ce fruit doit être écarté de sa soif, pourquoi se priver d'en imaginer la saveur inconnue ?
À qui fait-elle tort ? Quel reproche attendre de la pierre où est écrit le nom de François ? Qui la voit dans cette maison sans époux, sans
enfant, sans domestiques ? Pauvres discours de Mme Courrèges touchant les querelles de l’office, qu’il serait heureux que Maria Cross pût en occuper son esprit ! Où aller ? Au-delà du jardin assoupi s'étendent la banlieue, puis la ville pierreuse où, lorsqu'un orage éclate, on est assuré de neuf jours étouffants. Dans ce livide ciel, une bête féroce est somnolente, rôde, gronde, se tapit. Errant au jardin elle aussi, ou dans les pièces vides, Maria Cross cède (et quelle autre issue à sa misère ? ), elle cède peu à peu à l'attrait d’un amour sans espoir auquel ne reste que le bonheur misérable de se sentir soi-même. Elle ne tenta plus rien contre l’incendie, ne souffrit plus de ce désœuvrement, de ce délaissement ; sa fournaise l’occupait ; un démon obscur lui soufflait :
« Tu meurs, mais tu ne t’ennuies plus. »
L'étrange, dans l’orage, ce n’est pas son tumulte, mais le silence qu’il impose au monde et cet engourdissement. Maria voyait contre les vitres des feuilles immobiles et comme peintes. L’accablement des arbres était humain :
on eût dit qu’ils connaissaient la torpeur, la stupeur, le sommeil. Maria en était au point où la passion devient une présence ; elle irritait sa plaie, entretenait son feu : son amour devenait un étouffement, une contraction qu’elle aurait pu localiser à la gorge, à la poitrine.
Une lettre de M. Larousselle la fit frémir de dégoût. Ah ! même son approche... cela ne sera plus possible désormais. Quinze jours avant qu’il revienne. le temps de mourir. Elle se repaissait de Raymond et de souvenirs qui naguère l’eussent accablée de honte : « Je regardais le cuir de son chapeau à l’endroiït qui touche le front... j’y cherchais l’odeur de ses cheveux... » et cette complaisance pour son visage, pour son cou, pour ses mains. Inimaginable repos dans le désespoir. Parfois l’idée traversait son esprit qu'il viendrait peut-être. Mais, comme si l'espérance l’eût effrayée, elle rentrait en hâte dans le renoncement total, dans la paix de celle qui n’attend plus rien. Avec un horrible plaisir, elle élargissait l’abîme entre elle et celui qu’elle s’acharnaït à croire pur : aussi loin de son amour que le chasseur Orion, brûlait cet enfant inaccessible : « Moi, une femme déjà usée, perdue; et lui, tout baigné d'enfance encore ; sa pureté est un ciel entre nous où mon désir même renonce à se frayer un chemin. » Tous ces jours-là, les vents de l’ouest et du sud traînèrent après eux des masses obscures, des légions grondantes qui, près de fondre, soudain hésitaient, tournaient autour des cimes fascinées, puis disparaissaient, laissant derrière elles cette fraîcheur de quand il a plu quelque part.
Dans la nuit du vendredi au samedi, la pluie enfin n'interrompit pas son chuchotement.
Grâce au chloral, Maria reçut en paix cette haleine odorante qu’à travers les rideaux le jardin soufflait sur son lit en désordre, — puis sombra.
Au soleil du matin, le corps détendu, elle s’étonna de ce qu’elle avait souffert. Quelle était cette folie ? Pourquoi tourner tout au pire ? Ce garçon vivait, n’attendait qu’un signe. Après cette crise, Maria se retrouvait lucide, équilibrée, peut-être déçue : < Ce n’était donc que cela ?.… mais il viendra, songeait-elle, pour plus de sûreté je vais lui écrire — je le verrai. » Il fallait coûte que coûte qu’elle confrontât sa douleur et l’objet de sa douleur. Elle imposait à son esprit le souvenir d’un simple enfant inoffensif, s’étonnait de ne plus frémir à la pensée de cette tête sur ses genoux. J’écrirai au docteur que j'ai fait la connaissance de son fils (elle savait qu’elle n’écrirait pas). Pourquoi non ? Quel mal faisons-nous ? » L’aprèsmidi elle alla au jardin plein de flaques; vraiment paisible, trop paisible, et jusqu’à en éprouver une crainte sourde : sentir moins sa passion, c'était sentir plus son néant; réduit, cet amour ne lui masquait plus le vide. Déjà
elle regrettait que le tour du jardin n’eût duré que cinq minutes; et elle suivit une fois encore les mêmes allées; puis se hâta parce que l'herbe lui mouillait les pieds. Elle mettrait ses pantoufles, s’étendrait, fumerait, lirait, mais quoi? rien en train d’intéressant. La voici revenue devant la maison. Elle leva les yeux vers les fenêtres et, derrière une vitre du salon, aperçut Raymond.
Il y avait collé sa figure, s’amusait à écraser son nez. Cette marée en elle, était-ce de la joie ? Elle monta les marches du perron en songeant aux pieds qui venaient de les gravir; poussa la porte ouverte et regarda le loquet à cause de la main qui s’y était appuyée, traversa la salle à manger plus lentement, composa son visage. à
Ce fut la mauvaise chance de Raymond d’être venu après ces jours où Maria avait tant rêvé et tant souffert à son sujet. Entre cette agitation infinie et celui qui en était la cause, elle fut gênée au premier regard de ne pouvoir combler le vide. Elle n’eut pas conscience d’être déçue, elle l’était pourtant, comme en témoignait cette remarque :
< Vous sortez de chez le coiffeur ? »
Elle ne l’avait jamais vu ainsi, les cheveux trop courts, luisants… Elle toucha au-dessus de la tempe la marque blême d’un coup. Il dit :
« C’est en tombant de la balançoire, j'avais huit ans. »
Elle l’observait, s’efforçait d’ajuster à son désir, à sa douleur, à sa faim, à son renoncement, ce garçon à la fois fort et efflanqué, ce grand jeune chien. Des mille sentiments surgis en elle à propos de lui, tout ce qui pouvait être sauvé se groupait tant bien que mal autour de ce visage tendu, rougi. Mais elle ne reconnaissait pas une certaine expression des yeux et du front, cette rage du peureux qui a décidé de vaincre, du lâche résolu à l’action. Jamais pourtant il ne lui avait paru si puéril, et elle lui répéta, avec une tendre autorité, ce que naguère elle disait si souvent à François :
« Vous avez soif ? Je vous donnerai tout à l'heure du sirop de groseilles, maïs quand vous ne serez plus en nage. »
Elle lui montra un fauteuil, mais il s’assit sur la chaise longue où déjà elle était étendue, et lui assura qu'il n’avait pas soif :
& En tout cas, pas soif de sirop. »
Elle ramena sa robe sur ses jambes un peu découvertes; ce qui lui attira cette louange
« Quel dommage ! »
Alors, ayant changé de position, elle s’assit aux côtés du jeune homme, qui lui demanda pourquoi elle ne restait pas étendue :
« Je ne vous fais pas peur au moins ? »
Parole qui révéla à Maria Cross qu’en effet elle avait peur : mais de quoi ? C'était Raymond Courrèges, le petit Courrèges, le fils du docteur.
« Comment va votre cher père ? »
Il souleva les épaules, avança la lèvre inférieure. Elle lui offrit une cigarette qu'il refusa, en alluma une et, les coudes aux genoux :
« Oui, vous m'avez déjà dit que vous n’aviez pas beaucoup d'intimité avec votre père; c’est la règle : les parents et les enfants. Lorsque François venait se blottir sur mes genoux, Je songeais : profitons-en, Ça ne durera pas toujours. »
Maria Cross se trompait sur ce que signifiaient les épaules soulevées de Raymond, la moue de ses lèvres. À cette minute, il voulait éloigner le souvenir de son père — non parce qu'il se sentait indifférent, mais parce qu’au contraire il en subissait l’obsession, depuis ce qui s'était passé entre eux, l’avani-veille. Après le dîner, le docteur avait rejoint Raymond dans l'allée des vignes où il fumait seul, et avait marché près de lui en silence, comme un homme qui retient une parole. « Que me veutil? » se demandait Raymond tout livré au plaisir cruel de se taire — son plaisir des aubes d'automne dans le coupé aux vitres ruisselan-
tes. Et même il avait hâté le pas méchamment, parce qu’il s'était aperçu que son père avait peine à le suivre et demeurait un peu en arrière. Mais soudain, ne l’ayant plus entendu souffler, il s'était retourné : la silhouette noire du docteur demeurait immobile au milieu de l’allée des vignes ; il pressait contre sa poitrine ses deux mains, vacillait comme pris de boisson ; il fit quelques pas, s’assit lourdement entre deux règes. Raymond s’était précipité à genoux; cette tête morte contre son épaule, il regardait de tout près une face aux yeux clos, des joues couleur de mie de pain pétrie. « Eh bien, papa ? eh bien, mon petit papa ? » Cette voix suppliante à la fois et impérieuse avait réveillé le malade comme si elle eût possédé une vertu; un peu essoufflé, il essayait de sourire avec un air d’égarement : < Ce n’est rien, ce ne sera rien. » Et il contemplait le visage angoissé de son enfant, et 1l écoutait cette même voix douce de quand Raymond avait huit ans : < Appuie ta tête ; tu n’as pas un mouchoir propre ?
Le mien est sale, » Et, délicatement, Raymond essuyait cette figure qui reprenait vie. Les yeux rouverts du père voyaient les cheveux de l’adolescent que le vent soulevait un peu, puis une vigne épaisse, et, au-delà, un ciel de soufre et grondant, où l’on eût dit que se vidaient des tombereaux invisibles. Appuyé au bras de son
fils, le docteur était revenu vers la maison : la pluie chaude s’écrasait sur leurs épaules et sur leurs joues, — mais impossible de marcher plus vite. Il disait à Raymond : « C’est de la fausse angine de poitrine, ausi douloureuse que la vraie. Je “ fais” de l’intoxication : je vais rester quarante-huit heures au lit à la diète hydrique. Surtout pas un mot à bonnemaman ni à ta mère. » Et comme Raymond l’avait interrompu : « Tu ne te paies pas ma tête au moins ? tu es bien sûr que ce n’est rien ? Jure-moi que ce n’est rien », le docteur lui : demanda à voix basse : « Ça te ferait-il de la peine si je... », mais Raymond ne l'avait pas laissé finir : il avait passé son bras autour de ce corps haletant et un cri lui échappa : « Que tu es bête! » Le docteur devait se rappeler plus tard cette chère insolence, aux heures mauvaises, lorsque son enfant serait redevenu un étranger, un adversaire — un cœur sourd et qui ne répond pas. Ils étaient entrés tous deux dans le salon sans que le père eût osé embrasser le fils.
& Si nous parlions d'autre chose ? Je ne suis pas venu ici pour parler de papa, vous savez ! Nous avons mieux à faire... Non ? »
Raymond avança une grosse patte maladroite qu’elle saisit au vol, retint doucement.
& Non, Raymond, non : vous le méconnais-
sez parce que vous vivez trop près de lui. Nos proches sont ceux que nous ignorons le plus.
Nous arrivons à ne plus même voir ce qui nous entoure, Tenez, dans ma famille, on m'a toujours crue laide, parce qu’étant enfant je louchais un peu. Au lycée, à ma grande stupéfaction, des camarades m'ont dit que j'étais jolie.
— C’est ça, racontez-moi des histoires de lycée de filles. >
L'idée fixe vieillissait sa figure. Maria n’osait pas lâcher la grosse main qu’elle sentait devenir humide ; elle en éprouva quelque dégoüt : c’est cette même main dont l’attouchement, il y a dix minutes, la faisait pâlir. Cette seule main, une seconde retenue, l’obligeait naguère à fermer les yeux, à détourner la tête. Maintenant c’est une main molle et mouillée.
« Si! je veux vous apprendre à connaître le docteur : je suis entéêtée ! »
I! l’interrompit pour affirmer qu'il était têtu Jui aussi :
« Ainsi, tenez, je me suis juré qu’aujourd’hui je ne serais pas manœuvré. »
Il dit cela à voix si basse, en balbutiant, qu’elle put feindre de n’avoir pas entendu.
