Le dessin au fusain
L'emploi du fusain seul, comme mode de reproduction ^ ne remonte pas très-loin ; on ne s'en servait, primitivement, que pour les esquisses, l'extrême facilité avec laquelle il se laissé effacer permettant de revenir plusieurs fois, en les corrigeant, sur les mômes traits sans salir ou altérer le papier.
Jusqu'au moment oii l'on découvrit un procédé pour le fixer, on lui préférait, à juste titre, le crayon noir ou la mine de plomb, qui présentaient plus de solidité ; aussi trouve-t-on très-rarement des dessins au fusain un peu finis des maîtres anciens.
La galerie du Louvre n'en possède que quelques-uns à peine, encore la plupart sont-ils mélangés de crayon noir et à demi effacés.
Dans ces dernières années, employé par des artistes distingués, ce genre de dessin a fait des progrès immenses. Pour se convaincre de tout le parti que Ton peut en tirer, il suffit d'avoir vu quelques-uns des boaux paysages de M. Appto
(de Lyon). Qui ne s'est arrêté longtemps, aux derniers Salons, devant ces belles études de Crémieux, d'un si grand caractère, d'une si belle couleur, qu'elles peuvent rivaliser avec quelque peinture que ce soit ?
Quel calme, quelle grandeur dans son paysage intitulé : Retour des champs^ environs de Creys (Isère), acheté par l'État et placé au Musée du Luxembourg I
Qui n'a remarqué aussi les charmants dessins de M. Lalanne, le spirituel et habile aqua-fortiste? Ses fusains rivalisent avec ses eaux-fortes, et ce n'est pas peu dire. Nul comme lui ne sait croquer une ruelle noire et tortueuse, aux pavés inégaux, aux masures lézardées et chancelantes ; nul ne cisèle avec un burin plus capricieux et plus amusant une de ces vieilles et pittoresques constructions normandes, aux poutres saillantes, aux étages chevauchant les uns sur les autres, comme il en reste à peine quelques-unes aujourd'hui, et comme il n'en restera plus demain.
Ses fusains sont surtout remarquables par leur légèreté et leur finesse de ton ; il y a de lui certaines études si pleines de vapeur , d'air et de lumière , qu'on les croirait signées Corot.
MM. Allongé, Courdouan , Bellel , ont fait aussi de fort belles choses au fusain; ce dernier remploie comme le crayon noir.
Plusieurs autres artistes, parmi lesquels il faut citer au premier rang MM. Français et Hanoteau, ont cultivé ce genre
avec grand succès, mais ils ne s'en sont pas fait une sorte de spécialité comme ceux que nous venons de signaler.
Nous passerons sous silence les peintres de genre et d'iiistoire qui s'en sont servi avec talent; nous parlerons plus spécialement du paysage, car c'est surtout dans ce dernier genre que le fusain offre le plus de ressources.
En effet, on arrive, par ce moyen, à rendre, en quelques heures, souvent même en quelques minutes, des effets qui auraient exigé plusieurs jours de travail, si on avait employé soit la mine de plomb, soit le crayon noir.
Un lever de soleil, un crépuscule, sont presque inabordables par les procédés de-dessin £>rdinaires ; on est réduit à les rendre de souvenir. Par le fusain, au contraire, on arrive, avec de l'habitude, à reproduire les effets les plus fugitifs : une matinée avec sa vapeur lumineuse; un coup de \soleil sur des nuages; un de ces mille accidents de lumière qui changent si souvent le caractère d'un paysage, et lui donnent des aspects inattendus qu'on ne pourrait retrouver ni se rappeler quelques heures plus tard.
Si le fusain a de grands avantages, il n'est pas|sans offrir quelques inconvénients, non dans l'exécution matérielle, mais par la propension qu'il donne à négliger îe dessin et la ligne, à se contenter d'à peu près, à oublier le modèle que Ton a sous les yeux, pour ne se souvenir' que de procédés et de ficelles, enfln, à ne chercher qu'une certaine apparence agréable à Tœil, sans s'inquiéter de la vérité.
Pour un amateur qui ne voit dans fart qu'une distr^pir
lion, c'est 14 ùile chose de peu d'împortanee; mais pour un peintre, c*est un défaut réel, une des principales qualités de l'artiste étant d'être naïf et consciencieux.
. Quoi qu'il en soit, le fusain, grâce au fixatif qui le rend aussi solide et aussi inaltérable que la gravure, reste, après la peinture, le plus souple, le plus rapide, le plus puissant mo^en de reproduction, celui qui se prête le mieux à rendre tpu s les effets, tous les aspects de la nature et les variations , infinies de l'ombre et de la lumière.
Si, parmi les peintres, il en est encore qui le délaissent, c'est qu'ils se sont laissé rebuter dès le commencement par les difficultés qu'ilaout rencontrées dans son emploi.
Ce sont ces recherches de procédés, recherches difficiles et souvent décourageantes, ces premiers tâtonnements, que je me propose d'éviter, en publiant ces quelques lignes, à ceux iqui, séduits paroles beaux résultats du fusain, voudraient en essayer eux-mêmes. ^ .
LE
DESSIN âU FUSAIN
DU CHOIX ÛU FUSAIM.
Si l'on peut se contenter d'un fusain quelconque pour une simple esquisse, il n'en est pas de même lorsqu'on veut obtenir un dessin fmi. Les jeunes branches du fusain proprement dit (vulgairement bonnet d'évêque)^ arbrisseau aux feuilles dentelées,, aux baies rouges à quatre pans, si commun dans les taillis et les haies du centre de la France, donnent un produit qui est le plus souvent aigre et dur; il gratte et éraille le papier. On doit le rejeter ou ne s'en servir que pour les choses excessivement délicates, par exemple, pour accentuer la silhouette d'une branche, pour les herbes du premier plan; encore ne faut-il pas en abuser. Ce fusain se présente ordinairement sous la forme de branches rondes, petites et très-rarement droites ; il est fort et incommode à manier.
Le fusain que l'on fait avec les branches du tilleul vaut mieux que le précédent, mais seulement lors-
qu'il a subi une cuisson suffisante. Il est souvent graveleux et cassant et se recouvre quelquefois d'un léger enduit terne et grisâtre, presque terreux, se refusant à marquer le papier, très-gênant pour le dessinateur.
Comme les branches du tilleul sont ordinairement trop volumineuses, on les fend en plusieurs morceaux ; aussi ce fusain est-il, le plus ordinairement, triangulaire ou quadrangulaire.
Le meilleur de tous est, sans contredit, le fusain de saule. Gras, onctueux, s'étendant parfaitement sur le papier, il présente toutes les qualités désirables et permet d'obtenir des effets d'une vigueur étonnante.
Il n'en est pas qui se laisse effacer avec plus de facilité et qui fatigue moins le papier.
Mais, pour ce fusain, comme pour les autres, le degré de cuisson est une chose très-importante.
Un fusain bien cuit doit être d'un beau noir velouté, sans aucune teinte rougeâtre, onctueux au toucher, et rendre, lorsqu'on le laisse tomber, un son clair et presque métallique.
Cependant on ne peut poser une règle absolue : certains artistes préfèrent le fusain peu cuit, précisément à cause de ce ton rougeâtre qui donne de la chaleur au dessin ; mais cette coloration n'est pas de longue durée, et, par une cause que je ne saurais préciser, elle passe, au bout de quelque temps, au noir du fusain ordinaire.
Il est assez rare de trouver, chez les marchands de couleurs, de bons fusains ; il vaut toujours mieux s'adresser directement à une fabrique.