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LES GLANEUSES

DE MILLET fFIG. 174.)

Terminons par l’étude de la composition des Glaneuses de Millet. Certes, ce grand maître n’a jamais passé pour un classique, pour un fantaisiste, pour un arrangeur; son génie est fait de sincérité, d’amour de la nature et de scrupuleuse conscience devant elle. Sans doute, il a cru qu’il suffisait de prendre au hasard

une portion quelconque de cette nature, sa passion, et de la jeter n’importe où sur la toile pour produire une belle chose. Nous allons voir. Et d’abord si l’on considère le groupe des trois femmes qui fait le motif du tableau, on est frappé de la façon harmonieuse dont il est placé dans la toile : ni trop haut, ni trop bas, un peu plus près du bord de droite que du bord de gauche. Les femmes allant vers la gauche, elles ont ainsi de la place devant elles pour avancer. De ces trois femmes, deux sont groupées dans un mouvement analogue : toutes deux baissées, toutes deux avançant la jambe droite et relevant le bras gauche, tandis que le bras droit se baisse à terre pour ramasser l’épi. Mais quel art dans la façon dont ces deux mouvements semblables sont différenciés! La femme de l’extrême gauche se présente tout à fait de profil, le bras bien étendu, ce qui produit une franche silhouette enveloppée et cadencée par la ligne très simple résultant des deux dos courbés et de la jambe gauche de la femme du milieu. La première a la main sur le dos. Cette main, portant un bouquet d’épis, coupe à point la monotonie delà ligne ronde ; l’autre femme, plus ramassée, a le bras droit vivement éclairé et rapproché de la jambe éclairée aussi, mais d’une façon secondaire. Cette disposition élargit la lumière au milieu du tableau, puis sa main gauche, légèrement soulevée, tient aussi des épis dont la paille fait saillie en arrière et donne de la légèreté à la silhouette. Ces deux figures sont évidemment le point capital de la composition. Elles en occupent le milieu, et en font l’action, en donnent la dominante comme lumière et comme coloration. Nous allons trouver dans la figure placée debout à la droite et un peu inclinée, la basse d’accompagnement de cette merveilleuse mélodie. Suivez cette figure depuis la tête jusqu’au pied droit. Voyez comme cette ligne du dos est admirablement menée pour envelopper et accompagner l’extrême ligne de gauche de la silhouette des deux femmes baissées. Prenons ensuite une à une les lignes de cette figure debout, nous allons y trouver un écho des lignes de la silhouette principale. Les lignes de la jupe sont verticales et par conséquent parallèles au bras droit de la femme du milieu ainsi qu’à sa jambe droite. Le bras gauche de celte femme de droite est parallèle à l’avant-bras gauche de chacune des deux femmes penchées ; puis les pailles qu’elle tient à la main sont à leur tour parallèles au bras allongé de la femme de gauche; et enfin les lignes du vêtement de la figure debout, bas du jupon, jupe retroussée, ceinture sont dans le même sens que les lignes du dos des deux femmes.

Passons aux entourages. Toutes les lignes du terrain descendent vers la gauche et augmentent ainsi l’impression du mouvement en avant produite par les deux femmes, mais l'extrême fond, formé d’un groupe de meules, d’une ligne de moissonneurs et de quelques chaumières, se relève fortement à gauche et empêche que l’impression du mouvement n’aille jusqu’à la chute. Enfin, cardans un tel maître, tout est voulu, rien n’est abandonné au hasard, une nuée d’oiseaux, au-dessus de la femme debout, forme une masse infiniment légère sur le ciel, et fait équilibre à la grande silhouette des meules, en jetant un écho d’inté-

Fia. 114 . — Les Glaneuses, de Millet.

LA COMPOSITION

rêt jusqu’au bord supérieur du tableau, tandis que quelques mottes de terre, des chaumes et des épis, noyés dans une large demi-teinte, prodüisentle même résultat au bord inférieur.