Mais elle élargit l’espace entre leurs deux corps; puis se leva, ouvrit une fenêtre :
« On ne dirait pas qu'il a plu; il fait étouffant. D'ailleurs j'entends encore l’orage… A
moins que ce ne soit le canon de Saint- Médard. »
Au-dessus des feuilles, elle lui montrait la tête tourmentée d’un nuage profond, sombre, frangé de soleil. Mais il saisit à deux mains ses avant-bras, la poussa vers la chaise longue. Elle se força à rire : « Lâchez-moi donc ! >» — et plus elle se débattait, plus elle riait pour signifier que cette lutte n’était rien qu’un jeu, et qu’elle l’entendait ainsi : « Sale gosse que vous êtes, lâchez-moi... » Son rire tournait à la grimace; ayant trébuché contre le divan, elle vit de tout près mille gouttes de sueur sur un front bas; les ailes du nez piquées de points noirs; elle respira une haleine aigre. Mais ce faune maladroit avait la prétention de retenir, dans une seule main, les poignets de la jeune femme; d’une secousse, Maria eut vite fait de se rendre libre. Il y avait entre eux, maintenant, la chaise longue, une table, un fauteuil. Elle haletait un peu, s’obligeait à rire :
& Alors vous croyez, mon petit, qu’on prend une femme de force ? »
Il ne riait pas, jeune mâle humilié, furieux de sa défaite, atteint au plus vif de cet orgueil physique déjà démesuré en lui — et qui saignait. Toute sa vie, il devait se souvenir de cette minute où une femme l’avait jugé repoussant (ce qui n’eût rien été) mais aussi grotes- |
que. Tant de victoires futures, toutes ses victimes réduites et misérables n’adouciraient jamais la brûlure de cette humiliation première. Longtemps, à ce seul souvenir, il blesserait de ses dents sa lèvre ; mordrait, la nuit, son oreiller. Raymond Courrèges retient des pleurs de rage, — à mille lieues d'imaginer que ce sourire de Maria puisse être une feinte et qu’elle ne cherche pas à blesser un enfant ombrageux, mais qu’elle voudrait ne rien trahir de ce désastre en elle, de cet écroulement. Ah! d’abord qu’il s'éloigne! Qu'elle demeure seule!
Naguère Raymond s’étonnait de sentir à sa portée la fameuse Maria Cross; il se répétait : « Cette petite femme si simple, c’est Maria Cross. » Et il n’aurait eu qu’à tendre la main : elle était là, soumise, inerte, il aurait pu la prendre, la laisser tomber, la ressaisir; — et tout à coup le geste de ses bras tendus avait suffi pour éloigner cette Maria vertigineusement. Ah! elle était là encore; mais il savait d’une science sûre que désormais il ne la toucherait pas plus qu’une étoile. Ce fut alors qu’il vit qu’elle était belle : tout occupé de savoir comment cueillir et manger le fruit, sans mettre une seconde en doute que ce fruit lui fût destiné, il ne l’avait jamais regardée ; — cela te reste maintenant de la dévorer des yeux. Elle répétait, avec douceur, de peur qu’il
s’irritât, mais avec une terrible obstination : « J'ai besoin d’être seule, Raymond... comprenez-moi : il faut me laisser seule. » Le docteur avait souffert de ce que Maria ne souhaitait pas sa présence ; Raymond, lui, connaissait une pire douleur : ce besoin de ne plus nous voir que l'être aimé ne dissimule plus, qu’il ne peut plus cacher; il nous rejette, il nous vomit. Notre absence est nécessaire à sa vie; il brûle de nous précipiter dans l’oubli : « Dépêche-toi de sortir de ma vie... » Il ne nous bouscule pas : c’est qu’il redoute notre résistance. Maria Cross tendait à Raymond son chapeau, poussait la porte, s’effaçait devant lui qui ne souhaitait que de disparaître et qui balbutiait de nigaudes excuses, submergé de honte, redevenu un adolescent plein d’horreur pour soi-même. Mais le garçon, à peine sur la route, et le portail refermé, trouva soudain les mots qu'il aurait fallu jeter à la figure de cette catin… Trop tard! Et la pensée, pendant des années, le tortura, qu’il était parti sans lui avoir servi son paquet ».
Tandis que, sur la route, ce cœur se déchargeait de toutes les injures dont il n’avait pas su accabler Maria Cross, la jeune femme, ayant |
fermé la porte, puis la fenêtre, s'était étendue. Au-delà des arbres, quelque oiseau parfois jetait un appel interrompu comme la parole confuse d’un homme endormi. La banlieue retentissait de tramways et de sirènes ; les chants avinés du samedi retentissaient sur les routes. Pourtant Maria Cross étouffait de silence — d’un silence qui ne lui était pas extérieur, qui montait du plus profond de son être, s’accumulait dans a pièce déserte, envahissait la maison, le jardin, la ville, le monde. Et au centre de ce silence étouffant, elle vivait, regardant en elle cette flamme à qui tout aliment soudain faisait défaut mais tout de même inextinguible. De quoi se nourrissait ce feu ? Elle se souvint que parfois, au déclin de ses veillées solitaires, une dernière lueur jaillissait des débris noirs dans l’âtre et qu’elle eût pu croire éteints. Elle chercha la face adorable de l’enfant dans le tramway de six heures et ne la trouva plus. Rien n'existait plus qu’un petit voyou hérissé, fou de timidité et qui s’éperonne; — image aussi différente du vrai Raymond Courrèges que le pouvait être celle qu'avait embellie son amour. Contre celui qu’elle avait transfiguré, divinisé, elle s’acharnait : & C’est pour ce gamin sale que j’ai été tour à tour souffrante et bienheureuse... » Elle ignorait que, sur cet informe enfant, son re-
gard avait suffi pour qu’il devint un homme dont beaucoup d’autres allaient connaître les ruses, subir les caresses, les coups. Si elle l'avait créé par son amour, elle achevait son œuvre, en le méprisant : elle venait de lâcher dans le monde un garçon dont ce serait la manie de se prouver à soi-même qu'il était irrésistible, bien qu’une Maria Cross lui eût résisté. Désormais, dans toutes ses intrigues futures se glisserait une inimitié sourde, le goût de blesser, de faire crier la biche à sa merci ; ce seraient les larmes de Maria Cross que toute sa vie il ferait couler sur des figures étrangères. Et sans doute était-il né avec cet instinct de chasseur, mais, sans Maria, il l’eût adouci de quelque faiblesse.
« Pour ce voyou... » Quel dégoût! Et pourtant l’inextinguible flamme brülait au-dedans d’elle sans que plus rien ne la nourrît. Aucun être au monde n’aurait le bénéfice de cette lumière, de cette chaleur. Où aller? A la Chartreuse, où est Le corps de François? Non, non; avoue que tu ne cherchais, près de ce cadavre, qu’un alibi. Elle n’avait été si fidèle à visiter l’enfant du cimetière que pour les retours si doux aux côtés d’un autre enfant vivant. Hypocrite! Rien à faire, rien à dire sur une tombe: elle s’y heurtait chaque fois comme à une porte sans serrure et condamnée pour l'éternité. Au-
tant se mettre à genoux dans la poussière de la rue... Petit François, poignée de cendres, toi qui étais plein de rire et de larmes... Qui désirer auprès d’elle ? Le docteur ?.… ce raseur ? non, pas un raseur.. Mais à quoi bon cet effort vers la perfection lorsque c’est notre destin de ne rien tenter qui ne soit louche en dépit de notre bon vouloir ? Tous les buts que Maria s'était glorifiée d’atteindre, le pire d’elle-même savait y trouver son profit.
Elle ne désire aucune présence ni ne souhaite de se trouver dans aucun autre endroit du monde que ce salon aux rideaux troués. A Saint- Clair peut-être ? Son enfance à Saint-Clair... Elle se souvient de ce parc où elle se glissait, lorsqu’en était partie cette famille cléricale, ennemie de sa mère. Il semblait que la nature attendiît ce départ, après les vacances de Pâques, pour déchirer sa bure de feuilles. Les fougères montaient, s’épaississaient, battaient de leur mousseuse vague verte les branches basses des chênes, mais les pins balançaient les mêmes cimes grises qu'on eût crues indifférentes au printemps, jusqu’à ce qu’un matin, eux aussi, ils eussent arraché d’eux ce nuage de pollen : le soufre immense de leur amour. Et Maria retrouvait au tournant d’une allée une poupée cassée, un mouchoir accroché aux ajoncs. Mais aujourd’hui, étrangère à ce pays, rien ne l’y
accueillerait que le sable où elle s’était couchée à plat ventre...
Justine l’ayant avertie que le dîner était prêt, elle arrangea ses cheveux, s’assit devant la soupe fumante. Comme il ne fallait pas que la servante ni son mari manquassent le cinéma, une demi-heure après, elle se retrouva seule à la fenêtre du salon. Le tilleul odorant n'avait pas encore d’odeur; au-dessous d’elle, les rhododendrons déjà étaient sombres. Par peur du néant, pour reprendre souffle, Maria cherche une épave où se raccrocher : & J’ai cédé, songet-elle, à cet instinct de fuir que presque toutes nous avons devant la face humaine enlaidie par la faim, par le besoin. Cette brute, tu te persuades que c’est un être différent de l’enfant que tu adorais, — c'était bien le même enfant, mais avec le masque : comme les femmes enceintes portent un masque de bile sur leur face, les hommes pleins de leur amour ont aussi, collée à la figure, cette apparence souvent hideuse, toujours terrible de la bête qui remue en eux. Galatée fuit ce qui la terrifie qui est aussi ce qu'elle appelle. J'avais rêvé d’une longue route où, par une marche insensible, nous fussions passés des régions tempérées aux plus brûlantes : mais le maladroit a brûlé les étapes. Que ne me suis-je résignée à cette fureur ! C’est là et non ailleurs que j’eusse
trouvé l’inimaginable repos ; mieux que le repos peut-être. Peut-être n'’existe-t-il pas d’abîme entre les êtres, qu’un excès d’amour ne comble... Quel amour? » Elle se souvint; sa bouche grimaça, émit un « héêéê » de dégoût; des images l’assaillirent : elle vit Larousselle s’écartant, le sang aux joues, maugréant : « Qu'est-ce qu'il te faut ?.. »
Qu'était-ce donc qu'il lui fallait ? Elle errait dans la pièce déserte, s’accoudait à la fenêtre, rêvait d’elle ne savait quel silence où elle aurait senti son amour sans que cet amour dût prononcer aucune parole, — et pourtant le bien-aimé l’aurait entendue, il aurait appréhendé en elle son désir avant même que son désir ne füt né. Toute caresse suppose un intervalle entre deux êtres. Mais ils eussent été si confondus l’un dans l’autre, que cette étreinte n'aurait pas été nécessaire, cette brève étreinte que la honte dénoue... La honte ? Elle crut entendre le rire de fille de Gaby Dubois et ce qu’elle lui criait un jour : « Maïs non, mais non, parlez pour vous ! Il n’y a que ça de bon au contraire, que ça qui ne soit pas décevant.. Dans ma chienne de vie, ce fut la seule consolation.. » D’où vient ce dégoût ? A-t:il un sens ? Témoigne-t-il d’une volonté particulière de quelqu'un ? Mille idées confuses
s’éveillaient en Maria, disparaissaient, comme au-dessus de sa tête, dans l’azur désert, les étoiles filantes, les bolides perdus.
Ma loi, songe Maria, n'est-elle pas la loi commune ? Sans mari, sans enfants, sans amis, certes on ne pouvait être plus seule au monde; mais qu'était cette solitude, au prix de cet autre isolement dont la plus tendre famille ne l’eût pas délivrée — celui que nous éprouvons à reconnaître en nous les signes d’une espèce singulière, d’une race presque perdue et dont nous interprétons les instincts, les exigences, les buts mystérieux ? Ah ! ne plus s’épuiser dans cette recherche ! Si le ciel était encore pâle d’un reste de jour et de lune naissante, les ténèbres s’amassaient sous les feuilles tranquilles. Le corps penché dans la nuit, attiré, comme aspiré par la tristesse végétale, Maria Cross cédait moins au désir de boire à ce fleuve d’air encombré de branches qu’à la tentation de se perdre en lui, de se dissoudre, — pour qu’enfin son désert intérieur se confondît avec celui de l’espace, — pour que ce silence en elle ne fût plus différent du silence des sphères.
