LA FIN DES VACANCES
L’année est à son déclin, les mauvais temps semblent vouloir nous chasser de ce village où nous avons passé de si bons moments. Successivement nous avons vu partir ceux qui, comme nous, étaient venus passer la belle saison à la campagne. Chaque jour, une voiture arrive à la porte d’une maison du voisinage. On charge les malles ; la famille, en tenue de voyage, attend le moment de monter à son tour, les uns dedans, les autres dessus, à côté du cocher. On va, on vient.» N’a-t-on rien oublié ? Enfin, tout est prêt. Le cocher fouette ses chevaux, la voiture s'ébranle, des mains se tendent. — Adieu, — adieu, — au revoir, — bon voyage ! — et tout disparait au tournant de la route. Il ne reste plus qu’une bonne femme donnant un coup de balai à la maison abandonnée, et poussant dehors, dans les débris de paille du déménagement, un bout de vêtement déchiré, une vieille savate, et quelque jouet cassé, laissé par les enfants. A notre tour, plions bagage, serrons avec soin les études et partons.
Il y a toujours une certaine mélancolie à quitter le pays où l’on a fait un séjour de quelques semaines et que l’on ne reverra peut-être plus. La tête à la portière de la voiture, on repaît une dernière fois ses yeux des endroits que l’on parcourait chaque jour,- des scènes intimes auxquelles on était mêlé. Dans la cour de la ferme, voici la paysanne occupée à sa besogne du matin qu’elle continuera chaque jour tout comme si nous étions là. Le facteur qui nous apportait les lettres impatiemment attendues, le voilà qui fait sa tournée habituelle, mais il n’aura plus rien pour nous dans sa boîte. On arrive au che- . min de fer, voici le train qui doit nous emmener à Paris ; pendant une partie de la route encore, l’esprit reste au pays que l’on vient de quitter. Mais petit à petit le point de vue change, la pensée se reporte sur le cher « chez soi » que l’on va revoir et dont chaque tour de roue, chaque souffle de la locomotive nous rapproche. On va reprendre la vie habituelle, le travail journalier que l’on avait abandonné avec joie pour partir, mais qu’on va retrouver au retour avec un plaisir non moins grand; et puis cet hiver de nouvelles études, et bien attrayantes, nous attendent. Ne devons-nous pas commencer la figure humaine, aller à l’académie,
prendre des leçons d’anatomie, cette science si attachante, qui nous touche de si près et à laquelle nous n’avons pensé jusqu’à présent qu’avec un respect qui n’était pas exempt d’un léger frisson ? Nous allons soulever le voile qui recouvre le mystère du mouvement, de la vie ! Une pareille perspective est bien faite pour adoucir les regrets que l’on éprouve au village laissé derrière soi, aux bonnes courses dans la campagne, aux dessins en plein air; toutes choses que, d’ailleurs, on retrouvera l’été prochain, au .même endroit ou autre part, et dont, en attendant, les croquis rapportés dans l'album renouvelleront les sensations en nous faisant respirer comme un parfum 4e beau temps et .d’espace, cet hiver, lorsque la neige couvrira les toits, que laM.se fouettera nos vitres et que le poêle ronflera dans le logis bien clos.