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D’ABORD D APRÈS NATURE

Il esl temps d’aborder la composition, ou du moins les études qui vont nous y amener.

Allez sur les chantiers, sur les ports, dessiner des groupes ; si vous vous êtes bien pénétré de la méthode pour faire rapidement un croquis, vous saisirez aussi vite un ensemble comprenant des hommes, des chevaux, des voitures, etc., que vous pouvez croquer un personnage tout seul. Pour le groupe, comme pour la figure isolée, cherchez la ligne simple qui va vous servir de base et de point de comparaison pour les saillies de la silhouette déterminée par les différents objets, êtres animés et choses inertes que vous voulez rendre.

Voici quelques exemples de croquis qui m’aideront à vous faire saisir ma pensée. Pour un personnage qui porte un fardeau sur sa tête et un autre à la main (fig. 166), vous le regardez marcher un instant, le temps de comparer la ligne qui va de son aisselle à son pied gauche, à la ligne brisée formée par son bras droit et la malle qu’il porte ; voilà votre point de départ ; puis vous notez la saillie formée à droite et à gauche par le panier qu’il porte sur sa tête et le bras gauche qui le retient, en notant la hauteur de ce fardeau par rapport à la hauteur du corps. Trois ou quatre coups de crayon suffiront pour exprimer ces différentes observations et, l’homme déjà loin, vous pouvez facilement compléter votre croquis et donner la forme à ses détails.

Pour celte charrette traînée par un jeune garçon et poussée par une femme (fig. 166), vous pouvez débuter par une grande ligne suivant le chargement de la voiture et se continuant jusqu’au pied de la femme, et comparativement à cette ligne toute simple, vous notez la hauteur où vient le coude du garçon, son pied, le haut et le bas de la roue, les mains de la femme, etc.

Un cavalier passe. Yoilà un modèle encore bien plus fugitif, mais si vous parvenez à voir une grande ligne, comme par exemple celle que vous présente ce croquis, allant du képi de l’homme au sabot du cheval, vous avez un point de repère pour les hauteurs et les largeurs du groupe, et vous vous fixez l'image dans le souvenir d’une façon très précise, qui vous permet défaire le croquis une fois la vision disparue.

Encore la même chose pour ce chat qui se lèche la patte. La ligne droite formée parla patte tendue, et sur cette ligne droite, la rondeur du dos, la saillie de l’épaule, des oreilles, etc.

Quelquefois l’attention est attirée. par une scène remuante mais non fugitive; on peut alors s’installer, on a un peu plus de loisir.

Voici comme l’on s’y prendrait pour dessiner ces deux hommes occupés à goudronner un bateau (fig. 167) :

Pourquoi vous êtes-vous arrêté devant cette scène? parce que vous avez été charmé par l’opposition de la masse du premier plan dont la ferme silhouette découpée sur la surface de l’eau contrastait avec la délicatesse et la simplicité de la ligne donnée par la rive opposée.

Vous commencerez donc votre croquis par indiquer en ligne droite cette rive lointaine, et vous chercherez dessus les points de la silhouette du premier plan. Cette silhouette se compose d’un objet fixe, le bateau, et de deux personnages qui se déplacent.

Assurez-vous d’abord du bateau en l’indiquant légèrement afin de pouvoir placer les personnages par devant sans difficulté. Pour ces derniers, il faut choisir l’emplacement le plus convenable. D’abord, nous en mettrons un debout et un baissé ; cela est tout indiqué. Mettons celui qui est debout à peu près au milieu ; pour l’autre, attendons le moment où il travaillera à l’extrémité du bateau, de façon qu’il se détache sur l’eau. Tout à l’heure il barbouillait le milieu de son bateau, dont les deux bouts dépassaient de chaque côté en écrasant et dénaturant la silhouette de l’homme. Il n’aurait pas fallu non plus choisir le moment où, travaillant à la face tournée vers la rivière, l’homme ne montrait plus que sa tête et ses épaules au-dessus du bordage. Cet objet inanimé, très intéressant quand on n’en voit qu’une partie dans la rigidité fait valoir la souplesse des formes humaines, serait insupportable s’il occupait la place principale et s’il cachait les personnages. Quand vous avez déterminé la place où vous voulez mettre votre figure, attendez que l’homme vienne s’y placer, et d’ici là prenez sur le bord de votre papier les attitudes variées que vous présentera votre modèle dans le cours de son travail. Occupez-vous aussi de votre fond indiquez les personnages

fig. 167. — Page d’album.

accessoires, ces pécheurs à la ligne dont la petite taille donnera de la perspective à votre dessin et dont l’attitude caractérisa le bord de l’eau et concourra, par conséquent, à l’intérêt de l’ensemble, sans nuire au motif principal. La barque qui passe au loin, voiles déployées, sera bonne à prendre aussi pour la même raison. Si l’homme tarde à revenir à sa place, amusez-vous en l’attendant à noter les attitudes de cette poule qui picote la terre auprès de vous. Enfin, voilà votre modèle à sa place. Vite, la tête très bas, bien attentive à son travail, le bras droit armé de la brosse, et levé pour appliquer le goudron sur la paroi intérieure du bateau. Le bras gauche raide, la main appuyée sur le genou où elle soutient l’inclinaison du corps. Ajoutez l’indication de quelques tons, une ligne ou deux dans le ciel, dont la direction fasse opposition à la ligne générale de la silhouette principale, puis, quand vous avez suffisamment étudié votre ensemble, que vous savez au juste ce qui en fait l’intérêt, vous affirmez énergiquement les contours caractéristiques pour mettre en avant le motif et éloigner le fond.

Ces nouvelles études vont nous amener insensiblement et naturellement à la composition. Votre album est plein de croquis pris à la hâte, sans choix, à mesure que les modèles se présentaient à vos yeux. Tel (n’allez pas vous fâcher de la comparaison) un animal au pâturage fait une ample provision de sainfoin. Le nez dans l’herbe tendre, de la langue et des dents il travaille sans perdre une seconde. Mais voyez-le au bout d’un certain temps de cet exercice: il gagne un endroit frais et ombreux, il se couche, et bientôt ses mâchoires se remettent en mouvement. Mais il ne broute plus pourtant. Que fait-il? Il rumine. Il fait subir une nouvelle préparation à la nourriture qu'il avait amassée en hâte, et la met en état de devenir sa chair et son sang.

Faites comme ce brave bœuf: ruminez; rentrez chez vous, et regardez vos croquis. Ils ne sont pas tous également intéressants, beaucoup même sont insignifiants, mais quelques-uns vous frappent. Vous vous y arrêtez avec plaisir. Pourquoi? Voilà ce qu’il faut découvrir.

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