OBJET DE CETTE ÉTUDE
Un dessinateur devrait savoir toutes choses. II faudrait qu’il pût tracer de mémoire la forme d'un objet quelconque aussi sûrement qu’il en écrit le nom. Car, ainsi que nous l’avons déjà dit, le dessin est une écriture; c’est la langue universelle, s’appliquant à tout et comprise de tous. Mais il est des choses dont la connaissance s’impose entre toutes au dessinateur, et qu’il doit posséder tout particulièrement sous peine de commettre les plus grossières erreurs.
L’architecture, le costume et le mobilier se présentent en première ligne dans le bagage indispensable de celui qui s’occupe d’art.
Dans les pages précédentes, à propos du sujet tiré de l’histoire d’Henri IV, nous avons dit qu'il faut se représenter une salle du xvi° siècle. Pour cela, il faut savoir ce qui constitue le style de cette époque. Dans cette salle, votre imagination doit vous montrer le mobilier alors en usage, les personnages doivent vous apparaître vêtus selon la mode de ce temps. Si vous voulez exécuter la composition que vous avez conçue, vous étudierez à nouveau toutes ces choses, architecture, mobilier, costume ; mais vous sentez combien votre tâche sera facilitée, si votre conception première est déjà dans le sens de la vérité et si vous n’avez plus qu’à en perfectionner les détails d’après nature. Si au lieu de cela votre esquisse indique une salle quelconque, Louis XIV, ou plus récente encore, un mobilier moderne, des costumes d’un siècle antérieur à l’époque que vous représentez, lorsque vous voudrez introduire dans cette composition hybride la vérité historique, vous serez forcé de tout changer. Adieu l’idée première ! adieu la conception !
Nous avons reconnu naguère la nécessité de savoir les lois de la perspective et de connaître l’anatomie, afin d’indiquer tout de suite des choses possibles. Nous retrouvons ici des nécessités semblables. Lorsque vous imaginez une situation devant un objet, votre esprit vous présente immédiatement cet objet déformé par la perspective. Si vous rêvez un mouvement, l'être vous apparaît construit selon la charpente anatomique. 11 faut que lorsque votre pensée voyage dans une époque disparue, vous évoquiez en même temps les monuments possibles à cette époque, et les costumes qui lui sont propres. Je dis les monuments possibles, et les costumes propres. En effet, vous pouvez faire passer une scène Henri 1Y par exemple, dans une salle de son temps ou d’un temps antérieur. Tel pays rendra possibles tels ou tels styles d’architecture ; tels autres seront impossibles, les styles postérieurs, bien entendu et les styles étrangers à la région. Mais pour le costume, cette chose si mobile et si passagère, il faudra prendre rigoureusement le costume de l’époque que vous voulez représenter, et ne pas habiller Henri IY comme s’habillait Charles IX. Pour le mobilier, vous aurez un peu plus de latitude. Les meubles durent plus que les vêtements ; vous pourrez en, avoir quelques-uns d’antérieurs au temps de votre scène, à la condition que ceux qui se renouvellent plus fréquemment, chaises, tabourets, coffrets, etc., datent bien et soient en harmonie avec les costumes de ceux qui s’en servent.
Yoilà donc une nouvelle étude qu’il nous faut faire ; mais comme il faut toujours se tracer une limite, nous bornerons nos investigations à notre pays et nous chercherons à savoir, simplement, ce que racontent les pierres de France. Nous verrons ensuite de quels objets mobiliers se servaient nos ancêtres, puis enfin comment ils s’habillaient.