‹ Le dessin des animaux en Grèce d'après les vases peintsChapitre 1 sur 40 · M. EDMOND POTTIER · texte numérisé non relu

M. EDMOND POTTIER

MEMBRE DE 1,'lNSTITnT

Hommage de profonde reconnaissance et de respectueux dévouement.

Griffon. — Détail d'une oeiiochoé de style rhodien. yn' s. av. J.-C. — Collection Morin. n« 2Sig.

Sphinx. — Détail d'une œnoçhoé de stj-le rhodien. vn' s. av. J.-C. — Louvre. Salle A, n" 320.

J'ai accepté de présenter ce livre au public parce que c'est une thèse passée à l'Ecole du Louvre et parce qu'il me semble nécessaire d'expliquer le caractère assez particulier de ce travail, un peu différent de ce que l'on cherche ordinairement dans un mémoire d' archéologie. Cette thèse a été composée et écrite par un artiste. J'en avais proposé le sujet à M. Morin- Jean, qui suivait mon cours depuis plusieurs années, car depuis longtemps je voyais là une occasion d'ajouter un beau chapitre à l'histoire de l'art antique. Mais c'est lui qui en a conçu et exécuté le plan et il en a tiré autre chose qu'une monographie scientifique telle qu'elle eût été réalisée, par exemple, par un de nos élèves sorti de l'Ecole normale et candidat à l'Ecole d'Athènes. L'auteur a observé et rédigé en artiste encore plus qu'en archéologue et en érudit, bien que ses travaux antérieurs nous aient donné la preuve qu'il est très préparé à des études de science proprement dite. Mais celui-ci est dû en particulier à l'excellent dessinateur et copiste de vases grecs que M. Morin a voulu être en cette circonstance.

Je suis loin de m'en plaindre, car j'estime que des dessinateurs précis, observant minutieusement les détails et retraçant lentement tous les traits de l'œuvre antique, ont beaucoup de choses à nous apprendre sur les particularités que notre œil néglige ou voit trop rapidement. J'en ai déjà fait l' expérience avec un autre de mes élèves, artiste fort estimé

dans le monde archéologique, M. Devillard. M. Furtwaengler, dans son grand ouvrage sur la Griechische Vasenmalerei, s'est fort bien trouvé de sa collaboration avec M. Reichhold dont les notices techniques figurent à côté des siennes .De même , si nous pouvions inspirer à quelque jeune chimiste de se consacrer entièrement aux nombreux problèmes soulevés par l industrie des vases antiques, nul doute que notre science en tirerait un bénéfice certain et considérable.

M. Morin-Jean a donc réalisé dans son livre une œuvre double où le dessinateur a au moins autant de part que F archéologue. Contrairement à l'usage, ses dessins ne sont pas une illustration du texte ; mais, comme il le dit lui-même, ils sont le point de départ de son travail, la partie essentielle qu'accompagne un commentaire écrit. On sera sensible, je crois, à la netteté précise et consciencieuse de ses relevés, au scrupule qu'il a eu de ne jamais dessiner d'après une gravure ou même une photographie, mais de tout tirer directement d'originaux calqués et copiés par lui. En rangeant chronologiquement ces reproductions si fidèles, on a la surprise de voir évoluer naturellement et librement le style grec, de saisir les différences des écoles, les systèmes particuliers à chaque fabrique. Les conclusions archéologiques naissent toutes seules de ces comparaisons. L'auteur a essayé de les fixer en quelques traits sobrement indiqués ; parfois même il a eu recours à des sortes de tableaux synoptiques pour rendre plus nettement sa pensée. S'il paraît en ce sens pencher vers un exposé un peu trop systématique et trop rigoureux, qu'on n'oublie pas que c'est pour mieux démontrer la pénétration réciproque des écoles, pour ne pas juxtaposer les fabriques et ne pas les présenter trop isolées les unes des autres.

Cette étude sur les animaliers de la céramique grecque, qu'il a poursuivie dans des détails fort minutieux et pour laquelle il a exploré beaucoup de musées, me semble aboutir à des résultats d'un grand intérêt. D'abord elle nous confirme dans l'idée que nous avons raison de parler de styles régionaux et d'écoles. Les questions de centres de fabrication restent indécises, mais elles sont, à mon avis, de moindre importance. L'essentiel est de constater que, même en tenant compte des influences réciproques, un ouvrier ionien ne 'dessinait pas comme un corinthien, ni un béotien comme un attique. On est même surpris qu'il ait pu exister chez

les potiers grecs de si notables différences dans la pratique de l'art du dessin. En second lieu, un principe domine toutes les écoles grecques : la représentation conventionnelle et quasi abstraite de l'animal. Sans doute, tous ces artistes observent bien la nature, mais on peut dire qu'aucun ne dessine « d'après nature » au sens rigoureux où les modernes entendent ce mot. L'interprétation est toujours si large, si libre, si éloignée de la réalité vraie, qu'on se trouve en présence d'une véritable transformation réfléchie et voulue. Dans ce sens, le céramiste reste toujours et avant tout « un décorateur ». C'est un trait essentiellement grec. L' idéalisme impénitent qui est au fond de chacun d'eux ne leur permet pas de voir la nature autrement que transformée et adaptée aux besoins et à la volonté de l'homme. Pour la même raison, ils ne choisissent parmi les animaux à reproduire que ceux qui, pour des motifs divers, intéressent directement la vie de l'humanité. Nous ne concevons plus l'art de cette façon ! Mais cette façon est la raison d'être et le fond même de l'esthétique grecque.

Quand le livre de M. Morin-Jean ne nous apporterait que ces quelques démonstrations, ce serait assez pour dire que c'est un bon livre.

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