Cependant, Raymond Courrèges, après qu’il se fut débarrassé sur la route de toutes les injures dont il n’avait pas abreuvé Maria Cross, sentit le besoin de la salir encore, et c’est pourquoi, à peine rentré, souhaita-t-il de voir son père. Comme le docteur l’en avait averti, il s'était décidé à demeurer au lit quarante-huit heures, sans manger ni boire que de l’eau, pour la plus grande joie de sa mère et de sa femme. La fausse angine de poitrine n’eût pas suffi à l’y décider, mais la curiosité d’étudier sur luimême les effets de ce traitement. Robinson était déjà venu la veille : « J'aurais mieux aimé Dulac, disait Mme Courrèges, maïs enfin, Robinson, c’est tout de même un médecin, il sait ausculter. »
Robinson se glissait le long des murs, monfait, furtif, les escaliers, toujours dans l’angoisse de se trouver nez à nez avec Madeleine,
bien qu’ils n’eussent jamais été fiancés. Le docteur, les yeux clos, la tête vide, étrangement lucide, le corps libre sous les draps légers, à l'abri du jour, suivait sans effort des pistes de pensées; et son esprit errait sur ces pistes perdues, retrouvées, emmêlées, comme un chien bat les buissons autour de son maître qui se promène mais ne chasse pas. Il composait sans fatigue les articles qu’il n’aurait plus qu’à écrire, répondait point par point aux critiques qu'avait suscitées sa dernière communication à la Société de Biologie. La présence de sa mère lui était douce, mais aussi celle de sa femme et ce lui était une douceur de s’en aviser : immobile enfin, après une poursuite épuisante, il se laissait rejoindre par Lucie ; il admirait comme sa mère s’effaçait pour éviter tout conflit : les deux femmes se partageaient sans dispute cette proie arrachée pour un temps au métier, à l’étude, à un amour inconnu, et qui ne se débattait pas, qui s’intéressait à leurs moindres paroles, dont l’univers se rétrécissait à la mesure du leur. Et voici qu’il voulait savoir si Julie s’en allait décidément ou si l’on pouvait espérer qu'elle s’entendrait avec la bonne de Madeleine. Mais que ce fût la main de sa mère ou celle de sa femme sur son front, le docteur retrouvait cette sécurité de quand il était un enfant malade ; il se réjouissait de
ce qu’il ne mourrait pas seul ; il pensait que la mort devait être ce qu’il y a de plus simple au monde dans la chambre d’un acajou familier où notre mère, notre femme se forcent à sourire ; et le goût du dernier moment est masqué par elles comme celui de tout autre remède amer. Oui, s’en aller tout enveloppé de ce mensonge, savoir être dupe...
Une coulée de lumière envahit la chambre :
Raymond entra, grognant : < On n’y voit goutte », s’approcha de cet homme couché, le seul aux yeux duquel il pût salir, ce soir, Maria Cross ; et déjà le goût était dans sa bouche de ce qu’il allait vomir. Le malade lui dit : &« Embrasse-moi. » Et il regardait ardemment ce fils qui, l’avant-veille, dans l’allée des vignes, avait essuyé sa face. Maïs, venu du jour dans cette pénombre, l’adolescent voyait mal les traits de son père et il l’interrogea d’un ton rogue :
« Tu te rappelles notre conversation à propos de Maria Cross ?
— Oui, eh bien ? »
À ce moment, Raymond courbé sur ce corps étendu, comme pour l’embrasser ou pour lui donner un coup de couteau, découvrit deux yeux pleins d’angoisse attachés à ses lèvres. Il comprit que celui-là aussi souffrait : « Je le savais, songe-t-il, depuis le soir où il m’a
appelé menteur. » Aucune jalousie chez Raymond, incapable d'imaginer que son père ait jamais pu être un amant ; aucune jalousie, mais un étrange désir de larmes, mêlé d’irritation et de moquerie : pauvres joues grises sous la barbe clairsemée; et cette voix serrée qui implore :
« Eh bien quoi ? Qu'est-ce que tu sais ?
Dis vite.
— On m'avait trompé, papa ; il n’y a que toi qui connaisses bien Maria Cross, je tenais à te le dire. Et maintenant, repose-toi. Que tu es pâle! Tu es sûr que c’est bon pour toi, cette diète ? »
Raymond écoute avec stupeur ses propres paroles — le contraire de ce qu’il aurait voulu crier. Îl pose sa main sur le front aride et triste, — celle que tenait tout à l’heure Maria Cross. Le docteur la trouve fraîche, cette main; il a peur qu’elle ne s’écarte.
€ Mon opinion sur Maria est faite depuis longtemps. »
Comme Mme Courrèges rentrait dans la chambre, il mit un doigt à ses lèvres. Raymond, sans bruit, s’éloigna.
La mère du docteur apporta une lampe à pétrole (parce que, faible comme il était, l’électricité lui aurait fait mal aux yeux) et, l’ayant posée sur la commode, baissa l’abat-jour. Cette
lumière circonscrite, cette lumière d’autrefois recréa le monde mystérieux des chambres qui n'existent plus, où luttait une veilleuse contre la pénombre épaisse, pleine de meubles à demi submergés. Le docteur aimait Maria, mais il était détaché d’elle : il l’aimait comme les morts doivent nous aimer. Elle rejoignait toutes ses autres amours, depuis son adolescence. Suivant cette piste, le docteur s’avisa qu’un sentiment l'avait toujours occupé, d’année en année, pareil à celui dont il finissait à peine de souffrir ; il en pouvait remonter la filière monotone ; énumérer les noms de ses passions presque toutes demeurées aussi vaines…. Et pourtant il avait été jeune... Ce n’était donc pas seulement l’âge qui le séparait de Maria Cross : à vingt-cinq ans, il n’aurait pas su mieux franchir le désert entre lui et cette femme. À peine sorti du collège, à l’âge qu’avait maintenant Raymond, il se souvenait d’avoir aimé sans une minute d'espoir. C'était une loi de sa nature de ne pouvoir atteindre ceux qu'il chérissait ; il n’en avait jamais eu plus nettement conscience que dans les demiréussites où il ramenait contre soi l’objet tant convoité, et soudain diminué, si appauvri, si différent de ce que le docteur avait éprouvé, de ce qu’il avait souffert à son propos. Non, il n’avait pas à chercher dans son miroir la
raison de cette solitude où il lui faudrait mourir. D’autres hommes, comme avait été son père, comme serait sans doute Raymond, jusque dans la vieillesse, suivent leur loi, obéissent à leur vocation amoureuse; et lui, jusque dans sa jeunesse, il avait obéi à son destin solitaire.
Ces dames étant descendues pour le dîner, il entendit un bruit de son enfance : les cuillers contre les assiettes ; mais, plus proche de son oreille et de son cœur, étaient ce froissement de feuilles dans l’ombre, les grillons, ce crapaud content qu'il ait plu. Puis ces dames remontèrent. Elles disaient
« Tu dois être bien faible.
— Je ne pourrais pas me tenir debout. »
Mais comme c'était un remède que la diète, elles se réjouissaient de sa faiblesse.
& Tu dois sentir le besoin de prendre. »
Cette faiblesse l’aidait à se retrouver enfant. Les deux femmes causaient à mi-voix; le docteur entendait un nom, les interrogeait :
« Est-ce que ce n’était pas une demoiselle Malichecq ?
— Tu nous écoutes ?.… Je croyais que tu dormais.. Non, c’est sa belle-sœur qui est une Malichecq.. Elle est une Martin. »
Mais le docteur dormait lorsque vinrent les
Basque et ne rouvrit un œil qu'après avoir entendu se fermer les portes de leur chambres. Puis sa mère roula un tricot, se leva lourdement, l’embrassa au front, sur les yeux, dans le cou, dit : & Tu n’es pas chaud... » Il demeura seul avec Mme Courrèges qui gémit :
< Raymond a encore pris le dernier iram pour Bordeaux : Dieu sait à quelle heure il rentrera ; il avait une tête, ce soir ! une tête à faire peur. Quand il aura épuisé l’argent de ses étrennes, il va nous faire des dettes... Si ça n’est déjà pas commencé... »
Le docteur dit à mi-voix : « Notre petit Raymond... dans sa dix-neuvième année, déjà. » et frémit, pensant à ces rues désertes de Bordeaux, la nuit; il se souvint de ce matelot dont le corps étendu le fit trébucher, un soir, et dont la figure, la poitrine étaient souillées de vin et de sang. Des pas traînèrent encore à l’étage supérieur. un chien aboya furieusement du côté des communs. Mme Courrèges tendit l'oreille :
« J'entends quelqu’un marcher... Ce ne peut pas être encore Raymond ; le chien se serait calmé. »
Quelqu'un avançait vers la maison, mais sans précaution, et affectant au contraire de ne pas se cacher. Les volets de la porte-fenêtre furent secoués. Mme Courrèges se pencha :
« Qui est là ?
— On demande le docteur, c’est pressé.
— Le docteur ne se dérange pas la nuit, vous le savez bien. Allez au village, chez le docteur Larue. »
L'homme, qui tenait une lanterne à la main, insistait. Le docteur, encore somnolent, cria à sa femme :
& Dis-lui qu’il n’y a rien à faire... Ce ne serait pas la peine d’habiter la campagne, exprès pour n'être pas dérangé la nuit.
— Impossible, monsieur : mon mari ne fait que la consultation. Il s’est d’ailleurs engagé vis-à-vis du docteur Larue.…..
“— Mais, madame, il s’agit d’une de ses clientes, une voisine... Quand il saura son nom, il viendra. C’est Mme Cross, Mme Maria Cross, qui a fait une chute sur la tête.
— Maria Cross? Pourquoi voulez-vous qu'il se dérange pour elle plutôt que pour n’importe qui ? »
Mais le docteur, ayant entendu ce nom, s'était levé, il avait bousculé un peu sa femme et penché dans la nuit :
« C’est vous, Maraud ? Je ne reconnaissais pas votre voix... Qu'est-il arrivé à Madame ?
— Une chute, monsieur, sur la tête... Elle
a le délire ; elle appelle M. le Docteur.
— Cinq minutes. le temps de m’habilras
Il ferma la fenêtre, chercha ses vêtements.
€ Tu ne vas pas y aller ? »
Il ne répondit pas, s’interrogeant à mi-voix : « Où sont mes chaussettes ? » Sa femme protestait : ne venait-il pas à l’instant de déclarer qu’il ne se dérangeait à aucun prix, la nuit ? Pourquoi ce changement ? Il ne tenait pas debout, s’évanouirait de faiblesse,
€ Il s’agit d’une cliente ; tu comprends qu’il n’y a pas à hésiter. »
Elle répéta, sarcastique :
& Oui, je comprends, j’y ai mis le temps, mais je comprends. »
A cette minute, Mme Courrèges ne soupçonnait pas encore son mari et ne cherchait qu’à le blesser. Mais lui, sûr de son détachement, de son renoncement, ne se méfiait pas. Après la passion qui l’avait torturé, rien ne lui paraissait moins coupable, ni plus avouable que sa tendre alarme de ce soir. Il ne songeait pas que sa femme ne pouvait comme lui comparer les états anciens et l’état présent de son amour pour Maria Cross. Deux mois plus tôt, il n’eût pas osé montrer son angoisse comme il faisait ce soir. Au plus brûlant d’une passion, nos gestes d’instinct la dissimulent; mais lorsque nous avons renoncé à sa JjJole, que nous acceptons
une faim et une soif éternelles, c’est bien le moins, songeons-nous, de ne plus nous exténuer à donner le change.
« Mais non, ma pauvre Lucie, tout cela est loin de moi, maintenant. Tout cela est bien fini. Oui, je suis très attaché à cette malheureuse ; mais Ça n’a rien à voir... »
Il s’appuya contre le lit, murmura : « C’est vrai, je suis à jeun », demanda à sa femme de lui faire du chocolat sur la lampe à espritde-vin.
« Si tu crois que je trouverai du lait à cette heure ! Il n’y a probablement plus de pain à la cuisine. Maïs quand tu auras soigné cette fille, elle te préparera un petit souper... Le dérangement vaut bien ça !
— Que tu es sotte, ma pauvre amie ! Si tu savais... »
Elle Jui prit une main, et lui parla de tout près :
& Tu as dit : “ Tout cela est fini... tout cela est loin de moi. ” C’est donc qu'il y a eu quelque chose entre vous ? Quoi ? J’ai le droit de le savoir. Je ne te reprocherai rien, mais Je veux savoir. »
Essoufflé, le docteur dut s’y reprendre à deux fois pour se chausser. Il grommelait :
€ Je parlais en général... Ça ne se rapportait pas à Maria Cross. Voyons, Lucie, tu ne m'as
pas regardé. » Mais elle repassait en esprit les derniers mois écoulés : Ah! oui, elle tenait la clef enfin ! Tout s’expliquait, tout lui paraissait clair.
€ Paul, ne va pas chez cette femme. Je ne t’ai rien demandé, jamais. Tu peux bien m'’accorder cela. »
Il protestait doucement que cela ne dépendait pas de lui. Il se devait à un client malade, peut-être près de mourir : une chute sur la tête, ce pouvait être la mort.
& Si tu m’empêches de sortir, tu seras responsable de cette mort. »
Elle se détacha de lui, ne trouvant plus rien à répondre. Elle balbutiaït, tandis qu’il s’éloignait : < C’est peut-être un coup monté, ils se sont donné le mot... >, puis se souvint que le docteur n’avait pris aucune nourriture depuis la veille. Assise sur une chaise, elle était attentive au murmure des voix dans le jardin.
« Oui, elle est tombée de la fenêtre. ça ne peut être qu’un accident : elle n’aurait pas choisi, pour se détruire, la fenêtre du salon, à l’entresol… Oui, le délire. Elle se plaint de la tête. ne se souvient de rien. »
Mme Courrèges entendit que son mari ordonnait à l’homme d’aller chercher de la glace au village : il en trouverait à l’auberge
ou chez le boucher; il faudrait prendre aussi chez le pharmacien du sirop de bromure.
