CHEZ NOS PREMIERS ANCÊTRES
Nous allons pénétrer maintenant dans les édifices dont nous n’avons jusqu’ici considéré que l’extérieur, et nous suivrons l’art de l’ameublement depuis la rigide
no. 199. fig. 200. fig. 201:
stalle en bois du moyen âge jusqu’au fauteuil moderne ; depuis le coffre carré dont le musée de Cluny nous offre de beaux exemples jusqu’au secrétaire, à l’ar-
moire, au chiffonnier modernes, en nous rappelant toujours que c’est au point de vue de la forme et du parti qu’un artiste peut en tirer dans ses compositions, que nous étudierons ces objets mobiliers, comme nous avons étudié les édifices euxmêmes.
Beaucoup d’objets mobiliers des premiers temps de notre civilisation ne sont
connus que par les représentations qu’on en a trouvées dans les sculptures de l’époque, bas-reliefs, chapiteaux, etc., etc. Viollet-le-Duc en a reconstitué un grand nombre de cette façon, et certaines découvertes des objets eux-mêmes, d’une authenticité absolue, sont venues compléter et confirmer ses travaux.
Pour la période romaine, des vases de bronze, des poteries, des armes, trouvés
fig. 203. fig. 204.
dans les fouilles, dans le lit des fleuves, dans les sépultures, font revivre pour nous cette importante époque (fig. 199 à 202).
A la période mérovingienne appartiennent des meubles aux formes lourdes et massives, dont les ornements, tirés pour la plupart des figures géométriques, sont généralement obtenus au moyen d’incrustations d’ivoire, de nacre, de métaux et de pierres précieuses (fig. 203 à 207).
Les meubles en usage étaient d’abord des sièges de formes diverses, soit en bois, soit en fer, comme par exemple le trône de Dagobert, que l’on voit à l’église de Saint-Denis ; ces sièges étaient garnis de sangles sur lesquelles on plaçait
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un coussin. Les lits étaient construits d'une façon analogue; notre gravure (fîg. 206) en montre un dégarni de ses coussins ; puis des armoires qui, par leur disposition générale, différaient peu des nôtres, et enfin des bahuts. Le bahut peut être considéré comme le meuble par excellence de tout le moyen âge. On l’emploie à serrer les vêtements, les ustensiles de ménage, les objets pré-
Fir. m*i.
cicux et l’argent. On s’en sert comme de table en s’asseyant devant sur des sièges plus bas. On s’assied dessus en le garnissant de tapis, d'étofles, de coussins, et nous trouvons un ressouvenir de cet usage dans ces cof-
fres pour le bois de chauffage, dont le couvercle rembourré et garni d’étoffe plus ou moins riche, sert encore aujourd'hui de banquette dans les antichambres. Ces bahuts furent d’abord construits avec des planches serrées et fortement collées, que l’on consolidait encore en recouvrant le tout avec de la toile ou du cuir qu’on y faisait adhérer extérieurement au moyen d’un marouflage, puis on décorait la surface de peintures. Plus tard on renonça au marouflage, et
l’on appliqua sur les bahuts des pentures en fer pour relier entre elles les planches qui formaient les parois du meuble. Ce systèmedonna naissance àune ornementation
fig. 207.
charmante où le fer, contourné à plaisir, se couvrait encore de gracieuses ciselures
(fig. 208). Le xm® siècle a excellé dans l’art de la ferronnerie. On eut ensuite 1 idée, pour combattre la force expansive du bois qui parvenait encore à jouer
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malgré ces précautions, de former les parois' des meubles de panneaux n’ayant que la largeur de la planche, et encadrés dans des montants raccordés d’équerre. Le xiv° siècle et les siècles suivants on t tiré un heureux parti de cette disposi-
« tion, en décorant de moulures et de riches sculptures ces panneaux et leurs en- cadrements. On ajouta des pieds au bahut (fig. 209), puis graduellement on éleva les montants au-dessus du couvercle (fig. 227), et on s’en servit pour supporter
des tablettes de dressoir et un couronnement en forme de dais. C’est ce que l’on a appelé la crédence, meuble qui apparaît au xve siècle (fig. 213).
Le dais s’adaptait également aux stalles d’appai-at (fig. 207) ; chayères, qui,
en conséquence de leur poids, restaient appliquées au mur, tandis que les sièges plus légers, bancs, tabourets, pliants, fauteuils, faudesteuils, pouvaient se déplacer et permettaient aux personnages secondaires de se ranger en cercle autour du seigneur assis sur le siège d’honneur. Ces sièges, comme il est dit plus haut, étaient garnis d'étoffe. Les murailles étaient également recouvertes de tissus plus ou moins riches dans lesquels on retrouve, au point de vue de l’ornementation, la même marche que nous avons remarquée dans la sculpture des monuments; au commencement, la figure géométrique, des cercles, des carrés, des losanges, puis
FIG. ‘Jl~2.
des plantes et des animaux aux formes fantastiques et se rapprochant beaucoup des formes géométriques (fig. 210, 211,212, 214); puisgraduellement, le goûts epure, les artistes ontlidée de regarder lanature pour composer leurs motifs d’ornementation. Les plantes, les oiseaux deviennent plus justes de forme, et l’oi’nementation des tissus progresse en même temps que la sculpture des meubles (fig. 215 à 217 et226).