On pourrait prolonger cette étude, prendre pli à pli les vêtements, brin à brin les fétus de paille, partout on retrouverait l’empreinte d'une mâle volonté au service d'une suprême intelligence. Chaque ligne est logiquement amenée sans une fausse note, sans une dissonance par les lignes qui l'entourent ; les figures forment d’admirables silhouettes dont j’ai essayé de vous faire comprendre le mécanisme, mais les vides laissés entre les figures ont à leur tour les formes les plus heureuses. Yoyez le vide qui existe entre la femme debout et la première femme baissée, et regardez-le simultanément avec l’intervallle qui sépare le bras allongé et la jambe droite de la femme de l’extrême gauche.

Un mot encore. "Voulant donner l’impression d’un travail à terre, l’artiste a mis l’horizon haut. Le fond se voit au-dessus des figures, sauf en un seul point où la tête de la femme de droite produitune légère silhouette sur le ciel, donnant ainsi l’unité aux lignes en reliant entre elles toutes les parties du tableau.

Mais l’art suprême, c’est d’avoir su dissimuler cette exquise recherche et en faire sortir une composition d’un aspect si simple, si naturel, qu'il semble qu’elle ne pouvait exister autrement et qu’elle a dû naître d'un jet sous le crayon du maître.

Et d’aucuns prétendent supprimer la composition ! S’en tenir au rendu de la nature ! Malheureux 1 Commençez donc par supprimer le Louvre, et toutes les autres collections des maîtres dont les toiles se dressent devant vous pour vous démentir! Eh! oui, la nature! Eh ! oui, les plus grands sont ceux qui s’en rapprochent le plus ; mais ils l’aiment, ils la possèdent assez pour ne nous en montrer que les splendeurs et en supprimer ou en dissimuler les laideurs et les vulgarités.

L’amant bien épris qui veut chanter sa maîtresse, va-t-il nous raconter la façon dont elle tousse et dont elle crache ? ira-t-il décrire complaisamment la dent gâtée quelle a dans la bouche? De l’objet aimé, on ne voit et surtout on ne veut laisser voir que le beau. Cette passion du beau, cette admiration de la nature dans ce qu’elle a de plus grand et de plus élevé ont une expression. Cette expression, c’est l’art.

Les plus grands artistes sont, non pas ceux qui ont rendu le plus exactement la nature, mais ceux qui l’ont le plus admirée et en ont exprimé les splendeurs avec le plus de passion. Les uns, comme Léonard, Raphaël, André del Sarte, David, voient surtout la forme et sacrifient volontiers le reste ; d’autres sont surtout impressionnés par l’intensité de la coloration par le mouvement, par la vie coulant à flots, et vous avez Véronèse, Rubens, Gcricault, Delacroix. — Rembrandt, c’est la lumière dans ce qu’elle a de plus mystérieux, de plus profond, de plus éclatant ; Millet, c’est l’atmosphère, c’est l’air que nous respirons : ses toiles en sont toutes pénétrées, il y baigne avec amour ses admirables figures.

Tous ils ont leur passion, leur idéal; et à cette condition ils existent, car ils atteignent le but de l’art qui est d’aimer la nature au point d’arriver à la surpasser. Oui certes, Raphaël est plus beau de forme que la nature ! Delacroix l’emporte sur elle pour la richesse de la couleur, l’énergie de l’action ! Rembrandt pour la puissance de la lumière ! et nulle part on ne respire comme dans une toile de Millet.

Ce chapitre était écrit lorsqu’eut lieu l’exposition des œuvres de Millet.

J’ai été heureux d'y trouver la confirmation de ce que j’avançais sur ce beau tableau des Glaneuses. On pouvait voir en effet à cette exposition deux ou trois esquisses représentant des états differents de la composition : dans l’une manquait la femme debout : une autre présentait les trois femmes, mais se détachant sur une meule très rapprochée : une autre encore..., puis enfin l’épanouissement de l’idée, la merveille^ le tableau complet.

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