« Je passerai par le bois de Berge. Ce sera moins long que si je faisais atteler….
— Vous n’aurez pas besoin de lanterne :
avec ce clair de lune, on y voit comme en plein jour. »
Le docteur avait à peine franchi le petit portail des communs, qu’il entendit courir derrière lui; une voix haletante l’appelait par son prénom. Alors, il reconnut sa femme en robe de chambre, avec sa natte pour la nuit, et qui, à bout de souffle et ne pouvant parler, lui tendait un morceau de pain rassis et une barre de gros chocolat.
Il traversa le bois de Berge où la lune tachait les clairières sans que sa blancheur püût percer les feuilles, mais elle régnait sur la route et s’y épandait comme dans un lit creusé pour sa clarté. Ce pain et ce chocolat avaient le goût de ses goûters de pensionnaire, — le goût de son bonheur, à l’aube, quand il partait pour la chasse, que ses pieds étaient baignés de rosée et qu’il avait dix-sept ans. Etourdi par le choc, il commençait à peine de sentir la douleur :
€ Si Maria Cross allait mourir... pour qui avait-
elle voulu mourir ? Mais l’avait-elle voulu ? Elle ne se rappelle rien. Ah! qu'ils sont assommants, ces € choqués » qui ne se rappellent jamais rien, et recouvrent de ténèbres le moment essentiel de leur destinée ! Mais il ne faudra pas l’interroger : d’abord que son cerveau travaille le moins possible... Tu n’es qu’un médecin à son chevet, rappelle-toi. Non, ce n’est pas un suicide : quand on veut mourir, on ne choisit pas une fenêtre de l’entresol. Elle ne se drogue pas, que je sache... C’est vrai que sa chambre sentait l’éther un soir... mais c’était un soir de migraine. »
Au-delà de son angoisse étouffante, aux confins de sa conscience, un autre orage grondait, — il éclaterait à son heure : « Cette pauvre Lucie, jalouse! quelle misère! Il sera temps d’y songer plus tard. Me voici arrivé... On dirait un jardin de théâtre sous la lune... C’est bête comme un décor de Werther.… Je n’entends pas crier. >» La porte principale était entrebâillée. Le docteur se dirigea par habitude vers le salon désert, revint sur ses pas, monta un étage. Justine ouvrit la porte de la chambre. Il s’approcha du lit où Maria Cross gémissante écartait de la main une compresse qui couvrait son front. [l ne vit pas ce corps où était collé le drap et que si souvent il avait, en pensée, dévêtu. Il ne vit ni les cheveux défaits, ni le
bras découvert jusqu’à l’aisselle ; mais cela seul l’intéressait qu’elle l’eût reconnu, que le délire ne fût qu’intermittent. Elle répétait : « Qu'est-il arrivé, docteur ? Qu'est-ce qu'il y a eu ? » Il enregistra : amnésie. Et maintenant, penché sur cette poitrine nue dont naguère la douce vie voilée le faisait frémir, il écoute le cœur, puis, touchant d’un doigt léger le front blessé, il trace les frontières de la blessure : < Ça vous fait mal là? et là? et là? » Elle souffrait aussi de la hanche ; il rabattit le drap avec précaution, ne dénuda que l’étroit espace contusionné, puis le recouvrit. L’œil sur sa montre, il compte les pulsations. Ce corps lui était livré pour qu’il le guérit et non pour qu'il le possédât. Ses yeux savent qu’il ne s’agit pas pour eux de s’enchanter, mais d’observer; il regarde ce corps ardemment, de toute son intelligence ; son esprit lucide barre la route au triste amour.
Elle gémissait : « Je souffre. Que je souffre... », écartait la compresse, en réclamait une nouvelle que la servante trempait dans la bouilloire. Le chauffeur rentra avec un seau où était la glace ; mais quand le docteur voulut l'appliquer sur le front de Maria, elle repoussa la calotte de caoutchouc, réclama une compresse chaude d’un ton impérieux ; elle criait au docteur : < Dépêchez-vous donc un peu;
il vous faut une heure pour exécuter mes ordres ! »
Le docteur s’intéressait fort à ces symptômes qu’il avait observés chez d’autres « choqués ». Ce corps qui était là, cette source charnelle de ses songes, de ses rêveries désolées, de ses délectations, ne suscite plus en lui qu’une curiosité intense, qu’une attention décuplée. La malade parlait maintenant sans délirer, mais avec abondance ; et le docteur admirait que Maria dont l’élocution était d’ordinaire si défectueuse, qui avait coutume de chercher ses mots et de ne pas les trouver toujours, fût soudain presque éloquente, tombât sans effort sur l’expression la plus juste, sur le terme savant. Quel mystère, songe-t-il, que ce cerveau dont un seul choc décuple la puissance !
« Non, docteur, non : je n’ai pas voulu mourir. Je vous défends de croire que j’en ai eu le désir. Je ne me rappelle rien, mais ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas voulu mourir, mais dormir. Je n’ai jamais aspiré qu’au repos. Si quelqu'un s’est vanté de m'avoir réduite à mourir, je vous défends de le croire; vous me comprenez ? Je vous l’in-ter-dis.
— Oui, mon amie. Je vous jure que personne ne s’est vanté… Soulevez-vous un peu; avalez cela : c’est du bromure.. Ça vous calmera.
— Je n’ai pas besoin d’être calmée. Je souffre, mais je suis calme. Eloignez donc la lumière. Tant pis, j’ai taché les draps. Je renverserai encore votre drogue, si cela me plaît. »
Et comme le docteur lui demandait si elle souffrait moins, elle répondit qu’elle souffrait au-delà de tout, mais que ce n’était pas seulement de sa blessure; et verbeuse, elle éleva de nouveau la voix, ce qui inspira à Justine cette réflexion : « Madame parle comme un livre. >» Le docteur lui dit d’aller se reposer, et qu’il veillerait seul jusqu’au matin.
« Quelle autre issue que le sommeil, docteur, je vous le demande ? Tout me paraît si clair maintenant ! Je comprends ce que je ne comprenais pas; ces êtres que nous croyons aimer. ces amours misérablement finies. je connais la vérité maintenant. (Elle repoussa de la main la compresse refroidie, et ses cheveux mouillés restèrent collés à son front, comme suants.) Non pas des amours, mais un seul amour en nous; — et nous ramassons au hasard des rencontres, au hasard des yeux et des bouches, ce qui pourrait y correspondre peut-être. Quelle folie d’espérer atteindre cet objet. Songez qu'il n’est aucune autre route entre nous et les êtres que toucher, qu’étreindre.. la volupté enfin ! Nous connaissons bien pourtant à quoi
mène ce chemin, et pourquoi il fut tracé : pour continuer l’espèce, comme vous dites, docteur, et pour cela seulement. Oui, comprenez-vous, nous empruntons la seule route possible, mais qui n’a pas été frayée vers ce que nous cherchons.. »
Le docteur n’avait prêté d’abord qu’une attention distraite à ce discours qu’il n’essayait pas de comprendre, curieux seulement de cette confuse éloquence, comme si l’ébranlement physique eût suffi pour désengourdir à demi en elle des idées endormies.
& Docteur, il faudrait aimer le plaisir. Gaby disait : “ Mais non, ma petite Maria, c’est la seule chose au monde qui ne m’ait jamais déçue, figurez-vous. ” Hélas ! le plaisir n’est pas à la portée de tous... Je ne suis pas à la mesure du plaisir. Lui seul pourtant nous fait oublier l’objet que nous cherchons et il devient cet objet même. “ Abêtissez-vous ”, c’est facile à dire. »
Le docteur songe qu’il est curieux qu’elle applique à la volupté le précepte de Pascal touchant la Foi. Pour la calmer coûte que coûte et pour qu’elle repose, il lui présente une cuiller de sirop ; mais, l’ayant repoussée, elle en salit encore ses draps.
« Non, non, pas de bromure : je suis bien
libre de le jeter sur mon lit. Ce n’est pas vous qui m'en empêcherez ! »
Et, sans transition, elle prononça :
« Toujours entre ceux que j’ai voulu posséder et moi, s’étendait ce pays fétide, ce marécage, cette boue. Ils ne comprenaient pas...
Ils croyaient que c'était pour que nous nous enlisions ensemble que je les avais appelés... »
Ses lèvres remuaient. Et le docteur imagina qu’elle murmurait des noms, des prénoms ; il se pencha sur elle avidement, mais n’entendit pas celui qui l’aurait bouleversé. Quelques secondes, il oublia sa malade, ne vit plus qu’une femme menteuse, gronda :
« Comme les autres, allons donc! comme les autres vous ne cherchez vous aussi que ca : le plaisir. Mais tous, tous, nous ne cherchons que ça... ?
Elle releva ses beaux bras, cacha sa figure, gémit longuement. Le docteur murmura :
€ Mais qu'est-ce que j'ai ? Je suis fou ! » Il renouvela la compresse, remplit encore une cuiller de sirop, soutint un peu la tête douloureuse, Maria consentit enfin à boire ; et après un silence :
€ Oui, moi aussi, moi aussi. Mais vous savez, docteur, quand on voit l’éclair et qu’on entend la foudre dans la même seconde ? Eh bien, en moi, le plaisir et le dégoût se confondent,
comme l'éclair et la foudre, — ils me frappent ensemble. Il n’est pas d'intervalle entre le plaisir et le dégoût. »
Elle devint plus calme, ne parla plus. Le docteur s’assit dans un fauteuil, et il veillait, plein de pensées confuses. Il croyait Maria endormie, mais soudain sa voix rêveuse, pacifiée, s’éleva :
« Un être que nous pourrions atteindre, posséder — mais non dans la chair... par qui nous serions possédés. »
Elle écarta d’une main incertaine le linge mouillé de son front ; puis ce fut le silence d’une nuit qui décline, l’heure du sommeil le plus profond ; les astres ont changé de place, et nous ne les reconnaissons pas.
« Son pouls est calme ; elle dort comme un enfant dont le souffle est si léger que tu te lèves pour t’assurer qu'il est vivant. Le sang monte à ses joues et les éclaire. Ce n’est plus un corps qui souîfre ; sa douleur ne le défend plus contre ton désir. Faudra-t-il que ta chair tourmentée veille longtemps encore auprès de cette chair assoupie ? Bonheur de la chair, songe le docteur. Paradis ouvert aux simples... Qui a dit que l’amour était un plaisir de pauvre ? J'aurais pu être l’homme qui s’étend chaque soir, sa journée finie, auprès de cette femme ; maïs ce ne serait plus cette femme...
Elle eût été mère plusieurs fois. Tout son corps porterait les traces de ce qui a servi et de ce qui s’use tous les jours à des besognes basses Plus de désir : des habitudes sales.
Le petit jour, déjà! Que cette servante tarde à venir ! »
Le docteur craint de ne pouvoir marcher jusqu’à la maison, se persuade que c’est la faim qui l’épuise, — redoute pourtant son cœur dont il compte les battements. L’angoisse physique le délivre de sa tristesse amoureuse ; mais déjà, sans que rien ne l’en avertisse, la destinée de Maria Cross imperceptiblement se détache de la sienne : les amarres sont rompues, les ancres levées, le vaisseau bouge et l’on ne sait pas encore qu’il bouge; mais dans une heure, ce ne sera plus qu’une tache sur la mer. Le docteur avait souvent noté que la vie ignore les préparations : depuis l’adolescence, les objets de sa tendresse ont presque tous disparu d’un coup, emportés par une autre passion, ou, plus humblement, ils avaient déménagé, quitté la ville, n’avaient plus écrit. Ce n’est pas la mort qui nous prend ceux que nous aimons ; elle nous les garde au contraire et les fixe dans leur jeunesse adorable : la mort est le sel de notre amour ; c’est la vie qui dissout l’amour. Demain, le docteur sera étendu, malade, et sa femme assise à son che-
vet. Robinson surveillera la convalescence de Maria Cross et l’enverra aux eaux de Luchon parce que son meilleur ami y est installé et qu’il faut l’aider à se faire une clientèle. A l’automne, M. Larousselle, que ses affaires appellent souvent à Paris, décidera de louer, près du Bois, un appartement et proposera à Maria Cross d’y vivre, puisqu'elle aimerait mieux mourir, dira-t-elle, que de rentrer dans la maison de Talence aux tapis déchirés, aux rideaux pleins de trous, et que de souffrir encore les insultes des Bordelais.
A l'entrée de la servante dans la chambre, même si le docteur ne s'était pas senti si faible, au point que rien ne pouvait plus occuper son esprit, sinon cette faiblesse, même s’il avait été plein de force et de vie, aucune voix intérieure ne l’eût averti de regarder longuement Maria Cross endormie. Il ne devait jamais revenir dans cette maison, et il dit pourtant à la servante : € Je reviendrai ce soir... Donnez-lui encore une cuiller de bromure, si elle s’agite. » Et comme il titubait, devait se tenir aux meubles, ce fut la seule fois qu’en quittant Maria Cross il ne se retourna pas.
