PREMIERE
Mad. L u Z e R e , St. FRANC.
St. Franc.
J E vous demande mille pardons, madame : c'est uit étourdi dont le cœur n'est pis méchant ; mais tout nouvellement échappé de la cour , il outre la folie française c il se croit tout permis ici. Cependant ^ comme je lui conaois des sentimens d'honneur ^ de
la raison, par intervalles, j'ose vous promettre pour lui qu'à l'avenir. ...
Mad. L U Z E R E , /e faisant asseoir»
N'en parlons plus , monsieur le chevalier j s'il nous a causé quelques désagrémens , votre honnêteté sait réparer ses fautes. Si tous les militaires vous ressembloient , on endureroit les malheurs de la guerre avec bien plus de résignation.^
St. Franc. "
' Ne vous y.trompez pas , madame : nous pensons tous que c'est bien assez d'obéir à la nécessité terrible qui nous ordonne, dans les batailles, de fermer l'oreille aux cris de la nature et de la pitié. Pour moi , dans les intervalles de ces sanglantes calamités, je me sens un besoin de paix , mon ame soupire après quelqu'action généreuse ; je tâche en soulageant l'humanité souffrante , de réparer les maux dont j'ai été le fatal instrument. Eh! comment le triste spectacle de la guerre, en offrant des scènes si douloureuses , ne rendroit-il pas le cœur de l'homme plus tendre et plus sensible ?
Mad. L u z E R E.
Avec des sentimens aussi nobles , que vous avez du essuyer de larmes amères 1 ^ Mais vous êtes heureux sans doute , car on Test dès qu'on se plait à faire le bien.
St. Franc.
J'ai eu le bonheur d'apprendre à réfléchir en avançant en âge. L'infortune me ftt- prendre les armes, l'habitude m'en fait un devoir; le cielm'a favorisé dans les combats, ^ je ne saurois cependant dire avoir vécu heureux, à moins qu'on ne le soit en s'élevant au dessus de son sort..
Mad. L u Z £ R £.
Cependant la place que vous occupez peut avoir des avantages dignes d'être enviés : il me semble qu'un officier tel que vous ^ dans plus d'une occar sion , joue un rôle distingué.
St. Franc.
Il est vraî, madame, que cette place peut récompenser un vieux militaire de ses longs services. De simple soldat , je suis parvenu au grade d'officier : incorporé depuis cinq ans dans un autre régiment que celui où je fis lapprentissage de la guerre ;. resté presque seul de tant d'hommes tués à mes côtés, j*ai remporté des drapeaux qui m'ont fait des envieux, h- Notre général , le gj;aiKHh»tauxi£e , que vous verrez peut-être demain, car il n*est qu'à quelques lieues d'ici, m'a donné la place que j'occupe. Mon colonel qui s'y opposoit, me hait, et sa haine veille et saisie le moindre prétexte pour éclater. Valcourt , dont l'esprit est si léger, est bien plus juste que son pèrej son cœur est droit, son ame est noble, il s'est montré dans tous les tems mon défenseur. Je lui dois beaucoup. — Mais son père qui cherche à m'humilier , me rappelle sans cesse mon obscure origine; et il oublie les cicatrices dont ce sein est couvert»
Mad. L u z £ R £.
Il est bien dur d'être forcé de vivre avec son ennemi : je vous plains.
. St. F R A N c.
Ahî madame, ce n'est pas le chagrin qui dévore mon cœur ; ^ que de peines plus secrettesme consument! elles sont réelles; elles ne sont point nées de l'arabîtion, elles sont filles de la nature. — Mais pardon, j'oubliois que je ne vou? entretiens que de moi, — ce n'est pas en votre présence que je dois gémir ! Est-ce à moi de troubler la sérénité de votre ame 1 — Vous me spmble^ heureuse ; — vous êtes mère d'pn enfant qui doit combler votre félicité; vous touchez au moment lé plus beau de la vie , et pour elle et pour vous; — elle est belle , elle paroît si douce 1... Vous êtes prête enfin à la marier. Prenez bien garde madame, de vous tromper au choix de son époux. Qu'il seroit cruel de lui voir contracter un lien funeste qui feroit le malheur de sa vie»
Mad. L u z E R E.
Heureusement que le jeune homme à quî je la doiTue, réunit les plus excellentes qualités. SU ne lui apporte pas les mêmes biens qui composent la 4ot de ma fille , je le regarde comme plus riche par les vertus qn*il possède.
Si. Franc.
Ses mœurs vous sont donc bien connues î
Mad. L u z E R E.
J3epuis sept ans, elles ne se sont point démenties.
St. F R A N c.
