V. Carducho (1578-X
Un peintre ignorant mais bon praticien a entrepris Je copier d’après nature une tête disproportionnée et irrégulière en tout ou en partie, comme il arrive d’ordinaire. Ces apparences entreront dans le souvenir des hommes sans aucune correction. L’excellent praticien a copié son modèle avec ponctualité, mais il a fallu que cette copie fût exécutée avec les imperfections qu’offrait l’original : ce qui ne serait pas arrivé, si le peintre avait été savant, parce qu’alors il aurait corrigé et amendé la nature avec le raisonnement et la docte compréhension qu’il eût possédée. Voici la cause, sans aucun doute, pour laquelle les grands et éminents peintres ne furent pas des portraitistes, car ce que ceux-ci doivent faire c’est de s’assujettir à l’imitation du modèle incorrect ou non, sans plus discuter ni savoir ; ce que ne pourra faire sans violenter beaucoup son génie celui qui a accoutumé son entendement et sa vue à de belles formes et proportions
Dialogos de la Pintura. (Traduction H. Guerlin.)
J. -B. Oudry (d 686-1 755).
Opinion de Largillière. — Qu’est-ce que le Dessin, disoit-il ? Une imitation exacte de l’objet qu’on veut représenter. Gomment parvient-on à bien saisir cette imitation? Par une grande habitude d’accuser le trait, tel qu’on le voit; mais si le naturel ou le modèle, dont on peut disposer, n’est pas des plus parfaits,
1 . Il est inutile de faire observer qu'ici Carducho se trompe lourdement. Titien, Vélasquez, Rubens, etc., sont d’excellents portraitistes. Il est curieux de voir i. quelles aberrations un idéalisme mal compris peut entraîner un homme detalent.
FAUT-IL CORRIGER LA NATURE
doit-on limiter avec tous ses défauts? Voilà où commence l’embarras. L’école de Flandres dit oui : la nôtre dit non. IL faut , dit l’École Française, lorsque l'on dessine d'après le naturel , corriger à l’aide du goût , ses défauts . Il faut , dit l’Ecole Flamande, accoutumer la jeunesse à rendre le naturel, tel quon le voit , et si bien que dans les diverses académies que dessineront les Élèves, l'on reconnaisse les différens modèles d’après lesquels ils les auront dessinées. Quand une fois ils en seront là, ils porteront la même exactitude à l’étude de P Antique et avec beaucoup plus de profit que nen pourront tirer ceux qui se seront laissés aller à dessiner de manière à ne plus voir ni le naturel, ni l’Antique, que par les yeux de leur maître :
M. de l’Argillière ne balançoit pas à prendre parti pour ce dernier raisonnement.
Conférence donnée à ! Académie royale de Peinture.
Diderot (1713-1784).
La nature ne fait rien d’incorrect. Toute forme, belle ou laide, a sa cause; et, de tous les êtres qui existent, il n’y en a pas un qui ne soit comme il doit être.
Voyez cette femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. L’accroissement successif de l’orbe n’a plus distendu ses paupières; elles sont rentrées dans la cavité que l'absence de l’organe a creusée; elles se sont rapetissées. Celles d’en-haut ont entraîné les sourcils, celles d’en-bas ont fait remonter légèrement les joues ; la lèvre supérieure s’est ressentie de ce mouvement et s’est relevée; l’altération a affecté toutes les parties du visage, selon qu’elles étaient plus éloignées ou plus voisines du lieu principal de l’accident. Mais, croyez-vous que la difformité se soit renfermée dans l’ovale ? Croyez- vous que le col en ait été tout à fait garanti, et les épaules, et la gorge? Oui bien,
pour vos yeux et les miens. Mais appelez la nature; présentezlui ce col, ces épaules, cette gorge; et la nature dira: cela, c'est le col, ce sont les épaules, c’est la gorge d une femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse...
Nous disons d'un homme qui passe dans la rue, qu’il est mal fait. Oui, selon nos pauvres règles ; mais selon la nature, c’est autre chose. Nous disons d’une statue qu’elle est dans les proportions les plus belles. Oui, d’après nos pauvres règles; mais selon la na t ure ?
Essai sur la Peinture.