ENSEMBLES ET DÉTAILS
Vous aurez donc soin de mettre l’horizon dans le tableau, afin que le spectateur se sente à son aise devant votre œuvre, et vous disposerez vos masses de façon à répandre l’intérêt dans toute la page en plaçant au milieu ou à peu près ce qui fait le motif principal. Et ce n’est pas seulement pour faire un paysage complet qu’il faut] penser à toutes ces conditions ; habituez-vous à faire un tableau de la moindre étude de détail. Voulez-vous étudier un tronc d’arbre (fig. 104), cherchez un modèle à votre .convenance, inquiétez-vous de ce qui est autour et derrière, et faites votre tronc d’arbre dans son rapport avec le fond et les objets environnants. La mise en place faite, clignez des yeux, cherchez dans la nature la dominante de lumière ; la lumière est-elle sur l’arbre ou derrière ? Puis la partie la plus ombrée et la plus vigoureuse. Etablissez l’effet de votre dessin selon ces observations en vous tenant comme ton un peu au-dessous du ton de la nature, afin de garder des ressources pour modeler sans pousser au noir. Quand vous aurez établi les valeurs, c’est-à-dire les tons plus ou moins foncés que présente la nature, en ayant soin de faire un travail d’autant plus serré qu’il s’appliquera à un plan plus éloigné, vous accentuerez les formes en les comparant les unes aux autres. Un contour n’a de signification que par rapport à un autre contour ; c’est la rigidité de celui-ci qui fait valoir la souplesse de celui-là. C’est par sa douceur et sa légèreté que telle ligne rend agréables la dureté et l’énergie de telle autre. Mettez les détails en ne leur donnant que l’importance qu’ils ont par rapport à l’ensemble. A cette condition vous n’en mettrez jamais trop dans vos études ; car, avant tout, ce qu’il faut apprendre, c’est exprimer complètement le modèle que l’on a choisi. Plus tard vous vous apercevrez que ce n’est pas la multiplicité et le fini des détails qui font le charme d’un tableau, et vous en ferez un large sacrifice à la grandeur de l’ensemble ; mais alors cette suppression des détails sera le fait non plus de votre impuissance à les rendre, mais de votre volonté de ne faire que ceux qui sont utiles.
Connaissez-vous au Louvre le tableau de Delaberge ? C’est un coin de verger au soleil couchant.
ÉTUDES SUR NATURE 109
Un gros arbre occupe le milieu du tableau et laisse filtrer les derniers rayons du soleil.
ne. 104.
L’aspect du tableau est sombre; si l’on approche, on distingue toutes les feuilles de l’arbre. Des nids, des oiseaux sont dans les branches.
On compterait les brins d’herbe du terrain, au milieu duquel ou dislinguc des insectes.
Y a-t-il au monde tableau fait avec plus de talent et qui soit plus pénible à regarder ? Ce rendu excessif est fatigant et insupportable, et pourtant ces détails sont à leur place, ils sont dans la masse, eto’esten cela que je trouve ce tableau utile à regarder comme enseignement. Un mauvais tableau où le peintre n’a eu d’autre but que de fabriquer des détails, ne prouve rien, c’est un mauvais tableau et voilà tout ; tandis qu’ici, il s’agit d’un tableau fait avec grand talent, je dirais presque d’un bon tableau.
Je le répète, tous ces détails sont à leur place. Pourquoi donc ce tableau laisset-il une impression si désagréable, disons le mot, si ennuyeuse ? Justement parce qu’il montre tout, parce qu’il ne laisse aucune place au rêve et à l’imagination. L’art du dessin ne consiste pas à tout représenter, mais à éveiller des idées dans l’esprit du spectateur.
Si vous voulez représenter l’heure du coucher du soleil, faites qu’à l’aspect de votre tableau j’éprouve cette impression indéfinissable que l’on ressent au soir, que je rêve à f étendue, que je devine toutes les choses qui sont noyées dans l’ombre, que j'entende chanter les oiseaux dans votre arbre, que je devine que si je foule aux pieds votre herbe, j’y écraserai tout un monde d’insectes. Bravo ! vous avez fait œuvre d’artiste, vous avez senti vous-même et m’avez communiqué vos sensations ; mais si vous me faites voir toutes ces choses, adieu le rêve, adieu le charme, j’entendais des milliers d’oiseaux, vous m’en faites voir dix, je perds au change.
Songez que c’est à l’esprit que vous vous adressez, non aux yeux. Les yeux ne sont que les voies de communication. Voyez juste, exercez vos yeux, développez la précision de cet outil, mais sentez, pensez à quelque chose si vous voulez que l’on sente et que l’on pense devant vos œuvres.
Nous voici loin du tronc d’arbre qui nous a servi de modèle, mais pas si loin que vous pourriez le croire. On ne saurait trop tôt se donner un but et savoir où l’on tend.
L’étude sera plus fructueuse, et cette recherche de l'harmonie générale, cct effort pour mettre le morceau que vous étudiez bien dans son milieu, donnent un grand charme aux moindres choses.