ÉPOQUE DE LA RÉVOLUTION ET TEMPS MODERNE
Le commencement du xviii® siècle présente, dans le costume (fig. 292 et 293), le même caractère d’élégance et de galanterie que nous avons constaté dans l’ameublement ainsi que dans l’architecture; mais les femmes arborent bientôt l’épouvantable panier qui développe outre mesure le bas du corps et le relie si mal au buste (fig. 294). Quelques spécimens de cette époque ne sont pourtant pas sans grâce. C’est le beau temps de la poudre et du fard. Les hommes font poudrer leur perruque, les femmes également. Quelle est la femme sur le retour qui, pour dissimuler ses cheveux grisonnants, fut assez habile pour faire adopter cette mode et pour persuader aux jeunes que rien n’est plus beau que le poivre et le sel?Watteau dans ses scènes galantes nous fait vivre avec le monde élégant de cette époque.
De son côté Chardin nous montre la bourgeoise du temps, 4a bonne ménagèïe dans son costume simple et modeste, occupée à donner la soupe à ses enfants, ou à faire avec sa fille quelque ouvrage à la maison.
Le vêtement bourgeois se dessine et se simplifie (fig. 295). Le chapeau se retrousse régulièrement en trois faces séparées par trois cornes. Les hommes attachent leurs cheveux par derrière et les allongent en une petite queue qui leur bat sur le dos. Les pans de l’habit s’arrondissent et arrivent à la forme appelée à la française , puis vient sous Louis XVI, le frac, ancêtre de notre habit moderne. Graduellement aussi, les retroussis du chapeau se simplifient, et, à la fin du siècle, les incroyables inaugurent un chapeau très approchant, comme forme, de celui de nos jours.
Fia. 292.
Les coiffures de femmes arrivent sous Louis XVI à une exubérance inouïe.
Nous avons déjà parlé, page 333, de ces édifices incommensurables, -qui cherchaient à faire, par le haut, équilibre à l’ampleur exagérée des jupes. La corporation des perruquiers acquit une puissance colossale qui finit par une ruine brusque et complète au moment de la Révolution. Leur clientèle avait émigré et les idées étaient entièrement tournées vers la simplicité et l’économie.
Dans les premières années de la Révolution les couleurs nationales firent fureur et devinrent le fond de l’ornementation du costume. Non seulement on les portait en cocarde, les hommes au chapeau, les femmes au bonnet, mais les étoffes destinées aux vêtements étaient elles-mêmes teintes aux trois couleurs, agencées de diverses façons. Chacun bannit le luxe de ses vêtements (fig. 297). Les parures, les bijoux d’or et d’argent affluent à l’Assemblée nationale où les citoyens viennent les déposer comme dons patriotiques. — La poudre disparaît de la chevelure. — L’ufig. 293. niforme de la garde nationale, institution toute nou-
velle et qui passionne la population, est la tenue constante du plus grand nombre. — Puis, l’idée dominante se développant, la mode subit un dévergondage en sens inverse aussi étrange et aussi peu raisonnable que tous ceux dont nous avons déjà eu l’occasion de parler. — La grossièreté et la malpropreté sont érigées en principe par certains outranciers de la démocratie : la veste de bure appelée carmagnole, la vaste redingote en gros drap gris, les cheveux incultes couverts d’un lourd bonnet, enfin même les sabots aux pieds marquent les différentes phases de cette manifestation exagérée contre toute coquetterie et toute parure.
Cette frénésie du débraillé ne pouvait manquer d’amener une réaction — celte réaction se pro-
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duisit immédiatement par les « muscadins », jeu ser à la tenue des sans-culottes, leur mise recherchée, leur linge fin, leur perruque soigneusement poudrée ; puis enfin sous le Directoire on vit l’apogée de l’absurdité. Tout le monde connaît ces étranges caricatures humaines désignées sous les noms d’incroyables et de merveilleuses (fïg. 299 et 300) ; on vit peut-être en d’autres temps modes aussi laides, on n’en vit jamais peut-être d’aussi prétentieuses.
Reportons nos yeux et notre pensée, pour terminer la période révolutionnaire, sur ce commissaire de la Convention (fig. 296) qui porte sous son frac l’âme de la Patrie et s’en va aux armées souffler la mâle volonté de vaincre ou de mourir pour la République.
Vient enfin le xix° siècle. La mode antique est en grand honneur pendant tout le temps de l’Empire (fig. 250), d’accord en cela avec le goût qui préside à l’architecture et à l’ameublement pendant cette période. Nous avons décrit
plus haut, page 333, le costume à la romaine que portaient les femmes — chevelure à la Titus, ou maintenue par un filet, robe se rapprochant autant que possible de la forme de la tunique des dames romaines, chaussures imitant le cothurne, et attachées par des lacets montant le long de la jambe. Les hommes portent l’habit, la culotte et les bas, ils chaussent des demi-bottes pour sortir ; puis le pantalon ne tarde pas à remplacer définitivement la culotte courte qui ne se porte plus que comme costume de cérémonie. Le drap compose presque seul le vêtement masculin, et la soie est affectée plus particulièrement au vêtement féminin. La Restauration, la Monarchie de 1830 ne présentent plus dans le costume que des nuances trop délicates et trop nombreuses pour entrer dans notre cadre. On trouvera les toilettes à tendances romantiques, de Charles X, les manches à gigot du temps de Louis-Philippe, les crinolines du dernier Empire dans les journaux de modes et dans les caricatures du temps.