Un motif d’ornement très fréquent au xive et au xv* siècle, et qui se voit même encore dans une partie du xvi®, c’est la serviette flottante dont on décorait le fond des panneaux et qui donnait beaucoup d’élégance au meuble en y multipliant la ligne verticale (fig. 218 à 220)
Remarquons, en passant, qu’à cette époque l'ornementation d’un meuble se
fig. 213. — Crédence du xve siècle.
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prenait dans la masse. On taillait en plein bois. Les immenses forêts qui couvraient le sol offraient une ressource inépuisable et permettaient ce luxe. Aujour-
d’hui les grandes forêts ont disparu pour la plupart, et, en même temps, les besoins ont augmenté dans une énorme proportion; il faut économiser le bois;
l’esprit inventif de l’ébéniste a multiplié les joints et les assemblages pour rapporter les épaisseurs nécessaires aux sculptures. Est-ce un bien, est-ce un mal? Cela n’est point notre affaire, nous constatons simplement, en cherchant à déter-
miner les caractères qui peuvent faire reconnaître les productions des différentes époques.
Nous retrouvons dans les meubles du moyen âge l'application du principe qui
a guidé les architectes de la même période; le charme delà forme naissant de son adaptation la plus juste possible à l’usage; les conditions de la matière employée,
acceptées franchement, et les nécessités de la construction fournissant des motifs d’ornement. Les montants sont assemblés carrément et non encore à onglet comme on les fit plus tard. Si une console est nécessaire pour soulager la portée d’une
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traverse, on cherchera à lui donner la forme la plus harmonieuse possible; si le meuble est riche, on ornera de sculptures celte pièce indispensable à sa solidité, mais
on ne la dissimulera pas; loin de là, on en accentuera la forme parla décoration qu’on y appliquera. Voyez comme ce pied de table est (fig. 222) heureusement
disposé pour fournir une base solide au meuble. Un patin évidé en dessous pour lui donner de l’aplomb et en même temps de la légèreté à l’œil. Un montant
planté au milieu et arc-bouté au moyen de deux équerres dont les courbes entremêlées aux lignes droites du montant et de son patin sont du plus heureux effet. Quoi de plus solide et de plus satisfaisant pour l’œil ! Et cet escabeau (fig. 223), dont les traverses découpées viennent s’emboîter dans les pieds qu’elles relient entre
eux, en même temps qu’elles soutiennent la planche de dessus. On n’a pas cherché à dissimuler les tenons, à donner à ce meuble l’apparence d’un objet coulé d’une seule pièce en je ne sais quelle matière. Ces tenons sont bien apparents sur la face extérieure, où leur forme rectangulaire n’est pas sans agrément.
Quelquefois ces tenons dépassent d’une certaine longueur, et on y enfonce une
clavette (fig. 224).
La figure 22o montre un pied de banc dont la simplicité fait de même tout le charme, — le bois a gardé toute son épaisseur au niveau de la banquette,
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là où la force est nécessaire — au-dessus et au-dessous, le bois est allégé par de larges chanfreins qui se raccordent aux parties pleines, au moyen de plans obliques dont la réunion détermine sur le devant du pied une surface hexagonale très heureuse. La partie horizontale est évidée et légèrement arrondie comme pour inviter à y appuyer le bras, et cette courbe se prolonge en dehors en une sorte de volute qui se termine par une petite fleur. —
Ainsi, franchise de la construction, appropriation exacte de la forme au besoin, harmonie obtenue au moyen de lignes courbes opposées aux lignes droites, ce morceau est au complet.
On trouve exactement le même fig- 224. . fig. 225.
principe dans la figure 221, — elle représente une stalle du xm° siècle
à l’église Saint-Pierre de Lisieux; — une ornementation déjà plus riche vient ajouter son charme à celui qui résulte de la forme d’ensemble, mais ne dissimule en aucune façon cette forme ; — on peut supprimer pai
la pensée les sculptures qui ornent les faces, les fleurettes des accotoirs, les moulures qui décorent les colonnettes ou qui courent le long des parties arrondies des équerres placées entre les patins et les montants verticaux, il subsistera néanmoins une silhouette harmonieuse, une forme parfaitement
fig. 227.
adaptée à l’usage auquel le meuble est destiné, et où se reconnaît absolument la construction et la matière employée.
C’est environ au xi® siècle que remonte l’usage des stalles qui garnissent encore aujourd’hui le chœur de beaucoup d’églises du moyen âge. — Les plus riches datent du xv° siècle. — Quelques-unes ont une grande réputation, notamment celles de la cathédrale d’Amiens dont on peut voir un beau fragment au musée des moulages du Trocadéro à Paris.
fig. 228. — Buffet de l'Époque de François Ier