‹ Le dessin pratique pour tousChapitre 45 sur 207 · L’ÉTUDE EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

L’ÉTUDE EN CAMPAGNE

Voici un chemin planté d’arbres, un peu encaissé, et sur le bord duquel s'élève une chaumière (fig. J OS).

Quel est le point capital de ce site, la dominante ? C’est l’arbre du milieu. C’est lui qui fait l’intérêt du paysage, en ce qu’il établit une opposition avec le lointain dont sa taille fait valoir la perspective. C’est de lui qu’il faudra vous occuper d’abord. Placez-le vers le milieu de votre dessin, et que les autres parties du site se subordonnent à lui. La ligne de l’arbre se continuera à droite par la ligne du toit; à gauche elle s’appuiera à la ligne formée parles arbres de l’autre côté de la roule qui l’aideront à encadrer et à faire valoir le fond. Ce fond, baigné d’une lumière qui se retrouvera dans le ciel au-dessus de la maison, déterminera la silhouette principale du dessin. A l’extrême bord, à droite, quelques branches détachées par leurs légères et nombreuses découpures établiront un contraste et donneront de l’éloignement au motif. A gauche, en bas, ce talus qui se profile brusquement sur celui du second plan éloignera celui-ci et fera deviner la courbe du chemin. Enfin, au premier plan, quelques détails de terrain, des ornières, des cailloux serviront de repoussoirs et accentueront la perspective des plans plus éloignés où les détails se fondent de plus en plus dans les masses.

Une fois votre paysage esquissé avec cette préoccupation d’ensemble, l’effet se composera aisément. Teintez légèrement toute la silhouette principale formée par l’arbre et la maison, ainsi que la silhouette secondaire provenant des arbres du côté gauche: posez un ton extrêmement léger sur le fond au bout du chemin et à droite derrière la chaumière; indiquez la lumière horizontale qui fait deviner la plaine au sortir du chemin, en affermissant le ton du fond dans sa partie inférieure, et en reliant par un peu de teinte les deux talus de la route, et vous aurez déjà l’aspect d ensemble de votre dessin, déterminé par trois grands plans : la grande silhouette en vigueur, les fonds en teinte légère, le ciel et le terrain du premier plan en lumière.

Il faut maintenant exécuter tout cela, donner la valeur et l’intensité nécessaires aux différents objets, mais c’est à cet aspect d’ensemble qu’il faudra revenir en dernier lieu. Attaquez les fermetés de la chaumière, tous ses détails de cons-

truction : le bord du toit en fuite, le pignon, la fenêtre les buissons qui se trouvent au pied ; puis le branchage et les masses de feuillage du grand arbre. Ce travail va avoir détruit votre effet d’ensemble. Rétablissez-le en accentuant davantage la découpure des arbres sur le fond, en repassant un ton général sur la silhouette pour relier à l’effet d’ensemble les formes que nous avons commencé de détailler. Maintenant c’est le fond qui ne se voit plus assez. Son ton est trop pâle pour le ton où est arrivé le second plan. Redonnez-lui de la force, à petits coups, en serrant votre travail le plus possible. Songez que ce fond dans lequel

vous ne voyez rien à cause de l’éloignement est composé de feuilles, de branches, tout comme le premier plan. Or, si vos coups de crayon représentent des branches et des feuilles au bord de votre dessin, jugez combien ces mêmes coups de crayon devront être petits et serrés pour représenter les mêmes objets devenus invisibles par l’éloignement, et noyés de plus par les couches d’air qui s’accumulent entre eux et votre œil.

Au point où en est votre travail, c’est le terrain du tout premier plan ainsi que les branches détachées sur la droite qui vous appellent. Là, tout est visible, tout a sa forme déterminée.

ÉTUDES SUR NATURE

Tl 7

Est-ce à dire qu’il faille faire toutes les feuilles, tous les brins d’herbe, toutes les pierres ? A cette question je répondrai par une autre : lorsque, dans la nature, vous regardez l'arbre et la chaumière, c’est-à-dire le motif principal, voyez-

vous toutes les feuilles, toutes les pierres, tous les brins d’herbe du premier plan ? Non, n’est-ce pas ? Pour les voir en détail, il faut que vous regardiez directement toutes ces choses ; de sorte que si vous poussiez trop loin le rendu des détails du premier plan, c’est ce premier plan qui attirerait le regard au détriment du motif