Quant au costume actuel des femmes, en laissant de côté des excentricités,
fig. 206.
pour ainsi dire individuelles, qui du l’este ne sont pas plus ridicules que celles des époques précédentes, on peut dire qu’à aucune époque mieux qu’aujourd’hui la mode n’a fourni l’occasion à une femme de goût et de mœurs simples de mettre en œuvre son génie inventif (fig. 303). Pour l’homme, il n’y a plus de costume, il n’y a plus que des vêtements. Nous laissons de côté bien entendu ces personnages qui sous le nom de gommeux, de petits crevés, etc., etc., continuent la tradition des incroyables du Directoire, des marquis de Molière, des raffinés du xvi® siècle, de ces hommes qui dans tous les temps ont fait de leur toilette leur unique préoccupation.
Une étude intéressante à faire aujourd’hui, serait de rechercher les costumes
particuliers à chaque métier ; de parcourir les ateliers, y faire de nombreux croquis des hommes qui les peuplent et qui y agissent — des outils, des machines qu’ils mettent en action ; pour arriver à connaître le caractère de chacun, soit comme tenue, soit comme accoutrement; de façon à pouvoir distinguer en les voyant réunis dans la rue aux heures des repas, lorsque les ouvriers se répandent en foule dans les petits restaurants des quartiers populeux, la veste flottante en toile du menuisier, le tricot du serrurier, le bourgeron du maçon, du tailleur de pierres, la longue blouse du sculpteur, etc., etc. Nous ne faisons qu indiquer ici cette étude, car elle ferait, à elle seule, l’objet d’un volume tout entier, que j’entrenrendrai quelque jour, car il me tient fort au cœur. Voici à titre de
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spécimen quelques gravures dans le style qui conviendrait à cet ouvrage : des fondeurs (fig. 298) à peine vêtus d’un tricot léger; sur le ventre un tablier formé d'un vieux morceau de tapis, matière peu combustible, les bras et les mains enveloppés dans des sacs de grosse toile; un tourneur et son apprenti (fig. 302), puis des terrassiers (fig. 301) et enfin un atelier de fonderie de bronze (fig. 306).
fig. 299 fig. 300.
C’est là, c’est dans l’atelier, c’est dans l'action qu’il faut voir l’homme moderne aux prises avec la matière, dans la tenue la mieux appropriée à son travail.
Passant du vêtement à la physionomie, il y aurait à étudier l’empreinte que chaque métier laisse sur la face de l’homme. L’œil du fondeur, incessamment ouvert sur des matières incandescentes, n’a pas le même regard que celui du charpentier habitué à mesurer les vertigineux espaces aériens — la face halée du terrassier n’a aucun rapport avec la peau blanche et un peu décolorée des hommes à métier sédentaire.
Et de la sorte, après avoir reconnu à leurs différents costumes les individus adonnés aux différentes professions par lesquelles se manifeste l’activité humaine,
on arriverait à les reconnaître sous les vêtements uniformes qu’ils revêtent en dehors des heures de travail, soit sous le costume militaire comme je le disais plus haut, page 356, soit sous le costume civil; car au sortir de l’atelier l’homme endosse la jaquette ou le paletot, se coiffe d’un chapeau, rond ou plat, à bords étroits ou larges, et, au permier aspect, tout le monde se ressemble. Des dessi-
nateurs d’infiniment d’esprit nous ont souvent fait rire en nous montrant, soit un paysan coiffé d’un chapeau tromblon et portant sa blouse par-dessus un habit dont les pans et le collet dépassent en bas et en haut, soit un ouvrier endimanché, ne sachant que faire de ses mains emprisonnées dans des gants démesurés, vêtu d’une redingote qui fait des plis dans le dos, chaussé d'énormes souliers, etc. Mais ce n’est pas de la caricature qu’il faut aujourd’hui — à moins de l’entendre comme lenlendait Daumier. — Il faudrait développer, non le contraste ridicule qui
•ig. '30
yient.de l’effort maladroit d’un homme qui yeut singeries gens à la mode, mais le sens égalitaire de notre libre démocratie moderne où l’homme vaut, non par les habits qu'il a sur le dos ou par le chapeau qui couvre sa tète, mais par les
muscles qu’enferment ses vêtements, par les pensées qui s’agitent sous son chapeau et dont le reflet vient illuminer son visage. — Quant au vêtement, il est identique du haut en bas de l'échelle sociale; même l'habit noir, le solennel habit noir (fïg. 304) peut aussi devenir, à l’occasion, le costume de tout le monde, et c’est par lui que nous terminerons cette rapide revue du costume français.
RÉSUMÉ