Il espérait que l’air frais de six heures lui fouetterait le sang, mais dut s’arrêter au bas du perron, ses dents claquaient. Ce jardin si souvent traversé en quelques secondes, lors-
qu’il volait vers son amour, maintenant il en regarde le portail, là-bas, et se dit qu'il n'aura pas la force de l’atteindre. Il se traîne dans la brume, songe à revenir sur ses pas : jamais il ne pourra marcher jusqu'à l'église où il trouverait du secours peut-être. Voici le portail enfin ; derrière la grille, une voiture : la sienne ; et il reconnaît, à travers la vitre levée, la face immobile et comme morte de Lucie Courrèges. Il ouvre la portière, s’abat contre sa femme, appuie la tête à son épaule, perd conscience.
« Ne t’agite pas. Robinson s'occupe de tout au laboratoire ; il Suit tes malades... Il est en ce moment à Talence, tu sais où... Ne parle pas. »
Le docteur, du fond de l’abîme de fatigue, observe l'angoisse de ces dames, perçoit derrière la porte des chuchotements. Il ne doute pas d’être très malade et n’ajoute aucune foi à leurs observations : « Une simple grippe... mais tu n'avais pas besoin de ça dans l’état d’anémie où tu te trouves. » Il demande à voir Raymond et Raymond est toujours sorti :
€ Il est venu pendant ton sommeil et n’a pas voulu te réveiller. > Au vrai, depuis trois jours,
le lieutenant Basque cherchait vainement Raymond dans Bordeaux ; on n’avait mis qu’un policier amateur dans le secret : Surtout que ça ne se sache pas. »
Après six jours, Raymond entra un soir dans la salle à manger, pendant qu’on était à table, — maigri, la face boucanée, avec la marque d’un coup de poing sous l’œil droit. Il mangeait voracement et les petites filles elles-mêmes n’osaient pas l’interroger. [Il demanda à sa grand-mère où était son père :
« Il est grippé.… ce n’est rien, mais nous étions un peu ernuyés à cause de son cœur.
Robinson dit qu’il ne faut pas le quitter. Nous le veillons, ta mère et moi. »
Raymond déclara que c’était son tour, cette nuit. Et comme Basque risquait : < Tu ferais mieux d’aller dormir ; si tu voyais ta tête. » il protesta qu'il n’éprouvait aucune fatigue, qu'il avait très bien dormi tous ces temps-ci :
« À Bordeaux, les lits ne manquent pas, vous savez. »
Cela fut jeté sur un tel ton que Basque baissa le nez. Plus tard, quand le docteur ouvrit les yeux, il vit Raymond debout, et, l’ayant attiré à lui, murmura : « Tu sens le musc. Je n’ai besoin de rien ; va te coucher. >» Mais vers minuit, il fut tiré encore de son assoupissement par les allées et venues de Raymond dans la
chambre. L’adolescent avait ouvert en grand la fenêtre, y penchait son corps, grondait « La nuit est étouffante.. » Des papillons entrèrent. Raymond enleva sa veste, son gilet, son col, et revint s’asseoir dans le fauteuil ; le docteur entendit, quelques secondes après, une respiration calme. Au petit jour, le malade s’éveilla avant celui qui le veillait et, stupéfait, il regardait son enfant, la tête pendante et sans souffle, comme tué par le sommeil. La manche de sa chemise était déchirée sur le bras musculeux, couleur de cirage, où apparaissait un tatouage, de ceux que savent dessiner les marins.
La porte tournante du petit bar ne cessait de tourner ; autour des couples dansants se resserrait le cercle des tables et, sous leurs pas, comme la peau de chagrin, se contractait le tapis de cuir : en de si étroites limites les danses n'étaient plus que verticales. Sur les banquettes, les femmes riaient de voir, à leurs bras écrasés les uns contre les autres, la trace écarlate d’une caresse involontaire. Celle qui s’appelait Gladys et son compagnon s’enveloppaient de fourrures :
« Alors, vous ne venez pas ? »
Larousselle leur affirma qu'ils partaient au moment où ça commençait d’être amusant. Les deux mains enfoncées dans les poches, les épaules balancées, le ventre provocant, il alla se jucher sur un haut tabouret, fit rire le barman et des jeunes hommes auprès desquels il se flattait de détenir le secret d’un cocktail
aphrodisiaque. Maria, seule à sa table, but encore une gorgée de champagne, posa son verre. Elle souriait dans le vague, indifférente à la présence de Raymond, — tout occupée d'il ne savait quelle passion, — défendue contre lui, séparée de lui par ce qu’accumulent dix-sept années dans une existence. Plongeur étourdi et aveugle, Raymond surgissait du fond des années mortes, remontait à la surface.
Pourtant, ce qui, du passé confus, lui appartenait en propre, n’était qu’une mince route vite parcourue entre d’épaisses ténèbres ; le museau à terre, il avait suivi sa piste, ignorant toutes les autres qui croisaient la sienne... Mais ce n’est plus le temps de rêver : à travers la fumée et les couples, Maria Cross lui a jeté un regard vite détourné. Pourquoi ne lui at-il même pas souri ? Raymond s’effare de ce qu'après tant d'années se recompose, sous l’œil de cette femme, l’adolescent qu’il fut : timide, empêtré d’un désir sournois. Ce Courrèges, fameux pour ses audaces, frémit, ce soir, parce que d’une seconde à l’autre Maria Cross peut se lever, disparaître ; n’essaiera-t-il d’aucune manœuvre ? Il subit cette fatalité qui nous condamne au choix exclusif, immuable, qu’une femme fait en nous de certains éléments ; et elle ignorera éternellement tous les autres.
Rien à faire contre les lois de cette chimie :
chaque être à qui nous nous heurtons dégage en nous cette part toujours la même et que le plus souvent nous eussions voulu dissimuler. C’est notre douleur de voir l’être aimé composer sous nos yeux l’image qu'il se fait de nous, abolir nos plus précieuses vertus, mettre en pleine lumière cette faiblesse, ce ridicule, ce vice... Et il nous impose sa vision, il nous oblige de nous conformer, tant qu’il nous regarde, à son étroite idée. Et il ne saura jamais qu’aux yeux de tel autre, dont l'affection ne nous est d’aucun prix, notre vertu éclate, notre talent resplendit, notre force paraît surnaturelle, notre visage celui d’un dieu.
Redevenu sous le regard de Maria Cross un adolescent honteux, Courrèges ne souhaitait plus de se venger : son humble désir était que cette femme connût sa carrière amoureuse et toutes ses victoires depuis qu’à peine chassé de Talence, il fut à la lettre enlevé, nourri par une Américaine qui le garda six mois au Ritz (la famille croyait qu’il était à Paris pour préparer Centrale). Mais justement, c’est cela qui n’est pas possible, lui semble-t-il : se révéler à Maria Cross différent de ce qu'il fut dans le salon « luxe et misère » étouffé d’étoffes, le jour qu’elle répétait, la face détournée : & J'ai besoin d’être seule, Raymond ; comprenez-moi : il faut que je sois seule. »
C'était l’heure où déjà le flot se retire : mais les habitués du petit bar demeuraient qui, en même temps que de leur vestiaire, s'étaient débarrassés de leur douleur quotidienne. Cette jeune femme en rouge tournoyait de joie, les bras étendus comme des ailes, et l’homme la tenait par les hanches : qu’ils étaient heureux, ces deux éphémères unis en plein vol ! Sur ses épaules énormes, un Américain avait une tête rase de petit garçon ; attentif aux directions d’un dieu intérieur, il improvisait seul des pas, obscènes peut-être ; et comme on applaudissait, il salua gauchement avec un sourire d'enfant heureux.
Victor Larousselle s’était rassit en face de Maria, et parfois il-se retournait, dévisageait Raymond. Sa large face d’un rouge vineux (sauf, sous les yeux, ces poches bistrées) paraissait quémander un salut. En vain Maria le suppliait de regarder ailleurs : ce que Larousselle ne pouvait souffrir à Paris, c'était le nombre infini des têtes qu’il n’y connaissait pas. Dans sa ville, il n’était guère de figures qui ne lui rappelassent un nom, des alliances, et qu'il ne pût situer d’un coup d’æil, soit à sa droite parmi les gens auxquels on montre de la courtoisie, soit à sa gauche avec les réprouvés qu'on connaît mais qu’on ne salue pas.
Rien de plus commun que cette mémoire des visages dont les historiens attribuent le privilège aux grands hommes : Larousselle se souvenait de Raymond pour l’avoir vu dans le coupé de son père, autrefois, et pour lui avoir, à l’occasion, tapoté la joue. À Bordeaux, sur le trottoir de l’Intendance, il ne l’aurait manifesté par aucun signe, — mais ici, outre qu'il ne s’accoutumait pas à l’humiliation de n'être reconnu de personne, son secret désir était que Maria ne demeurât point seule, tandis qu'il faisait le fou avec ces deux petites Russes. Attentif aux gestes de Maria, Raymond suppose qu’elle détourne Larousselle de lui adresser la parole ; il se persuade qu'après dix-sept ans, elle voit toujours en lui une brute maladroite et honteuse. Le jeune homme entendit le Bordelais gronder : & Et puis je le veux, hé ! ça doit te suffire. >» Un sourire masqua la face mauvaise de cet homme qui vint vers Raymond, avec l’assurance des gens persuadés que leur poignée de main est une grâce : « Il ne se trompait pas ? c'était le fils de ce bon docteur Courrèges ? Maïs sa femme se souvenait très bien d’avoir connu Raymond quand il était petit, du temps que le docteur la soi- . gnaït... » Il prit d’autorité le verre du jeune homme, l’obligea de se placer auprès de Maria qui retirait vite sa main à peine tendue ;
Larousselle un instant s’assit, puis se leva et, sans vergogne :
« Vous permettez, hé ?.. un instant... »
Déjà il avait rejoint au comptoir les deux petites Russes. Bien qu’il pût revenir d’une seconde à l’autre, et que rien ne fût plus urgent pour Raymond que de mettre à profit cette minute, le jeune homme demeurait silencieux.
Maria détournait la tête; 1l sentait l’odeur des cheveux courts et vit, avec une émotion profonde, que quelques-uns étaient blancs ; quelques-uns ? des milliers peut-être. La bouche un peu forte, épaisse, — fruit par miracle intact encore, — fixait toute la sensualité de ce corps ; et il ne restait qu’une lumière toute pure dans les yeux, sur le front découvert.
Ah ! qu’importait que la vague du temps eût battu, lentement rongé, amolli son cou, sa gorge ! Elle dit, sans regarder le jeune homme :
€ Mon mari est vraiment d’une indiscrétion. »
Raymond, aussi sot qu’on pouvait l’être à dix-huit ans, marqua sa stupeur qu’elle fût mariée.
€ Vous ne saviez pas ? Tout Bordeaux le sait, voyons ! »
Elle avait résolu d’opposer à Raymond un silence glacial, mais parut confondue qu'il existât un homme au monde — surtout un
Bordelais — qui ne sût pas qu’elle s’appelait maintenant Mme Victor Larousselle. Il s’excusa sur ce qu'il n’habitait plus Bordeaux depuis des années. Alors elle ne put se défendre de violer son vœu de silence : M. Larousselle s’était décidé, l’année après la guerre... Il hésitait depuis longtemps déjà à cause de son fils.
« Et c’est Bertrand qui, à peine démobilisé, nous a suppliés de conclure ce mariage. Moi, je n’y tenais guère ; j’ai cédé à des considérations très hautes. »
Elle ajouta qu’elle aurait habité Bordeaux :
« … mais Bertrand est à Polytechnique ; M. Larousselle passe ici quinze jours par mois ; cela fait un foyer pour le petit. »
Et soudain elle eut honte d’avoir parlé, de s'être livrée ; de nouveau distante, elle demanda
« Et ce cher docteur ? La vie nous sépare de nos meilleurs amis. »
Quelle joie ce lui serait de le revoir ! Mais comme Raymond, la prenant au mot, lui disait : € Mon père est à Paris justement, au Grand-Hôtel ; il serait ravi. >» elle tourna court, eut l’air de n’avoir pas entendu. Impa- tient de l’irriter, de déchaîner sa colère, il fit le brave enfin et osa toucher au sujet brûlant :
« Vous ne m'en voulez plus de ma mala-
dresse ? Je n'étais qu’un enfant grossier, et si naïf, au fond ! Dites-moi que vous ne m'en voulez plus ?
— Vous en vouloir ? »
Elle feignit de ne pas le comprendre, puis :
« Ah! vous faites allusion à cette scène absurde... mais je n’ai rien à vous pardonner ; je crois bien que j'étais folle, à cette époque. Prendre au sérieux le gosse que vous étiez !