qui fait votre sujet. Vous dessinerez donc avec une précaution rigoureuse les formes qui se trouvent immédiatement au bord de votre dessin ; mais vous aurez toujours l’œil sur votre motif principal, de façon à ne faire que ce qui peut lui donner de la valeur, et à ne pas arriver à lui nuire. Revenez encore à ce motif du milieu, développez son relief, donnez-lui toute l’intensité possible, perfectionnez sa silhouette, brodée et légère du côté de l’arbre, ferme et simple du côté de la chaumière. Puis, avec un ton d’une douceur extrême, indiquez le ciel en observant aussi la perspective dans la façon dont vous l’exécuterez, c’està-dire en serrant de plus en plus votre travail à mesure que vous arriverez aux parties les plus éloignées. Car le ciel n’est pas un rideau tendu derrière les objets, c’est une voûte qui couvre la surface de la terre et qui, comme elle, obéit aux lois de la perspective. La coloration du ciel donnera l’harmonie à votre dessin en empêchant la dureté et la sécheresse que présenteraient les silhouettes se détachant partout sur le fond du papier.

Il va sans dire que votre travail se modifiera selon le ton du papier que vous

emploierez. Si vous vous servez de papier blanc, il devra être teinté à peu près partout ; si au contraire vous employez un papier gris, le ton même du papier vous donnera une partie des demi-teintes de votre dessin, et vous obtiendrez cette qualité de demi-teinte en metLant un peu de crayon blanc dans les grandes lumières. Allons, un dernier coup d’ensemble à votre travail, ôtez une tache ici ou là, soit tache claire dans les ombres, soit tache noire dans les lumières ; redonnez un accent à votre effet ; notez la taille de ce personnage qui passe et dessinez son mouvement en ayant soin de choisir heureusement la place où vous le mettrez. Qu’il ne cache pas de point essentiel ; au contraire, placez-le dans un endroit qui vous paraisse un peu trop vide. Cet être animé donnera de la vie à votre paysage et en marquera l’échelle. Et puis, c’est tout.

Si vous avez fait un dessin au crayon, remettez-le dans votre portefeuille et partons. Si vous vous êtes servi de fusain, prenez votre vaporisateur et votre fixatif et fixez votre dessin. Sans cela vous risqueriez fort de ne plus retrouver grand’chose de votre travail en arrivant à la maison. En deux minutes le fixatif sera sec et vous pourrez alors serrer votre dessin sans crainte.

ÉTUDES SUR NATURE

En regagnant le logis, nous aurons l’occasion de cueillir encore quelques croquis. Vous avez votre album, prenez-le à la main. Comme le chasseur qui parcourt la plaine, le fusil en avant et le doigt sur la détente, soyez, vous aussi, tout prêt à saisir votre proie. Le gibier que vous poursuivez est aussi beau, aussi plaisant à rapporter, et aussi fugitif que celui que convoite le chasseur, et vous

vous en emparerez sans faire couler de sang, sans mettre à mal aucune bête vivante. La journée s’avance, le soleil baisse vers l’horizon. Quelle grandeur, quelle majesté revêt la nature en cette heure splendide ! Voyez comme les masses se simplifient, comme les plans s’accentuent! Tenez, tenez, arrêtez-vous, vite, trois coups de crayon pour noter la ligne de la colline sur laquelle se trouve la route où nous marchions (fig. 108), le rideau de peupliers qui se trouve à gauche, puis la délicate ligne de l’horizon. Et trois tons: un pour l’horizon un pour les

peupliers, un pour notre colline. Mettez cela dans votre carnier... non, je veux dire fermez votre album et marchons.

Encore ce coin de chaumière, au tournant de la route et au fond, les maisons du village noyées dans la brume du soir (fig. 109). Deux lignes, trois tons : 1° le terrain et le ciel ; 2° le coin de chaumière ; 3° les maisons du fond. Et enfin au moment de rentrer, un dernier croquis en cinq minutes d’une autre chaumière sur le bord du

chemin (fig. 110), avec un bout d'arbre à gauche et une charrette à droite; un ton sur la maison et la charrette, un ton sur le fond, un ton sur le terrain et un accent vigoureux sur le rebord du toit de la maison.

Vous pouvez rentrer maintenant, la journée n’a pas été mauvaise ; mettez votra dessin à part dans un carton pour pouvoir le regarder à l’occasion, le comparer aux choses nouvelles que vous ferez, et voir si vous êtes toujours en progrès.

fig. 111. — La fin des vacances.

Page 1