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LA BRANCHE DE SAPIN

« Pas fameuse, la branche de sapin, avait dit le marchand à sa femme, mais tu peux toujours la mettre derrière l’étalage, elle fera bien ressortir les roses. »

Bientôt les acheteurs arrivèrent et la branche de sapin, toute honteuse de sa couleur sombre et de sa simplicité, entendit leurs cris d’admiration devant l’étalage : « Oh les belles roses! comme elles sont fraîches! Comment peut-on avoir de si jolies fleurs en hiver! Et celles-là, toutes blanches et qui sentent si bon! Voilà des bouquets de violettes, des lilas! »

Les belles fleurs distinguées commencèrent aussi à échanger leurs réflexions :

« Moi, dit une magnifique rose rouge, je viens de Nice où j’ai grandi sous le ciel pur et doux du Midi, près de la mer bleue aux voiles blanches. Les roses sont les plus belles des fleurs; aussi, l’on prend

grand soin de nous. Pour nous apporter ici on nous avait mises dans des paniers et nous étions enveloppées dans de la mousse et du coton. Celui qui nous achètera nous payera bien cher. Nous serons ce soir dans les maisons des riches et chacun nous admirera. »

Le lilas blanc, à son tour, parla pour se vanter : « J’ai grandi dans une sejrré', "dit-il. Moi aussi je suis une fleur rare en hiver et j’irai dans les palais. »

Cependant, la vente avait commencé.

Petit à petit, l’étalage se dégarnit. C’était la veille de Noël(i) et beaucoup de gens achetaient des fleurs. La belle rose rouge partit une des premières, puis les lilas, les touffes de gui, les oeillets aux couleurs délicates, les bouquets de houx aux baies brillantes. « Hélas! pensait la branche de sapin. Je vois bien que personne ne fait attention à moi, et que pour plaire il faut être belle. »

Cependant, le marchand était joyeux.

« A midi, cria-t-il à sa femme, nous aurons tout vendu. Il ne te restera plus que ta branche de sapin. » Au même instant, deux enfants qui, depuis un moment, examinaient timidement l’étalage, s'approchèrent de la marchande : « Madame, dit l’un d’eux voulez-vous la vendre, la branche de sapin? — Mais oui, dit la marchande en souriant, car elle était heureuse de sa bonne recette, et la figure timide des enfants l’amusait. Je ne vous la vendrai pas bien cher Que voulez-vous en faire? —

(i) Cet article était destiné à passer dans le numéro de décembre, mais un empêchement imprévu n’a pas permis d’avoir les dessins prêts en temps utile.

C’est pour faire un arbre de Noël, madame, dit- le plus grand en rougissant, les arbres entiers sont trop chers. Voulez-vous me la donner pour dix sous? » La bonne marchande saisit la branche : «Allons, prenezlà, dit-elle, je vois que vous êtes de braves garçons. Et puis ça me portera bonheur. »

Tout joyeux les enfants donnèrent leur pièce blanche et partirent, emportant la branche (Je sapin. En route, l’un d’eux s’arrêta pour acheter des petites bougies. Bientôt ils arrivèrent à la. maison. Une porte s’ouvrit et l'on entendit un joyeux, tumulte de voix enfantines. La branche de sapin eut une entrée triomphale. Pensez donc, il y avait là encore trois autres garçons plus jeunes et une petite fille. En un instant la branche fut assujettie toute droite dans une caisse pleine de sable. La chambre était petite et pauvre, mais la joie, Pair affectueux des enfants la firent paraître bien belle à la branche de sapin. Pourquoi fallait— i l que la figure pâlie du père malade fit s’évanouir le sourire heureux qui avait éclairé le visage de la mère au moment où ses deux braves garçons étaient entrés.

« Regarde papa, dit la petite fille en se tournant vers le fauteuil où son père était assis. Regarde comme il est beau notre sapin. Et puis il sent bon. — Oui, répondit le père, il me rappelle mon enfance et mes courses dans les bois, sur la montagne. Vous avez eu une bonne idée, enfants.

Sens-tu l’odeur de la résine, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme. Il me semble qu’un peu de l’air pur de la forêt est entré dans la chambre. Je respire mieux. D’ailleurs, je suis plus fort aujourd’hui et je

LE MONITEUR DU DESSIN

sens que je vais être bientôt rétabli. »

Le sourire reparut aux lèvres de la mère qui s’approcha pour arranger le coussin sous la tête du malade. La branche de sapin tressaillit de joie. « Oh! papa, dit la petite fille, vois comme la branche se redresse. » — Oui, mon enfant, on l’a sans doute serrée pour l’apporter de la forêt, et maintenant qu’elle a de l’espace elle écarte ses rameaux. Moi aussi, quand je pourrai commencer à me lever, les forces me reviendront vite.

Cependant, les enfants s’étaient ' mis à l’ouvrage, on arracha au bas de la branche quelques rameaux que l’on fixa au milieu pour la rendre plus touffue, puis on fixa les bougies sur les rameaux et quand vint le soir la branche de sapin était changée en un bel arbre de Noël couvert de jolies guirlandes.

Comment dire les cris de joie qui, après le dîner, saluèrent l’oncle et la tante arrivant avec leurs enfants; la confusion de toutes ces têtes bouclées, les embrassades, les exclamations des nouveaux venus devant le sapin. Puis le moment solennel où l’on alluma les bougies. Comme elle tremblait l’humble branche, sous la douce charge de ses guirlandes; comme elle était fière de servir à quelque chose, de faire rayonner un peu de bonheur autour d’elle!

Mais, une à une, les bougies s’éteignaient; après les chants, après les jeux, il fallut se séparer, et chacun s’en alla se coucher emportant dans son cœur et dans ses rêves un peu de la joie répandue par Le sapin de Noël.

Le lendemain, la branche de sapin dépouillée de ses ornements fut mise à la fenêtre. On jetait déjà dans le ruisseau les fleurs distinguées de la veille, maintenant flétries et souillées.

« Voyez enfants, dit le père, vous avez travaillé hier toute la journée pour donner un peu de plaisir aux autres et ce faisant vous vous êtes bien amusés. Souvenez-

vous qu’un peu d’affection nous donne souvent plus de bonheur que la richesse,, et qu’une branche de sapin suffit à faire un très bel arbre de Noël. ».

Au printemps; la branche de sapin toute desséchée fut brûlée dans la cheminée. La fumée odorante embauma la chambre et monta en spirales bleues vers le ciel, mais dans la maison le père était .guéri, tout le monde était joyeux, et quand la nuit suivante le vent vint doucement, dans la forêt de la montagne, agiter les rameaux des grands arbres au feuillage sombre, ils se racontaient à voix basse les aventures de la branche de sapin.

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