Cela me paraît si dénué d’intérêt aujourd’hui ! Vous ne sauriez croire comme c’est loin de moi. »
I1 l’avait irritée, certes, — non de la manière qu’il avait cru. Tout ce qui lui rappelait l’ancienne Maria Cross, elle en avait horreur, mais ne jugeait que ridicule son aventure avec Raymond. Méfiante, elle se demandait s’il savait qu’elle avait peut-être voulu mourir. Non, il eût été plus fier, il n’aurait pas eu l’air si humble. Raymond avait tout prévu, sauf le pire — sauf cette indifférence.
& Je vivais repliée sur moi-même, en ce temps-là. Je mettais l’infini dans des billevesées. [Il me semble que vous me parlez d’une autre femme. »
Raymond savait que la colère, que la haine sont des prolongements de l’amour ; que s’il avait pu les réveiller dans Maria Cross, sa cause n’eût pas été sans espoir ; mais il n’excite
rien que l’agacement de cette femme, la honte de s’être livrée autrefois à de si pauvres yeux, en si piètre compagnie. Et comme elle ajoutait sur un ton de persiflage :
& Alors vous avez cru que ces bêtises pouvaient compter dans ma vie ? »
Il gronda qu’elles avaient compté dans la sienne, — aveu qu'il ne s'était jamais fait à lui-même et qui lui échappait, enfin. Cette pauvre histoire de son adolescence, il ne doutait pas que tout son destin s’en fût ressenti ; il souffrait, il entendait la voix calme de Maria Cross :
& Bertrand a bien raison de dire que nous ne commençons à vivre de notre vraie vie qu'après vingt-cinq ou trente ans. »
Il sentait confusément que ce n’était pas vrai, et qu’à la fin de l’adolescence tout ce qui doit s’accomplir a pris corps en nous. Au seuil de notre jeunesse, les jeux sont faits, rien ne va plus; peut-être sont-ils faits depuis l’enfance : telle inclination, enfouie dans notre chair avant qu’elle fût née, a grandi comme nous, s’est combinée avec la pureté de notre adolescence, et, lorsque nous avons atteint l’âge d’homme, a fleuri brusquement sa monstrueuse fleur.
Raymond désemparé, tout contre cette femme inaccessible, se souvint alors de ce qu’il avait si ardemment souhaité d’apprendre
à Maria ; et bien qu’il acquit la certitude, à mesure qu’il parlait, que ses paroles étaient les moins opportunes, déclara que < bien sûr, cette histoire ne l’avait pas empêché de connaître l’amour.. et comment ! Sans doute avait-il eu plus de femmes qu'aucun garçon de son âge — de femmes qui comptent : il ne parlait pas des grues... Maria Cross lui avait plutôt porté bonheur. » Elle rejeta la tête et, les yeux mi-clos, l’interrogea d’un air de dégoût : de quoi se plaignait-il.….
« … Puisque pour vous, sans doute, il n’y a que cette saleté qui compte. »
Elle alluma une cigarette, appuya contre le mur sa nuque rasée, suivit à travers la fumée le tournoiement de trois couples. Comme le jazz reprenait haleine, les hommes se détachèrent des femmes et ils battaient des mains, puis les tendaiïent vers les nègres, avec le geste des suppliants — comme si leur vie eût dépendu de ce vacarme ; les Noirs miséricordieux se déchaînèrent alors, et les éphémères, soulevés par le rythme, volèrent derechef, accolés.
Cependant Raymond, haineusement, considérait cette femme aux cheveux coupés et qui fumait, cette Maria Cross, il chercha et trouva enfin le mot qu’il fallait pour la mettre hors des gonds
< Tout de même, vous êtes ici. »
Elle comprit qu'il voulait dire : on revient toujours à ses premières amours. Il eut le plaisir de voir s’empourprer ce visage et se rapprocher durement les sourcils :
< J’ai toujours exécré ces sortes d’endroits ; il faut que vous me connaissiez bien mal !
Votre père, lui, doit se souvenir de mon martyre lorsque M. Larousselle me traînait au Lion Rouge. Il ne servirait de rien que je vous dise que je suis ici par devoir — oui, par devoir. Mais un homme de votre espèce, que peut-il comprendre à mes scrupules ? C’est Bertrand lui-même qui me conseille de céder, dans une mesure raisonnable, aux goûts de mon mari. Si je veux garder quelque influence, il ne faut pas trop tirer sur la corde. Bertrand est très large, vous savez : il m’a suppliée de ne pas résister à son père qui voulait que je retranche mes cheveux... »
Ce nom de Bertrand, il suffit que Maria le prononce pour être détendue, apaisée, attendrie. Raymond revoit en esprit une allée déserte du Parc Bordelais à quatre heures, un enfant essoufflé qui le poursuit ; il entend sa voix pleine de larmes : < Rendez-moi mon cahier. » Ce garçon fluet, quel homme est-il . devenu ? Raymond cherche à blesser :
&« Vous voilà avec un grand fils, maintenant. »
Non, elle n’est pas blessée ; elle sourit, heureuse :
« C’est vrai que vous l’avez connu au collège. »
Raymond existe à ses yeux soudain : il est un ancien condisciple de Bertrand.
« Certes, un grand fils ; mais un fils qui serait à la fois un ami, un maître. Vous ne pouvez savoir ce que je lui dois...
— Oui, vous m'avez dit : votre mariage.
— Mon mariage, en effet — mais ce ne serait rien. Il m’a révélé... mais non, vous ne pouvez comprendre. Tout de même, je songeais à l’instant que vous aviez été son camarade.
J'aimerais savoir quel enfant il était ; j’ai souvent interrogé mon mari; c’est incroyable qu'un père ne trouve rien à dire sur ce que fut son fils : & un gentil enfant comme tous les autres >, me répète-t-il. Au vrai, il n’y a guère apparence que vous ayez su mieux l’observer. D’abord, vous êtes tellement plus âgé ! »
Raymond gronde : quatre ans, cela n’est rien », et il ajoute :
€ Je me rappelle un gosse à tête de fille, »
Elle ne se fâcha pas, mais répondit avec un dédain paisible qu’elle imaginait assez qu'ils n'étaient pas faits pour s'entendre. Raymond comprit qu'aux yeux de Maria, son beau-fils
planait au-dessus de lui à une distance incommensurable. Elle pensait à Bertrand ; elle avait bu du champagne et souriait aux anges ; elle frappa des mains, elle aussi, comme les éphémères désunis, pour que la musique aïdât encore à son enchantement. Dans la mémoire de Raymond, que restait-il des femmes qu’il avait possédées ? Certaines, à peine les eût-il reconnues. Maïs il n’a guère vécu de jours, duant ces dix-sept années, sans éveiller en lui, sans insulter, sans caresser cette figure dont il voit de tout près, ce soir, le profil. Elle était si loin de lui, à cette minute, que ce lui fut insupportable et que, pour se rapprocher d’elle à tout prix, il prononça encore le nom de Bertrand :
& Il va bientôt quitter l’Ecole? »
Elle répondit complaisamment que c’était sa dernière année ; il avait perdu quatre ans à cause de la guerre ; elle espérait bien qu’il sortirait dans les premiers. Et comme Raymond ajoutait que sans doute Bertrand succéderait à son père, Maria protesta qu’on lui laisserait le temps de réfléchir. Elle était d’ailleurs assurée qu'il s’imposerait n'importe où. Raymond ne pouvait comprendre ce que valait cette âme
« A l'Ecole, son rayonnement est extraor-
dinaire.. Mais je ne sais pas pourquoi je vous dis ces choses. »
Elle eut l’air de descendre du ciel pour demander : « Et vous ? que faites-vous ?
— Des affaires. je bricole.. »
Et soudain sa vie lui apparut misérable. A peine avait-elle écouté : elle ne le méprisait même pas ; il n’existait pas à ses yeux. À demi levée, Maria faisait des signes à Larousselle toujours pérorant sur son tabouret ; il cria : « Encore une petite minute ! » Elle dit à mivoix : € Qu'il est rouge ! il boit trop... » Les nègres enveloppaient leurs instruments comme des enfants endormis. Seul le piano semblait ne pouvoir s'arrêter : un couple tournoyait encore ; les autres, sans se désunir, s’étaient abattus. Voici l’heure que Raymond Courrèges a souvent savourée : l’heure des griffes rentrées, des yeux pleins de douceur, de la voix sourde et des mains insidieuses.. En ce tempslà, il souriait, songeait à ce qui viendrait après : lorsque à sa sortie de la chambre, dans le petit jour, l’homme s'éloigne, sifflotant, et laisse derrière soi, en travers du lit, un corps recru, comme assassiné... Ah ! certes, il n’eût pas ainsi abandonné Maria Cross ! Il n’aurait pas eu trop de toute une vie pour se repaître de cette femme. Elle est tellement indifférente qu'elle ne s'aperçoit pas qu'il a rapproché son
genou du sien : elle ne sent même pas le contact ; il est sans pouvoir sur elle ; et cependant il l’a eue à portée de sa main, dans ces années finies ; elle a cru l’aimer. Il ne savait pas ; il n’était qu’un enfant, elle aurait dû l’avertir de ce qu’elle exigeait de lui ; aucun caprice ne l’eût rebuté ; il eût avancé aussi lentement qu'elle l’aurait voulu : il savait adoucir, au besoin, sa fureur. Elle en eût savouré la joie. Trop tard maintenant : faudra-t-il attendre des siècles pour que se renouvelle la conjonction de leurs destins, dans le tramway de six heures ? Il leva les yeux, regarda dans les miroirs sa jeunesse décomposée, vit poindre les signes de la décrépitude : le temps d’être aimé n’est plus ; voici le temps d’aimer, si tu en es digne. Il posa sa main sur la main de Maria Cross :
< Vous vous souvenez du tramway ? »
Elle haussa les épaules et, sans se retourner, eut le front de demander : < Quel tramway ? » Puis, pour ne pas lui laisser le loisir de répondre :
« Vous seriez gentil d’aller chercher M. Larousselle et de réclamer le vestiaire sinon nous ne partirons jamais. »
Il semblait ne pas entendre. Elle avait fait exprès de dire : < Quel tramway ? » Il aurait voulu protester que rien ne comptait dans sa vie, hors ces minutes où ils furent assis face
à face, au milieu des pauvres dont le sommeil renversait les faces charbonnées : un journal glissait des mains lourdes, cette femme en cheveux levait vers les lampes le feuilleton et sa bouche remuait comme si elle eût prié. Des gouttes d'orage creusaient la poussière de cette petite route derrière l’église de Talence ; un ouvrier à bicyclette le dépassait, couché sur le guidon, et il portait en bandoulière un sac de toile d’où sortait une bouteille. Des feuillages poudreux ressemblaient à travers les grilles à des mains qui cherchent l’eau.
« Je vous en prie, soyez gentil, ramenez-moi mon mari ; il n’est pas habitué à tant boire, j'aurais dû le retenir ; il ne supporte pas les alcools. »
Raymond, qui s'était assis, se leva, et de nouveau eut horreur de son reflet dans les glaces. À quoi sert-il d’être encore jeune ? On peut être encore aimé certes, mais on ne choisit plus. Tout est possible à qui détient la splendeur éphémère du printemps de l'être humain... Cinq ans de moins et Raymond songe qu'il n'aurait pas désespéré de sa chance :
mieux que personne il savait ce que la première Jeunesse d’un homme peut vaincre, chez une femme usée, d’antipathies, de préférences, de pudeurs, de remords — ce qu’elle éveille de curiosités, d’appétits. Maintenant, il se
croyait désarmé, et regardait son corps comme, à la veille du combat, il eût fait d’une épée rompue.
« Si vous ne vous décidez pas, j'irai moimême. On le fait boire. Comment vais-je le ramener ?.… Mais quelle honte !
— Que dirait votre Bertrand sil vous voyait ici, à côté de moi, et son père là-bas ?.…
— I] comprendrait tout : il comprend tout. ?
Ce fut alors que retentit du côté du bar le bruit d’un corps massif qui s’écroule. Raymond se précipita et, avec l’aide du barman, voulut relever Victor Larousselle dont les jambes demeuraient prises dans le tabouret renversé ; et sa main convulsive, pleine de sang, ne làchait pas une bouteille cassée. Maria, tremblante, jeta sur les épaules du père de Bertrand une pelisse, en releva le col pour cacher la face violette. Le barman disait à Raymond qui réglait Faddition « qu’on ne savait jamais s’il ne s’agissait pas d’une attaque »; et il porta presque le gros homme jusqu’au taxi, tant il avait peur de le voir « claquer » avant qu'il eût passé la porte.
