CROQUIS COMPLÉTÉ
Nous avons eu déjà plusieurs fois l’occasion de remarquer, soit dans le présent livre, soit dans la Méthode pour dessiner, le charme qui naît des contrastes.
Tout récemment, dans les pages précédentes, en étudiant le croquis des deux hommes badigeonnant un bateau, nous avons insisté sur l’intérêt que présentait la masse compacte du premier plan, opposée à la délicatesse des fonds. C’est qu’en effet c’est là le point essentiel. Opposition de lignes droites à des lignes courbes, opposition de lumières et d’ombres, opposition de distances, tout est là. Ménager les oppositions, tantôt les présenter brusquement et sans transition, tantôt les amener par des degrés insensibles, c’est là composer.
Or, la nature ne compose pas, elle ne donne que des éléments; c’est à l’artiste à les mettre en œuvre. Eh bien ! les croquis que vous aimez à revoir dans votre album sont ceux qui offrent le plus de ces éléments-là; beaucoup présentent un précieux renseignement de détail, un mouvement juste, un pli de vêtement intéressant, mais un très petit nombre offrent un ensemble susceptible de devenir un tableau; et dans ceux-là même il faudra éloigner ceci, ajouter cela pour faire valoir la chose heureuse que donnait la nature.
Voici par exemple un croquis pris sur un port, à Paris (fîg. 168) : des ouvriers chargeant des touriessur un bateau. La nature donnait une chose assez heureuse. Ce plan incliné sur lequel descendent les hommes, ceux qui, dans le bateau, reçoivent à mesure les touries et les rangent à bord. La grue flottante placée contre le quai et dont 1e- contrepoids s’élève au-dessus des groupes, reliant ainsi la composition aux lignes des nuages et donnant de la finesse au ciel, et enfin la rive opposée avec un va-et-vient lointain, surmontée des arbres du Jardin des plantes. Certes, il y a là, comme on dit, quelque chose à faire. Mais quel intérêt présentent ces cahutes du premier plan? Il y aurait peut-être un moyen de mettre un personnage dans l’embrasure de la porte, mais cela aurait le grave inconvénient de diviser l’attention. Cela ferait un second sujet dans le sujet, et n’empêcherait pas en tout cas ces cahutes de masquer le bateau que l’on est en train de charger ; il serait
pourtant bien intéressant à montrer au lieu de n’avoir que les tètes qui émergent au-dessus du toit de cette maudite baraque.
Essayons donc de supprimer ces accessoires gênants. Mais oui, c’est cela, nous découvrons le bateau : maintenant nous pouvons faire comprendre la scène entière (fig. 1 69). Les deux hommes degauche apportent leur fardeau , deux autres déjà arrivés le déposent à terre, deux ouvriers vont prendre la tourie, la descendre dans le fauxpont où deux autres vont la ranger à côté des premières apportées. Et ce bonhomme qui dans le croquis a l’air planté sur le dessus de la baraque, mettons-le debout sur le bord du bateau, surveillant le travail; le calme de sa posture vafaire valoir l’activité
des autres personnages. Et comme premier plan au lieu des baraques informes dont une face éclairée verticalement attire fâcheusement l’attention tandis que leurs toits cachent les jambes des personnages du second plan qui y paraissent assis, nous aurons la face ombrée de la plate-forme de la grue, une porte dans cette face fera un trou noir ; mais alors ce trou noyé dans l’ombre générale fera bon effet au lieu de présenter la dureté qu’il a en se détachant en pleine lumière.
Les bateaux se comprennent bien maintenant ; surtout si derrière la grue et les personnages qui portent la tourie nous dégageons l’arrière et le gouvernail de celui qu’on est en train de charger.
Occupons-nous ensuite du fond. Quelques petits détails bien déterminés pour indiquer l’éloignement, puis ajoutons un bateau passant au milieu du fleuve pour avoir un point intermédiaire et amener l’œil du premier plan au fond. Ne manquons pas d’indiquer le pont qui se trouve à l’extrême gauche, puis terminons par le ciel dont les lignes viendront faire équilibre aux lignes de la composition par analogie et par opposition, c’est-à-dire que certaines
LA COMPOSITION
lignes des nuages devront se diriger parallèlement aux grandes lignes de l’horizon, des bateaux, etc., et être reliées entre elles par d’âutres lignes plus intenses et dirigées en sens opposé.
Résumons, et voyons ce que nous présentait la nature et les modifications qu’il a fallu faire subir au premier croquis pour compléter la composition dont il contenait les éléments.
La scène était mouvementée et compréhensible : mouvementée, parce que les personnages, tout en s’occupant tous de lamême chose, ont des attitudes variées ; compréhensible, parce que l’action est simple et claire.
Les accessoires étaient bien en situation, la grue donne une ligne heureuse.
La scène était bien dégagée, elle fait une silhouette franche sur le fond. Supposons en effet qu’un autre bateau, un bateau' de charbon chargé en hauteur, par exemple, se fût trouvé bord abord avec le bateau où les ouvriers placent les touries, l’horizon était complètement masqué. Les ouvriers auraient eu l’air do travailler dans une chambre. Nous ne nous serions même pas arrêtés pour faire un croquis. Mais nous avions au contraire de l’air, de l’espace et une silhouette franche. Le point de départ était suffisant et nous pouvions tenter de compléter et de bonifier cette composition. Pour cela nous avons supprimé au premier plan des accessoires encombrants. Nous les avons remplacés par les choses qu’ils nous cachaient; le plancher du ponton de la grue, et le bord dubateau en chargement. Dans ce bateau, nous avons pu placer des personnages secondaires, mais dont les mouvements bien en situation complètent la scène et la rendent compréhensible d’un bout à l’autre.
Ainsi la nature a fourni l’élémeut : la scène dans ses grandes lignes. Le dessinateur a recueilli avec soin cette donnée première, et, avec le respect que l’on doit aux choses de la nature, a dégagé, développé l’idée en la débarrassant de tout ce qui la gênait. Est-ce là un manque de sincérité? Nullement. La sincérité n’exclut pas l’intelligeuce. Et du moment que l’on a compris ce qui fait l’intérêt d’une scène empruntée à la nature, on doit trancher ce qui est contraire à cet intérêt et ajouter ce qui peut l'augmenter, sinon on se réduit à l’état de machine, on n’est plus qu’un appareil photographique.
Voilà votre première leçon de composition, donnée par la nature. Il faudra répéter ce travail à l’infini ; faites de nombreux croquis de choses vues, et exercezvous au retour à les compléter et à en faire des compositions. Il va sans dire que vous prenez pour cela un autre papier et que le croquis d’après nature ne doit pas être touché.