Il vous aime , il vous respecte î
Mad. L U z E R E.
Comme si j'étois sa mère.
St. Franc.
Il mérite d'être heureux : jouissez de votre* bonheur.
Mad. Lu^z^F-R E.
Ahî monsieur, lapparence du bonheur est souvent trompeuse. ^ Chacun a ses peines, et plus elle$ sont renfermées, plus nous les sentons vivement.
St. F R a N c.
Comment, madame ?
Mad. L u z E R E.
On a souvent de certains intérêts de ne pas tout dire, ^ n'est- il pas vrai qu'il faut se connoître avant de risquer une confidence qu'on voudroit hazar-» der ? ^ Vous vous attendrissez ?
St. Franc.
Je sens ce que vous dites , madame : mon ame , comme la vAtre a besoin de s'ouvrir, et je vais vous donner l'exemple. -* Vous êtes mère, votre cœur doit répondre au mien. ( après une pause. ) Mes camarades ignorent tous la cause d'une mélancolie profonde qu'ils me reprochent chaque jour. — Oui, je suis à plaindre, je ne jouis ni des honneurs- ni des plaisirs attachés à mon rang. ^ JVus un fils que ^aimais , au momeat de sa nais-^
sance , je n*avois que des larmes à répandre sur lui. Aujourd'hui que la fortune m*a souri , que je puis lui faire un sort heureux, j'îgnore ce qu il est devenu. ^ Son souvenir me poqrsuit sans cesse. ^ Héritier de mon infortune, il fut forcé de prendre le parti des armes, il porta le même uniforme du soldat que je commande aujourd'hui. Aussi , dans chacun d'eux, je crois voir et reconnoître mon enfant; tous me sont chersj ^ peut-être vît-il encore; mais jelai perdu , madame, d'une façon à presque désirer de ne le trouver jamais.
M ad. L u Z E R £, extrêmement émue.
Vous vous intéressez à la cause de tous les soldats infortunés l
St. Franc.
Si je m'y intéresse l •. , Mon fils est du nombre. 'Mad. LuZEB E, avec la plus grande véhémence. Ahl monsieur! écoutez-moi: vous Tavez dit , je suis mère. C'est le ciel qui vous a conduit ici pour rassurer mon cœur; il brûle à son tour de s'expliquer, ^ la confiance a ses périls, je le sais, mais celle que vous inspirez ne peut être dangereuse]- ►je vais vous livrer le secret de ma vie.
St. Franc.
Tout nous réunit, candeur, franchise. Faut-il attester rhonheur.
Mad. L u Z E R E.
Non. ^ Votre physionomie annonce la candeur de votre ame.( à demie-voix. ) Guidez-moi , înstruisei^-moi. — Depuis votre arrivée je n'existe plus. ^ Sachez que ce même jeune homme qui dott épouser ma fille, à l'heure où je vous parle , voit le trépas suspendu sur sa tête; — je vous confie sa destinée, sa malheureuse destinée. ...
St. Franc, tres-has.
Achevez.
Mad. L U Z £ R £ , du même ton.
Hélas 1 sauvez-le , il est» . . •
DRAME. Si
St. franc, Mad. LUZERE, CLARY.
C L A R Y , accourant toute éplorét.
O cîell . . . ciell -H monsieur le chevalier , à son secours : — ô ma mère ! ( ZlU tombe. ) Mad. LUZER£, la relevant.
Qu est-il arrivé ?
St. F ft A N c.
Expliquez- vous, parlez. Calmez-vous.
Des gardes emmènent Durîmel.
V Mad. L u z £ R £.
O Dieu i
Ils sont entrés, ils se sont emparés de lui, ils le ' conduisant à travers tour un peuple, *- j ai vainement couru. . . Durimel se laissoit entraîner sans élever aucun cri, aucun gémissement , — comme s'il étoit coupable.
Mad. L u z É R E , aux pieds de St. Franc.
^ Ahl monsieur ! ^ Courez . . . Faites qu'on le délivre. Votre autorité dans le régiment doit avoir un crédit sûr; embrassez sa cause.*- Si vous sa- YÎezL..
St. F R A N G.
Je prendrai sa défense , je vous le promets. Maïs , àe grâce, achevez un aveu. . , ,
Mad. L u z £ R E.
>h! ^ ( a sa fille. ) Ma fillel Hélas! je frémis J ^ éloigne-toi , ma chère fille , laisse-nous un moment ; -. éloigne- toi, — écoute une mère....
Vous vous cachez encore de mot ! , . . • Ah ! si cela continue , il faudra que je meure. ( Elle sort^ jpénëtrécde la plus vive inquiétude. )
%i LE DÉSERTEUR;