Maria et Raymond, assis sur les strapontins,
maintenaient l’ivrogne couché ; une tache de sang s’élargissait sur le mouchoir autour de la main malade. Maria gémissait : « Cela ne lui arrive jamais. j'aurais dû me souvenir qu’il ne supporte que le vin. Vous me jurez de garder le silence ? » Raymond exultait, saluait avec une immense joie ce retour de fortune. Non, il n’aurait pu être séparé de Maria Cross, ce soir. Quelle folie d’avoir douté de son étoile ! Bien que ce fût la fin de l’hiver, la nuit était froide ; une couche de grésil blanchissait la place de la Concorde sous la lune. Raymond retenait au fond de la voiture cette masse d’où sortaient des paroles confuses, des éructations. Maria avait ouvert un flacon de sels dont le jeune homme adora l’odeur vinaigrée; il se chauffait au feu du corps bienaimé contre lui, profitait des brèves flammes de chaque réverbère pour s’emplir les yeux de ce beau visage humilié. Un moment, elle prit dans ses mains la lourde tête, affreuse à voir, du vieil homme et elle ressemblait à Judith.
Elle désirait par-dessus tout que le concierge ne s’aperçût de rien et fut trop heureuse d’agréer les services de Raymond pour traîner, jusqu’à l'ascenseur, le malade. A peine l’avaient-ils étendu sur un lit, qu’ils virent que sa main saignait abondamment et que les prunelles étaient révulsées. Maria s’affolait,
maladroiïte, incapable de rendre aucun des soins familiers aux autres femmes... Fallait-il aller réveiller les domestiques au septième ! Mais quel scandale ! Elle décida de téléphoner à son médecin qui avait dû mettre l’interrupteur, car elle n’obtint aucune réponse. Elle éclata en sanglots. Raymond se souvint alors que son père était à Paris, eut la pensée de l’appeler, et en fit la proposition à Maria. Sans Jui dire merci, déjà elle cherche dans l’annuaire le numéro du Grand-Hôtel.
« Le temps de s’habiller et de trouver un taxi, mon père arrive. »
Maria, cette iois, lui prit la main ; elle ouvrit une porte, donna de la lumière :
« Voulez-vous l’étendre là ? C’est la chambre de Bertrand. »
Elle dit que le malade avait vomi, qu’il se trouvait mieux ; mais la blessure l’inquiétait encore. Raymond, quand elle se fut retirée, s’assit, boutonna sa pelisse : le radiateur chauffait mal. Il écoute encore en lui la voix ensommeillée de son père : qu’elle paraissait venir de loin ! Depuis trois ans, ils ne s'étaient pas revus : depuis la mort de la grand-mère . Courrèges. À cette époque, Raymond se trouvait dans de grands embarras d’argent ; peutêtre avait-il réclamé sa dot avec des paroles
trop brutales ; mais cela surtout avait piqué au vif le jeune homme, et précipité la rupture : les remontrances de son père touchant des moyens d’existence qui faisaient horreur à cet homme timoré ; les mœurs de courtier, d’intermédiaire, lui paraissaient indignes d’un Courrèges ; il avait prétendu exiger de Raymond qu’il s’adonnât à une occupation régulière. 11 sera là dans quelques instants ; faudra-t-il l’embrasser, ou seulement lui tendre la main ?
Raymond s'interroge, mais un objet l’attire, le retient : le lit de Bertrand Larousselle, — un lit de fer si étroit, si sage sous sa cotonnade à fleurs que Raymond éclate de rire : lit de vieille fille ou de séminariste. Des murs nus, sauf un seul tapissé-de livres ; la table de travail est ordonnée comme une bonne conscience. € Si Maria venait chez moi, songe Raymond, ça la changerait.. » Elle y verrait un divan si bas qu’il se confond avec les tapis : toute créature aventurée dans cette demi-ténèbre y goûte un dangereux dépaysement, la tentation de céder à des gestes qui ne l’engageront pas plus que ceux qu’elle oserait dans une autre planète, — que ceux qu’innocente le sommeil... Mais dans la chambre où Raymond, ce soir, attendait, nul rideau ne cachait les vitres glacées par la nuit d'hiver : celui
qui l’habitait voulait sans doute que le petit jour, avant la première cloche, l’éveillât. Raymond ne discerne pas les signes d’une vie pure ; cette chambre faite pour l’oraison, lui inspire la pensée que le refus en amour, que le déni sont des retardements habiles dont le plaisir bénéficie. Il déchiffra quelques titres de livres, gronda : « Non ! mais quel idiot ! » Rien ne lui fut plus étranger que ces histoires d’un autre monde, ni qui lui donnât plus de dégoût. Que son père tardait à venir ! Il aurait voulu n'être plus seul, se sentait moqué par cette chambre. [l ouvrit la fenêtre et regarda les toits sous la lune tardive.
« Votre père est là. »
Il ferma la fenêtre, suivit Maria dans la chambre de Victor Larousselle, aperçut une ombre penchée vers le lit, reconnut sur une chaise l’énorme chapeau melon de son père, cette canne à bec d'ivoire (son cheval, autrefois, quand il jouait au cheval) ; mais le docteur s'étant relevé, il ne le reconnut pas. Ce vieillard qui lui souriait, qui l’attirait contre soi, il savait pourtant que c'était son père.
< Pas de tabac, pas d’alcool, pas de café ; des viandes blanches à midi, pas de viande le soir, et vous vivrez un siècle. Voilà ! »
Le docteur répéta : Voilà — de cette voix
traînante, quand l'esprit est ailleurs. Ses yeux ne quittaient pas Maria qui, le voyant immobile, prit les devants, ouvrit la porte et dit :
« Je crois que, maintenant, nous avons tous besoin de sommeil. »
Le docteur la suivit dans le vestibule ; il répétait d’une voix timide : « C’est tout de même une chance de nous être retrouvés. »
Lorsque hâtivement il s’habillait tout à l’heure, et dans le taxi, il avait décidé que cette courte phrase serait interrompue par Maria Cross et qu’elle s’écrierait : < À présent que je vous tiens, docteur, je ne vous lâche plus. » Mais ce n’était pas cela qu’elle avait répondu lorsque, dès le seuil, il s’était pressé de dire : « C’est une chance tout de même... » Voici qu'il répétait pour la quatrième fois la phrase préparée, comme si, à force d’insistance, düt surgir la réponse attendue. Mais non, Maria lui tendait son manteau, ne s’énervait pas, bien qu'il ne trouvât pas la manche ; elle disait doucement :
& C'est vrai que le monde est petit : ne nous sommes-nous pas retrouvés ce soir ? nous pouvons nous rencontrer encore. »
Comme elle feignait de n’entendre pas cette remarque du docteur : « Peut-être faudrait-il aider la chance. » il éleva la voix :
« Ne croyez-vous, pas, madame, qu'il nous
serait possible d’aider un peu la chance ? »
Que les morts seraient embarrassants s’ils revenaient ! Ils reviennent quelquefois ayant gardé de nous une image que nous souhaiterions ardemment de détruire, pleins de souvenirs que c’est notre passion d'oublier. Chaque vivant est embarrassé de ces noyés que le flux ramène.
« Je ne suis plus la paresseuse que vous avez connue, docteur ; je vais aller m’étendre parce que je dois être levée dès sept heures. »
Elle fut froissée qu’il ne se récriât pas. Elle était assommée de se sentir couvée d’un œil tenace par ce vieillard qui répétait : « Alors vous ne croyez pas que nous puissions aider le hasard ? Non ? » Elle répondit, avec une bonne grâce un peu courte, qu’il connaissait son adresse :
&« Moi, je ne vais guère à Bordeaux... Mais vous, peut-être... »
C’était tellement aimable de s’être dérangé !
« Si la lumière de l’escalier s’éteint, le bouton est là. »
Il ne bougeait pas, s’obstinait : Ne se ressentait-elle pas de sa chute ? Raymond sortit de l’ombre et demanda : « Quelle chute ? » Elle secoua la tête d’un air excédé ; dit dans un grand effort :
« Savez-vous ce qui serait gentil, docteur ?
Nous pourrions nous écrire. Je ne suis plus une épistolière enragée ; mais enfin, pour vous... ?
Il répondit :
« S’écrire n’est rien : À quoi sert d’écrire quand on ne se voit pas ?
— Mais c’est justement parce qu'on ne se voit pas !
— Non, non : ceux qui sont sûrs de ne se revoir jamais, croyez-vous qu'ils souhaitent que la vie artificielle d’une correspondance prolonge leur amitié ? Surtout quand l’un s'aperçoit que c’est pour l’autre une corvée... On devient lâche en vieillissant, Maria; on a eu sa part; on redoute un surcroît de chagrin. »
Il ne lui en avait jamais tant dit ; comprenait-elle enfin ? Elle était distraite à ce moment, parce que Larousselle l’appelait, qu'il était cinq heures, qu’elle avait hâte d’être débarrassée des Courrèges :
& Eh bien, c’est moi qui vous écrirai, docteur; et vous aurez la corvée de me répondre, »
Mais plus tard, comme, la porte fermée et verrouillée, elle rentrait dans la chambre, son mari l’entendit rire et lui demanda pourquoi elle riait.
« Tu ne sais pas ce que j'imagine ? Tu ne te moqueras pas ? Le docteur aurait été un
peu amoureux de moi, à Bordeaux... cela ne m'étonnerait pas du tout. »
Victor Larousselle répondit, d’une bouche pâteuse, qu'il n’était pas jaloux; et une de ses plus vieilles plaisanteries lui revint : « Encore un qui est mûr pour la froide pierre. » Il ajouta que le pauvre homme avait eu sans doute une petite attaque ; beaucoup de ses clients, qui n’osaient pas le lâcher, consultaient en secret d’autres médecins.
€ Tu n’as plus mal au cœur ? Tu ne sens plus ta main ? »
Non il ne souffrait plus :
« Pourvu que ça ne se sache pas à Bordeaux, mon histoire de ce soir. Par le petit Courrèges peut-être ?
— Ï] n’y va jamais. Dors... j’éteins. »
Elle s’assit dans l’ombre, ne bougea plus jusqu’à ce que se fût élevé un ronflement paisible. Alors elle sortit pour gagner sa chambre, hésita devant la porte entrebâillée de Bertrand, ne put se défendre de la pousser et, le seuil à peine franchi, renifla, furieuse, une odeur de tabac. une odeur humaine : « Il fallait que j’eusse perdu la tête pour introduire ici ce. » Elle ouvrit au vent de l’aube, s’agenouilla un instant au pied du lit ; ses lèvres remuèrent ; elle appuya ses yeux à l’oreiller.
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Comme autrefois, dans le coupé aux vitres ruisselantes sur une route de banlieue, un taxi emportait le docteur et Raymond, sans que d’abord ils échangeassent plus de paroles que dans ces matins oubliés. Maïs ce n’était pas le même silence : Raymond tenait la main du vieillard un peu affaissé contre lui; :il dit :
« Je ne savais pas qu’elle fût mariée.
— Ils n’ont averti personne ; du moins, je le crois, je l’espère. En tout cas, moi, je n’ai pas été averti. »
On disait que le jeune Bertrand avait tenu à cette régularisation. Le docteur cita ce mot de Victor Larousselle : « Je fais un mariage morganatique, >» Raymond murmura : « C’est énorme ! » Il observait à la dérobée, dans le petit jour, ce visage de supplicié, vit remuer les lèvres blanches. Cette face figée, ce masque
de pierre lui fit peur, et il chercha les premières paroles venues :
« Comment va la famille ? »
Tout le monde allait bien. Madeleine surtout était admirable, disait le docteur ; elle ne vivait que pour ses filles, les menait dans le monde, cachait ses larmes, se montrait digne enfin du héros qu’elle avait perdu. (Le docteur ne manquait jamais d’exalter son gendre tué à Guise, ni de lui faire amende honorable, s’accusait de l’avoir méconnu : tant d’hommes ont eu pendant la guerre une mort qui ne leur ressemblait pas !) Catherine, l’aînée de Madeleine, était fiancée au fils Michon, le troisième, on attendait qu'il eût vingt-deux ans pour déclarer les fiançailles.
« Surtout, ne le. dis pas. »
Il fit cette recommandation avec la voix de sa femme, et Raymond se retint de répondre :
« Qui veux-tu que ça intéresse ici ? » Le docteur s’interrompit, comme si l’eût assailli une douleur aiguë. Le jeune homme se livrait à des calculs : « Il a soixante-neuf ou soixantedix ans... Peut-on souffrir encore à cet âge, et après tant d'années écoulées ? » Il sentit alors sa propre blessure, fut pris de peur : non, non, cela passerait vite ; il se souvint de ce que répétait une de ses maîtresses : « En amour, quand je souffre, je me mets en boule, j’at- :
tends, je suis sûre que l’homme pour qui je souhaite de mourir, demain peut-être ne me sera plus rien ; l’objet de tant de souffrances ne vaudra plus un de mes regards : c’est terrible d’aimer et c’est honteux de ne plus aimer... » Pourtant ce vieillard, voilà dix-sept ans qu'il saigne : dans ces vies rangées, dans ces vies de devoir, la passion se conserve, se concentre ; rien ne l’use, aucun souffle ne l’évapore :; elle s’accumule, croupit, se corrompt, empoisonne, corrode le vase vivant qui l’enferme. Ils contournent l’Arc de Triomphe ; entre les arbres chétifs des Champs-Elysées, la chaussée noire coule comme l’Erèbe.
