‹ Le dessin pratique pour tousChapitre 85 sur 207 · ÉTUDE DES MAITRES · texte numérisé non relu

ÉTUDE DES MAITRES

Une chose essentielle pour composer, je le répète, c’est de voir le sujet par son côté pittoresque.

Prenons un exemple : vous lisez l’histoire d’Henri IV et vous êtes frappé de la harangue aux notables de Rouen. Vous la connaissez, n’est-ce pas : « Je vous ai fait assembler pour recevoir vos conseils... c’est une enviequi ne prendguère aux rois... mais l’amour que je porte à mes sujets... etc. » Si vous êtes surtout frappé par le côté philosophique de cette parole du grand Gascon, laissez ce sujet, il n’est paspourvous, c’est affaire à l’écrivain de m’intéresser àcette harangue par les développements qu’il lui donnera et les réflexions qu’elle pourra lui suggérer. Vous, dessinateur, vous peintre, il ne vous est pas défendu, certes, de voir le côté philosophique, mais vous devez surtout voir une grande salle du xvi® siècle, ou plutôt d’une époque antérieure à celle où se passe la scène. Des fenêtres à larges meneaux de pierre ne donnent passage qu’à un jour douteuxet tamisé, qui laisse dans le mystère les boiseries de la muraille et les caissons du plafond.

Dans cette salle, vous voyez les notables debout, la tête nue, vêtus de couleurs sombres, puis au milieu d’un groupe de courtisans également debout, mais aux habits riches de formes et de couleurs, Henri IV assis, le chapeau sur la tête, dans l’attitude d’un homme qui parle. Si votre imagination vous présente ce fait de celte façon, allez, vous pouvez choisir ce sujet; ceux qui connaissent la harangue de Henri IV, voyant votre composition, entendront les paroles prononcées, mais tous, aussi bien que ceux qui ignorent ce point d’histoire que ceux qui le connaissent pourront être charmés, abstraction faite de toute espèce de sujet, par l’effet de votre composition, par l’harmonie des lignes, par la vérité des attitudes.

Y a-t-il besoin d’avoir bien présent à l'esprit le roman de Walter Scott, Quentin Durward, pour jouir de l’art magnifique renfermé dans le tableau de Delacroix représentant l’assassinat de l’archevêque de Liège? Oubliez le sujet, serez-vous moins frappé par la sauvage harmonie de ce tableau, par la vio-

LA COMPOSITION

lence des groupes, par cette table de fin d’orgie dont les flambeaux envoient sur la muraille les grandes ombres spectrales des convives avinés?

Un autre tableau célèbre est encore un exemple frappant de la prédominance que doit avoir sur le sujet le côté purement plastique, décoratif et pittoresque. C’est

le tableau de Rembrandt que l’on voit au Musée d’Amsterdam et nommé la Bonde de nuit (fig. 170). Personne n’a encore pu dire ce qui faitle sujet de ce tableau Toutes les conjectures sont admissibles : Est-ce bien un effet de nuit? Rien ne s y oppose; mais cela peut bien être autre chose aussi. Ces gens partent-ils à une

fête? Cela se pourrait bien. Se réunissent-ils pour une expédition ? Cela n’est pas impossible. Mais ce qui est certain, ce qui s’impose, c'est la merveilleuse ordonnance de ce tableau; c’est le mystère de ce fond noyé qui fait si bien valoir l’intensité des deux personnages du premier plan; c’est l’opposition du costume noir de l’un avec le vêtement jaune clair du second. Ce contraste semble être le dernier degré de la puissance. Non, voyez à gauche ce bouquet, cette merveilleuse tête d’enfant fraîche et blonde. Que vient-elle faire là au milieu de tous ces hommes? Elle vient apporter sa jeunesse, sa grâce, sa petitesse, donner la note gaie à la composition et faire valoir la puissance et l’énergie des personnages qui sont autour d’elle. Mais toute seule cette note n’aurait pas une action suffisante. Il faut l’accompagner, l’amener, lui donner la force nécessaire pour faire équilibre à tous les mouvements, à tous les tons violents qui l’entourent. Un drapeau tenu obliquement par un jeune homme au-dessus de la tète de l’enfant atteint merveilleusement ce but. A son tour, cette masse lumineuse et gaie a besoin d’un contre-poids à la partie opposée du tableau. C’est l’homme qui bat du tambour qui va donner ce contre-poids avec l’aide des deux personnages qui sont audessus de lui, dont l’un par son bras étendu forme une ligne horizontale propre à reposer l’œil et à éviter la fatigue qui pourrait résulter de toutes ces têtes accumulées à des hauteurs différentes.

Une colonne entrevue dans la demi-teinte a le même but ainsi que deux ou trois lignes horizontales de la muraille ; puis, par-dessus, des lances dans des positions variées corrigent la froideur de ces lignes architecturales.

Et encore, à la gauche de l’homme en noir, que fait ce personnage dont on ne voit que le casque et la jambe? Il vient mettre une forme oblique etombrée entre deux lignes verticales qui sans cela encadreraient fâcheusement la lumière qui éclate sur l’enfant. Il en est de même delà crosse de fusil de l’homme qui est à gauche. Cet homme charge son fusil afin que la canne de l’homme en noir du milieu ne soit pas seule de ligne oblique dans cet endroit. Pour terminer, voyez encore sur le pourpoint de l’homme de droite l’ombre portée par la main de son voisin ; et dites si la strophe la plus légère, la cavatine la plus pure surpassent en charme et en poésie cette merveilleuse ombre portée, si fine, si transparente, qui attire l’attention sur la main qui vient en avant et qui porte cette ombre, développe la coloration lumineuse du vêtement et amène doucement l’œil du centre de la composition aux délicatesses de détail de l’arme que le personnage tient à la main.

Il n’est peut-être pas de tableau au monde qui réalise mieux l’idéal de l’art de la peinture se suffisant à elle-même, sans le secours d’aucun autre attrait. Pas de fait historique raconté, nulle scène émouvante, nulle magistrale architecture, le lieu est des plus vulgaires, les personnages quelconques; il paraît que l’homme en noir est le capitaine Frans Banning Cock? Enchanté, monsieur, de faire votre connaissance. Vous avez peut-être des titres à l’immortalité que j'ai honte d’ignorer, mais j’en connais un qui les vaut tous : c'est d’exister dans ce chefd’œuvre, c’est d’avoir un moment occupé le cerveau qui l’a conçu et combiné.

Les Noces de Cana, de Yéronèse.

Page 1