CE QUE DISENT LES MAITRES
Voyez le buisson de Ruysdael, au Louvre, le motif est certes bien simple, bien ordinaire si vous le voulez ; mais quelle harmonie dans ces lignes ! Quel contraste saisissant entre la masse de feuillage qui occupe le milieu du tableau et la délicate ligne d’horizon relevée d’une tour qui termine le paysage sur la gauche et fait valoir la montée du chemin qui se trouve à droite ! Et comme le ciel accompagne bien la composition en jetant une dernière note intéressante ;usqu’au bord supérieur du tableau!
Et la ferme d’Hobbéma, également au Louvre! Que cette maison rustique avec son moulin dont le ru vient faire un petit lac au premier plan, est heureuse derrière les grands arbres qui emplissent tout le devant du tableau, en laissant voir entre leurs troncs le fond ensoleillé, planté d’arbres, dont la taille infiniment réduite donne une impression si étonnante d’air et d’étendue!
Et Claude Lorain, avec ses fonds montagneux où il nous emmène avec lui par des routes qui, parties du bord même du tableau, s’éloignent, disparaissent derrière un pli du terrain, reparaissent un peu plus loin, so cachent de nouveau pour reparaître encore et se faire deviner au flan d’une colline du dei’nier plan. Tout cela dans cette poudre d’or qui n’appartient qu’à lui! Demanderons-nous un enseignement au Poussin? Certes sa couleur est peu attrayante, il se complaît à des formes plus majestueuses que vivantes: mais quelle ordonnance magistrale dans ses paysages! Comme les masses en sont bien équilibrées, et, si la perspective aérienne y manque un peu, combien la perspective des formes y est savamment et habilement ménagée!
Et de nos jours, les Corot, les Daubigny se sont-ils, eux aussi, placés n’importe où pour peindre ces merveilleux paysages que nous admirons? Ont-ils cru qu’il suffisait de prendre une chose laide dans la nature, et que, par cela seul que ce serait peint, cela deviendrait une belle chose? Non, mille fois non? Il y a certaines conditions dont on ne peut s’affranchir : une colline dans l’ombre ne laissant voir qu'un coin de ciel lumineux ne constituera jamais un tableau, quelque talent que le peintre ait déployé dans l’exécution, parce que la lumière seule
compte; et je dois pouvoir voir voire tableau, même si je suis placé à une distance trop grande pour en apprécier les détails. Dans l’exemple ci-contre (fig. 100),
fig. 100;
si je suis à dix pas du tableau, je verrai une plaque sombre terminée par une ligne oblique et juxtaposée à un triangle clair.
Voici en regard un Hobbéma, c’est celui de la galerie Buckingham-Palace
ÉTUDES SUR NATURE
(fig. 101). Je n’ai pas besoin de m’approcher pour saisir la pensée de l’artiste. Du plus loin que j’apercevrai le tableau, je serai frappé par cette belle ligne qui contourne l’arbre, descend vers l’horizon et se termine si heureusement par la fermeté des deux chaumières. La lumière du ciel m’apparaîtra bien équilibrée par celle qui est répandue sur le terrain à droite.
La place que ron donne à l’horizon est aussi de la plus haute importance. Un
site pris de cette façon (fig. 103) ne fera jamais un tableau, parce que l’horizon se trouve en dehors du cadre ; il en résulte que devant un tableau ainsi composé, j’ai la sensation de quelque chose qui m’appuie sur la tête, m’empêche de la relever et me force à regarder en bas. Je veux fuir, je veux me redresser et échapper à cette oppression. En vérité, ce n’est pas là le résultat que je demandé à une œuvre d’art. Tout au contraire, devant une belle chose on éprouve un sentiment de bien-être, de calme, de repos : on est attix-é, charmé, retenu, on ne s’éloigne qu’à regret et l'on se promet de revenir.