« Je crois que j’ai fini de bricoler ; on m'offre une place dans une usine : une fabrique de chicorée. Au bout d’un an, on me laisserait la direction. »
Le docteur répondit d’une voix distraite :
« Je suis bien content, mon petit... » et soudaiïn :
« Comment l’as-tu connue ?
— Qui donc ?
— Tu sais bien de qui je veux parler.
— Le camarade qui m’offre cette place ?
— Mais non : Maria.
— Ça date de loin : quand j'étais en philosophie, nous échangions quelques mots dans le tramway, je crois.
— Tu ne me l’avais pas dit. Une seule fois, je m’en souviens, tu as raconté qu'un ami te l’avait montrée dans la rue.
— C’est possible. Après dix-sept ans, je ne me rappelle plus bien... Ah ! oui; c’est au lendemain de cette rencontre qu’elle m'a adressé la parole — pour me demander de tes nouvelles, justement. Elle me connaissait de vue. Je crois que ce soir, d’ailleurs, sans son mari qui est venu à moi, elle m’eüût fait le coup du mépris. »
Le docteur parut rassuré, se rencogna. Il murmura : € Et puis, qu'est-ce que cela peut me faire? qu'est-ce que cela peut faire ? » Il fit le geste de déblayer, à deux maïns pétrit sa figure, se redressa et, tourné un peu vers Raymond, faisant un effort pour échapper à soi, pour n'avoir plus souci que de son enfant :
& Une fois ta position assurée, marie-toi, mon petit. »
Et comme Raymond riait, protestait, le vieillard fit retour sur lui-même, retomba sur luimême :
« Tu ne saurais croire comme il fait bon vivre au plus épais d’une famille... mais oui ! On porte sur soi les mille soucis des autres ; ces mille piqûres attirent le sang à la peau, tu comprends ? Elles nous détournent de notre
plaie secrète, de notre profonde plaie intérieure ; elles nous deviennent indispensables. Tu vois : je voulais attendre la fin du Congrès, mais c’est plus fort que moi : je vais prendre le train de huit heures, ce matin. L’important, dans la vie, c’est de se créer un refuge. A la fin, comme au commencement, il faut qu’une femme nous porte. »
Raymond marmonna : « Merci ! plutôt crever... » et il regardait ce vieil homme réduit, mangé aux vers.
« Tu ne peux pas imaginer quelle protection j'ai trouvée au milieu de vous. Une femme, des enfants, cela nous entoure, nous presse, nous défend contre la foule des choses désirables. Toi qui ne me parlais guère, — ce n’est pas un reproche, mon chéri, — tu ne sauras jamais combien de fois, au moment de céder à une sollicitation délicieuse, peutêtre criminelle, j'ai senti ta main sur mon épaule, et tu me ramenais doucement. »
Raymond gronda : « Quelle folie c’était que de croire qu’il existät des plaisirs défendus ! »
« Ah! nous ne sommes pas de la même espèce : moi, j'aurais eu vite fait de bousculer ma nichée.
— Crois-tu que je n’aie pas fait souffrir ta mère, moi aussi ? Nous ne sommes pas si différents ; ma nichée, que de fois l’ai-je bous-
culée en esprit !.… Tu ne sais pas... Ne proteste pas : quelques infidélités eussent peut-être mieux valu pour son bonheur que cette trahison de désir dont je me suis rendu coupable pendant trente ans. Îl faut que tu le saches, Raymond ; tu aurais de la peine à être un plus mauvais mari que je ne fus. Oui ! Oui ! J’ai rêvé mes débauches, moi... cela vaut-il mieux que de les vivre ? Et vois comme ta mère se venge aujourd’hui ; par un excès de soin :
rien ne m'est plus nécessaire que son importunité ; elle se donne un mal... nuit et jour elle me couve : ah! ma mort sera douce !
On n’est plus servi, tu sais : les domestiques d’aujourd’hui, comme elle dit, ne ressemblent pas à ceux d’autrefois ; nous n’avons pas remplacé Julie : tu te ‘souviens de Julie ? Elle s’est retirée dans son pays. Hé bien, ta mère supplée à tout ; je dois souvent la gronder : elle n’hésite pas à balayer elle-même ; elle frotte les parquets. »
Il s’interrompit, et, soudain suppliant :
« Ne reste pas seul. »
Raymond n’eut pas le loisir de répondre :
le taxi s’arrêtait devant le Grand-Hôtel : il fallut descendre, chercher la monnaie. Le docteur n’avait que le temps de préparer son bagage.
Cette heure des balayeurs et des maraîchers était familière à Raymond Courrèges ; il respira profondément, accueillit, reconnut les sensations accordées à ses retours dans l’aube : joie de l’animal éreinté, repu, qui ne souhaite que la tanière, le sommeil, qui va s’enfoncer en eux. Bonheur que son père ait voulu se séparer de lui sous le porche du Grand-Hôtel. Qu'il avait vieilli ! Quelle diminution ! Jamais trop de kilomètres entre la famille et nous, se dit-il, jamais nos proches ne seront assez lointains. Îl avait conscience de ne pas penser à Maria, se souvint d’avoir beaucoup à faire ce jourlà, prit un carnet, chercha la page, fut stupéfait de ce que sa journée semblait s’être élargie, — ou fallait-il croire que ce dont il avait prétendu la remplir s’était réduit ? Le matin ?
un désert ; l’après-midi ? ces deux rendezvous ? il n’irait pas. Il se penchait sur cette journée comme un enfant sur un puits : rien à y jeter que quelques cailloux ; comment combler ce trou ? Cela seul eût été à la mesure de ce vide : sonner à la porte de Maria, être annoncé, être reçu, s’asseoir dans la pièce où elle serait assise, lui adresser n’importe quels propos; moins que cela même eût suffi à occuper ces heures vacantes et beaucoup d’autres
encore : avoir pris rendez-vous avec Maria — fût-ce pour une date éloignée avec quelle patience de chasseur à l'affût ; aurait-il abattu les jours qui l’auraient séparé de ce jour !
Même eût-elle remis le rendez-vous, Raymond s’en serait consolé pourvu qu’elle en eût proposé un autre, et ce nouvel espoir eût été à la mesure du vide infini de sa vie. Sa vie n’est plus qu’une absence qu’il faut balancer par une attente. < Raisonnons, se dit-1l ; commençons par le possible : renouer avec Bertrand Larousselle, entrer dans la vie de Bertrand ? Pas un goût commun, pas une relation commune ; où le rencontrer, dans quelle sacristie, ce sacristain ? » Raymond brüle alors en esprit toutes les étapes entre lui et Maria : l’abîme franchi, il tient cette tête mystérieuse dans son bras droit replié, il sent sur son biceps la nuque rasée pareille à une joue de garçon ; et cette figure vient à sa rencontre, se rapproche, grossit, aussi vaine, hélas ! que sur l'écran du cinéma... Raymond s’étonne de ce que les premiers passants ne se retournent pas, ne s’aperçoivent pas de sa folie. Il s’abat sur un banc, face à la Madeleine. Le malheur est de l’avoir revue ; il n’aurait pas fallu la revoir : toutes ses passions, depuis dix-sept ans, avaient été à son insu allumées contre Maria — comme les paysans des Landes allument le
contre-feu... Mais il l’avait revue, et le feu demeurait le plus fort, se fortifiait des flammes par quoi on avait prétendu le combattre. Ses manies sensuelles, ses habitudes, cette science dans la débauche, patiemment acquise et cultivée, devenait complice de l’incendie qui maintenant ronflait, s’avançait sur un front immense, en crépitant.
« Mets-toi en boule, se répète-t-il, ça ne durera pas; en attendant que ce soit fini, drogue-toi; fais la planche. >» Son père, lui, aura souffert pourtant jusqu’à la mort ; mais aussi, quelle vie ! Le tout est de savoir si la débauche l’eût délivré de sa passion ; tout sert la passion : le jeûne l’exaspère, l’assouvissement la fortifie ; notre vertu la tient éveillée, l’irrite, elle nous terrifie, nous fascine ; maïs si nous cédons, notre lâcheté ne sera jamais à la mesure de son exigence... Ah ! forcenée ! Il aurait fallu demander à son père comment il a vécu avec ce cancer. Qu’y at-il au fond d’une vie vertueuse ? Quelles échappatoires ? Que peut Dieu ?
À sa gauche, Raymond s’efforçait de surprendre le mouvement de la grande aiguille sur le cadran de l’horloge pneumatique ; il songea que son père avait dû déjà quitter l’hôtel. Le désir lui vint d’embrasser une fois encore le vieillard : simple désir de fils ; mais
entre eux se noue un autre lien du sang, plus secret : ils sont parents par Maria Cross. Raymond descendit en hâte vers la Seine, bien qu’il y eût du temps encore avant le départ du train ; peut-être cédait-il à cette folie qui oblige de courir ceux dont les vêtements sont en feu. Intolérable certitude qu’il ne posséderait jamais Maria Cross et mourrait sans l’avoir possédée. Ce qu’il avait eu ne comptait pas; rien n’avait de prix que ce qu'il n’aurait jamais.
Cette Maria ! Il fut stupéfait de ce qu’un être, sans le vouloir, puisse peser d’un tel poids dans le destin d’un autre être. Il n’avait jamais songé à ces vertus qui sortent de nous, travaillent souvent à notre insu et à de grandes distances, d’autres cœurs. Au long de ce trottoir, entre les Tuileries et la Seine, la douleur pour la première fois l’obligeait d’arrêter sa pensée sur ces choses à quoi il n’avait jamais réfléchi. Sans doute, parce qu’au seuil de ce jour il se sent démuni d’ambitions, de projets, de jeux, rien ne le détourne de sa vie révolue ; n'ayant plus d’avenir, soudain tout son passé fourmille : que de créatures à qui son approche fut fatale ! Encore ne sait-il pas combien d’existences il a orientées, il a désorientées : il ignore qu’à cause de lui, telle femme a tué un germe dans son sein, qu’une jeune fille
est morte, que ce camarade est entré au séminaire, qu'indéfiniment chacun de ces drames en a suscité d’autres. Au bord de ce vide atroce qu'est ce jour sans Maria, et que suivront tant d’autres jours sans elle, il découvre à la fois cette dépendance et cette solitude : la plus étroite communion lui est imposée avec une femme qu’il est pourtant assuré de ne jamais atteindre ; il suffisait qu’elle vit la lumière, pour que Raymond demeurât dans les ténèbres : jusqu’à quand ? Et s’il en veut sortir coûte que coûte, s’il veut échapper à cette gravitation, quels autres défilés s'ouvrent à lui que ceux de la stupeur et du sommeil ?.… à moins que, dans son ciel, cet astre soudain s’éteigne, comme tout amour s'éteint. Mais Raymond porte en lui une passion forcenée, héritée de son père — passion toute-puissante, capable d’enfanter jusqu’à la mort d’autres mondes vivants, d’autres Maria Cross dont il deviendra tour à tour le satellite misérable... Il faudrait qu'avant la mort du père et du fils, se révèle à eux enfin Celui qui à leur insu appelle, attire, du plus profond de leur être, cette marée brülante.
Il passa la Seine déserte, regarda l'horloge de la gare : son père devait être dans le train, déjà. Raymond descendit sur le quai de départ, longea le convoi, n’eut pas à chercher long-
temps : derrière une vitre, se détachait cette figure morte ; les paupières étaient closes, les mains jointes sur un journal déplié, la tête un peu renversée, la bouche entrouverte. Raymond toqua du doigt ; le cadavre ouvrit les yeux, reconnut celui qui avait frappé, sourit, et, trébuchant, s’avança à sa rencontre dans le couloir. Mais tout son bonheur fut empoisonné par la crainte puérile que le train partit sans que Raymond ait eu le temps de descendre.
« Maintenant que je t’ai vu, que je sais que tu as voulu me revoir, va-t’en, mon chéri ; on ferme les portières. »
En vain le jeune homme lui assurait que cinq minutes restaient encore et qu'en tout cas le train s’arrêtait à la gare d’Austerlitz : le vieillard ne redevint tranquille que lorsque son fils fut de nouveau sur le quai ; alors, ayant baissé la glace, il l’enveloppa d’un regard plein d’amour.
Raymond s’informait si rien ne manquait au voyageur : voulait-il un autre journal, un livre ? Avait-il retenu sa place au wagon-restaurant ? Le docteur répondait : « Oui...
oui. », dévorait des yeux ce garçon, cet homme si différent de lui, si pareil à lui — cette part de son être qui lui survivrait un peu de temps et qu’il ne devait jamais revoir.
AC H EtV Ë D’IMPRIMER